UES LETTRÉS
Depuis près de deux mille ans, la classe des lettrés a tenu constamment le premier rang dans le vaste empire chinois •, ils y sont regardés comme lame qui donne la vie au corps social. C'est de cette classe, qui jouit des honneurs et de toutes les prérogatives delà primauté, que les autres parties de la nation reçoivent leur existence morale , et tout leur être politique et civil. C'est l'ordre des lettrés qui, seul, fournit des maitres pour l'instruction du peuple , des ministres pour l'administration des affaires et le gouvernement de l'état , des magistrats pour gouverner les peuples et les contenir dans les bornes du devoir. En un mot , les lettres sont à la Chine la seule voie qui conduit aux emplois et aux honneurs. Tout lettré est censé noble, et son nom ne paroît jamais dans la liste des contribuables.
L'esprit national à la Chine est de ne priser la science et de n'estimer les savans qu'autant que le bien public et l'utilité de l'état sont leur unique objet. C'est aussi le seul but que s'est proposé la politique du gouvernement dans la législation qui concerne les lettrés. Il faut que toutes les études des écoles, tous les examens qui conduisent aux différens degrés, toutes les récompenses qui encouragent et illustrent les talens, se rapportent essentiellement à cette fin. C'est en conséquence de cet esprit, qui préside à toutes les lois , que les petites villes ne peuvent admettre qu'un certain nombre d'étudians au premier degré de la littérature. Les capitales des provinces ont seules le droit d'accorder le second degré à un assez petit nombre de bacheliers, et il n'appartient qu'à la capitale de l'empire d'élever au doctorat. Autant le gouvernement s'applique à aplanir et à
semer de récompenses le chemin qui conduit aux connoissances utiles , autant il laisse croître les épines pour les sciences qu'il dédaigne ou qu'il rejette. Les gens de lettres, dont il a besoin pour la chose publique , et les plus beaux génies n'attirent ses regards qu'autant qu'ils concourent à l'objet qui est son point de perspective. Tandis qu'il fait nommer dans les gazettes un simple soldat qui a reçu des blessures à la guerre , il ne permet pas à ces gazettes de dire un mot sur les faiseurs de systèmes. Le savoir et le talent ne comptent nullement dans sa politique, si l'état n'a rien à en retirer pour conserver dans l'empire la pureté de l'enseignement public , pour maintenir les règles de la morale, pour fixer et agrandir les découvertes des arts nécessaires et les sciences utiles , pour élever la jeunesse dans la connoissance et la pratique de ses devoirs ; enfin , pour l'aider à distinguer dans la foule ceux qui montrent de la capacité et des talens propres aux affaires, et laisser à eux-mêmes ou à l'exercice d'autres professions , ceux qui ne montrent que de l'esprit.
C'est à quoi le gouvernement a pourvu avec sagesse , en fixant dans chaque ville du premier, du second et du troisième ordre , le nombre des élèves qui doivent être promus au premier grade de la littérature. Tous ceux que les examinateurs impériaux ne jugent pas à propos d'y admettre, rentrent dans la sphère où ils sont nés ; une boutique , un atelier ou la charrue les attendent, et les livres se ferment pour eux. Les élèves obtiennent-ils le degré de maître-èsarts, un examen, qui revient tous les ans, les oblige à continuer de lire , de composer sur les parties de la science à laquelle ils ont été jugés les plus propres. Pour prétendre aux grandes places de l'état et être employé par le gouvernement, il faut arriver au doctorat. Ce grade n'est accordé qu'au concours -, on ne l'obtient que par un talent distingué pour l'éloquence, une grande justesse dans l'esprit, et
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une connoissance profonde des lois et du gouvernement.
L'empereur choisit parmi les nouveaux docteurs ceux que la supériorité de leurs talens et de leurs connoissances distingue dans la foule , et les envoie dans son collège impérial pour s'y former aux emplois littéraires de la cour, du ministère et des provinces. Les autres sont destinés à l'administration publique , et élevés aux charges selon leur rang; c'est à leur capacité, à leur application aux affaires et à leur intégrité à décider de leur fortune. Point d'exception aux lois qu'impose cette admirable politique. Les petits-fils d'un ministre d'état, ou d'un général d'armée, rentrent à la Chine dans la foule obscure, si leur mérite personnel ne leur ouvre pas la carrière des grands emplois.
Le plan des études chinoises est tellement combiné, qu'il épuise pendant trente ans toute l'application de la jeunesse, et absorbe toutes les années où l'imagination la plus fougueuse s'allume avec le plus de danger. Les esprits du premier ordre , les gens de génie sont forcés à des études sérieuses , où la facilité et le brillant de l'imagination ne peuvent suppléer ni la science ni la méditation ; leur jeunesse ne peut dérober que quelques momens pour les plaisirs , les caprices , et les lectures de fantaisie et de curiosité.
Le collège impérial est composé des plus beaux esprits , des plus grands génies et des plus savans hommes de tout l'empire. Une partie est chargée de l'enseignement public dans les grandes écoles qui sont aux quatre portes du palais' ; les autres habitent un hôtel magnifique , où , loin du bruit et de la dissipation , chacun est occupé , selon son génie et son talent, aux différons ouvrages dont ce corps de savans est chargé par l'empereur. Il a sous sa main tous les trésors littéraires de l'empire, et est environné de toutes les aisances et de toutes les facilités qui adoucissent le travail. Enfin , une partie de ces grands lettrés est ap-
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pelée et s'occupe à remplir les fonctions de secrétaires, et à tenir le pinceau pour le prinec ou pour le ministère.
Les Han-Lin, c'est le nom des docteurs du collège impérial, sont tous examinés et solennellement choisis par l'empereur, entre tous les autres docteurs de l'empire. C'est, à la Chine , ce qu'est en France l'Institut , le poste éminent de la littérature. Savans laborieux, zélés citoyens, ils se dévouent au bien public , et se consacrent aux emplois supérieurs de la cour \ ou bien ils travaillent , soit à composer les ouvrages dont Pempereur les charge , ou à préparer des éditions nouvelles des chefs-d'œuvre des anciens. Les Han- Lin préparoient', il y a quelques années , une édition corrigée et augmentée d'un des meilleurs ouvrages chinois , en plus de cent cinquante volumes \ c'est là que sont discutés les plus intéressans points d'histoire, de chronologie, de géographie, d'histoire naturelle , de police et de jurisprudence.
Il est rare que l'empereur ne décore pas d'une préface de sa composition les grands ouvrages qui sortent du collège des Han-Lin. La beauté des caractères et du papier, la magnificence des reliures , tout le luxe typographique se réunissent pour annoncer la grandeur du monarque , et ajouter au prix des ouvrages. On les imprime aux frais de la cour. Toute l'édition appartient à l'empereur, qui la distribue en présens aux princes, aux ministres, aux présidons des tribunaux , aux gouverneurs des provinces , aux plus célèbres lettrés. C'est encore du collège des Han- Lin que sont tirés les mandarins de lettres qui sont employés à l'éducation des fils de l'empereur et de ceux des princes de la famille impériale. Ils ne font rien que sous la direction de l'empereur -, car à la Chine, les souverains, jaloux de la gloire de donner l'exemple à leurs sujets, et de remplir les fonctions les plus essentielles de la piternité , sont les premiers instituteurs de la famille impériale ;
ils assistent souvent aux exercices , et à la fin de chaque année ils président aux examens, prennent des notes sur les progrès et donnent des prix d'émulation.
De même que l'on compose et qu'on réimprime sans cesse en France de petits livres de piété, il se passe peu d'années où l'on ne distribue dans l'empire chin ois de petits livres de religion et de morale. L'empereur prend sur ses occupations et ses loisirs, pour instruire ses peuples par des discours émanés du trône, ou à l'aide de livres qu'il fait répandre dans les provinces. A l'exemple du chef de l'empire, les plus célèbres lettrés , soit par eux-mêmes , soit par leurs subalternes, adressent des instructions au peuple. Ils s'appliquent alors à simplifier leur style ; ils abaissent leur génie pour se mettre au niveau de la multitude. Le gouvernement a fait composer des ouvrages propres à toutes les classes et à tous les âges •, mandarins , chefs de famille, enfans, domestiques, chacun peut lire et méditer ses devoirs dans des ouvrages écrits dans un langage proportionné à la position et à la capacité de tous ceux à qui ils sont destinés.
