DES PROVINCES CHINOISES ET DES PRINCIPALES VILLES DE L'EMPIRE
Les quinze provinces dont se compose l'empire chinois sont divisées en quatre classes : six provinces maritimes, trois provinces centrales , deux situées au nord-ouest , et quatre au sud-ouest.
Pet-tchéli est la première des provinces chinoises. Elle est située sur un golfe du même nom , au sud de la grande muraille. Sa température est froide. La rareté du bois y a fait substituer l'usage du charbon de terre , que fournissent abondamment deux de ses montagnes. La glace qui se forme dans l'hiver est si compacte et fond si difficilement ,
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qu'on la transporte sans précautions , même pendant les plus grandes chaleurs. Dans certains cantons, la campagne paroît tous les matins couverte de nitre , que Ton ramasse et dont on tire un sel qui tient lieu de sel usuel. Cette excessive quanti té de nitre est peu favorable aux productions végétales -, mais par l'industrie de la culture, et à force de travail , les terres deviennent fertiles. Cette province est divisée en neuf/ou, ou villes du premier ordre.
Pékin est la capitale de cette province et de tout l'empire chinois 5 c'est la résidence ordinaire de l'empereur. Elle est située à vingt lieues de la grande muraille , dans une plaine très-fertile, à la latitude N. de 3g° 34' 4'j et à ii407'3o" de longitude E. , comptée de Paris, dont elle est distante de 2,3 n lieues. Pékin forme un carré long,- et se divise en deux villes. Les Tartares, qui ont conquis la Chine et se sont rendus maîtres de Pékin , n'ont pas permis aux Chinois d'habiter avec eux et dans la même partie de la ville ; ils les ont par-là obligés de se construire une ville nouvelle hors des murs , et ils ont donné à la partie dont ils se sont emparés, le nom de ville tartare. Un circuit de six lieues , qui renferme l'ancienne et la nouvelle ville, forme leur enceinte. Les murs et les portes de Pékin ont soixante et quinze pieds de hauteur \ leur largeur est assez considérable pour y placer des sentinelles à cheval. Les arcades des portes sont construites en marbre, et le reste en larges briques cimentées d'un excellent mortier,
La ville de Pékin est un spectacle intéressant et bien nouveau pour un Européen. S'il voit en philosophe cette grande ville, la plus belle de l'Asie , la plus peuplée de l'univers , il ne se lasse pas d'admirer que , dans une si prodigieuse population réunie sur un seul point , tous les individus y soient régentés par la police , comme des écoliers par leurs maîtres , avec moins de facilité encore pour échapper à la surveillance et oser s'émanciper. La plupart des
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rues sont plus larges que celle qui est en face du Luxembourg à Paris : plusieurs de ces rues ont cent vingt pieds de largeur et une lieue de long } toutes sont remplies d'habitans allant et venant en foule sans se presser les uns les autres, ceux-ci à pied, ceux-là en charrettes, d'autres à cheval, grand nombre portant des fardeaux ou criant les denrées qu'ils vendent } la foule est prodigieuse , et la tranquillité est partout. Les Chinoises aiment la vie retirée ; les mœurs du pays les y condamnent. Soit filles , soit femmes , peu se montrent dans les rues.
Ce n'est pas aux piétons à être sur leurs gardes-, un grand craindroit de heurter un vendeur d'allumettes ou de l'éclabousser. Au moindre cri , les soldats du corps-de-garde voisin accourent, terminent le différend avec quelques menaces , ou avec des coups de fouet , quand on n'obéit pas sur-le-champ. La nuit venue, les barrières des petites rues se ferment} chacun est retiré chez soi} on n'entend plus que le bruit des soldats qui battent les veilles 5 on ne rencontreroit que le guet qui fait sa ronde pour veiller à la sûreté publique : aussi ne parle-t-on jamais de vols ni d'assassinats. Au moindre signal d'incendie, les pompes, les soldats, les ouvriers, et à leur tête les mandarins, les grands et les princes mêmes arrivent de tous côtés.
Les rues , la plupart tirées au cordeau et fort spacieuses, sont arrosées plusieurs fois le jour, pour abattre la poussière. En été, il, y a d'espace en espace de petites halles, où l'on donne au peuple de l'eau à la glace ; partout on trouve des rafraîchissemens , du fruit, du thé, des maisons où l'on donne à manger.
Chaque denrée a ses jours et ses endroits pour être exposée en vente. Les passans rencontrent partout des amusemens variés ; on écoute ou on lit des histoires , on joue de petites comédies} les faiseurs de tours et de curiosités déploient leurs talens.
Dans les temps de calamité , l'empereur fait distribuer du riz et des habits aux pauvres. Dans les temps de réjouissances, toutes sortes d'amusemens contribuent à mettre le peuple en gaîté. On aborde en cette ville de toutes les provinces de l'empire 5 on y voit des Tartares d'au-delà de la grande muraille , des nations nouvellement subjuguées, des peuples tributaires : personne ne veut mourir sans avoir vu Pékin.
La police, active et toujours surveillante, sait tout ce qui se passe jusque dans l'intérieur du palais des princes j elle est informée de tous ceux qui arrivent ou qui s'en vont} elle tient des catalogues exacts de toutes les personnes do chaque maison. Chargée de l'approvisionnement et de procurer l'abondance des denrées , elle fait faire à temps les réparations que demandent la commodité, la propreté, la sûreté. Princes et mandarins, citoyens et étrangers, soldats et courtisans, bonzes et lamas , tout est soumis à son tribunal. Sans arrêts, sans coups de rigueur, sansparoître presque se mêler de rien , elle contient tout le monde dans l'ordre et le devoir.
Il y a à Pékin un nombre étonnant de chaises à porteurs pour les dames. En visite, une dame est quelquefois suivie de vingt chaises à porteurs , et d'autant de domestiques* Des draperies , des rubans , des ornemens de diverses couleurs, parent ces chaises ; c'est le grand luxe à Pékin.
Les boutiques, où se vendent les soieries et les autres marchandises de la Chine , occupent ordinairement toute la rue , et présentent un spectacle agréable ; les maisons n'ont pour la plupart que le rez-de-chaussée, et tout au plus un étage 5 mais on y voit beaucoup de galeries et de balcons. Les rues sont larges, mais sans pavé; les arrosemens fréquens n'empêchent pas qu'il ne s'y élève souvent une poussière incommode. On voit des maisons dont le toit est couvert d'un vernis jaune et brillant.
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La ville tartare de Pékin a quatre lieues de tour, et elle avait neuf portes qui aujourd'hui sont réduites à sept : c'est de là, sans doute, que le gouverneur de Pékin se nomme le gouverneur des neuf portes.
Ses temples n'offrent rien de magnifique. La religion particulière de l'empereur n'est point celle des Chinois , et les cérémonies de la religion du prince sont pratiquées à Pékin avec moins de pompe qu'en Tartarie. Les mandarins, les lettrés, les magistrats de l'empire se rassemblent à des jours fixes pour honorer la mémoire de Confucius, dans des édifices très-propres , mais d'une construction simple. On compte à Pékin deux églises du rit grec pour les Russes, et un plus grand nombre d'églises catholiques.
L'architecture opère dans cet empire sur d'autres plans qu'en Europe; ses règles appartiennent à un autre ordre d'idées et de principes -, la magnificence n'est point de la même nature, et le goût est tout différent. Cependant l'Européen, malgré ses préjugés , est forcé de se livrer souvent à l'admiration , surtout à la vue du palais impérial , qui annonce par lui-même la grandeur et la puissance du souverain qui l'occupe , et rassemble les principaux mandarins et les grands de sa cour. Ce palais a plus d'une lieue de circonférence : le Louvre seroit au large dans une de ses cours , et on en compte un bon nombre , depuis la première entrée jusqu'à l'appartement le plus reculé des empereurs, sans préjudice des cours latérales. Si les différentes parties dont ce palais est composé ne charment pas la vue comme les grands morceaux d'architecture de l'Europe, leur ensemble offre un spectacle auquel rien de ce qu'on a pu voir jusque-là n'a préparé. L'immensité, la symétrie, l'élévation, la régularité, l'éclat, la magnificence, le grandiose enfin des nombreux bàtimens qui le composent, tout s'y trouve réuni, et produit un effet qu'il est difficile de bien exprimer. Les tableaux et les peintures n'entrent point
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dans la décoration des grands appartemens impériaux ; la majesté du trône n'y admet que des ornemens simples, nobles et augustes comme elle : les peintures sont reléguées dans les cabinets, les galeries et les salles des jardins. C'est un reste de goût antique qu'on ne se charge point de justifier, mais que peut-être on ne doit pas légèrement condamner.
