DES MISSIONS ÉTRANGÈRES. CXV
l'opinion des autres hommes , qui produit la gloire ou l'infamie , d'où viennent l'ambition , la honte et les autres passions semblables. Je sen* en moi tous ces mouvemens et toutes ces propriétés que je vois dans les autres hommes ; d'où je conclus avec raison qu'ils ont tout ce que j'ai au dedans comme au dehors, c'est-à-dire, non-seulement un corps de la même figure , mais une âme de la même espèce.
Quand je viens aux autres animaux , j'y vois à la vérité quelque ressemblance : ils se nourrissent comme moi , ils marchent , ils font divers mouvemens, ils en font même que je ne puis faire, comme de voler ; mais tout cela appartient au corps , et , sans examiner tout le reste qui pourroit être équivoque , je n'y vois aucun des signes auxquels j'ai dit que je reconnois les hommes. Ils ne parlent point , ou, s'il y en a qui prononcent quelques paroles , comme les perroquets , elles n'ont point de suite , ne répondent point à propos , eu un mot, ne nous apprennent point que ces animaux aient des pensées. De dire que les animaux de chaque espèce , et principalement les oiseaux, ont un langage entre eux, par lequel ils se communiquent leurs pensées , mais que nous ne l'entendons pas , on le dit sans preuve , et on peut le nier ; de même nous voyons bien dans tous les animaux des voix naturelles semblables à celles qui expriment nos passions ; mais nous n'y voyons aucun signe d'institution semblable à notre parole.
En général , les animaux n'inventent rien. Ils font à la vérité des ouvrages dont nous admirons l'artifice, comme les nids de tous les oiseaux et des hirondelles en particulier , les toiles des araignées , les loges des mouches à miel , les coques des vers à soie ; mais ils les font toujours de même , dans tous les pays, dans tous les temps : ils ne s'instruisent point les uns les autres. Or, en nous-mêmes il se fait de grandes merveilles auxquelles notre raison n'a point de part. Ce n'est point par son secours que notre nourriture se digère et se distribue; que toutes les parties de noire corps , même celles que nous ne connaissons pas, se conservent et s'augmentent : ce n'est point par la raison que nous prenons en
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marchant un équilibre si juste, et que nous, étendons si à propos un bras , quand il y a péril de tomber. Enfin , la mère des sept martyrs avait raison de leur dire : « Je ne sais comment vous vous êtes trouvés dans mon sein ; ce n'est point moi qui vous ai donné l'esprit, l'âme et la vie, ni qui ai formé vos membres. » Nous n'attribuons à l'homme que les ouvrages qu'il fait avec dessein , connoissance et réflexion.
Mais, dira-ton , les animaux sont capables d'instruction : on dresse des chevaux et des chiens ; on les accoutume à quantité de mouvemens qu'ils ne feroient pas d'eux-mêmes , et ils obéissent à la seule voix. Prenez garde comment se fait cette instruction : suffit— il de parler à un animal? Ne faut-il pas joindre à la voix le bâton , ou quelque appât de viande , au quelque chose de semblable qui s'applique immédiatement à son corps , ou du moins cpii frappe fortement ses s/ens? Ensuite la voix qui accompagne ces impressions, venant à le frapper encore , peut bien faire toute seule le même effet. Après cela il est inutile d'alléguer une infinité d'exemples de l'industrie des chiens, des ruses des lièvres, de la docilité des éléphans , et toutes ces histoires vraies ou fausses , par lesquelles finissent ordinairement les disputes en cette matière. Tout ce que l'on pourra conter prouvera bien que les animaux sont conduits par une raison très-sage , mais non pas que cette raison soit en eux , puisqu'il demeurera constant que tous les animaux de même espèce font toujours les mêmes choses dans les mêmes circonstances ; que l'expérience des siècles passés ne leur a rien appris; qu'ils se logent et se nourrissent, comme ils ont toujours fait; que les poissons sont aussi faciles à prendre , les chevaux aussi faciles à dompter qu'ils l'ont toujours été, ou plutôt que toutes ces facilités ont augmenté , parce que les hommes y ajoutent toujours quelque chose. Enfin, que l'on prenne l'homme le plus ignorant et le plus grossier, un imbécile même, si l'on veut, ou un insensé, on y remarquera une infinité d'actions cjui lui seront singulières, et qui marqueront en lui un principe intérieur de pensées et de volontés semblables aux nôtres.