L'origine des instructions publiques remonte aux temps les plus anciens. La loi de l'empire avoit pourvu à ce qu'il y eût un temple dans chaque village pour honorer le Tien, et pour assister aux exhortations faites au peuple. Dans les villes , c'étoit le mandarin qui portoit la parole 5 dans les simples bourgs , c'étoit un lettré, et, à son défaut, un vieillard. Quelques jours avant l'assemblée , les censeurs et les surveillans du district avertissoient l'orateur des fautes et des abus qu'ils avoient remarqués. L'instruction se faisoit à trois reprises. Pendant les intervalles on chantoit des hymnes , on faisoit des offrandes et des prosternations. Les anciens délibéroient sur les moyens de prévenir ou d'arrêter les désordres naissans, de soulager les pauvres , et ils proposoient ce qui leur paroissoit utile à la communauté. En certains cas, on députoit vers le mandarin
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pour faire intervenir son autorité. Les anciens , choisis par le peuple et préposés par les mandarins , exerçoient un ministère de surveillance et de conciliation. La plupart des différends se terminoient à l'amiable, et les anciens remplissoient à peu près les mêmes fonctions que nous voyons exercées chez nous par les juges de paix.
Il y a une école de mathématiques à Pékin. On n'est admis à la qualité d'assesseur du tribunal de mathématiques qu'après avoir fait preuve de capacité , et subi plusieurs examens. Ce sont les Chinois etlesTartares de ce tribunal qui font tous les calculs pour le calendrier, les éclipses et les autres opérations astronomiques. Les Européens ne font que les revoir, les vérifier et en constater l'exactitude, avant qu'ils soient publiés par les ordres de l'empereur. On voit que les Chinois ont fait peu de progrès dans cette science. C'est elle qui a fait accueillir à la cour les mathématiciens de l'Europe , et depuis long-temps c'est presque toujours un missionnaire qui est nommé président du tribunal des mathématiques.
Les arts de pur agrément sont à peu près nuls à la Chine , et ceux de la peinture, delà sculpture, de la musique, ne sont guère sortis de l'état d'enfance où les ont trouvés les Européens.
La politique du gouvernement comprima plutôt qu'elle n'encouragea les progrès dans l'astronomie , parce qu il s'aperçut que cette science nourrissoit dans l'esprit du peuple les idées superstitieuses et les chimères de l'astrologie. Il faut peu d'astronomes dans un état où on ne leur demande que les connoissances nécessaires pour régler le calendrier public sur les mouvemens du soleil et de la lune , prédire les éclipses, et rendre raison des phénomènes célestes , à l'occasion desquels l'ignorance et la superstition pourroient égarer les pensées delà multitude d'une manière fatale au repos individuel et à la tranquillité publique.
La loi de l'empire portoit deux dispositions : la première oxigeoit que tous les princes eussent des observatoires et des astronomes pour tenir registre, jour par jour, des vents, des pluies, des degrés du chaud et du froid, et de tous les phénomènes de l'atmosphère qui pourroient éclairer l'agriculture, la médecine et le gouvernement, sur les différences et les variations des années et des températures. Par la seconde disposition de la loi , il éloit défendu aux simples princes d'avoir chez eux ni observatoires , ni astronomes, ni calendriers particuliers.
Les disputes littéraires des Chinois sont plus modérées et plus philosophiques que dans les états de l'Europe. Le tribunal des censeurs assujettit les lettrés aux règles les plus austères de la décence , du respect et de l'honnêteté. L'épidémie du philosophisme fit beaucoup de ravages à la Chine, sous la grande dynastie des Song. Les annales chinoises nous apprennent en grand détail l'histoire des symptômes et des développemens , des causes et des effets , des crises et des ravages de cette contagion. Les Song, dit Lin- Tché, faute de prévoir que la liberté de penser et d'écrire entraine toujours la liberté d'oser et d'agir, ne furent plus à temps de remédier à la confusion d'idées et à l'horrible corruption des moeurs qu'avoient produites le plébicisme littéraire, et le fanatisme des opinions, qui finit toujours par haïr et secouer le joug de toute espèce d'autorité. Tous les ressorts politiques étoient brisés , ou avoient perdu leur force, quand ils songèrent à sauver l'état. Cette liberté sans frein renversa toute règle de vérité. Le peuple, à qui l'on avoit persuadé qu'il ne devoit reconnoitre que sa raison privée pour tribunal suprême de ses opinions , et que sa conscience -lui sufîisoit pour distinguer la vérité de l'erreur, le juste de l'injuste, pour juger de tout ce qui lui étoit utile, et pour régler ses mœurs, en vint à ne plus croire à l'autorité, et à secouer le joug des lois. C'est, ajoute i. 5
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notre lettré, l'expérience de vingt-cinq siècles à la Chine ; les vérités capitales, les vérités relatives aux besoins physiques sont les seules qui soient à la portée de la multitude. On a voulu initier le peuple à des connoissances plus relevées , et dès-lors la tranquillité publique a été en péril -, de là ces crises , ces déchiremens dans l'ordre social, ces convulsions de révolte qui ont produit dans le peuple le désespoir, l'extinction du patriotisme , tous les désordres , tous les crimes qui ont ouvert la Chine aux Mongoux.
Croyons-en le témoignage des lettrés les plus célèbres , et qui ont le mieux écrit sur les bases de l'organisation sociale, et remonté jusqu'aux premières causes de nos malheurs ; les révolutions, les secousses les plus violentes que la Chine a subies dans une longue suite de siècles , n'ont pas été aussi funestes à la vérité et à la saine doctrine de nos ancêtres, que les spéculations des Song. Jamais on n'a rêvé tant de chimères et d'absurdités , débité tant de mensonges , cru tant de fables et de contradictions , que dans le temps où l'on prétendoit tout savoir, et que sous le règne de cette prétendue liberté de penser. Plus on s'avancoit vers les connoissances frivoles et superflues , en s'abandonnant à l'esprit de systèmes , plus on portoit atteinte aux vérités nécessaires, et aux principes fondamentaux de la raison et delà morale publique. Au prix des anciens, nos orateurs, nos poètes, nos historiens , n'ont plus été, sous les derniers temps des Song, que des écumeurs de pensées et des niveleurs de phrases. L'intempérance et le raffinement sont aussi funestes dans les sciences que dans les alimens. Il faut dans un état bien constitué qu'il y ait des lettrés , comme il faut qu'il y ait des colons , des soldats et des marchands ; mais ceux-ci ne doivent pas plus se mêler de sciences spéculatives , que ceux-là de labourer, de trafiquer et de se battre. Voyez Sin-Ouen , liv. III, art. 2.
De la manie de raisonner sur tout, naît bientôt l'esprit
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de dispute. La liberté de penser, sans être assujettie à une règle de vérité infaillible, à un tribunal suprême de controverses , rompt l'unité de doctrine , enfante la confusion des idées et multiplie les sectaires. C'est ce qui est arrivé à la Chine comme en Europe, et dans tous les empires de l'univers, où, dans l'enseignement du peuple, on a substitué la voie de l'examen , des discussions et du sens privé , à la voie de soumission et à l'autorité du tribunal établi pour prononcer sur la doctrine et sur la diversité d'opinions.
La secte de Foé , qui entra en Chine sous la dynastie des H an , en divisant les lettrés , ne lui apporta que des scandales et des troubles. Les uns abandonnèrent la doctrine de Confucius pour celle de Foé ; les autres, en restant attachés à Confucius, poussèrent jusqu'au fanatisme la haine dont ils poursuivoient les disciples de ce nouveau maître. Les sectateurs de Foé s'introduisirent à la cour ; leur doctrine devint contagieuse, et la séduction s'étendit jusqu'au trône. Les empereurs s'en déclarèrent les protecteurs , et en vinrent au point de se faire bonzes et tao-sée. On vit alors les lettrés monter et descendre avec les événemens , aller flottant ça et là , au gré du vent , de la faveur et de la mode. Les plus sa vans hommes de ces temps malheureux furent forcés de garder un honteux silence , et même de se cacher dans les cavernes des montagnes et dans la solitude des bois. Les sanglantes horreurs des guerres étrangères et civiles, des séditions et des révoltes, couvrirent les sciences de nuages épais , dont elles ne sortirent que sous la grande dynastie des Song.