Les péristyles des bàtimens intérieurs du palais sont bâtis sur une plate-forme de marbre blanc , au-dessus de laquelle ils ne sont élevés que de quelques marches. Cette plate-forme est ouverte par trois grands escaliers de marbre, un grand au milieu, et deux latéraux, séparés les uns des autres par des balustrades de marbre en rampe, entre lesquelles sont des gradins qui portent de grands vases de bronze et des figures symboliques. Les couleurs d'or et le vernis dont sont peints ces bàtimens , leur donnent un éclat qui peut-être nous paroitra contraire aux vraies règles du goût. Ce défaut, si c'en est un , est bien racheté par la variété des formes et la noble simplicité des proportions. Tout est gradué et s'embellit à mesure que l'on approche de la salle du trône et des appartemens de l'empereur.
Le palais n'est pas seulement destiné à l'habitation de l'empereur ; ses murs renferment dans leur enceinte une ville entière où habitent les officiers de la cour , et une multitude d'artisans attachés à son service. Les jardins du palais occupent un vaste terrain, où s'élèvent, à des distances convenables, des montagnes artificielles de vingt à vingtcinq pieds, et séparées les unes des autres par de petites vallées arrosées de canaux. Toutes ces eaux, en se réunissant , forment des lacs que sillonnent des barques magnifiques ; les bords sont ornés d'une suite de bàtimens , dont la diversité produit le plus charmant effet. Dans chaque vallée se voit une maison de plaisance; la vaste enceinte des jardins en contient plus de deux cents 5 le cèdre dont elles
sont construites ne se trouve qu'à cinq cents lieues de Pékin. Plusieurs de ces maisons scroient assez vastes pour loger un des plus grands seigneurs de l'Europe avec toute sa suite. Dans l'enceinte des jardins, se trouve un lac, qui a plus d'une demi-lieue de diamètre, et au milieu du lac une île de rochers , sur laquelle on a construit un superbe palais qui a plus de cent appartemens. Il a pour ornement principal quatre façades, toutes d'une structure élégante et magnifique. Les montagnes et les collines sont chargées d'arbres qui produisent de belles fleurs aromatiques. Les canaux sont bordés de rochers qui donnent au site un aspect sauvage : le tout lient de l'enchantement. Le sommet des plus hautes collines est couronné par de grands arbres, qui dessinent l'enceinte des pavillons et des kiosques , faits pour servir de retraite , et destinés aux divers amusemens qui accompagnent les fêtes.
Terminons cet article par rendre compte des diverses opinions sur la population de cette grande ville. Les Russes prétendent qu'elle n'excède que de bien peu la population de Moscow , qui est de trois cent mille âmes. Le P. Amyot porte celle de Pékin à deux millions. Ecoutons le missionnaire , M. Bourgeois , qui a été fort à portée de s'assurer de la vérité, dans le séjour qu'il y a fait. «La ville tartare de Pékin, nous dit-il, a quatre lieues de circuit, et on lui donne assez constamment un million et un tiers d'habitans. Toutes les objections tirées de la largeur des rues, de la vaste étendue du palais , et du peu d'élévation des bàtimens , perdent bien de leur force , quand on en vient à examiner avec attention la manière de vivre des Chinois, et la simplicité de leurs mœurs. » On peut appliquer ici ce que M. Bourgeois nous dit de Nankin, dont on vouloit aussi réduire la population bien au-dessous du nombre qu'il lui assignoit. Il n'en est pas de Pékin comme -de Paris et des grandes villes de l'Europe. Les Chinois
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n'ont point de salles à manger, point d'appartemens séparés pour le maitre et la maîtresse de la maison , point de cabinets, de cuisine, de remises et même d'écuries. Il y a dans le fond de la chambre une estrade haute de deux pieds, qui s'avance au devant de la maison, qui est tout en fenêtres. Là couchent père et mère, frères et sœurs, etc. Là se fait la cuisine, parce que devant l'estrade il y a un fourneau qu'on chauffe avec du charbon de terre. De ce fourneau, la chaleur se répand sous l'estrade, par des canaux 5 et voilà ce qui tient lieu de feu en hiver. Une famille tout entière se loge dans une seule chambre , profonde de dix à douze pieds, et large à peu près d'autant. Ce sont là les faits sur lesquels il faut appuyer ces calculs 5 et on peut juger, sans prendre la peine de faire de longues opérations arithmétiques, s'il n'est pas possible qu'une ville chinoise , même sans occuper un vaste emplacement, soit extrêmement peuplée.
Les habitans de Pékin , pour se défendre de la rigueur du froid en hiver , se couvrent de fourrures et de toiles de coton piquées. On se passe de feu. Il n'y a d'autres cheminées que celles qui sont dans les cuisines des grands hôtels. On se sert de poêles, qui sont chauffés, en dehors des appartemens , avec le charbon de terre. En été, les chaleurs sont souvent excessives.
Il y a encore dans la province de Pet-tchéli deux villes considérables, Pao-tingfou et Suen-hoafou : la première est la résidence du vice-roi. Le lac qui est à peu de distance, au midi de cette ville, est renommé par la quantité du nénuphar qu'on y recueille. Ses fleurs violettes , blanches, ou mêlées de rouge et de blanc, s'élèvent au-dessus de l'eau. Au moyen d'une certaine préparation, on les convertit en une nourriture que les Chinois aiment beaucoup. Suen-hoafou est célèbre par le beau cristal, 1q marbre et le porphyre qu'on tire de ses montagnes.
La seconde province de la Chine est Schanton, province vénérée des Chinois pour l'honneur d'avoir été la patrie de leur philosophe-législateur Confucius ; pays très-fertile, abondant en charbon. On y voit ces cinq niasses énormes de rochers, que les Chinois appellent les cinq têtes de cheval -, Yeu-tcheou-fou , ville grande , bien peuplée et commerçante. Cette ville renferme plusieurs monumens élevés en l'honneur de Confucius. Tsi-nan-fou, capitale de la province , se distingue par ses soies très-belles et d'une blancheur éclatante.
La troisième ville est Ling-schin-fou ; c'est là que commence le fameux canal impérial , qui a soi*xante-douze écluses , toutes construites en granit. Les droits que l'on perçoit sur les passagers et leurs marchandises , au nom de l'empereur , sont considérables. Ce canal est éclairé la nuit par une grande quantité de lanternes : c'est la communication , si utile au commerce et si fréquentée, entre les villes de Pékin et de Canton.
Kian-nan est la province la mieux située et la plus riche de tout l'empire, soit par ses productions, soit par son commerce. Elle renferme les villes les plus peuplées et les plus marchandes de la Chine. Le pays est bien coupé par des lacs, des rivières, des canaux creusés par la nature, ou dus au travail et à l'industrie des Chinois ; ils communiquent tous avec le grand fleuve Iang-tse-kiang, qui traverse la province. La capitale est Nankin-, elle l'étoit de tout l'empire, avant que les empereurs en eussent transporté le siège à Pékin , pour se rapprocher de la Tartarie.
L'emplacement de Nankin est immense. Les voyageurs nous en parlent souvent comme de la plus grande ville du monde. Cette réputation a pu être méritée dans le temps où Nankin étoit le siège de l'empire -, mais aujourd'hui elle ne montre guère que des monumens qui sont tombés en ruine. Son faubourg a une lieue de long, et l'enceinte
de la ville a de trois à quatre lieues de circonférence -, mais une partie de ses quartiers est ou mal peuplée ou déserte. Son palais a été brûlé en i645 par les Tartares qui sont venus soumettre la Chine à leur domination. On trouve encore sur pied, mais un peu délabrée, sa fameuse tour qui est d'une élévation prodigieuse , et revêtue partout de briques vernissées -, ce qui a fait dire qu'elle est de porcelaine. Cette ville n'a plus d'édifices marquans que ses portes, qui sont d'une hauteur et d'une beauté extraordinaires.
