TROISIÈME PARTIE
i Ouei tsien jin koung 2 Tê Tchao yng Tien
5 Ty y uen ki yu Sao tsée, 4 Yuen cheou fang koue ,
5 Yu pao ki tê ,
6 Hao Tien ouangki.
7 Yn tsin sen hien
8 Ouo sin yué y.
Pensées tirées du testament de Yang - Tchi à ses enfans.
Si le cœur conserve la loi du Tien et la justice, tout ce qu'on fait est bien. Est-il subjugué par les convoitises des sens et par l'amour-propre , on a beau se proposer de bien faire , on finit mal ce qu'on avoit commencé ; l'arbre sèche quand la racine est attaquée -, veillez donc à la garde de votre cœur.
Ce sont nos pensées qui guident notre cœur. Soit que vous soyez dans la solitude ou le silence de la nuit , se présente-t-il une pensée à votre esprit, si elle est bonne , faites-la passer dans votre conduite 5 si elle est mauvaise , hâtez-vous de l'étouffer. Avant que d'entreprendre une chose, voyez si elle s'accorde avec la loi du Tien. Si votre cœur ne voit que la vérité, le Tien suprême vous favorisera , et les esprits vous seront propices. Si vous fermez l'oreille à la voix de votre conscience , elle se vengera par ses remords } le ciel et la terre , ainsi que les esprits , seront contre vous.
Choisissez pour amis des gens d'honneur et de probité , qui aiment les sciences , la patrie et les hommes 5 ayez confiance en eux v ils vous parleront à cœur ouvert. Préférez la société des gens d'un sens droit et profond , à celle de ceux qui n'ont que de la science et de l'esprit. On perd son temps avec ces esprits superficiels qui glissent sur la surface des choses , et qui ne sont occupés , comme le papillon , qu'à déployer leurs ailes ; qui parlent de tout
comme les crieurs d'encan , et ne savent rien apprécier.
Les filles , passé dix ans , ne doivent plus sortir de l'intérieur , ni les garçons y pénétrer. Le moindre inconvénient qui résulte d'un flux éternel de visites, c'est de donner occasion à des confidences et à des plaintes , à des médisances et à des rapports , qui finissent toujours par des tracasseries , et brouillent tout un ménage.
Si vous m'en croyez, vos habillemens seront simples, vos appartemens peu ornés , et votre table frugale. Il faut être vêtu selon son état, et rien de plus. Méprisez les modes bizarres et ruineuses. Que la richesse et le luxe des habits ne vous donnent pas imprudemment dans les yeux. Invités à un grand festin, détournez vos regards des mets qui ne font qu'irriter la sensualité.
Apportez dans le commerce de la société beaucoup de probité , de modestie et de complaisance. Cédez le plus beau chemin à ceux avec qui vous marchez , la meilleure place à ceux à côté de qui vous prenez votre sommeil. J'aime mieux faire une politesse, montrer de la déférence, témoigner des égards que de les recevoir -, souffrir cent bouffées de mauvaise humeur que de m'en permettre une seule. Si l'on me rend service, je m'en souviens toute ma vie; si on m'offense, je l'oublie dans le moment. Je raconte avec effusion de cœur le bien que je vois faire ; je n'ai ni langue ni mémoire pour le mal que j'entends.
Les coeurs des époux doivent être l'écho l'un de l'autre ; un mari doit à son épouse tous les sentimens qu'il en exige , et son bonheur dépend encore plus de ce qu'il est pour elle que de ce qu'elle est pour lui. Un mari a beau vouloir se justifier à soi-même ses manquemens d'égards, son mépris et son indifférence pour sa femme , sa conscience lui reproche sans ménagement tous ses mauvais procédés } les regards mécontens du public l'inquiètent , les murmures de ses païens le poursuivent partout ; les
soupirs , les larmes de ses enfans le tourmentent ou l'attendrissent ; la consternation silencieuse de son épouse lui perce le coeur ; tout est morne , triste et gémissant autour
de lui Vos fautes dussent-elles ne point éprouver le
châtiment du mauvais coeur qui vous les a fait commettre , le Tien et les esprits ne vous les pardonneront pas.
Montrez à votre mère ces instructions , dernier gage de la tendresse d'un père , et puis déposez-le , couvert d'enveloppe , au fond de ma tablette. Le premier et le quinzième de chaque lune toute la famille s'assemblera , et vous en ferez une lecture publique après les honneurs rendus aux ancêtres. C'est un père qui l'ordonne ; prenez garde d'y manquer jamais.
Nous avons abrégé ce testament. Fang - Tchi étoit docteur du premier ordre et homme d'état. Son style est simple, et il est bien loin de viser à l'esprit et de prendre le ton de savant et de philosophe. Tous les testamens des Chinois , même ceux des empereurs , se ressemblent et sont écrits dans ce goût. Dans un acte si sérieux et si solennel , les Chinois ne font jamais parler que le bon sens.
Chant funèbre d'un sage.
On entre dans la vie les yeux mouillés de larmes ; on en sort le cœur glacé par les frissons et les défaillances de l'agonie — Qui est né , mourra sûrement plus tôt ou plus tard. Le cadavre pourrit dans le cèdre comme le sapin -, les ossemens tombent en poussière. Il ne reste ni gloire, ni déshonneur après mille printemps ; tous les noms sont oubliés 5 l'unique chose qu'il importe de savoir de la vie , c'est qu'elle est toujours trop courte pour faire le bien.