Le fondateur de cette illustre dynastie entra dans le temple des sciences, et mit la garde des lois à la porte, pour qu'il ne fût plus ouvert indiscrètement à la multitude qui n'y entre guère que pour le profaner ; les regards du gouvernement se tournèrent vers la savante antiquité; l'étude des grands modèles ressuscita le bon goût, la critique et la
philosophie. Mais qu'est-ce que la philosophie sans une règle de vérité qui la dirige , et qui soumette le génie inquiet des philosophes , qui ne veulent de guides et de règle suprême que leur raison privée dans l'interprétation de la doctrine ? La manie des systèmes s'empara de nouveau des esprits, et la vérité fut recouverte de nuages. Le philosophisme , le bel esprit , l'incrédulité, le libertinage la firent oublier 5 on releva le trône de la liberté de penser, on l'étendit jusqu'au peuple, et on en vint à tout nier ou à tout croire sur l'autorité des chefs de secte. Le flot des circonstances élevoit et abaissoit tour à tour les opinions qui partagcoientles lettrés. La chute delà dynastie des Song ensevelit la bonne littérature sous ses ruines. Les Yuen qui leur succédèrent étoient des étrangers , sans lettres, et nourris dans la barbarie 5 ils ne visèrent qu'à assurer leur conquête , et à se maintenir par la force des armes.
Il étoit réservé à la dynastie des Ming de voir les sciences avec les yeux d'une politique sage et éclairée, et de retenir les savans par la chaîne des lois , pour leur éviter la honte de donner dans des écarts, qui tant de fois avoient été funestes à la tranquillité de l'empire. De la même main dont le gouvernement excitoit l'émulation par l'appât des récompenses , il resserra les sentiers qui conduisoient aux grades et aux emplois. En même temps qu'il rassembloit autour du trône les plus grands génies , et les savans qui ne font cas que de la science qui conduit à la vertu , il étendit sur les lettrés le joug des lois , et ne leur montra que des précipices au-delà des limites qu'il leur traçoit. C'est à cette excellente politique que la Chine doit cette tempérance de savoir qui a mis fin aux disputes. Les Tartares qui régnent aujourd'hui l'ont adoptée , et la république des lettres est en paix. Ce plébicisme littéraire , qui a été sagement réprimé , est aussi inconnu à Pékin que* dans les provinces.
Les sciences ont à la Chine une atmosphère beaucoup plus resserrée qu'en Europe ; et le corps de la nation ne s'intéresse guère à ce qui se passe dans la république des savans. Point de journaux littéraires, point de papiers publics qui annoncent les ouvrages scientifiques , et exercent leur censure sur les auteurs. La gazette de la cour se borne à faire connoitre les livres nouveaux qui ont été composés par les lettrés du collège impérial. Les femmes vivent retirées dans leurs appartemens , ne voient guère que leurs époux, leurs enfans, et parfois quelques amies. Elles sont aussi peu curieuses de littérature et d'histoire que les femmes de l'Europe des disputes de morale et des problèmes d'algèbre et de géométrie. Leur domestique compose leur univers. Elles ne sont heureuses et estimées qu'à proportion qu'elles aiment à s'y renfermer, et qu'elles s'occupent à le bien gouverner. Pour leur ôter l'envie de se rendre ridicules par une affectation de science, on ne leur apprend pas même à lire. Ce n'est pas qu'elles manquent d'instruction pour les choses utiles : mais elles ne la reçoivent que de la bouche des parens et des maîtres qui forment leur éducation , ou que de leurs époux qui s'appliquent à éclairer leur esprit pour s'assurer de leur cœur et régler leur conduite. Deux fois par mois, les mandarins assemblent le peuple , et les exhortations publiques suppléent à ce qui pourroit manquer à l'instruction domestique.
Il en est de même des marchands, des artisans , des domestiques et de tous ceux qui ne sont pas lettrés et dans les emplois. On feroit vingt journées de chemin dans les plus belles provinces de la Chine , sans trouver un homme du peuple qui sût raisonner sur les plans d'éducation, sur la politique et l'administration des finances, et qui sût parler philosophie. L'expérience n'a que trop appris aux Chinois que l'esprit raisonneur, ot la rivalité des ta-
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lens , n'ont guère d'autres résultats que d'ouvrir la porte à mille erreurs, à corrompre la vraie morale, à jeter des semences d'orgueil et d'insubordination, en changeant en problèmes les vérités les plus utiles et les devoirs les plus essentiels.
Le nom de lettré chinois est cher à nos modernes philosophes, ils en font de pompeux éloges ; mais, pour louer à leur manière les lettrés , ils commencent par les calomnier. A les entendre, ils seroient des sceptiques, des matérialistes , des athées ou des déistes , qui ne croient qu'à leur raison, et ne reconnoissent d'autre règle desdevoirs que la loi naturelle. Rien ne ressemble moins à un lettré chinois que ce tableau peint d'imagination. Le corps des lettrés fonde son enseignement sur la doctrine des livres sacrés. Ils les ont étudiés pendant tout le cours de leur éducation, qui ne finit qu'à l'âge de trente ans pour les docteurs. Ils pratiquent toutes les cérémonies de la religion nationale , et ils l'enseignent aux peuples dont ils sont les instituteurs et les prédicateurs nés ; c'est une de leurs obligations les plus essentielles. On cite partout, dans les annales de la Chine, une multitude d'exemples qui prouvent que souvent les lettrés se sont montrés plus superstitieux que le peuple même. Tant qu'ils restent en place , ils sont à la tête du culte, et ils ne peuvent avoir d'autre religion que celle du gouvernement. La loi a toujours l'œil ouvert sur leur conduite-, s'ils s'en écartoient, ou s'ils négligeoient les devoirs que la religion et le gouvernement leur imposent, ils ne manqueroient pas d'être notés et dénoncés par les censeurs au chef de l'empire ; le sceptre des lois suit les talens et le génie dans leurs plus brillans efforts, et le glaive de la justice se lève sur eux , au moindre écart.
Comment se figurer que l'ordre des lettrés de la Chine, qui, répandu dans toutes les provinces de l'empire, compte plus de quatre cent mille savans, est un corps de philo-
sophes, de sages , qui , tout en suivant de point en point la religion nationale, se disent entre eux, tout bas et à l'oreille, qu'ils n'y croient pas plus qu'aux contes de bonne vieille, ni qu'aux absurdités dont sont remplies les histoires de l'antiquité fabuleuse des Chinois ? Et qui d'entre eux a donc révélé à nos philosophes d'Europe ce fatal secret qui , seulement soupçonné en Chine , leur auroit coûté leur fortune et le plus souvent la vie? Après tout, que gagneroiton à nous proposer pour maîtres et pour modèles des hommes dont la philosophie elle-même seroit forcée de rougir? S'ils étoieut tels qu'on veut nous le faire croire, que pourroit-on y voir que des lâches, des hypocrites et de vils imposteurs ?
Sans doute l'histoire chinoise nous montre parmi les lettrés des athées , des matérialistes , des philosophes affichés ; mais elle ne nous les montre que dans des temps de troubles, de révolutions et d'anarchie. Sans doute encore il paroît presque impossible que des gens dont les sciences et l'étude composent presque toute la vie, croient bien fermement aux superstitions chinoises ; mais que suit-il de là ? sinon qu'il faut juger d'eux comme de certains philosophes grecs , romains, égyptiens, indiens et autres que nous devons plaindre ou mépriser, et dont il seroit honteux et ridicule de nous proposer la sagesse et la conduite pour règle de nos opinions et de nos devoirs, soit comme hommes privés, soit comme hommes publics.