Les habitans de cette ville se ressentent de l'ancien séjour de la cour, par leur politesse et leur amour pour les sciences. Les bibliothèques y sont en plus grand nombre que dans aucune autre ville. Les médecins de la Chine y ont leurs principales académies.
Nankin l'emporte sur Pékin, par le commerce que facilitent beaucoup sa situation et la commodité de son port. On y fabrique des satins unis et à fleurs , qui passent pour les meilleurs de la Chine.
La ville de Sou-tcheou-fou se trouve à deux journées de marche de la mer, au trente-unième degré de latitude. La beauté de cette ville et sa situation enchanteresse, au milieu de la campagne la plus riante et la plus fertile , ont passé en proverbe : Le paradis est dans les cieiuc , disent les Chinois , Sou-thceou-fou est sur la terre. C'est le séjour des plus riches marchands , l'école des plus grands artistes, des savans les plus célèbres , le rendez-vous des Chinois riches, oisifs et voluptueux. On doit juger de ses mœurs par ce tableau , qui n'est que trop fidèle -, il s'y fait un commerce très -lucratif en livres de littérature et de poésie, en brochures, feuilles littéraires et romans.
La maison de campagne de Yan-tcheou occupe plus de terrain que la ville de Rennes en France. C'est un amas de monticules et de rochers qu'on a élevés à la main ; on y voit des vallons, des canaux, tantôt larges , tantôt étroits, tan-
' tôt bordes (le pierres de taille , tantôt de roches rustiques semées au hasard 5 etunefouledebàtiraens tout différens les uns des autres 5 des salles, des cours, des galeries couvertes et fermées, des jardins, des parterres, des cascades, des ponts , des pavillons , des bosquets , des arcs de triomphe. Ce monument est une nouvelle preuve de la magnificence et des richesses immenses des empereurs de la Chine/
Long-hiang-fou , bâtie dans l'eau, est renommée par la quantité extraordinaire de coton et de toiles de toutes les sortes, dont elle fournit l'empire et les pays étrangers.
La ville de Tchin-kiang-fou est une des clefs de l'empire, du côté de la mer. Près de là se trouve une île appelée la Montagne d'or. L'art et la nature se sont réunis pour lui donner une perspective enchanteresse. Elle est bordée de temples , d'idoles et de maisons de bonzes 5 c'est une propriété de la couronne. L'empereur y a fait bâtir un beau palais , des temples et plusieurs pagodes.
Ngan-king-fpu a un vice-roi particulier 5 son commerce est considérable. Hoei-tcheou est une des plus riches villes de l'empire : près de là sont des montagnes qui renferment des mines d'or, d'argent et de cuivre. On prétend que le thé qui croît dans la campagne où cette ville est située , est le meilleur de la Chine.
Fou-yang-fou, patrie du premier empereur de la dynastie précédente, est entièrement déchue de son ancienne splendeur -, elle n'est plus guère qu'un simple village. On donne deux cent mille âmes de population à la ville et aux faubourgs de Yang-tcheou. Son commerce esten sel, et il est très-considérable.
La province de Tche-tkien, qui a pour bornes le Fotkien , la mer, le Hian-nan , ne le cède guère en richesses , ni pour le commerce, aux autres provinces chinoises. Elle a pour villes principales Han-tcheu-fou , Ning-po-fou et Çhao-king-fou. Des montagnes entières, des collines cou-
vertes de verdure, des lacs , des rivières qui la traversent , tout annonce la fertilité du sol et l'abondance des productions. Ning-po-fou est une ville du premier ordre , avec un très-bon port sur la mer orientale , vis-à-vis le Japon. Les marchands chinois de Siam et de Batavia, ceux des provinces chinoises, y viennent tous les ans pour acheter les soies qu'on y fabrique , et qui sont les plus belles de l'empire. Cette ville fait un très-grand commerce avec le Japon : son port est ouvert aux étrangers.
La province de Fo-tkien , une des moindres de l'empire pour l'étendue, en est une des plus riches. Elle fait un commerce très-lucratif au Japon, aux Philippines, à l'île de Formose , à Java, à Siam, au Camboge. On trouve dans cette province du musc , des pierres précieuses , des mines de fer et d'étain , du vif-argent. Il y a aussi un grand nombre de riches manufactures en soieries , en étoffes et en toiles. Elle renferme neuf villes, dont Fou-tcheou-fou est la plus considérable.
Canton ouQuan-ton, bordée au nord-estparleFo-theni, au nord par le Kian-si et par la mer, est sous tous les rapports la plus considérable des provinces méridionales de la Chine. Son commerce est très-florissant. On y trouve des mines d'or, des pierres précieuses, des perles, de l'étain , de l'ivoire, et des bois odoriférans dont on fait toutes sortes d'ouvrages \ et enfin un arbre dont on fait des tables, des chaises et autres meubles semblables. Les Portugais ont appelé cet arbre bois de fer, parce qu'en effet il imite le fer par sa couleur, sa dureté , sa pesanteur, qui est telle qu'il ne peut flotter sur l'eau.
Canton, autrement Quan-lon-fou , est la capitale de cette belle province. L'immensité de son commerce, l'affluence des étrangers, ses manufactures, ses objets d'importation et d'exportation, la beauté et la sûreté de son port, tout contribue à lui assurer le rang le plus distingué
parmi les villes du premier ordre de la Chine. Des murs dont la circonférence est de près de deux lieues ; des forts qui dominent et sur la ville et sur des campagnes agréables et fertiles ; pour points de perspective, des montagnes et des collines couvertes de la plus riante verdure, et entrecoupées par des vallées qu'arrosent délicieusement des lacs> des canaux , les branches et les ramifications de la rivière Ta, ce qui offre le beau spectacle d'une multitude de bateaux et de jonques abordant de toutes parts , se croisant , et qui viennent ou retournent par diverses routes vers les points les plus riches du pays -, enfin de grands et beaux édifices, des temples richement ornés de statues ; de nombreux marchés , où Ton apporte des comestibles de toutes les espèces , qui se vendent à bon compte *, ajoutez à ce spectacle la propreté recherchée et la magnifique apparence des boutiques , où s'étalent les plus belles soieries , une circulation continuelle, et, dans les rues, une si grande foule de jieuple allant et venant, qu'il faut de l'adresse pour n'être pas souvent arrêté dans sa course 5 tel est Canton, d'après le tableau fidèle que nous en ont tracé tous les voyageurs.
Ces voyageurs se divisent sur la popidation de cette ville ; les uns la veulent de cent cinquante mille , les autres de deux cent mille habitans -, les voyageurs anglais , de deux cent cinquante mille. Le père Lecomte la porte à un million et demi-, Duhalde la réduit à un million. M. Sonnerat, qui semble prendre à tâche dans son ouvrage de contredire, presque en tout , les relations qui ont précédé celle de son voyage aux Indes , traite tous ces calculs d'exagération ridicule , et lui accorde à peine soixante-quinze mille habitans. Le plus sur moyen d'approcher de la vérité , ce serait , peut-être, de s'en tenir à un terme moyen.
Le port de Canton est le seul qui soit fréquenté par les Européens-, et on assure que par la loi de l'empire, il est défendu à tout étranger de passer outre, et de pénétrer
clans l'intérieur de la Chine , sans la permission expresse du gouvernement. Cette ville est la résidence d'un vice-roi ; et c'est dans son port que s'arment la plupart des jonques que l'on expédie pour le Japon, Manille, la Cocliinchine, Batavia, et les autres contrées voisines.