Tao-Tsang l'a su; aussi profîta-t-il de la brièveté de la vie pour devenir meilleur, bon fils, bon frère, père len-
dre et fidèle époux; il aima tous ceux qu'il devoit aimer. Ses oreilles entendent-elles nos soupirs , ses yeux voient-ils nos larmes ? Son âme est-elle assez loin pour les ignorer ? Ame aimable ! âme chérie ! puisses-tu entrer dans la lumière des esprits ! puisses-tu briller de tout leur éclat !
L'onde d'un clair ruisseau ne revient plus dans les champs qu'elle a fertilisés et embellis ; tous les hommes subissent le même sort 5 il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre.
Chant funèbre d'une Jïlle.
Hélas ! hélas ! le tendre nom de mère n'est plus pour moi qu'un nom de douleur. O ma mère! ma tendre mère! vous n'êtes plus ( c'est le refrain de chaque couplet ). Je vous dois la vie et tout ce que je suis. C'est vous qui m'avez élevée 5 c'est vous qui avez soigné ma première enfance ; c'est vous qui avez soutenu mes premiers pas. O ma mère ! un de mes sourires adoucissoittous les soins que vous coûtoit mon instruction. O soins! ô tendresse! soins continuels et charmans ! O ma mère ! vous n'êtes plus.
Heureux le temps où je ne portois de parures que celles que vous m'aviez choisies ! orner ma tête étoit votre plus doux amusement. L'hymen me conduisit loin de vous 5 mais quelle joie quand je revenois vous voir! quelles caresses ! quels charmans entretiens ! votre cœur se versoit tout entier dans le mien. Avec quelle adresse et quelle sensibilité vous m'enseigniez les maximes de sagesse et de vertu qui ont réglé toute votre vie! Qui sera désormais mon conseil, ma consolation et mon appui ? Que sera désormais la vie pour moi ? O ma mère ! ma tendre mère ! où êtesvous?
Je ne vous trouve plus qu'au fond de mon cœur. Hélas ! ce fut vous qui lui apprîtes à aimer. Il étoit tout à vous 5 voyez mes larmes et ma douleur. Père, frères, sœurs, pa-
rens, amis, voisins, tous sont en deuil, tous versent des pleurs 5 je n'entends que des soupirs; tout ce que je vois me perce et me déchire le cœur. O ma mère! ma tendre mère ! où êtes-vous ?
C'en est donc fait : ce n'est donc plus que par des soupirs, des larmes et des sanglots que je puis vous témoigner ma tendresse, mon respect et ma reconnoissance. Encore, puissiez-vous les voir et m'entendre ! O ma mère! où êtesvous ? ma mère ! ma tendre mère !
Les plaintes d'une femme.
La triste condition que celle d'une femme ! son sort est dans les mains de l'époux à qui on la donne. A peine estelle unie à lui par des liens que rien ne peut plus rompre , qu'il faut qu'elle le suive comme un esclave suit son maître. En entrant dans sa famille, elle perd la sienne. Elle reçoit les derniers adieux de sa mère sans les entendre, et personne ne la plaint. Ses frères mêmes et ses sœurs ne lui rendent aucun de ses soupirs ; des instrumens d'allégresse étouffent les cris de sa doideur.
Elle part -, son front est orné de pierreries et de fleurs , ses oreilles sont chargées de perles; l'or et la broderie relèvent l'éclat de ses habits. L'entrée de la maison de son mari est parée de banderolles de soie , de guirlandes de fleurs, de devises. N'auroit-on pas dit alors que j'enlrois au palais du bonheur ? Que les perfides apparences m'ont cruellement trompée !
Un beau-père infirme , une belle-mère acariâtre , mirent d'abord toute leur sagesse à me faire sentir que j'étois venue pour les servir; ils avoient une fille. Tandis qu'assise comme un hôte respecté, elle passoitle jour à préparer sa parure et à se parer , les plus vils soins du ménage faisoient couler la sueur de mon front. Il me faut devancer
nno TABLEAU LITTERAIRE
l'aurore pour y fournir. La nuit a déjà étendu ses voiles, que le temps du repos n'est pas encore venu pour moi.
Encore si j'avois eu quelqu'un à qui j'eusse pu conter ma peine! Je mouillois mon lit de mes larmes, et je n'avois pas la force d'affliger mon époux 5 je les dévorois en silence. Qu'il m'en fit répandre d'amères, lorsque, rassasié de ses livres et de moi , il voulut tenter la fortune et arriver aux richesses par les honneurs ! c'étoit moi , disoit sa mère, qui avois éveillé l'ambition dans son cœur; moi qui, au mépris des devoirs sacrés de la piété filiale , l'envoyois à la cour , oublier ses parens et travailler au triomphe de ma vanité. Un nouveau malheur vint m'accabler ; la sécheresse et la grêle ont fait périr nos moissons, et les infirmités de la vieillesse de ses parens, augmentant leurs besoins, et ayant aifoibli leur raison , tous, les jours furent pour moi des jours de persécution et de désespoir. Mon époux, ruiné par ce malheur, n'eut plus ni parens , ni amis; je fus l'unique ressource de son père et de sa mère languissans ; plus j'usois mes forces pour les nourrir par mon travail , plus ils m'accabloient de plaintes et de reproches.