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Au reste, en rabaissant l'âme des bètes , quand on iroit jusqu'à la nier, il ne faut pas craindre de mettre la nôtre en péril, ni d'affoiblir les preuves de l'immortalité de l'âme. Elles ne dépendent point de ce qui est hors de nous , mais de ce que nous sentons en nous-mêmes; soit que dans les bètes il n'y ait que la machine des corps , soit qu'il y ait quelque chose de plus, cela ne fait rien pour nous. Nous sommes assurés que nous pensons et que nous voulons ; c'est la première connoissance dont nous avons de la certitude ; et si l'on veut pousser le raisonnement jusqu'à la dernière exactitude , on trouvera que , s'il y avoit en nous quelque partie dont nous pussions douter , ce seroit plutôt de notre corps que de notre âme, par laquelle nous connoissons le corps. Or, que ce soient deux parties , c'est-à-dire , deux substances différentes , on le reconnoîtra clairement , en attribuant à chacune ce qui lui convient : en mettant d'un côté les pensées, les connoissances , perceptions, sentimens, volontés, doutes , désirs et actions semblables ; et de l'autre, étendue , figure, couleur, mouvement, mollesse, dureté, solidité, on verra que ce qui convient à l'un ne peut jamais convenir à l'autre que par des manières figurées et abusives. D'où il s'ensuit que nous devons tenir pour des substances différentes les sujets auxquels conviennent des attributs si différens. Or, si l'âme est spirituelle , elle est indivisible et incorruptible , par conséquent immortelle , à moins qu'il ne plût à Dieu de l'anéantir; ce qu'aucune raison naturelle ne nous donne sujet de craindre. Mais , en relevant la dignité de l'âme raisonnable , il faut montrer l'absurdité de ceux qui veulent la relever jusqu'à l'excès , et la faire une portion de Dieu même. Aucun esprit n'a des parties divisibles, moins encore l'esprit souverain, qui est immense sans étendue, et éternel sans durée. Il ne peut être lui-même son propre ouvrage , luimême être bon par une de ses parties , et mauvais par 1 autre, être ignorant et savant, sage et insensé, ami et ennemi de lui-même , heureux et malheureux ; ce sont des contradictions trop manifestes.
Il faut dire un mot des plantes , puisque les Siamois y
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étendent leur métempsycose, du moins jusqu'à certains arbres. Il est bien plus facile , à l'égard des plantes qu'à l'égard des animaux , de montrer que ce ne sont que de simples machines , et que , sans y admettre aucun principe intérieur qui attire la nourriture ( ce qui est plus aisé à dire qu'à concevoir) , il suffit de supposer que la chaleur du soleil , ou quelque autre cause agitant les sucs qui sont dans la terre , ils entrent dans les pores des graines , ou des racines qui sont propres à les recevoir, et qu'y étant une fois engagés , ils se poussent toujours , et font augmenter la plante. Il me semble que cette opinion devient assez commune, et qu'il n'y a plus guère de philosophes qui s'intéressent à la conservation des âmes végétatives. Mais quand on voudroit en reconnoître , on pourroitse servir de tout ce que je viens de dire de la différence de l'homme et de la bète , et bien plus fortement ; et je ne crois pas qu'il y ait d'Indien assez stupide pour défendre l'âme des plantes, après avoir abandonné celle des animaux. Seulement à l'égard des plantes, je voudrois insister davantage sur ce que la preuve est générale. S'il y a une âme dans un éléphant, il y en a aussi dans une mouche, dans une huître. S'il y en a une dans un chêne ou un cèdi'e , il y en a aussi dans une épine , dans une ortie , dans la moindre herbe. Ou ne peut alléguer de raison pour l'un que je n'applique à l'autre. Donc , s'il n'est pas permis de couper les arbres , de peur de les tuer , il ne sera pas permis de cueillir un brin d'herbe , ni un grain de blé ou de riz , de peur d'en chasser des âmes; et je ne vois plus de quoi les hommes ni les animaux se nourriront. Cette absurdité bien poussée peut servir à réveiller les Indiens , et les tirer de leurs préjugés.
Destinée , liberté.
Sur cette matière il y a deux erreurs opposées qui se trouvent souvent dans les mêmes personnes , suivant leurs dispositions en des occasions différentes. L'idée confuse d'une destinée , ou d'une nécessité fatale, leur paraît commode pour se dispenser d'examiner l'avenir, et pour abréger les cléiibé-