On compte encore , entre les villes les plus fréquentées dans cette province, Nan-quan, Thao-king-fou , et Lientcheou-fou qui a un port fort spacieux au confluent de trois canaux , dont l'un conduit à Canton. Sur ses bords vers l'orient, on voit une belle tour à neuf étages, d'où l'on aperçoit, aux deux côtés de la rivière, un grand nombre de gros villages si près les uns des autres, qu'ils semblent n'en faire qu'un. C'est près de cette province que se trouve située la ville de Macao , établissement qui appartient aux Portugais, autrefois très-considérable , aujourd'hui réduit à très-peu de chose pour cette nation. Macao est bâtie à l'extrémité méridionale d'une grande île qui n'est séparée du continent de la Chine que par des rivières qui l'environnent du côté du sud. Les Chinois ont élevé une muraille qui sert de borne au territoire des Portugais. Il est rarement permis à un Portugais de passer au-delà , pour entrer dans l'intérieur de la Chine. Le nombre des habitans de Macao s'élève à douze mille, dont plus de la moitié sont Chinois. Ce sont eux qui exercent à Macao les arts utiles-, les Portugais , pour la plupart , y vivent dans la misère que produit leur dégoût pour tout travaillant soit peu fatigant. Un groupe de rochers, situé un peu au-dessous d'une des plus hautes éminences de la ville, forme une grotte appelée grotte du Camoëns : parce que , suivant la tradition du pays, il y a composé son fameux poëme de la Lusiade, dont on vient d'annoncer avec éloge une nouvelle traduction en francois (i).
(i) Par M. Millié, chef de division au ministère des finances.
A l'époque du voyage de Macarlney , un préfet apostolique françois résidoit dans cette ville , et il y étoit entretenu par la maison des missions étrangères de Paris. C'est là aussi que le collège romain de la Propagande a placé un commissaire nommé procurateur, chargé de pourvoir aux besoins des missionnaires répandus dans les différentes provinces de la Chine , et de faire passer en Italie les néophytes chinois qui doivent y être élevés. Ce commissaire apostolique exerce une juridiction sur les missionnaires ; et c'est à lui qu'il appartient de leur assigner les places qu'ils doivent occuper, selon leurs talens et les besoins des chrétientés auxquelles il les envoie.
Kian-si est la première des provinces centrales de la Chine. Les montagnes qu'elle a au midi sont presque inaccessibles. Les vallées sont bien cultivées et abondantes. Cette province se trouve si peuplée, que, malgré sa fertilité, elle peut à peine suffire à la subsistance de ses habitans. La sobriété est pour eux une vertu commandée par leur position, et souvent elle dégénère en parcimonie qui ressemble fort à l'avarice. On y fabrique de très-belles étoffes; et cette province est riche en mines d'or , d'argent , de plomb , de fer et d'étain : elle est surtout renommée par cette belle porcelaine qui se travaille à King-té-tching , bourg immense , dont plusieurs voyageurs ont porté la population à près d'un million d'habitans.
Nan-tchang-fou en est la capitale. Les autres villes remarquables sont Hoang-sin-fou et Nang-ngan-fou. Les lacs qui y abondent la rendent très-commerçante. On y voit une montagne très-escarpée , que l'on a rendue praticable en. la taillant en forme d'escalier. Le sommet, qui étoit un roc de quarante pieds de profondeur, a été coupé pour continuer la route.
Le Hou-quan , huitième province , compte plusieurs grandes villes et renferme des mines de fer et d'autres mé-
taux. L'abondance de ses productions l'a fait appeler le renier de l'empire. Vou-chang-fou est sa capitale. On peut en comparer l'enceinte à celle de Paris. Ses montagnes fournissent le plus beau cristal. Le débit du papier de bambou qui s'y fabrique est prodigieux. Hong-yang-fou rend ses babitans très- riebes par les avantages de sa situation pour le commerce. On peut lui comparer la ville de Siangyang-fou. On dit de Kin-tcbeou-fou , à raison de sa situation et de son importance, que quand une fois on s'en est emparé , on tient la clef de la Cbine. Enfin Tcbang-te-fou est également renommée par la richesse de son commerce , qui continue d'être dans un état très-florissant.
La douceur du climat et l'abondance des productions font appeler la province deHonanla contrée délicieuse et le jardin delà Chine. Ses principales viUes sont Cai-songfou, Ho-nan-fou, Nan-yang-fou et Hon-an-fou, qui est placée au milieu des montagnes et entre trois rivières. Si on s'en rapporte aux voyageurs , les Chinois étoient autrefois assez crédules pour s'imaginer qu'elle est le centre de la terre , parce qu'elle étoit alors au milieu de leur empire. Schon-si est nommée la première entre les provinces du nord-ouest. La grande muraille la sépare du Pet-tchéli, au nord , du côté de la Starie. On y trouve du musc , ainsi que des mines de fer, très-abondantes ; des lacs salés , du marbre et du jaspe de différentes couleurs, et une pierre bleue qui sert à colorer les porcelaines. Ses villes sont Pin-yang-fou, qui n'offre rien de remarquable ; et Tayyuen sa capitale, autrefois habitée par les princes de la famille impériale Tai-nung-tchao. Cette ville ne montre plus guère que des ruines. La principale branche de son commerce consiste dans la fabrication de tapis qui imitent •ceux de Turquie, et qui sont de toutes grandeurs.
Schen-si est incontestablement la plus grande province de la Chine. Elle confine à la Mangolie, aux Kalmouks,
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aux Sifans. Ses habitans sont braves, robustes, d'une belle taille, et fournissent une milice qui a toujours été préférable aux autres troupes chinoises. Si-gnan-fou est sa capitale ; c'est, après Pékin, une des plus grandes villes de l'empire. Ses murs forment un carré long, et ont quatre lieues de tour. Cette ville a été long -temps la résidence des empereurs. On y voit encore un vieux palais, dont les ruines annoncent son ancienne magnificence.
En i685 , en creusant les fondations d'une maison, on trouva près de cette ville une table de marbre portant une inscription en caractères chinois , avec des mots syriaques , et une croix gravée au haut de cette table. La date chinoise de l'érection de cette pierre répond à l'an 782 de l'ère chrétienne. L'écriture contient soixante-deux signes en caractères chinois , et distingués en vingt-neuf colonnes. Elles renferment les principaux articles de notre foi , et on y trouve les noms des empereurs ou rois qui ont favorisé la prédication du christianisme, que l'on place à l'an 366 de J.-C. 5 et on prétend qu'elle a eu pour premiers apôtres , à la Chine , des missionnaires venus de Perse ou de Syrie.
Il y a dans cette province une autre ville sur la rivière de Han. Elle se nomme Han-tchoug-fou. Le chemin que l'on a ouvert autrefois à travers les montagnes voisines , a quelque chose de surprenant. Cent mille hommes y ont été employés. Ils aplanirent ou égalisèrent les montagnes. Puis on jeta des ponts d'une montagne à l'autre, qui sont soutenus par des piliers , quand la largeur des vallées l'a exigé. Quatre cavaliers peuvent y passer de front. Des deux cotés sont des gardes-fous , et des hôtelleries de distance en distance. .
La province de Sé-tchuen ne le cède guère à aucune autre par la richesse de ses productions, l'abondance de ses fruits , son ambre , ses cannes à sucre, ses mines de fer, d'étain , de plomb , de mercure , ses excellentes pierres d'air
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mant , et ses pierres d'azur, qui , étant d'un très-beau bleu , sont très-recherchées. Ses villes remarquables sontTchingtou-fou , Tchou-king-fou et Ton g-ny an-fou. Cette dernière a toujours passé, par sa position sur les frontières de la Tartarie, pour une des plus importantes de la province dont elle est la clef.
La province de Koei-tcheou , très-peu étendue , et encore moins peuplée , a des montagnes où se trouvent aussi des mines d'or, d'argent, d'étain, de cuivre et de mercure. Le cuivre qu'on en tire fournit la petite monnoie que l'on frappe pour tout l'empire. Elle compte parmi ses villes Koei-yang-fou , Sé-tchou-fou , Tong-gin-fou et Ngan-chan-fou .