J'étois devenue mère ; ce fut un nouveau poids ajouté au joug de fer qui pesoit sur moi. Mes enfans augmentoient ma peine; ils étoient gelés de froid , et je n'avois pas de quoi les couvrir; ils me demandoient du pain ; ils se disputoient mon sein , et ils ne trouvoient point de lait. O mes enfans ! qu'il m'en coûta peu de couper mes longs cheveux et de les vendre , pour subvenir à vos plus pressans besoins ! je me serois vendue moi-même, si je l'avois pu. Toutes les saisons étoient un cruel hiver pour moi, et la nuit ne m'apportoit que des craintes et des veilles. Mais , ô tendres enfans! vos moindres caresses tarissoient mes larmes. Un baiser, que vous me dérobiez en vous jouant , dissipoit les nuages de tristesse assemblés sur mon visage, y fa>soit éclore un doux sourire. Vous m'aimiez ; quand votre
bouche innocente me le disoit , je me croyois heureuse.
Le Tien a pris enfin pitié de mes maux ; nos champs sont redevenus fertiles ; les moissons ont rempli nos greniers, et nos arbres sont courbés sous l'abondance du fruit qu'ils nous promettent. Je serois tranquille , si je pouvois du moins partager mes jours entre mes parens et ceux de mon époux. O mon père ! ô ma mère ! c'est vous que je respecte et que je sers dans ses parens. Puisse l'épouse de mon frère environner votre vieillesse de tous les soins q«ue je leur rends ! Jamais ma bouche ne s'est ouverte aux murmures et à la plainte ; quelque traitement qu'en éprouve votre fille , son respect pour eux est toujours celui qu'elle a pour vous, et mes soins se pressent auprès d'eux, quand les infirmités irritent leurs plaintes. Que leur fils ne les aime-t-il autant que je les aime ! ah! sans doute de nouvelles amours ont effacé de son cœur et ses parens , et l'épouse de sa jeunesse.
Mon époux oublie mes douleurs au sein des plaisirs, et sa bouche parjure donne à une autre tous les noms qu'il me doit. Ses parens , confus de son silence , ne s'en plaignent plus que par leurs soupirs. Ingrat! ce sont mes soins qui leur ont conservé la vie , et ton mauvais cœur leur donnera la mort. Est-ce là le fruit de ton brillant savoir? Savoir trompeur, qui émousse les sentimens, rétrécit le cœur, et jette honteusement dans les vices qu'il enseigne à détester! Va, de quelques rayons qu'il t'environne , ton mauvais cœur les obscurcit. Les plus brillans honneurs viennent- ils au devant de toi , l'outrage que tu fais à la nature en effacera l'éclat} il ne te restera que l'opprobre dont tu le couvres. La première gloire de l'homme est d'avoir les vertus que le Tien lui commande , et la piété filiale en est le germe.
Que de sermens , ô ciel ! accompagnèrent les perfides adieux de mon infidèle époux ! Que de larmes hypocrites et de soupirs imposteurs en imposèrent à mon imprudente
crédulité! Je connois ton cœur, ô chère épouse! me dit-il en me serrant entre ses bras ; mon père et ma mère trouveront en toi, pendant mon absence, mon respect et mes soins , accrus de tout ton amour pour moi. Je revolerai vers toi par mes souvenirs ; tous les jours de notre séparation seront des années pour moi. Quelles années! ô ciel! il ne m'a écrit qu'une fois en quatre hivers. Mon amour n'a plus d'excuses pour un si long silence. Mais si la tendresse de son épouse n'a plus de charmes ni d'attraits pour lui , qu'il songe du moins que son fils, dont je nourris le cœur de l'amour filial qu'il lui doit, sait déjà prononcer le doux nom de père , et qu'il l'attend pour lui faire partager les transports de sa tendresse. Quel plaisir auroit mon époux de recevoir les "innocentes caresses de son enfant, et quelle douce émotion il porteroit dans le cœur de sa fille suspendue à son cou , bégayant sa joie et lui rendant tous ses baisers ! Les empereurs descendent du trône pour rechercher ces délicieux plaisirs ; tous les hommages des princes et des peuples , toutes les acclamations des victoires, toute la pompe des triomphes n'ont jamais excité dans leur cœur une joie aussi pure et aussi vive que les sourires caressans de l'enfant qu'ils doivent à un hymen qui a commencé leur bonheur.
O mon époux , écoute-moi ! les gémissemens de ton père et de ta mère infirmes sont ouïs du Tien -, crains qu'il ne se serve un jour de tes enfaris pour te punir. Mais, ô infortunée! quelle affreuse pensée ! Dois-je Craindre encore que mes enfans ne ressemblent un jour à mon époux ? Ne suis-je pas coupable moi-même d'èlrc si ingénieuse à m'anliger ? Pourquoi ne dois-je pas plutôt craindre que des idées de désespoir, toujours présentes à mon esprit, ne flétrissent et n'éteignent ce reste de beauté que les larmes m'ont laissé. Si la renommée a publié que mon époux nous a oubliés, elle a dit aussi que , fidèle a la vraie gloire, il a refusé des
honneurs qu'on devoit à ses talens, parce qu'on exigeoit do lui qu'il rompit les liens que l'hymen a formés entre nous. Hélas! peut-être je suis injuste à son égard. Quelle joie, si le ciel a pitié de mes larmes , quelle joie de le recevoir! Qu'il revienne avec sa vertu! qu'ai-je besoin, s'il m'est rendu , de richesses et d'honneurs ? Il est temps de suspendre mes éternels gémissemens; la nuit est déjà bien avancée , et je veille encore pour être prête à voler, au moindre cri, au chevet de ses parens. Mais je n'entends plus rien ; les deux vieillards sont endormis ; hâtons-nous de prendre quelque repos , pour être en état de prévenir demain leur réveil.