Il est plus facile de disculper les lettrés chinois d'impiété, et surtout d'athéisme, que du vice de l'orgueil et de la présomption. Un lettré ne peut soutenir l'idée qu'un barbare de l'Occident ose vouloir apprendre quelque chose à un disciple de Confucius. Pleins de mépris et de dédain pour les autres peuples , chez lesquels ils reconnoissenl tout au plus la faculté de penser, ils ne prisent que les sciences où ils montrent quelque supériorité,
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et plus le peuple chez eux est ignorant, plus ils lui répètent que les Chinois sont la nation la plus ancienne et la plus éclairée de l'univers. On ne peut nier encore que la profession de lettré ne soit en plusieurs points déchue de cette haute considération dont elle a joui pendant tant de siècles. Que peut-on reprocher aux jeunes lettrés d'aujourd'hui? demande un des auteurs critiques fort estimés à la Chine. De farder la vérité, répond-il, de colorer le mensonge, de vanter les anciens et de s'attacher aux modernes , de proposer des doutes sur ce qu'ils savent et de prononcer sur ce qu'ils ignorent, de raisonner, à perte de vue, sur le système du monde, et de n'entendre rien à gouverner leur raison.
Les honneurs dont sont environnés les lettrés , et les distinctions sociales dont ils jouissent, ne contribuent pas peu à cette enflure d'orgueil qu'on leur reproche. Les trois jours qui suivent leur promotion au doctorat sont de véritables jours de fêtes pour le docteur, pour sa parenté et pour ses amis ; ils ne se passent qu'en festins et en félicitations les plus flatteuses. On finit par dire au récipiendaire , en l'installant : « Portez la fleur d'or à chaque côté de votre bonnet -, allez vous montrer au public avec un cortège nombreux pendant trois jours ; parezvous de votre brillant costume, non pour tirer vanité de la science qu'il suppose en vous, mais pour faire honneur à un usage sagement établi, aux grands hommes qui l'ont introduit, et aux souverains qui, zélés amateurs des lettres , ont permis et ordonné cette coutume , afin de jeter dans les âmes le respect pour la grande science, et la noble émulation pour la vertu éclairée, dirigée par les lumières de la sagesse.
DES CENSEURS DE l'eMPIRE.
L'institution des censeurs de l'empire, qui remonte à la Chine jusqu'au berceau de la monarchie, et qui pendant une longue durée de siècles a toujours survécu aux orages et à toutes les secousses des révolutions, suffiroit seule pour préparer l'esprit aux plus hautes idées sur le gouvernement politique des Chinois, et acquérir à ce peuple, déjà si vénérable par son antiquité, la gloire d'être proposé, sous un si grand nombre de rapports, pour modèle à toutes les nations de l'univers.
Les magistrats qui composent ce tribunal sont tous des lettrés du premier ordre , d'un mérite supérieur et d'une fidélité reconnue. Rien n'est plus délicat et en même temps plus imposant que les fonctions que l'honneur les force à remplir. Institués pour être les censeurs de tous les hommes publics, soit de robe soit d'épée, ces administrateurs des citoyens de tous les ordres , ces défenseurs continuels des lois , ces protecteurs nés de tout ce qui obéit et peut être opprimé, ces magistrats étendent leur surveillance sur la cour, sur les grands qui approchent le plus près du prince, et, pour m'exprimer ainsi, leur juridiction morale sur l'empereur lui-même.
Placés tour à tour entre le ciel et le prince, entre le prince et les mandarins , entre les mandarins et le peuple , entre le peuple et les familles, entre les familles et les membres qui les composent, les censeurs sont chargés, au nom de la patrie, de défendre la vérité, l'innocence et la justice contre la malice et la corruption de leur siècle, contre la crise et la fatalité des conjonctures, contre toute innovation ou toute négligence. Leurs regards ne sont pas tellement fixés sur les classes supérieures, qu'ils négligent de surveiller la conduite du peuple. Leur attention embrasse tout rcmpire ; un abus qui gagne dans un village ,
un relâchement des usages qui doivent être observés dans les obsèques, attirent leur animadversion , et la règle est rétablie dans sa pureté. L'âge, le mérite, les talcns, les faveurs du prince, les services éclatans ne les dérobent point à leur censure. Fût-ce un mandarin, s'il manque à quelque devoir public, il est mis en accusation, et, suivant le code criminel, dégradé et puni.
En toute autre matière que ce qui a trait à la piété filiale , chaque censeur a son district-, mais quand il s'agit des devoirs qu'impose cette vertu, la juridiction du censeur s'étend sur toutes les provinces à la fois. Un censeur est caution de la fidélité et de la vigilance des autres censeurs. On est réputé complice de tout crime impuni qu'on a pu connohçe et qu'on a négligé ou craint de dénoncer. Le censeur ne fait acception de personne-, le premier prince du sang n'est plus que citoyen lorsqu'il est accusé. Les censeurs ont leurs officiers et leurs correspondans dans tout l'empire. Par leur entremise, ils sont instruits de tout, et ces officiers font en leur nom toutes les recherches et toutes les informations qui sont jugées nécessaires.
Le dernier artisan , le simple laboureur ont droit de réclamer le zèle et le ministère des censeurs. C'est à eux à veiller, dans les calamités publiques, à ce que le peuple soit secouru promptement, à ce qu'en tout temps les pauvres, les vieillards, les veuves, les orphelins soient assistés et protégés.
La meilleure manière de faire connoître jusqu'où doit s'étendre le zèle et le courage des censeurs, pour ne pas rester au-dessous delà dignité de leurs fonctions, et mollir dans l'exercice de leur ministère , est de mettre sous les yeux quelques-uns des placets qui ont été présentés à l'empereur dans les circonstances où il étoit le plus difficile de concilier le respect dû au chef de l'empire aver la fidé-
lité aux devoirs de leur charge, et la nécessité où ils sont quelquefois de donner des conseils aux souverains, de les avertir des fautes qu'ils commettent, de les rappeler aux devoirs de la royauté dont ils paroissent s'écarter, de défendre contre le prince lui-même la pureté des principes de la piété filiale, ou les droits sacrés de la religion et des lois de l'empire.
Placct présenté à V empereur Kouang-Stong par son premier ministre.
« Votre humble sujet, seigneur, avec tous les grands de votre cour, n'a fait que pleurer et gémir pendant plusieurs jours; et le cinquième jour , il a conduit, avec un appareil et une pompe dignes de la piété filiale de l'empire, l'auguste impératrice, mère de votre majesté, dans ce lieu de silence éternel qui l'a dérobée pour jamais aux regards de dix mille royaumes, auxquels son souvenir sera toujours cher. Vous qui êtes son fils , seigneur, comment n'avez -vous pas assisté à ses funérailles? comment n'avez-vous pas paru lorsqu'on l'a enfermée dans son cercueil ? comment n'êtes-vous pas venu faire éclater votre désolation par vos soupirs et vos larmes ? Le mécontentement est général dans le palais et dans toute la ville. Dix mille bouches n'ont qu'un cri et qu'une voix pour dire : Il commença par manquer à la piété filiale , en passant devant le palais de sa mère sans s'arrêter -, il ne s'est pas démenti à sa mort , et il a osé se dispenser de lui rendre ses derniers devoirs. La loi du Tien est anéantie pour lui ; il l'a abjurée. La maladie que voire majesté a prétextée est une excuse frivole; les amusemens qu'elle s'est permis empêchent qu'elle nen puisse imposer à la crédulité du peuple.