Quan-si est une province située entre celles de Canton , de Hou-quan , et d'Yu-nan. Elle renferme des mines d'or, d'argent et de toutes sortes de minéraux. Elle est abondante en riz, au point d'en fournir pour six mois de l'année à la ville de Canton , qui sans ce secours ne pourroit pourvoir à la subsistance de ses habitans. Elle a pour villes considérables Quei-ting-fou, sa capitale, Sintcheou-fou , et Tai -ping-fou , dont le terroir est le mieux cultivé et le plus productif de tout ce pays.
La quinzième et dernière province de la Chine se nomme Yun-nan, bornée par les provinces de Sé-tchuen et Quang-si , par les terres du Thibet et les royaumes de Pégu, d'Ava, de Lassa et de Tunquin. Cette province est toute coupée de rivières , et renferme plusieurs lacs qui contribuent à sa fertilité. Elle possède des mines de toutes les espèces de métaux, des pierreries, et surtout des rubis. On y voit un marbre qui a cette singularité qu'il est peint naturellement de diverses couleurs, dont les unes figurent des montagnes , les autres des fleurs , des arbres et d'autres objets. Comme on le travaille facilement , on en fait des tables et divers meubles et ornemens. Les habitans
sont forts , robustes , doux , affables , et montrent de l'aptitude pour les sciences.
La nation qui dominoit autrefois dans cette province se nommoit Lo-lo. Après diverses guerres entreprises pour la soumettre, les Chinois prirent le parti de l'unir à eux , et ils conférèrent aux seigneurs Lo-los les honneurs du mandarinat. Ces Lo-los ont encore un langage différent du chinois. Leur religion et leur écriture ressemblent à celles des bonzes du Pégu et d'Ava ; les seigneurs s'attribuent une autorité absolue sur leurs sujets , et les bonzes ont bâti , au nord de l'Yun-nan , de vastes temples qui diffèrent de ceux des Chinois.
Le commerce des métaux y est plus grand que dans aucune autre province. On y fabrique les meilleurs tapis de la Chine. Ses villes principales sont Yu-n an-fou, capitale, bâtie sur les bords d'un lac large et profond ; Tchen-kiangfou, dont le plus fort commerce consiste dans la vente de tapis fort estimés , et Von-ting-fou , où l'on tient une forte garnison pour défendre la contrée des incursions que font de temps en temps les montagnards du voisinage. Les montagnes qu ils habitent sont roides et fort escarpées : aussi en temps de guerre les habitans de cette province s'y réfugient-ils comme dans un asile inaccessible.
Les îles les plus voisines de la Chine sont Haynan , sur la côte occidentale. Ses habitans sont en général très-laids, d'une fort petite taille et d'une couleur rougeàtre. Sur la côte orientale de Quang-long, se trouve l'ile de Chengtchuen ou de Samions , célèbre par le tombeau de saint François Xavier, que l'on y voit encore-, il est placé sur une colline au pied d'une montagne. Cette île est fort petite et presque déserte 5 enfin près de là est l'ile de Formose.
GOUVERNEMENT BE LA CHINE (i).
Avant la formation des sociétés politiques, le gouvernement étoit patriarcal , le chef de chaque famille en étoitle souverain. Delà réunion des familles se composèrent ces diverses peuplades qui, pour mieux se soutenir, se rangèrent sous l'obéissance d'un chef commun. Ces peuplades, venant à se multi plier, formèrent un grand peuple, une nation. De là vint la nécessité d'établir des lois générales auxquelles chaque peuplade, ainsi que son souverain particulier, furent tenus de se soumettre; comme aussi d'établir en même temps un chef suprême, avec l'autorité suffisante pour veiller à l'exécution de ces lois générales , et garantir les sujets contre les abus et l'ambition de cha-
(1) Nous plaçons en tête du Tableau politique de la Chine, le chapitre qui traite du gouvernement de cet empire. Dans la première édition , ce chapitre étoit précédé de plusieurs autres qui vont le suivre , mais qui seront eux-mêmes rangés dans un ordre différent. Nous avons fort abrégé ce chapitre du Gouvernement delà Chine, par la suppression de dissertations théoriques , étrangères au sujet.
Voulant faire entrer dans cette seconde édition , restée comme la première dans le cadre de 8 volumes , un plus grand nombre de lettres des missionnaires et de nouveaux documens , soit géographiques, soit historiques , nous avons dû, ainsi que le Prospectus du libraire-éditeur l'a annoncé , retrancher de la première édition toutes les digressions superllues.
que souverain particulier. Telle fut l'origine du régime féodal , dont il est si souvent parlé dans l'histoire des anciens peuples.
Ce gouvernement étoit en pleine vigueur à la Chine du temps de Confucius. L'empereur ne gouvernoit immédiatement par lui-même que le Ki-tcheou. Tout le reste de l'empire étoit divisé en grands fiefs , qui avoient chacun un prince avec les droits de la souveraineté. Ces princes étoient dans la dépendance de l'empereur, et ils le reconnoissoient pour leur seigneur et maître. Ils lui dévoient foi et hommage , et lui payoient des tributs. C'est de lui qu'ils recevoient leur investiture. Ils pouvoient être cités et jugés à son tribunal suprême dans toutes les causes qui étoient de sa compétence. A cela près, souverains dans leurs petits états , ils gouvernoient par eux-mêmes , nommoient presque à toutes les charges , et portoient telles lois qu'ils jugeoient leur convenir, pourvu qu'elles ne fussent ni tyranniques ni contraires aux lois générales et communes à tout l'empire. Ce n'est que vers deux cent quarante-huit ans avant l'ère chrétienne que la constitution chinoise devint pleinement monarchique ; cette nation avoit appris par ses malheurs et par ses discordes à la préférer à tout autre gouvernement.
Depuis ce temps en Chine , c'est sur le trône que réside toute l'autorité , c'est du trône qu'elle dérive. Tout s'exécute par l'action de six grands tribunaux , dont la création tient à la constitution de l'état. Ce sont les tribunaux des mandarins , des finances , des rites ou cérémonies, de la guerre, des crimes, et des ouvrages publics ; ils forment comme les six grandes branches de l'autorité monarchique. C'est par eux, disent les Chinois, que le prince voit , entend et agit. Ces branches se divisent en autant de rameaux qu'il y a de provinces, mais dune manière différente, suivant les parties d'administration qui
leur sont confiées. Ces rameaux se divisent et se subdivisent à leur tour en de plus petits, en sorte que l'autorité des grands mandarins s'exerce dans sa plénitude par les petits mandarins, qui connoissent de toutes les affaires, et cela d'une manière subordonnée, et dépendante de leurs divers supérieurs. Mais , dans cette multitude de divisions, il n'y a pas un seul officier public qui ne dépende de l'empereur. Les charges qui ont chacune leurs attributions propres, quoique liées par les lois fondamentales de l'état à la constitution de l'empire, ne sont , à proprement parler, que des commissions émanées du trône , et que l'empereur ôte quand il veut. Sa volonté crée , et sa volonté destitue.
Les grades de mandarins de robe et d'épée , leurs droits, leurs revenus , leur autorité et leurs préséances respectives , sont tellement circonscrits et déterminés , que rien ne peut troubler ni la concordance des diverses auto rites, ni l'harmonie de la subordination, ni la responsabilité pleine et entière de chaque officier public envers l'empereur. Tous les rayons de ces autorités partielles sont sans cesse ramenés vers le trône , où réside le centre d'unité de tout pouvoir. C'est par les tribunaux que l'empereur gouverne l'intérieur de l'empire -, c'est par les vice-rois et les gouverneurs des provinces et des villes qu'il règne sur les peuples. L'empereur a le droit d'abroger les anciennes lois, et d'en faire de nouvelles ; avec un pouvoir sans bornes pour les faire observer après la promulgation, il possède essentiellement la suprême judicature. Le trône est le vrai tribunal de cassation. Le prince a le droit de suspendre l'exécution des jugemens du tribunal des crimes, de faire grâce ou de commuer la peine. Il est essentiel de remarquer que le tribunal des ministres n'est pas distingué de l'empereur, dont il est le conseil et l'organe. Les vice-rois et les gouverneurs le représentent d'une manière limitée,
et subordonnée aux grands tribunaux. Comme, en vertu de cette constitution, la Chine entière n'a qu'une seule et même administration , l'autorité agit toujours avec force et avec succès. Rien ne peut arrêter son activité ni troubler sa direction parce que aucune autorité intermédiaire ne peut ni limiter ni entraver l'autorité suprême.