On ne doit pas être surpris que la piété filiale compose presque tout le fond des pièces de poésie que nous avons rapportées. C'est la vertu par excellence des Chinois ; il faut en saisir le ton quand on veut plaire à ce peuple. On le retrouve jusque dans le genre de poésie le plus léger et le plus frivole. Nous n'en citerons qu'un exemple.
La Bergère.
O Tchong-Tsée ! je t'en prie, ne viens pas dans notre hameau \ ne romps plus les branches de nos saules. Je n'oserois t'aimer ; la crainte de mon père et de ma mère me retient.
Mon coeur pourroit se tourner vers toi ; mais puis-je oublier ce que m'ont dit mon père et ma mère?
O Tchong-Tsée ! je t'en conjure , ne monte pas sur notre muraille -, ne romps plus les branches de nos mûriers. Je n'oserois t'aimer ; la crainte de mes frères me retient.
Mon cœur pourroit se tourner vers toi ; mais puis-je oublier ce que m'ont dit mes frères?
O Tchong-Tsée! je t'en supplie, n'entre pas dans notre jardin ; ne romps pas les branches de nos arbres de sandal.
Je n'osèrois t'aimer ; la crainte de mes parens me relient.
Mon cœur pourroit se tourner vers toi ; mais puis-je oublier ce que m'ont dit mes parens?
Le Tigre.
Que mes frères quittent leurs livres et leurs jeux ; que ma soeur suspende son ouvrage et vienne se ranger avec eux auprès de moi. Je vais clianter la plus tendre et la plus courageuse des mères ; tout l'empire l'admire , et la postérité inscrira son nom en caractères d'or dans ses fastes glorieux
Déjà la fertile plaine de Chun étoit parée de toutes les beautés du printemps ; les moissons prêtes à monter en épis étoient pleines de laboureurs légèrement babilles ; et les jeunes filles, qui cueilloient les feuilles des mûriers, mèloient leurs voix aux tendres ramages des oiseaux
Tels que ces tonnerres subits qui fendent tout à coup la nue avec l'éclair, et font retentir les vallées d'horribles et longs mugissemens 5 tel paroît dans le lointain un tigre énorme que les cbasseurs avoient blessé.
Ses yeux étincelans, sa gueule ensanglantée, sa démarche intrépide annoncent partout le carnage et la mort
Mille voix réunies ne font qu'un cri; la terreur et l'épouvante le répètent : l'animal liomicide s'en irrite et s'avance avec plus de fureur ; tout fuit et se cache.
L'oeil suit à peine la rapidité de sa course ; fossés ni baies, rien ne l'arrête, et il est déjà à l'entrée du petit village de Lou....
Les chiens aboient à grands cris, s'attroupent et ferment le passage au féroce animal. Foible barrière ! son rugissement seul les écarte, et il déchire ceux qui lui résistent , comme un vautour affamé déchire la colombe qu'il a surprise dans les plaines de l'air.
DE LA CHINE. 2j5
Un enfant de six ans jouoit avec son moineau sur le seuil d'une porle ; le tigre s'élance pour le dévorer : c'est au moment même où la mère, accourue au bruit, se courbe pour l'emporter. Seule, sans armes et glacée d'effroi, que peut-elle faire pour sauver l'enfant?....
O miracle de l'amour maternel ! cette intrépide mère se jette sur le tigre, comme un loup sur un agneau, embarrasse sa tête dans sa robe, et le tient étendu à terre, malgré ses grilfes qui la déchirent et font ruisseler son sang.
Des gens armés accourent de toutes parts , et le tigre est sans vie. La pauvre mère en croit à peine ses yeux ; elle oublie ses blessures , pour prendre son enfant entre ses bras.
L'enfant , ivre de tendresse, se colle à ses joues — Tous les yeux se mouillent de larmes, toutes les bouches s'ouvrent à des cris de ravissement et de joie....
O Lienou-Song, Lienou-Song, la gloire de ton sexe, et l'honneur de notre âge î ta beauté avoit des rivales, ta vertu des émules ; mais ton amour maternel et ton courage te laissent au premier rang.
Quelle vallée dans tout l'empire ne retentit pas du nom de Lienou-Song? Les campagnes n'eurent pas assez de fleurs pour les guirlandes dont on orna sa porte ; les pauvres furent riches pour lui faire des présens ; toute la province lui donna une fête-, et l'inscription que le fils du ciel ( l'empereur) a écrite lui-même, apprendra à tous les siècles combien elle a illustré le nôtre.
( Sens moral. ) Les tigres ne viennent pas dans nos villes. Jamais les mères n'y pourront signaler leur tendresse comme Lienou-Song. Hélas ! des vices encore plus redoutables que ces animaux sanguinaires menacent sans cesse les enfans, et leur oient l'innocence, plus précieuse que la vie. O mères! ô mères ! défendez-les de ces monstres. S'il faut plus de tendresse et de courage que pour
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terrasser les tigres , la gloire aussi en est plus grande et le triomphe éternel .
Louanges de Ouen-Ouang.
Ouen-Ouang est au ciel. Que les rayons dont brille sa gloire sont resplendissans ! Le Chang-Ti ( Dieu ) a mis
le comble à ses bienfaits Comment pourroit jamais
s'affoiblir l'éclat de son nom ? Sa religion et sa sagesse se multiplieront dans une infinité de grands hommes qui seront ses descendans et la gloire de son trône. Leur vertu le rendra inébranlable. O privilège unique de la piété et de la religion de Ouen-Ouang!... Quelque nombreuse que fût la postérité de Tching-Lang, le Chang-Ti a détourné ses regards de dessus elle, et elle est tombée pour jamais. Ne perdez jamais de vue que c'est le Chang-Ti qui a détruit cette dynastie. O sublimité ineffable du Tien suprême! l'œil ne sauroit le voir, ni l'oreille l'entendre. Servez-le comme a fait Ouen-Ouang , et dix mille royaumes vous seront soumis.