» Si un père étoit mort dans une famille de vos sujets ,
soit parmi les grands , soit parmi le peuple , et que son fils se fût dispensé de paroître aux cérémonies des funérailles, la colère sacrée de votre majesté éclateroit contre lui. Comment est-il possible , seigneur , qu'étant empereur , vous vous soyez dispensé d'un si grand devoir ? Comment , après vous être rendu coupable de cette faule si griève, votre majesté ne donne-t-elle aucune preuve de son repentir , aucune espérance d'amendement ? Le Tien s'est vengé et nous menace. Un signe effrayant a para au nord sur la moitié du ciel ; les sages disent que c'est un signe de guerre 5 la consternation est générale. Votre humble sujet , et tous les grands , votre peuple et vos soldats , ne savent plus à quelle espèce de mort ils doivent s'attendre. »
Autre placet.
a Votre humble sujet, seigneur, ne sauroit se taire plus long- temps. Depuis que votre majesté est sur le trône , le cours des saisons est dérangé , les astres paroissent prendre une nouvelle route , et les campagnes désolées se refusent à nos besoins les plus pressans : les magistrats ne sont plus ni les pères du peuple , ni les défenseurs de l'innocence , et les médians enhardis se liguent pour former des complots contre la tranquillité publique. La vraie et unique cause de tout cela , c'est que votre majesté a détourné ses regards de dessus ses augustes ancêtres , qu'elle s'éloigne de la route que lui ont tracée leurs grands exemples , et qu'elle s'en écarte chaque jour de plus en plus. Ce sont eux , seigneur , qui ont élevé le trône où vous êtes assis ; c'est le Tien qui vous y a fait monter ; ce n'est que par vos vertus que vous pouvez l'affermir et en soutenir la gloire;. Habiter un palais , y être environné de grandeur et de
magnificence, n'est rien. Votre majesté n'aime pas même qu'on y vienne lui faire entendre les vérités les plus nécessaires ; elle éloigne ceux qui sont le plus sincèrement attachés à son service. Vos soldats, assemblés à si grands frais, se débandent, encore plus désolés qu'effrayés 5 et des hommes , objet du mépris et de l'exécration de votre peuple, peu touchés des calamités publiques , environnent votre majesté , et cherchent à l'enivrer de plaisirs frivoles, tandis que la nation n'a plus assez de larmes pour pleurer sa misère et les maux de la patrie. Est-ce là régner? est-ce là marcher sur les augustes traces des ancêtres de votre majesté ? »
Le reste du placet parcourt ainsi , article par article , tout ce qui paroit conforme aux règles d'un bon gouvernement : savoir , le respect pour les sages , le choix des ministres vertueux , et la confiance dans leurs lumières ; le bon exemple et le zèle des mœurs ; l'économie dans les dépenses , et l'horreur du luxe ; le soin de maintenir le bon ordre ; l'observation des usages et du cérémonial de l'empire dans les fêtes, les cérémonies religieuses et civiles 5 l'amour des laboureurs et l'encouragement de l'agriculture 5 la générosité pour les pauvres et la compassion pour les malheureux; la juste distribution des peines et des récompenses ; l'examen de la conduite des mandarins , et les recherches à faire sur leur vie privée et publique -, le maintien des lois et des règles pour l'administration de la justice ; la dignité des magistrats et l'honneur des tribunaux 5 l'affection pour les gens de guerre , soit officiers , soit soldats ; la bonne discipline , l'efficacité des exemples du prince , propres à échauffer tous les cœurs de la noble émulation pour la gloire , et les vertus de chaque état et de chaque profession.
« Si mes représentations , dit-il en finissant , méritent de fixer les regards de votre majesté, je la supplie de les
faire déposer dans la salle de son conseil ; si votre humble sujet n'a avancé que des mots vides et sans fondement , qu'elle me cite au pied de son trône , et me juge selon la rigueur des lois ; mais je conjure à genoux votre majesté de lire avec attention. »
C'étoit pour chaque censeur une indispensable obligation que d'avoir à la tète de sa bibliothèque, et de méditer souvent , les livres sacrés et ceux de Confucius , où se trouvent développés les devoirs de la royauté. Si vous en retranchez les idées superstitieuses et des usages que la succession des siècles a dû abroger , ces ouvrages méritent , à beaucoup de titres , d'être appelés le bréviaire des souverains. C'est assez pour notre objet que d'en rapporter les principaux traits que voici :
« Honorez vos parens et vos ancêtres. Craignez , servez et adorez le Chaug-Ti , comme père et mère de tous les hommes. Veillez avec soin sur l'enseignement, c'est le premier besoin du peuple et la première dette du gouvernement. Conservez les traditions et augmentez le dépôt de la doctrine. Assurez-vous du mérite des mandarins. Faites honneur aux grands. Lisez et méditez souvent les trois Ring et les cinq Ki. L'empereur est le fils du Tien suprême ; c'est de lui qu'il reçoit l'empire et un pouvoir souverain sur les peuples, pour les instruire et les gouverner, les récompenser et les punir.
» Honorez les gens de bien , et flétrissez les médians. Pourvoyez à l'entretien de votre maison et à l'abondance publique. Epurez , réformez , créez par vos exemples , et perfectionnez les moeurs publiques. Ne témoignez ni considération ni estime pour les arts frivoles de goût et de mode , d'imagination et de caprice. Favorisez avec éclat les arts utiles, pour leur assurer une supériorité et une estime générales qui les rendent également honorables et lucratifs. Vous ne pouvez bannir tous les vices
de la société ; mais vous devez écarter et dérober au public la vue de tout ce qui peut l'entraîner dans le désordre et l'oubli des vertus. La police, plus indulgente que la loi , ferme les yeux sur bien des abus ; mais la politique doit empêcher qu'ils ne deviennent une séduction, et pour cela, attacher l'ignominie au vice et l'honneur à la vertu. Ne souffrez pas que les riches, par leur mollesse , leur luxe et leurs plaisirs bruyans , insultent à la vie pénible et laborieuse du peuple. Pourvoyez à ce que les pauvres ne se laissent pas entraîner, par leur indigence , dans les désordres d'une vie errante et oisive.
» Regardez comme avertissemens du Tien les conseils des mandarins, et profitez des représentations et du zèle courageux des censeurs. »
L'empereur de la Chine est apparemment le seul dans l'univers qui ait des censeurs d'office. Trois mille ans d'expérience ont fait sentir de plus en plus les avantages de cette précieuse et sublime institution. De sept censeurs qu'ils étoient dans les premiers temps , on les a portés jusqu'à quarante. Tout ce qui regarde la personne de l'empereur, sa vie domestique et publique, sa gloire et les vertus dont il doit fournir le modèle pour tout l'empire; tout ce qui intéresse les lois , la doctrine , les mœurs , la prospérité de la nation , est du ressort de cette magistrature. Elle doit sans cesse s'armer de zèle et de courage , pour connoître les fautes de l'empereur , les lui dénoncer , et lui donner des conseils, avec tous les motifs de persuasion propres à le corriger de ses défauts et à l'éclairer sur les moyens de rendre son peuple heureux. Comme un emploi si important demande une grande supériorité de vue, de pénétration, de dextérité, de connoissances et de sagesse, on n'y appelle jamais que les premiers lettrés de l'empire.
Outre les censeurs en tilre d'office , tous les grands mandarins et les présidens des tribunaux ont le droit d'adresser des représentations sur tout ce qui est de la sphère de leur charge, ou qui a de grandes conséquences pour tout l'empire. Pasteur des peuples, suLlime empereur, disent les livres sacrés, vous le devez à votre gloire , à la mémoire de vos ancêtres , à toute la nation , à l'honneur de représenter sur la terre l'auteur de toutes choses : le Tien , père et mère de tous les hommes \ maintenez l'usage sacré des représentations , et conservez la magistrature des censeurs avec tous ses droits. Recevez avec reconnoissance et affection les placets qu'on vous présente , et hàtez-vous d'en profiter -, excitez , encouragez les censeurs et les mandarins à s'acquitter de ce devoir avec une fidélité qui les rende dignes de vous , de votre trône , de vos ancêtres et de la nation chinoise.
On ne peut s'étonner assez qu'une magistrature qui demande une si grande force d'àme et de vertu , et impose des devoirs si rigoureux , compte , depuis son institution , une durée de près de trois mille ans sans interruption. La même loi de l'empire qui ouvre une si vaste carrière au zèle des censeurs , lève le glaive sur leur tète , et les dévoue à la mort et à un opprobre éternel s'ils ont la témérité de se permettre une expression , un procédé qui porte atteinte au respect sans bornes qui est du au chef suprême, au père commun de l'empire. La loi leur défend , sous peine de la vie, de révéler même à leurs collègues ce qu'ils ont représenté à l'empereur. S'ils s'oublioient tant soit peu, il suffiroit que l'empereur divulguât leur indiscrétion ou leur manque de respect , pour soulever toute la nation contre eux -, les princes , les grands , les députés de tous les tribunaux viendroient solennellement en faire des excuses au père commun de la patrie ; les provinces enverroient leurs premiers mandarins pour s'unir à eux ,
DE LA CHINE. 8t
et venger la majesté du prince; l'empire retentiroit des malédictions qui sortiroient de toutes les Louches contre le coupable -, il faudroit accorder sa mort aux cris des peuples affligés. Le grand crime d'un censeur qui sortiroit des bornes du respect le plus profond , c'est qu'il auroit manqué au père commun de l'empire , et fermé tout à la fois et son oreille et son cœur à des vérités qui intéressent le bonheur de son peuple.