C'est celte plénitude d'autorité qui fournit à l'empereur de la Chine les moyens propres et efficaces d'environner les peuples de sa puissance protectrice. Comme cette autorité n'agit que d'après les lois , et par les ministres publics à qui il en confie le dépôt , elle est d'autant plus douce qu'elle descend jusqu'au peuple par plus de degrés; d'autant plus efficace que l'action du premier mobile est communiquée avec plus de force et de promptitude ; d'autant plus salutaire que la responsabilité des officiers délégués est plus sévère et plus continue ; d'autant plus utile , qu'embrassant tout l'empire, elle concilie mieux les intérêts de chaque province, et assure plus prochainement la paix publique et le bien de tous.
La discipline militaire est littérale et sévère. Les gens de guerre sont les plus occupés, les plus dépendails et les plus tranquilles des citoyens. Le moindre danger que courent les commandans de la force armée, en s'oubliant, c'est d'être cassés, et les Tartares surtout n'ont jamais de grâce à espérer.
De leur côté les mandarins , fussent-ils élevés aux plus hauts emplois , ne peuvent jamais s'en faire un rempart pour s'assurer l'impunité. Ils sont responsables de la conduite et des fautes de leurs inférieurs , sur lesquels ils doivent veiller. Ces fautes leur sont imputées , et ils en sont punis personnellement , s'ils ne sont pas prompts à les dénoncer et à les réparer. Les plus grandes fautes , et pour lesquelles le souverain est le plus inexorable , sont celles qui regardent le peuple, et dont il auroit été vie-
tirae. Le glaive de la responsabilité est toujours suspendu sur leurs tètes. Un grand mandarin , qui monte au palais avec l'appareil d'un des premiers seigneurs de l'empire, en sort sur une accusation , cassé de ses emplois , dépouillé de ses biens, chargé de chaînes pour subir des interrogatoires devant un tribunal que l'empereur préside , et d'après lesquels il porte son jugement. Ce sont des coups de foudre qui partent avec l'éclair et qui consument tout en un clin d'oeil. Les premiers mandarins des provinces ne sont pas plus épargnés. Le mérite éprouvé , les services rendus, l'éclat des récompenses qui en ont été le prix, rien ne met à l'abri du châtiment qui est prononcé par la loi contre les prévarications. L'opprobre et la mort se présentent également à tous dans les sentiers tortueux où ils seroient tentés de s'égarer. Les mandarins coupables forment toujours le plus grand nombre des criminels qu'on exécute dans la capitale à la fin de l'automne.
Les princes tartarcs , en soumettant l'empire à leur domination , ont eu la sage politique de laisser le fond du gouvernement tel qu'ils l'ont trouvé. Ils n'ont fait que corriger quelques abus, et partager l'autorité , en doublant les emplois dans les grands tribunaux , dont ils ont affecté la moitié aux Tartares qui les ont servis dans leur conquête. Les Tartares ont continué d'être les esclaves de l'empereur, et ils en prennent le nom dans tous les placets qu'ils lui présentent. Ces esclaves sont le nerf principal de l'autorité executive qui rend le souverain si fort. Les grandes familles qui ont passé en Chine avec les conquérans , ont été conservées dans les titres et les prérogatives qui étoient attachés dans leur pays à la haute noblesse 5 mais la politique des empereurs ne les tient pour cela même que plus soumises et plus dépendantes , et à proportion encore que les charges et les dignités auxquelles ils les élèvent leur donnent plus de crédit et d'autorité. Pour y réussir encore
mieux , les empereurs ont forcé les grands d'acquérir des connoissances , et de s'appliquer aux affaires, en faisant dépendre l'élévation aux places du mérite personnel , et en le préférant même dans leurs promotions à l'illustration et aux titres de la naissance. En général, autant ils ont montré de douceur et de clémence envers les mandarins chinois , autant ils ont affecté d'être sévères et inexorables envers les Tartares.
Il n'y a que les princes titrés qui ne peuvent être dépossédés , sans qu'on leur fasse leur procès ; et il faut encore leur nommer un successeur dans leur maison, à moins qu'ils ne soient dans le cas excepté par la loi. Mais à leur égard le droit public est si rigoureux et les lois si sévères , que si l'empereur les fait mettre en état d'accusation , il leur est presque impossible d'échapper à une condamnation d'après laquelle le souverain devient maître de leur sort.
Il est difficile sans doute de concevoir une autorité plus grande que celle des souverains de la Chine-, mais il y a bien loin de ce degré si éminent de force à un gouvernement despotique; et en effet, cette autorité si puissante est en même temps paternelle et sacrée.
Dans ce qu'elle a d'essent iel , on pourroit réduire la constitution chinoise à ce peu de mots que l'on trouve dans le Chou-king , le livre qui a le mieux décrit les lois fondamentales du gouvernement politique de cette nation : « Les rapports intimes de père et de fils nous offrent la première idée de ceux de prince et de sujets. Ces rapports sont éternels , immuables, parce que le Tien (Dieu) en est le principe et la source, »
Un père est souverain naturel de son fils , et le fils sujet naturel de son père. Qu'on remonte par le raisonnement, tant qu'on voudra, jusqu'à la première origine de la souveraineté , si on veut parler d'une manière plausible et satisfaisante, il faut la chercher dans les droits naturels
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d'un père sur son fils. Le premier souverain fut un père mu régnoit sur ses enfans , puis sur ses fils et petits-iils , et arrière-petits-fils. Après sa mort, la paternité , quoique divisée entre les enfans, porta à chacun les mêmes droits de souveraineté , et ils régnèrent chacun sur leur famille dont ils étoient devenus les chefs . Quand l'intérêt commun de ces familles demanda qu'un seul les gouvernât toutes , les chefs le choisirent comme on le voit dans le Çhou-king, au sujet de Chun, dont le mérite réunit tous les suffrages. Les annales de la Chine ne nous laissent aucun lieu de douter que , dans la haute antiquité , le trône ne fût électif. Le mode d'élection entraîna tant de difficultés et de semences de divisions intestines à chaque mutation de règne, qu'on finit par laisser le souverain pouvoir dans la même famille, et il passa, de génération en génération , du père au fils. Mais comme le pouvoir suprême touchoit alors à sa première origine, il n'avoit lieu que pour les affaires communes et le bien général, qui étoit le but de son institution. Les chefs de familles restoient souverains immédiats pour tout ce qui regardoit leur famille en particulier. L'empereur, comme chef universel , alîoit faire la visite des districts, et veilloit à ce qu'on y observât les lois du pacte social. Ces chefs à leur tour venoient à la cour pour rendre compte de leur administration, apporter des subsides pour les dépenses générales , et délibérer sur les affaires communes. L'empereur étoit comme l'aîné des princes , et partageoit avec eux le gouvernement de la grande famille de l'empire. Ce régime féodal a fait le bonheur de la Chine , tant que les mœurs patriarcales y conservèrent leur pureté et leur influence. Mais les mœurs de l'âge d'or sont de courte durée : sitôt qu'elles commencèrent à changer et à se corrompre , on s'aperçut que le seul moyen de contenir les passions humaines , est d'établir dans le gouvernement un centre d'unité suprême ; et
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que toute souveraineté partagée est un foyer permanent de troubles et de divisions intestines. Il fallut enfin en venir à instituer le gouvernement monarchique, qui, à mesure qu'il approche plus de sa vraie nature et de sa perfection , offre aux souverains plus de ressources pour rendre les peuples heureux.