^avertissement de l'empereur Kang à son frère , en lui donnant l'investiture d'une principauté.
«O jeune et aimable Fong! ô mon cher et tendre frère ! combien la vertu de notre auguste père Ou-Ouang a été pure et sublime! Oh! qu'il montra de sagesse dans la manière dont il fit servir la terreur des supplices ! Jamais il ne fit couler les larmes de la veuve et de l'orphelin. Sous son règne, aucun talent ne fut oisif, aucune vertu sans récompense, aucun vice impuni. L'univers le vit et l'admira , et c'est cette admiration qui le porta sur le trône.
Il n'y eut d'abord que quelques princes qui s'unirent à lui, charmés de sa sagesse et de sa probité j les peuples
DE LA CHINE. U.'j'J
de l'Occident employèrent ensuite son secours-. Le ciel ( Chang-Ti ) cependant le considéroit et le combloit de ses dons. Enfin il lui ordonna de détruire la dynastie des Chang, et de régner sur toute la Chine ; Ou-Ouang obéit.
Les princes de l'empire et les peuples s'empressèrent de se mettre à l'ombre protectrice de son trône, et ils eurent la joie de le voir surpasser encore leurs espérances. Le ciel m'appela à fixer celte grande révolution.
Voilà , cher Fong , par quels degrés vous êtes parvenu à la principauté de l'Occident ; ne le perdez jamais, de vue. Vous allez régner, régnez comme notre auguste père; rappelez-vous les maximes sublimes de sagesse et de vertu que vous avez entendues de sa bouche ; instruisez-en vos nouveaux sujets, et que votre exemple le répète sans cesse.
Faites plus; remontez de règne en règne, de dynastie en dynastie, jusqu'à ces grands et saints empereurs qui ont excellé dans l'art de régner ; consultez les' savans sur leur histoire , méditez leur vie , et apprenez d'eux à rendre vos sujets heureux.
Le Tien bénira votre zèle 5 sa lumière descendra dans votre cœur, et y fera germer toutes les vertus; alors votre trône sera inébranlable.
O mon cher Fong! ayez des entrailles pour le peuple; que ses infortunes soient des plaies pour votre cœur. La religion nous montre le Tien infiniment redoutable; mais elle nous apprend aussi qu'il aime et protège l'innocence.
Qui peut se flatter de connoitre le génie d'un peuple ? Comment fixer son iuconstance et prévenir ses caprices ? Fuyez la mollesse et la volupté ; vous n'y réussirez que par une activité et une application de tous les instans. Ce n'est ni la grande importance des affaires , ni les petits intérêts qui allument la révolte; c'est l'injustice ou la négligence.
Mon frère, soutenez votre rang avec dignité; faites-
vous aimer de vos sujets, soyez-en le père -, aidez-moi à gouverner les états immenses que le Tien m'a confiés , aidez-moi à y faire fleurir la vertu.
Le glaive de la justice est dans vos mains ; mais tremblez de vous en servir, et que la sagesse dirige tous vos coups. Les fautes les plus légères ne méritent point de grâce lorsque la réflexion , la malice et l'opiniâtreté les aggravent ^ les plus grands crimes , au contraire , peuvent être dignes d'indulgence , quand la réflexion les désavoue , quand le repentir les efface, et que c'est plutôt l'imprudence que la noirceur qui les a commis. Je vous en conjure , soyez timide à punir.
Usez des supplices comme un sage médecin use des remèdes , comme une tendre mère use des châtimens ; vous serez avoué de tous les coeurs , vous en serez aimé ; ils se plieront d'eux-mêmes à leurs devoirs , et la tranquillité publique en sera le fruit. Puissiez-vous ne vous servir jamais de votre autorité que d'après ces grands principes !
Les lois ont prononcé sur les désordres et sur les troubles qui peuvent s'élever dans vos états ; tenez-vous-en à leurs oracles , et que vos officiers ne puissent pas en affoiblir la force. Observez toutes les formalités des lois dans vos arrêts 5 appuyez-vous de leur autorité , et tenez-vousen aux supplices qu'elles déterminent.
Sur toutes choses , que la passion n'influe jamais sur vos jugemens; qu'on y voie toujours que la justice et la modération les ont dictés. Méritez que le public vous en loue, et reprochez - vous encore d'avoir à peine rempli votre devoir.
O mon cher Fong ! je vous rends cette justice , vous avez l'àme grande , sensible et généreuse ; n'ayez que de l'horreur pour ces âmes noires et sanguinaires qui commettent le crime de sang froid , oppriment l'innocence ,
DE LA. CyiWE.. 2^f)
trompent la candeur et la simplicité , ravissent le bien du pauvre, trempent leurs mains clans le sang, et le répandent, sans que ni les remords ni la crainte des chàtimcns puissent les arrêter ni les corriger. Ce sont des monstres qu'il faut se hâter d'étoullér.
Pour ceux qui violent les lois de la piété filiale et de l'amitié ; pour ces fils dénaturés qui plongent le poignard dans le cœur d'un père , par leur ingratitude et leur indocilité: pour ces pèxes barbares qui n'ont point d'en^ trailles pour leurs enfans ; pour ces frères sans sentiment qui foulent aux pieds la loi du Tien , qui refusent leurs respects à leurs aines , ou qui , malgré le cri du sang et de la nature, n'ont point d'amour pour leurs cadets; souvenez-vous que ce seroit ouvrir la porte à tous les crimes et irriter le ciel contre vous que de les laisser impunis. Frappez donc , frappez sur eux sans miséricorde , et condamnez - les à tous les supplices que -Ouen - Ouaiig a marqués.