Il est encore un moyen de surveillance établi par la loi , et en lui-même si extraordinaire , que le fait seroit incroyable, s'il n'étoit attesté par une foule de témoignages qu'il est impossible de suspecter de fausseté ou d'exagération. Non-seulement tous les grands officiers et les magistrats des premiers tribunaux sont obligés de rendre , tous les cinq ans , un compte circonstancié par écrit de leur administration 5 mais , en vertu d'une loi qui est encore aujourd'hui en vigueur , les magistrats des différens tribunaux sont tenus de faire au souverain lui-même une espèce de confession dans laquelle ils s'accusent de toutes les fautes qu'ils ont commises dans l'emploi dont ils sont chargés. L'empereur, après l'avoir vue et examinée avec réflexion , donne une pénitence proportionnée à la gravité des fautes que ces magistrats lui ont révélées. Les uns sont admonestés , les autres sont ou cassés , ou seulement abaissés de quelques degrés. Comme il ne s'agit dans cette confession que de fautes extérieures , les magistrats qui se sentent coupables n'oseroient ni les pallier , ni les excuser , parce qu'ils ont tout lieu de croire que le prince est instruit d'avance de ce qui les concerne, par les censeurs de l'empire.
Il y a encore dans cet empire une institution qui procure
les plus grands avantages pour le maintien des mœurs
publiques , et qui remonte à une haute antiquité. Chaque
famille forme dans son sein un tribunal de censure domes-
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tique , auquel tous ceux qui la composent sont responsables. Il se tient chaque mois deux assemblées ; rien n'est aussi sage et d'une prévoyance aussi étendue que les réglemens qui ont été dressés , pour ces réunions , par un ministre de l'empire, et que la loi a sanctionnés. L'assemblée s'ouvre par une lecture des livres les plus propres à fournir des instructions solides sur la religion et la morale. Ensuite le président prend des informations sur l'état de la famille , sur les moyens de subvenir aux besoins des pareils qui seroient malades ou dans l'indigence , sur les secours à accorder aux veuves , aux infirmes et aux vieillards.
Le ministre Otiang, qui a fait rédiger ce code domestique, entre dans tous les détails nécessaires. Si quelque calamité publique ou des malheurs particuliers ont réduit quelques parens à l'impossibilité de payer les impôts , on avise aux moyens de les aider et de les sauver des poursuites qui pourroient être faites contre eux. L'éducation des enfans est toujours l'article sur lequel on insiste davantage. Les familles vertueuses sont le soutien de l'empire ; et que peut-on espérer quand l'instruction des enfans est négligée? S'il survientquelques différends, quelques procès, quelque sujet de haine ou de mécontentement entre les parens , on n'oublie rien pour ramener la paix et la concorde, pour concilier les esprits, éteindre les divisions domestiques, ménager des accommodemens. Si le procès étoit avec des étrangers , les anciens s'en font instruire avec détails-, et, soit qu'il s'agisse de mariage, de terres, de redevances, d'injures ou de querelles , ils font les démarches convenables auprès des parens et amis de la partie adverse, pour parvenir aux moyens de terminer à l'amiable , et d'empêcher que l'affaire ne soit portée au tribunal du mandarin.
L'honneur et la bonne réputation d'une famille forment son plus précieux héritage ; la mauvaise conduite des par-
T>E LA CHIME. 83
ticuliers blesse l'honneur de tous , et porte atteinte à la considération dont chacun doit se montrer jaloux. On s'informe en conséquence des bonnes actions qu'auroient faites quelques membres de la famille 5 on en rend compte à l'assemblée , et on en fait une mention honorable dans le registre domestique qui reste entre les mains du président. Si quelqu'un de la famille s'est écarté des règles d'une bonne conduite , on lui fait les représentations nécessaires , et on n'oublie aucun des motifs propres à le faire rentrer en lui-môme. En fait de mauvaises mœurs , d'inconduite scandaleuse ou de délit punissable par les lois, les parens sont solidaires et responsables s'ils ne prouvent pas qu'ils ont fait ce qui dépendoit d'eux pour surveiller leur parent, et l'obliger à réparer le désordre de sa conduite ou les torts dont il s'est rendu coupable envers des étrangers. Aussi la loi de l'empire accorde-t-elle une certaine autorité aux chefs de familles. Ils peuvent citer devant eux le coupable , et même assembler la famille , former des plaintes, sommer le parent qui a mérité des reproches de s'amender et de faire les réparations convenables. Si cette voie de persuasion ne produit pas l'effet qu'on a droit d'en attendre , on le menace de le dénoncer au magistrat. Cette menace est nécessaire , parce que si le coupable est accusé par un étranger, les parens sont pris à partie, faute de n'avoir pas employé leur zèle et leur autorité pour faire cesser la mauvaise conduite , ou , en cas de refus de se corriger , de ne l'avoir pas dénoncée les premiers au magistrat.
Les remontrances des censeurs exigent une énergie , une précision, qu'il est difficile d'atteindre, a Pour écrire dix caractères d'une remontrance, méditez-les jour et nuit, dit Lj-Tsé, et eifacez-en six. La foudre part de tous les endroits du trône 5 une syllabe peut l'allumer, et elle iroit porter la mort jusqu'au fond de l'empire. » C'est ici que le-
g^ TABLEAU POLITIQUE
loquence est la lumière de l'esprit, ingérai ipsius lumen ; mais lumière d'un esprit clair, vaste, précis, qui possède l'histoire , les mœurs et la doctrine des anciens. Comme à Rome et à Athènes , elle est la force du gouvernement , mais d'une manière différente ; ce n'est ni un peuple volage qu'il faut attendrir sur les malheurs de la patrie , ou effrayer sur ses propres périls , pour le déterminer à la défendre, ni un sénat divisé dont il faut obtenir, fixer et réunir les suffrages par un discours d'apparat, où l'orateur appuie ses raisons de toute sa renommée , et échauffe les esprits par une déclamation pénétrante et animée \ l'éloquence d'état est ici dépourvue de ces grands secours. Si elle parle au chef de l'empire et à ses ministres , c'est par des écrits, où elle doit instruire, réfuter, reprendre, émouvoir et persuader en peu de lignes et dans une seule lecture. Aucun mot ne doit être oisif, aucune expression foible -, aucune citation ambiguë , aucun raisonnement entortillé , aucune preuve équivoque , aucun ornement recherché, déplacé, etc.
L'Europe, qui a donné à la Chine de si bonnes leçons sur les sciences abstraites et de curiosité , pourroit en recevoir d'elle à son tour sur le respect , la modestie , le courage , la force, la solidité, l'exactitude, la précision , le pathétique qui conviennent à cette sorte d'éloquence. Les déclarations , les édits , les dépêches même de la cour , ne sont pas moins admirables par leur énergique précision , ni faits avec moins de soin ; ils n'attirent pas moins l'attention de l'empire comme modèles dans l'art d'écrire que comme lois de l'état. On voit, par ce qui est émané du trône dans ces derniers temps , que l'éloquence d'état conserve à la Chine sa force et toute sa majesté.
L'empereur Kang-Hi, qui régnoit en 1660, a fait publier une collection de remontrances , à laquelle les remarques de ce prince ajoutent un grand prix, et où l'on
voit rassemblé ce que chaque siècle a produit de plus parfait en ce genre. C'est Là que se montre dans toute sa dignité cette éloquence des hommes d'état , faite pour servir de modèle aux autres nations. Comme à la Chine les grands magistrats sont tous des mandarins de lettres, exercés dès leur jeunesse à méditer et approfondir tout ce qui a trait au gouvernement, ce genre d'écrire doit avoir dans ce pays une supériorité qu'on ne peut retrouver que bien rarement chez les Européens , où ces grands sujets ne sont le plus souvent traités que par des littérateurs et des savans , étrangers au maniement des affaires politiques et au style des matières d'état.