La réunion du pouvoir suprême sur une seule tête , loin d'altérer les rapports essentiels de prince et de sujet , ne fait qu'en resserrer plus étroitement les liens , et rapprocher davantage la souveraineté de sa nature immuable et de sa première origine. Tous les siècles se sont plu à le répéter, et c'est le cri de tous les cœurs ; le véritable nom , le titre le plus auguste des empereurs et des rois , est celui de père fie la patrie. Les rois ne seront grands et les peuples heureux qu'autant que les sujets auront pour le prince l'amour et l'obéissance d'un enfant , et que le prince aura pour tous le cœur et l'affection d'un père. Telle est l'idée que nous donnent encore aujourd'hui des souverains de la Chine , toutes les institutions de ce peuple , le plus ancien sans contredit des peuples de la terre , et la nation qui a retenu le plus de choses de sa première origine. Son gouvernement dérive plus qu'aucun autre des lois de la nature. Le peuple de la Chine est une famille immense dont l'empereur est le père j c'est la reconnoissance de ce titre auguste de père et de mère de l'empire, qui est le principal objet de presque toutes les fêtes nationales -, et c'est encore pour graver de plus en plus dans le cœur du souverain et des sujets les sentimens d'amour attachés à ce titre, que dans ces grandes solennités on ne manque jamais de proclamer Confucius le maître de la grande science et le législateur du peuple chinois.
« Le souverain, dit Confucius dans ses leçons sur la grande science, doit gouverner ses états comme sa propre famille, ne voir dans ses sujets que des enfans que le ciel
DE LA CHIWEi [\.l
lui a donnés. Princes, aimez vos peuples comme une tendre mère aime ses enfans qu'elle nourrit de son lait et de sa propre substance. Peuples, aimez votre prince comme un père pour qui Dieu vous demande toutes vos affections. Voilà le principe de l'obéissance et de l'amour d'un sujet fidèle ; et votre père et l'empereur viennent du même principe de toutes choses, de Dieu, qui s'est proposé la même fin en vous donnant l'un et l'autre. Le souverain doit aimer et instruire; le sujet doit aimer et obéir. Le souverain est réputé fils du ciel; les sujets sont réputés fils adoptifs du souverain. Si le premier se comporte en père tendre, et si les seconds se montrent fils respectueux et obéissans , alors, sous un gouvernement sage et bien réglé, la paix et la prospérité régneront dans l'empire. »
Tous les livres chinois sont pleins de ces maximes, et y rapportent tout ce qu'on peut dire sur le gouvernement politique. L'empereur, disent-ils, n'est appelé le fils du ciel qu'afin qu'il sache bien que tous ses devoirs se réduisent à le prendre en tout pour modèle dans sa vie publique et privée.
Le Chou-king, qui est (dit M. de Guignes, page 4) la base du gouvernement chinois, prescrit partout l'attachement et l'obéissance au souverain , comme à une personne sacrée mise sur le trône par le ciel dont elle tient la place sur la terre. Ecoutons les conséquences qu'en tire le dernier empereur dans une déclaration qu'il fit publier dans toutes les provinces : « Je sais qu'une attention continuelle sur moi-même, qu'un respect constant pour le ciel, et un zèle sincère pour le culte religieux , qu'une union intime avec mes frères, qu'un amour sans bornes pour les peuples , sont les seuls moyens d'imiter mes ancêtres , de plaire au seigneur du ciel et de la terre, et que je ' ne puis me le rendre favorable qu'autant que je gouvernerai sagement ma famille et mon empire, et que je
/\l TABLEAU POLITIQUE
procurerai à mes sujets la joie, l'abondance et tous les avantages crue je puis désirer pour moi-même. »
Aux titres et aux droits de père commun et de fils du ciel, l'empereur joint le litre et les droits de grand sacriiieateur de la nation, nouvelle qualité qui rend sa personne et son autorité sacrés aux yeux des peuples. Il est constant qu'à partir des siècles les plus reculés, le sacerdoce n'a jamais été séparé de l'autorité suprême. Le souverain est, exclusivement à tous autres, le grand-prêtre de l'empire, lia seul le droit de sacrifier publiquement au ciel 5 et depuis Fou-Hi, qui régnoit il y a plus de trente siècles, jusqu'à l'empereur actuel (Kien-Long), nul n'a jamais tenté de lui enlever cette prérogative, qu'il n'ait auparavant cherché à lui enlever l'empire. Les Chinois ont toujours été si intimement convaincus que la grande sacrificature appartient au seul souverain , qu'ils ne peuvent pas même comprendre que la chose puisse être autrement. Si l'on a besoin des bienfaits du ciel , c'est l'empereur seul qui les demande solennellement par des sacrifices propitiatoires. En un mot , rien n'est plus simple que les principes du gouvernement et de la religion des Chinois. Ce qu'un père doit à ses enfans , et ce que des enfans doivent à leur père , voilà sur quoi est appuyée toute la constitution : le cube du ciel (Dieu), des esprits et des ancêtres, voilà en quoi consiste toute la religion d'une nation la plus invariable dans les maximes qu'elle a une fois adoptées , et la plus constante qui soit dans l'univers.
Après ce tableau fidèlement tracé, on ne sauroit confondre la constitution monarchique de la Chine avec un gouvernement arbitraire et despotique. Dans un état despotique , tout plie sous la volonté du souverain, et le souverain ne donne pour loi suprême que sa volonté. A la Chine , au contraire , tout plie sous la loi , et la volonté du souverain n'a de force qu'autant qu'elle est conforme
DE LA CHINE. /p
à la loi. Un despote dit : Je veux ; et on obéit, tout si; fait. Qu'un empereur de la Chine dise de même : Je le veux 5 si ce qu'il veut n'est pas juste, s'il est contraire à la loi, ou même à un usage national consacré par l'antiquité, rien ne se fait, à moins qu'il n'use de violence, et dans ce cas on le regarde comme un tyran. Les censeurs, les grands tribunaux , les mandarins, dont nous nous entretiendrons bientôt particulièrement, et tous ceux qui ont droit de représentation , ne manquent pas , dans ces cas d'atteintes portées aux lois , d'adresser leurs requêtes , et d'appuyer les placets qu'ils présentent de tous les motifs propres à forcer l'empereur à rétracter sa volonté égarée ou arbitraire.
L'empereur refuse-t-il de se rendre , on revient à la charge autant de fois qu'on le juge nécessaire pour faire redresser les griefs et obtenir justice , efpour que l'empereur rentre sous le joug des lois de l'empire. Pour que les magistrats et les grands de l'empire se réduisent au silence , il faudroit un ordre impératif dont il y a bien peu d'exemples . parce qu'une défense de ce genre seroit odieuse , contraire à la saine politique , et qu'il seroit dangereux de vouloir étouffer des réclamations faites au nom de la loi, d'aigrir les esprits, et de soulever les murmures qui gagneroient bientôt de province en province, dans un empire , qui n'est guère moins attaché aux droits et aux prérogatives de ses grands tribunaux , qu'aux droits sacrés et inviolables de la couronne.
Loin donc que la forme du gouvernement autorise le despotisme , tout ce qui peut opposer la plus forte digue contre ses attentats fait partie intégrante et nécessaire de la constitution chinoise. Les dogmes et les maximes de la religion , les rapports nécessaires qui lient le souverain aux tribunaux de l'empire, les formes judiciaires, soit au civil, soit au criminel, les fêtes religieuses et nationales, l'espèco
de culte rendu à la mémoire des ancêtres, les livres classiques de l'éducation, soit privée, soit politique, enfin l'instruction du peuple confiée aux mandarins, dont le premier devoir est de veiller à l'exécution des lois , toutes ces institutions sont constitutionnelles. Aucun peuple n'a mieux connu que la nation chinoise les vraies bases de l'organisation sociale et politique, l'art de combiner et d'unir entre elles sept choses qui, de leur nature, devraient toujours être inséparables : la religion, la morale, la politique , l'opinion , les moeurs , les fêtes nationales et l'éducation publique. Comment soutiendroit-on , après cela , que la constitution de ce peuple le tient opprimé et avili sous la verge du despotisme ?