Si la justice vous commande des rigueurs pour punir les crimes du peuple , avec quelle sévérité ne devez -vous pas punir les censeurs publics, les chefs de magistrature, et tous ceux que leur place élève au - dessus du peuple , dès qu'ils répandent des maximes contraires au gouvernement , briguent les applaudissemens de la multitude , aux dépens de leur devoir , contredisent les sages commandemens du prince et aplanissent la voie du crime ; que votre àme tout entière se remplisse d'indignation contre eux , et qu'un prompt châtiment efface jusqu'au souvenir de leur crime.
Mon cherfong, vous allez régner. Appliquez-vous sur~ tout a veiller sur vos ministres , à régler votre maison , à contenir vos officiers dans le devoir. Mais craignez le nom odieux de tyran et d'homme inexorable ; bientôt vous ne seriez plus obéi.
Si vous avez des mœurs et de la religion , vous aurez de la droiture , et vos sujets seront ce que vous voudrez. Jusqu'où Ouen - Ouang n'a - t - il pas porté la piété et la sagesse , et avec quel succès il rendit ses sujets vertueux ! oh ! quel plaisir pour moi , si la voix publique se plaît à me lapprendre, et si j'entends dire par vous-même : Je l'ai pris pour modèle, et toute ma vie je travaillerai à l'imiter !
Que vos peuples doivent à vos soins de connoitre les charmes de la vertu , de l'aimer , de la cultiver , et d'en goûter les innocentes délices. La voie est toute frayée 5 vous n'avez qu'à suivre les maximes et les exemples de tant de vertueux empereurs, dont nos annales consacrent la mémoire. Ils ont réussi à persuader l'amour du devoir , vous y réussirez aussi aisément. Si vous le négligez, votre tronc s'écroulera sous vpus.
Vos nouveaux sujets ne sont pas encore paisibles; les cœurs sont émus et indécis malgré tous mes soins, mon frère ; c'est moi que le Tien punit et châtie 5 je le mérite , quand même je ne serois coupable à ses yeux que des plus légers désordres de mes sujets. Je ne puis me dissimuler qu'il se commet encore bien dans mes états des crimes que j'aurois du prévenir et empêcher.
Arrêtez-vous tout court dès que l'équité vous opposera quelque barrière. Sur toutes choses , possédez-vous vousmême ; cultivez la vertu sans relâche -, que la paix de l'état soit une suite de celle de votre cœur , et que ma tendresse même n'ait rien à vous reprocher."
Les dignités que le ciel confère ne sont pas éternelles comme lui \ moi-même je puis être forcé à vous ôter la principauté dont je vous décore. Appliquez-vous sans relâche à connoitre l'étendue de vos devoirs. Que votre vertu vous élève au-dessus de votre rang , et fasse le bonheur de vos vassaux.
Oh ! combien grande désormais ne doit pas être votre
piété, mon cher Fong ! Partez, cher prince, allez régner. Puissent la sagesse et l'équité monter sur le trône avec \ous ! puissent vos vertus l'illustrer à jamais, et en assurer l'héritage à vos neveux ! » (lire des livres King, chapitre Kang-cao du Ckou-kîjtg. )
Les savans et les antiquaires placent les premiers chapitres du Chou-chiug sous le règne de Yao, ou au plus tard sous celui de Yu. Les annales chinoises en ont tiré plusieurs chansons du temps de ces bons princes, dont voici la traduction.
Dialogue entre un vieillard et l'empereur Yao , faisant la visite de l'empire.
Le Vieillard. Que le ciel, ô grand monarque! prolonge vos jours bien des années ; qu'il vous accorde une nombreuse postérité, et vous rende le maitre de tous les trésors du monde.
L'Empereur. Bon vieillard , vous vous trompez dans vos souhaits 5 de grandes richesses entraînent beaucoup de soins; une nombreuse postérité cause bien des chagrins, cl une longue vie souvent se flétrit elle-même.
Le Vieillard. Avoir de grandes richesses et les verser dans le sein des malheureux , est une source de plaisir ; si le ciel accorde une postérité vertueuse et innocente , plus elle est nombreuse , plus il est doux d'être père 5 si la vertu règne dans le monde, on n'a jamais assez vécu avec ceux qui la pratiquent ; si elle est négligée , on va la cultiver dans la solitude , et on s'élève ensuite sur un nuage de lumière jusqu'au trône de l'Etre éternel.
L' indépendance.
Quand le soleil commence sa course , je me mets au travail -, et quand il descend sur l'horizon , je me laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ ; qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'empereur?
À. un empereur.
Fais le bonheur de tout ton peuple, c'est là ta grande affaire. Ton peuple est sans expérience et sans lumières ; ton devoir est de l'instruire par tes lois et tes exemples \ le sien est de t'obéir.
Nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt les dernières paroles de Tay-Tsoung , près de mourir, au prince qui étoit appelé à lui succéder. Tay-Tsoung régnoit au septième siècle de l'ère chrétienne , et il fut un des plus grands princes de sa dynastie.
Dernières paroles d'un empereur à son successeur.