« Si l'on a placé si haut le trône de l'empereur, dit Lieou- 2Jchi, c'est pour qu'il puisse étendre ses regards sur tout l'empire , et pour le forcer d'être vertueux en le donnant en spectacle à tous ses sujets. Malheur à lui , quelque perçans que soient ses regards, s'il avoit la présomption de ne croire qu'à ses yeux , ou si , séduit par de vaines louanges que la flatterie fait retentir à ses oreilles, il méconnoissoit ses fautes , et si , pour n'être pas obligé de les réparer , il étoit sourd aux représentations des censeurs de l'empire. Son trône tout entier s'écrouleroit bientôt sous lui , et plus il est élevé , plus il seroit profondément enseveli sous ses ruines... Un prince doit semer de fleurs toutes les avenues par où les sages viennent lui apprendre à éviter des fautes, et à reconnoître celles qu'il a faites. »
Plus on remonte dans les antiquités chinoises, plus on est frappé de la fermeté et du courage des censeurs de l'empire. La perte de leurs dignités, la confiscation de leurs biens, les supplices mêmes et la mort n'intîmidoient pas leur zèle. On en a vu faire porter leur bière à la porte du palais , bien persuadés que leurs représentations leur coùleroient la vie; d'auires, déchirés de plaies, écrivoient
avec leur sang, sur la terre , ce qu'ils n'avoient plus la force de dire. L'intrépidité des uns, l'éloquence des autres, l'adresse et l'habileté de plusieurs, ont souvent sauvé l'empire. Les Philippiques de Démostliènes , malgré toute leur véhémence et leur impétuosité, ne soutiendroient pas la comparaison avec les raisons accumulées et le ton pathétique de la plupart des remontrances qu'on a présentées aux empereurs de toutes les dynasties.
Un orateur d'au-delà des mers, disent nos missionnaires, y verroit avec surprise jusqu'où l'art et la science peuvent aider et féconder le génie-, un savant y trouveroit ce qu'a de plus curieux l'histoire des mœurs et des lois de cette grande nation; un philosophe y apprendroit ce patriotisme du cœur, qui respecte l'autorité, plie sous la force, mais ne cède jamais à la violence, et tient encore ses vainqueurs sous le joug des lois.
Un fameux ministre , n'ayant pu dissuader l'empereur de «rendre un certain breuvage d 'immortalité , oeuvre du charlatanisme des bonzes, épia le moment où on devoit le lui présenter, et l'avala. Perfide , qu as-tu fait? lui dit le prince en fureur, je vais te faire ôter la vie. — yilors , seigneur, répondit ce sage en souriant, vous verrez qu'on vous trompoit. Les plus grands empereurs de Chine ont avoué qu'ils dévoient leur sagesse et leur gloire à leurs censeurs. Ils étoient les premiers à exciter leur zèle par des récompenses et par un prompt amendement. Va, disoit Tsuen-Song à un de ses ministres , ménage mes sujets et non pas ma sensibilité. Il vaut mieux que je rougisse cent fois que de faire couler une seule larme. Il se lavoit les mains , et faisoit parfumer les avis de ses censeurs avant de les lire , parce que, disoit-il, on n'aime pas à s'entendre dire certaines vérités; il faut s'y préparer.
Je ne puis me défendre de rapporter , du moins en extrait, le discours de l'empereur Cao-Tsong à un ministre
dont le nom n'est jamais prononcé qu'avec attendrissement et vénération par les Chinois. «Venez, Yue, dit le prince, j'ai étudié les lettres dans mon enfance sous Nan-Pan ; mais le changement de séjour et les voyages m'ont empêché de profiter de ses leçons; je me mets aujourd'hui sous votre conduite. Soyez pour moi ce qu'est le ferment pour le vin nouveau , le sel pour les alimens -, ornez , embellissez mon àme, et ne vous rebutez pas-, je vous réponds de ma docilité. » « Prince , répondit Yue, qui consulte beaucoup écoute beaucoup ; qui étudie et imite les anciens, réussira dans ses entreprises; mais qui interroge et ne croit que soi, je n'ai pas ouï dire qu'il fût long-temps heureux. Pour apprendre, il ne faut ni présumer ni se dégoûter. La sagesse entre dans l'âme par la porte qu'on lui ouvre. Voulez-vous être éclairé? vous deviendrez sage.
» Les connoissances ne sont qu'une partie de la sagesse. Appliquez-vous à apprendre ; mais que vos connoissances descendent dans votre cœur, qu'elles y fassent germer les vertus. Qui ne pratique pas, ne sait rien. Imitez votre auguste prédécesseur, vous serez irréprochable. Je ferai de mon mieux pour seconder vos efforts, et je chercherai des hommes d'un mérite éprouvé pour remplir les emplois. » Le prince dit : « Si mes sujets applaudissent jamais à ma vertu, je le devrai à vos soins. O Yue! voilà le sort d'un prince; les talens de son ministre le laissent ce qu'il est né, ses vertus en font un sage. Pao-Keng, comme vous sage conseil d'un de mes ancêtres, disoit en son temps : Si je ne réussis pas à rendre mon maître grand et vertueux, j'en rougirai comme si j'avois été flétri par la main d'un bourreau ; si quelqu'un se plaint de lui, je m'en imputerai la faute. C'est par-là que mon aïeul arriva au comble de la gloire. Rendez-moi le même service, et que je trouve Pao-Keng en vous. Un
monarque a besoin d'un sage pour régner , et le sage a besoin d'un monarque pour déployer sa sagesse ; soyez ce sage pour moi, apprenez à votre prince à marcher sur les traces de ses plus dignes prédécesseurs -, et que le peuple soit votre ouvrage. »
Parcourez ce recueil précieux des remontrances présentées en différens siècles par les censeurs ; si vous admirez l'énergie des pensées, la chaleur du vrai patriotisme, la force étonnante de l'expression, vous ne serez pas moins frappé du ton de candeur, de modestie, de respect profond pour les princes à qui elles sont adressées 5 c'est que les censeurs se sont toujours souvenu , dans la manière de s'acquitter de ce devoir sacré , qu'ils n'éloient que des sujets qui parlent à leur souverain, que des enfans qui versent leur âme dans le sein du père commun. Dans la doctrine chinoise, le chef de l'empire est le fils du ciel } il est l'image du Dieu de l'univers , qui se rend visible dans celui qu'il a investi de son pouvoir suprême -, même en lui découvrant ses fautes , et lui donnant des conseils, ils n'a voient garde d'oublier qu'un prince, pour être sujet à l'erreur et aux foiblesses de l'homme, ne cesse pas pour cela d'être l'objet d'un respect religieux 5 et qu'il ne perd jamais aucun des droits que lui assure la majesté du trône, ni son titre sublime et inviolable de ministre de la divinité dont il est le représentant sur la terre. La mission des censeurs chinois étoit avouée par le souverain et par la nation ; et pour le fond des choses et les expressions , quelle différence entre eux et nos philosophes modernes qui s'affichent pour être les précepteurs et les censeurs des rois ! Voulons-nous trouver parmi nous les vrais modèles de la manière dont on doit parler aux souverains de leurs devoirs, nous avons Y Institution d'un prince, par Duguet; la Politique sacrée, de Bossuet, et l'immortel ouvrage de
Fénélon pour la direction d'un prince; c'est là que nous verrons ce que peut le génie quand il écrit sous la dictée de la vertu et de l'amour pour la gloire des rois et le bonheur des peuples.
DES ÉTABLISSEMENS POUR l'iNSTRUCTION PUBLIQUE.
L'inspection sur les collèges , les écoles , et en général sur l'éducation soit publique , soit privée et faite dans l'intérieur des familles, a toujours été à la Chine le premier devoir des mandarins. On peut même dire qu'à cet égard, l'empereur est le premier mandarin de son royaume. Non-seulement il préside à l'éducation des princes de son sang ; mais, toutes les institutions de la Chine lui rappelant sans cesse que son titre fondamental est celui de père et mère de l'empire, il s'honore du titre qui lui a été transmis par ses ancêtres, de premier instituteur des enfans de ses sujets. La loi lui en prescrit expressément l'obligation -, et sa tendre sollicitude pour donner aux peuples des villes et des provinces l'exemple de la fidélité à le remplir dans toute son étendue , le fait souvent descendre dans des détails qui nous paroîtront peut-être au-dessous de la majesté du trône : mais la qualité de père commun excuse et ennoblit tout aux yeux des Chinois.