A la Chine on ne voit presque jamais le souverain que dans les grandes solennités du culte religieux; etle souverain n'y paroît environné de tout l'éclat de sa majesté, soit en présence des autels , soit devant les représentations des ancêtres, que pour protester, à la face de tout l'empire, qu'il ne veut régner que par la religion et par les lois : il n'y paroît que pour reconnoître sa responsabilité envers l'Etre suprême, de qui il tient sa puissance, et s'accuser en secret , et prosterné à ses pieds , des erreurs et des fautes dont il se seroit rendu coupable, soit contre ses décrets éternels , soit contre les lois de l'empire.
Confucius, dans les leçons de morale politique qu'il adresse à l'empereur qui s'éloit fait son disciple, renferme tout en ce peu de paroles : « Soyez toujours à vos yeux le iils du ciel et le père commun de l'empire ; appuyez toujours votre autorité sur la religion et sur la piété filiale qui en dérive, vous aurez toutes les vertus d'un grand empereur , et toute l'autorité nécessaire pour rendre votre trône inébranlable et vos sujets heureux. »
C'est encore le moyen le plus siir de rendre la personne du chef de l'empire sacrée et inviolable. Un prince
DE LA CHINE. [fi
toujours aimé est toujours inviolable-, et quel sujet ne feroit pas un rempart de tout son corps, pour défendre la vie d'un souverain qu'il révère comme l'image de l'Etre suprême, et dans lequel il voit sans cesse un père à qui Dieu a remis tous ses droits sur son respect, son obéissance et son amour ? Toutes les institutions chinoises se réunissent pour graver ces sentimens dans l'âme de tous les sujets, depuis les premiers rangs jusqu'aux dernières classes du peuple. Il ne faut pour s'en convaincre que jeter un coup d'oeil sur le cérémonial prescrit par les lois , et observé scrupuleusement à l'égard de l'empereur.
Le prince ne paroît jamais qu'environné d'un appareil de grandeur et de majesté qui frappe la multitude. Tout ce qui lui appartient, qui est à son usage et qui regarde sa personne, annonce sa prééminence suprême. Conduits au pied du trône, les princes , les grands du royaume , les mandarins, tout tombe à ses genoux. Les personnages les plus élevés dans l'empire sont ceux qui se distinguent le plus dans les hommages profonds qu'ils lui rendent. Tout paroit petit en sa présence. Le cérémonial a fixé un langage particulier pour parler à l'empereur , lui répondre , lui demander des grâces , le remercier de ses dons , nommer tout ce qui lui appartient.
C'est surtout dans les placets adressés à l'empereur pour lui faire des représentations, lui donner des conseils et des avis, lui dénoncer à lui-même les fautes qui lui seroient échappées, que l'on voit avec quel respect profond les mandarins et les censeurs s'expriment , chaque fois que l'honneur leur impose la loi de remplir cet important devoir. Tout ce cérémonial et toutes les formules qu'il prescrit se rapportent au même objet , de rappeler à l'empereur, à la face de la nation chinoise , que son titre de souverain et son autorité souveraine émanent
de sa double qualité de fils du ciel , et de père et mère de tout l'empire.
De leur côté, les empereurs de la Chine réduisent tous les devoirs de la souveraineté à se montrer en tout le père et la mère du peuple. Ils président à l'éducation de la jeunesse, et couronnent ses succès-, les travaux des colons attirent leurs regards et leurs récompenses. Les découvertes des artistes sont honorées de leurs suffrages et encouragées par leurs libéralités. Des honneurs sont décernés aux vertus privées et domestiques , comme aux vertus qui brillent avec le plus d'éclat dans les emplois et les dignités 5 les orphelins , les veuves et les vieillards sans enfans sont respectés , honorés , soulagés ; on les appelle par distinction le peuple du ciel. La loi donne aux pauvres le droit de glaner à la suite des moissonneurs, leur assigne des provisions sur les deniers publics, charge les magistrats de leur rendre des soins continuels.
« Le ciel , dit Confucius , d'après les livres sacrés , n'a confié aux empereurs une portion de sa puissance que pour adoucir aux hommes les misères de la vie, et les conduire à la vertu par les leçons et l'exemple de l'amour paternel. Il en est de la souveraineté comme de la paternité. Que sont et la pompe majestueuse du trône, et les jouissances des sens, comparées aux plaisirs que goûte un bon prince à consoler son peuple, à le soulager, à le conduire à la vérité, à s'entendre appeler le père de ses sujets, et ta mériter ce nom auguste par ses vertus et ses bienfaits?» En observant l'appareil du cérémonial , les prosternations, les titres imposans , le culte politique rendu à l'empereur, quelques écrivains françois ont été jusqu'à dire que les Chinois le regardoient comme une divinité. C'est une erreur démentie par tous les monumcns de la Chine. Loin de le regarder comme un dieu , les livres sacrés s'appliquent à l'effrayer du poids dont il est chargé,
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et de son immense responsabilité envers l'Etre suprême , qu'ils appellent le seigneur du ciel et le premier empereur de la nation ; ils lui répètent , dans les leçons qu'ils lui adressent , qu'à l'égard de Dieu , un prince n'est qu'un homme comme le dernier de ses sujets , et que c'est moins à sa personne qu'à sa qualité de mandataire et de représentant de Dieu , que s'adressent les hommages qu'on lui rend.
C'est surtout la doctrine uniforme des divers corps de l'état et de tous les tribunaux. Partant de ce principe , proclamé par l'empereur lui-même dans toutes les cérémonies nationales , principe qui est la base du droit public dans toutes les nations , savoir que l'empire suprême appartient à Dieu , et que toute sentence rendue par un magistrat se rend au nom de Dieu , qu'ainsi elle doit être par lui ratifiée dans la conscience du magistrat -, ils ont toujours un moyen légitime de se refuser à exécuter des ordres ou à rendre des sentences qui scroient contraires à la justice , à la loi religieuse ou au droit public de l'empire. Là , toute distinction entre l'homme privé et le magistrat , entre l'officier public et l'homme religieux, seroit repoussée comme scandaleuse et impie ; tout acte qui est contraire à la religion ne peut jamais être permis par la loi du prince et celle de l'état , parce que , s'il s'agit de prononcer sur le juste et l'injuste, l'homme de l'état est toujours l'homme de Dieu, comme premier supérieur et chef suprême de l'empire.
Cent quarante ans avant l'ère chrétienne, Han-Ouls , en montant sur le trône de l'empire , invita , par des ordres réitérés , les sages et tous les gens éclairés de sa nation , à lui communiquer leur avis sur la meilleure forme de gouvernement. Tong-Tcliong publia un mémoire dont nous allons extraire quelques pensées qui se rapprochent le plus de notre objet.
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« Un empereur par sa dignité, dit Tong-Tchcmg, est au-dessus de tous les hommes et lient la place du ciel ; sa puissance n'est comparable à aucune autre. S'il en use en père, il est digne de régner; mais s'il se livre à ses passions , s'il souffre que son peuple vive dans le désordre , s'il cherche ses intérêts propres autre part que dans le Lien général de l'état , il est comme un torrent que rien ne peut arrêter; son exemple corrompra les mœurs publiques, et il s'ôte tous les moyens d'opposer une digue aux passions, il creuse la perte de son peuple et sa propre ruine.
» Lorsqu'un prince vertueux est assis sur le trône, son exemple se communique aux magistrats , et des magistrats il passe au peuple. La vertu d'un monarque est comme une chaîne qui embrasse ses états , et dont les chaînons se prêtent une force mutuelle.
» Un prince sage , qui arrive au trône dans un temps de désordre , doit commencer par réformer les abus , pour en venir à faire exécuter le plan d'administration qu'il aura arrêté. Pour y parvenir, il faut des institutions nationales, établir une éducation publique, la confiera des sages; et , sans base religieuse, il ne peut exister ni vrais sages, ni organisation sociale, ni éducation, soit politique, soit civile. Confucius a recueilli toute la doctrine des anciens ; c'est la seule qu'on doive suivre , et non pas celle de nos faiseurs de systèmes , et dès docteurs de nos jours qui ne cherchent qu'à innover. C'est la seule ressource qui nous reste pour revenir aux anciennes mœurs, soumettre les esprits inquiets et turbulens , et rasseoir l'ordre social et politique sur ses véritables fondemens » .