« Mon fils , soyez juste , mais soyez bon. Régnez sur vous-même ; vous régnerez sans peine sur les cœurs de vos sujets. Vos exemples , mieux que vos ordres les plus rigoureux, commanderont le devoir et l'obéissance. Ne renvoyez jamais au lendemain une grâce que vous pouvez accorder le jour même; ditférez au contraire les châtimens jusqu'à ce que vous soyez assuré par vousmême qu'ils sont justement mérités. Choisissez- vous un modèle parmi les grands empereurs qui ont régné avant vous; mais n'en choisissez qu'un, afin de l'avoir toujours
présent à votre pensée. Gardez-vous bien de vouloir m'imiler ; la renommée dont je jouis ne doit pas vous faire illusion. J'ai mis l'empire dans votre famille; j'ai dompté les rebelles : j'ai mis les Tartares sous le joug; j'ai rendu à l'état tout son lustre; c'est en faveur de tout cela qu'on a bien voulu ne pas faire attention à mes défauts. 11 n'enseroit pas de même à votre égard ; ne pouvant pas vous rendre recommandable par les mêmes actions, puisque tout est déjà fait, vous ne devez pas espérer la même indulgence.
Les maux qui affligent les peuples ont leur source dans la manière dont ils sont gouvernés. Les sujets de Yao et de Chun étoient heureux , parce que ces bons princes étoient les pères plutôt que les souverains de ceux qui leur étoient soumis. Les hommes sont tous bons à quelque chose; l'art de régner consiste à connoitre leurs talens et à savoir les employer.
Traitons les hommes en hommes , et nous les forcerons à nous respecter; compatissons à leurs maux, ayons de l'indulgence pour leur foiblesse , et nous les rendrons reconnoissans. Gouvernez avec douceur, et on vous obéira avec plaisir. S'il se trouve des indociles, des ingrats et des perfides , vous aurez assez de force pour les châtier. Les hommes ne sont pas des bêtes féroces ; ils sont capables des plus grandes vertus, quand on sait les leur inspirer. C'est à acquérir cet art sublime qu'un prince doit s'appliquer par tous les moyens qui sont en lui. Le premier de tous est de se défaire de ses défauts ; ils y opposeroient un invincible obstacle. Mon fils, vous avez toujours rempli à mon égard les devoirs d'un fils respectueux; ce m'est une assurance certaine que vous remplirez tous ceux d'un père tendre envers vos sujets. S
Tay-Tsoung avoit fait appeler ses deux ministres à cette scène touchante. « Ils ont été, dit-il au prince, les
compagnons de mes travaux et l'àme de mon gouvernement, par le courage qu'ils ont eu de me dire la vérité. Si vous voulez régner avec gloire, vous aimerez toujours à l'entendre de leur bouche. Un prince est près de sa ruine quand il commence à craindre la vérité. » L'empereur avoit appris par sa propre expérience à regarder ce dernier avis comme un des plus importans qu'il put donner à son fils. Il n'avoit garde de l'oublier, d'après une anecdote de sa vie que les annales ont conservée et que voici :
Un de ses ministres s'étoit élevé hautement contre une loi que lui-même avoit rédigée et proposée à son conseil , de manière à laisser entrevoir toute l'importance qu'il y attachoit. Ce ministre, qui craignoit moins de déplaire à son souverain que de trahir ses intérêts par une lâche complaisance, s'étoit expliqué avec une fermeté qui surprit tout le mondé. L'empereur se sentit vivement piqué ; mais il fut assez maître de lui pour dissimuler. Après le conseil il se rendit chez l'impératrice , ayant l'esprit tout agité et occupé du projet qu'il méditoit, et il lui échappa de dire en entrant dans l'appartement : « Oui , il n'y a pas d'autre moyen 5 il faut que je l'éloigné.» L'impératrice entendit ces mots, prononcés d'ailleurs avec une altération de visage qu'il auroit voulu cacher en vain. « Quel est donc, lui dit l'impératrice, le sujet d'inquiétude dont je vous vois agité? C'est ce misérable Ouei-Tcheng, répond l'empereur, qui a pris à tâche de me contrarier en tout. Il me suffit de proposer une chose pour que j'éprouve son humeur contrariante et sa hardiesse à la désapprouver sans aucune sorte de ménagement. Mon parti est pris, il va rentrer dans la poussière dont je l'ai tiré. »
L'impératrice ne cherche point à le dissuader par une réponse directe ; mais elle donne ordre à une de ses suivantes de lui faire apporter son habit de cérémonie. « Eh ! qu'en voulez- vous faire? dit l'empereur surpris. » «(.Vous
adresser, lui dit-elle, mes félicitations dans tout l'appareil du cérémouial ; vous féliciter du bonheur que vous avez de posséder le trésor le plus rare pour un souverain, un courtisan qui ose vous résister en face, un ministre assez généreux pour n être pas de votre avis, au risque de perdre sa place , et qui vous aime mieux que lui-même. Est-il pour vous un bien désirable au prix de celui-là ? je dois vous en féliciter avec une pompe et un cérémonial au-dessus de ceux que je prendrois pour célébrer avec vous la plus éclatante victoire. »
« Je vous remercie , reprit Tay-Tsoung en souriant , vous m'ouvrez les yeux ; sans vous, j'eusse peut-être fait une faute irréparable ; voilà à quoi on s'expose quand on ne sait pas assez régner sur soi-même. Je connois tout le zèle de Ouei-Tcheng, je lui rends mon amitié. Que désormais il puisse me contredire en toute sûreté , je l'en aimerai et l'en estimerai davantage. »
Il ne faut point oublier de faire connoître les sentimens religieux de ce prince. Ces sortes de traits sont nécessaires pour fixer son opinion sur l'état où se trouvoit la religion de la Chine, à une époque si rapprochée du christianisme.