Des fonds sont assurés dans tout l'empire pour l'entretien des écoles du peuple, soit des villes, soit des campagnes. On prend dans les collèges des villes principales, à la suite du cours des études , les mêmes degrés qui sont en usage dans nos universités, ceux de maitre es arts, de bachelier, de licencié et de docteur. C'est quelquefois l'empereur, souvent un ministre d'état, et toujours un grand mandarin qui préside aux examens.
On ne peut mieux faire connoître l'esprit de la législation chinoise sur l'éducation, qu'en présentant l'extrait des ordonnances impériales et des sages réglcmcns qui ont
été rédigés pour le rétablissement des collèges, dont un grand nombre avoient été détruits ou dégradés pendant les révolutions qui ont bouleversé l'empire. A la prière des lettrés, et sur les représentations des mandarins, Tordre fût donné non-seulement de rétablir les collèges dans toutes les villes où ils avoient été ruinés , mais d'en fonder dans les villes qui avoient été privées de ce secours , et qui le réclameraient de la bonté de l'empereur.
Les gouverneurs et autres principaux mandarins furent chargés d'en confier l'inspection immédiate à des mandarins subalternes , et, à défaut d'un nombre suffisant de mandarins résidant dans les lieux , d'y appeler de vieux lettrés et des docteurs émérites , propres à remplir ces importans emplois. De bonnes mœurs, dit l'empereur, et à tous autres égards , une réputation saine , doivent obtenir la préférence sur ceux qui n'auroient que le mérite de la science , et dont la religion et les mœurs seroient équivoques.
Chaque année , à la suite d'un examen général , on fixera le choix de ceux qui doivent être admis aux études. Un autre examen sera subi cent jours après la réception, et on forcera de se retirer ceux qui auroient négligé de faire des progrès ou qui seroient jugés peu propres à s'avancer dans les lettres , ou dont les mœurs , la conduite , des vices reconnus , le caractère indocile , leur auroient attiré des reproches mérités, sans espoir de les ramener au bon ordre et à la vertu.
On ouvrira chaque année un concours sur l'éloquence, la doctrine religieuse et morale et la poésie. Les noms de ceux qui auront été admis , en conséquence des éloges que méritera leur composition , seront inscrits sur une tablette qui sera exposée aux yeux du public. On accordera des améliorations et des privilèges aux collèges, à proportion de leur utilité et de leur importance , faites pour fixer les regards du gouvernement.
DE LA CHINE. f) I
Il falloit encore rendre aux études du collège impérial l'éclat dont elles avoient joui avant les troubles de l'état. Ce beau monument renfermoit deux cent quarante corps de logis, dix-huit cents chambres , sans y comprendre les salles d'études et plusieurs autres appartenions communs. Tout fut réparé, et même de beaucoup augmenté. « Que n'attend-on pas de la munificence de votre majesté , est-il dit dans le placet qui fut présenté à l'empereur, pour un établissement national qui doit redevenir, tel que l'ont vu nos ancêtres , le foyer où se réunissent tous les rayons scientifiques de l'empire, le brillant miroir fait pour réfléchir toutes les lumières propres à éclairer l'univers? »
Un second emplacement très-vaste, situé près du collège impérial, lui fut ajouté et donné, pour augmenter encore le nombre des élèves 5 l'édit du prince porte qu'il y sera élevé deux nouvelles salles , dont l'une sera uniquement destinée aux lettrés, qui expliqueront la doctrine sacrée et les King} l'autre à rendre, dans les fêtes solennelles, les honneurs dus à Confucius , que les lettrés et la nation chinoise vénèrent comme le maître de la science et de tout l'empire.
L'empereur vint faire lui-même l'inauguration de ce glorieux monument, et ne dédaigna pas de se prosterner devant la représentation du philosophe chinois, avec autant de respect que le moindre des étudians. De là , il visita tout le collège , et jusqu'aux chambres des étudians: il se transporta ensuite à la salle des King, et assista pendant quelque temps à la leçon que le professeur faisoit sur ces livres sacrés.
C'est une coutume encore respectée et toujours en vigueur que, chaque année, l'empereur, accompagné des cinq ordres de princes , et des grands de sa cour, aille faire la visite du collège impérial. On lui rend compte de létat des études , du progrès des élèves*, et c'est un gage certain de la protection du prince que l'honneur de pouvoir mon-
trer son nom inscrit parmi ceux des élèves qui se sont dis-» tingués. L'empereur assiste aux fêtes qui s'y donnent , et surtout au discours prononcé par un grand mandarin de lettres , et dont le sujet ordinaire roule sur la piété filiale , les devoirs des pères et des enfans , du prince et du sujet , et sur la gloire qu'on acquiert parla vertu qui s'unit à la science dans l'esprit et le cœur d'un citoyen fidèle à Dieu (le Tien). Honorer ses ancêtres , c'est servir le prince et la patrie.
Les plans d'éducation que l'on suit encore à la Chine , datent de la plus haute antiquité. Sous les trois premières dynasties, il y avoit des écoles dans les bourgs , des classes dans les villes , des collèges dans les capitales des provinces, et, dans la capitale de l'empire , le grand collège impérial , où l'on élevoit ceux des fils des grands mandarins de la cour qui montroient des talens distingués. L'enseignement des collèges se divisoit en trois parties principales : tout ce qui a rapport au culte religieux , le cérémonial de l'état, et les devoirs de la vie civile. La morale y tenoit un des premiers rangs ; elle renferme les devoirs de la piété filiale, ceux de l'amitié, qui étoit comptée parmi les vertus, la déférence , la modestie, l'amour de la patrie et la compassion pour les malheureux. Dès les premières années , on établissoit la morale sur la religion , et on en déduisoit toutes les vertus \ la prudence, la bienfaisance, la droiture , la concorde et la justice, qui renferme tous les devoirs de l'homme social. On faisoit subir, chaque année, des examens aux élèves, et le dernier, qui terminoit la septième année, étoit décisif. On choisissoit ceux dont le caractère, les talens, les vertus, donnoientde grandes espérances; on les envoyoit dans le Tahio, ou grande école, pour y étudier la philosophie , les lois, l'histoire et tous les principes de la politique et du gouvernement. Les autres étoient renvoyés dans leurs familles pour y suivre la profession de leurs parei.s , ou, s'ils étoient fils de mandarins , pour y prendre l'état que
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leurs pères jugeroient à propos de leur donner. Ceux qui étoient reçus à la grande école, y étudioient jusqu'à environ l'âge de trente ans. L'administration des collèges éloit confiée à des mandarins lettrés; Voici littéralement le texte de la loi pour le collège impérial : « L'empereur vient admonester par lui-même les élèves de ce collège qui lui sont dénoncés. S'ils ne se corrigent pas, on les exile dans les pays éloignés et sauvages. Le grand mandarin prend les noms des écoliers du collège impérial qui se distinguent le plus , et les préseute à l'empereur. Le Se-ma les propose pour divers emplois, selon leurs talens, leurs vertus et leur capacité. »
Les règles de l'éducation , à commencer par la première éducation de l'enfance jusqu'aux dernières années qui complètent l'instruction, les qualités que l'on exige des maîtres et les formes de l'enseignement sont décrites dans les plus grands détails, et tout contribue à donner la plus haute idée du gouvernement chinois. Je me borne à la manière dont il s'explique sur la nécessité et les avantages de l'éducation.
« La science , y est -il dit , est le flambeau de la vérité, le bouclier de la vertu , et le premier germe de la félicité publique. Veiller sur les études de la jeunesse, est donc un des premiers devoirs du prince. Une pierre précieuse n'a d'éclat qu'autant qu'elle est bien taillée ; le mérite ne brille de toute sa lumière que par le savoir. Si vous n'étudiez pas, comment sentirez-vous les charmes de la sagesse et les attraits de la vertu ? Tous les devoirs découlent de la religion , de l'humanité, de la justice. Commencez et finissez votre carrière dans les bras de l'étude. Réprimez de bonne heure les passions de votre élève; en étudiant ses inclinations, mettez-vous au niveau de sa capacité, n'exigez de lui que ce qu'il peut faire sans effort; ne lui faites voir que des exemples de vertu : ces quatre points renferment tout ce qu'il y a d'essentiel dans l'éducation de la jeunesse. »