Une sécheresse excessive menaçoit l'empire d'une calamité publique, et déjà toute espérance de récolte paroissoit perdue pour cette année. « Le ciel est irrité, dit l'empereur; il faut tâcher de l'apaiser par la réforme de nos mœurs. C'est à moi à en donner l'exemple. Je rends la liberté à une foule de personnes que je n'entretiens dans mon palais que pour le luxe-, je les renvoie à leurs parens; qu'ils en disposent comme ils le jugeront à propos. Que chacun fasse de son côté ce qui convient, et en revienne à la pureté, à la simplicité des mœurs anciennes , et bientôt le cours ordinaire de la nature sera rétabli. »
Ce trait de l'histoire de ce grand prince en rappelle deux
autres tout semblables, arrivés sous les empereurs qui ont fondé la troisième dynastie : on les trouve dans les mémoires du père Lecomte.
Maladie et mort de l empereur Vou-l am.
Vou-Vam avoit à peine achevé le sacrifice solennel qu'il offroit selon la coutume et le cérémonial pratiqués de temps immémorial par les empereurs , en qualité de fils du ciel et de père commun de l'empire , qu'il se vit attaqué d'une maladie qui le menaçoit d'une mort inévitable. Son frère, profondément affligé de son état , adressa au ciel une prière qui se lit dans les monumens les plus authentiques de la Chine. «C'est vous, Seigneur, dit ce prince religieux, qui avez donné You-Vam aux peuples qui vous adorent comme l'arbitre suprême de leurs destinées. \ ou-Yam est notre maître, c'est notre père. Si nous nous sommes écartés des vrais sentiers de la vertu, qui mieux que lui peut nous y ramener ? Et si nous avons été dociles aux leçons de vertu qu'il n'a cessé de nous donner, pourquoi nous punir en l'enlevant à notre amour ? Pour moi , Seigneur, je suis peu utile en ce monde: s'il vous faut une victime, prenez ma vie, je vous l'offre en sacrifice-, mais conservez-nous mon maître , mon roi et mon frère. »
Si l'on en croit l'histoire de ce temps , qui répond au huitième siècle de l'ère chrétienne, la prière fut exaucée, et le ciel rendit l'empereur aux voeux de la nation et au pieux dévouement de ce prince.
Vou-Vam eut pour successeur un fils qui fut l'héritier de ses vertus et de sa piété. Ce prince tomba malade vers la cinquantième année de sa vie -, se voyant près de mourir, il appela près de lui tous les grands de sa cour, et son fils qu'il désigna pour son successeur.
« Ma fin prochaine s'annonce par des signes qui ne me
paroissent pas douteux, dit ce prince. Le ciel ordonne ma. mort, je me soumets à ses décrets. J'ai suecédé à de grands empereurs, sans égaler leur mérite : c'est pour cela sans doute que le ciel abrège le temps de mon règne. J'ai eu toute ma vie à cœur les leçons et les exemples de mes ancêtres sur ce que je dois au ciel et à mon peuple. Si ma vie a eu quelque éclat, je le dois à cette docilité , et je lui dois les faveurs que j'ai reçues du souverain maître de l'univers.
)> Soyez , mon fils , l'héritier de la vertu de vos ancêtres , plutôt que de ma puissance et de mon empire. Ma inort va peut-être vous remettre mon sceptre entre les mains ; mais je n'attends pas ce moment pour vous en laisser jouir. Dès cet instant, je vous désigne pour mon successeur, je vous fais roi 5 c'est tout ce que vous pouvez attendre de moi. Soyez un roi sage et vertueux , fidèle à marcher sur les traces de vos ancêtres ; c'est ce que le ciel et un père mourant vous ordonnent, et ce que tout l'empire a droit d'attendre de vous. »
Ce prince , content d'avoir remis sa couronne à son fils, mourut quelques jours après, digne des regrets d'un peuple qu'il avoit rendu heureux pendant le cours de son règne.
On disoit, dès le temps d'Yao et de Chun , qu'on jugeoit des mœurs du peuple par les chansons qui avoient le plus de cours. Les anciens empereurs Chun et Yu, le prince Oueii-Ouang, et l'chcou-Kong son fils, avoient fait de petites chansons pour les labours , les semailles , les moissons et les autres travaux des gens de la campagne. Le respect qu'on a montré à la Chine pour tout ce qui est consacré par la haute antiquité, en a perpétué l'usage. Les plus grands empereurs en ont rimé de très-jolies , et les plus célèbres lettrés déboutes les dynasties ont été jaloux de se distinguer dans ce genre de poésie-, aussi les recueils qu'on en a sont immenses. Les colons, les jardiniers, les soldats, les matelots,
les bergers, les artistes, les marchands, les femmes et les filles, les pères et les enfans , jusqu'aux manœuvres, aux pousseurs de brouettes et aux gardeurs de cannes, chacun a de quoi choisir , selon son goût et sa profession. Mais les chansons d'un règne sont oubliées sous le règne suivant , et même plus tôt : comme on en fait sans cesse de nouvelles, la dernière faite a la vogue et se chante partout.
Les livrets pour les enfans et pour les campagnes sont pleins de petites chansons morales , historiques, allégoriques et philosophiques , pour les ménages , les ateliers , les boutiques , les foires. Les lettrés savent que c'est un moyen de plaire au gouvernement que d'étendre l'instruction sous ces formes agréables , et toujours saisies avidement par le peuple.
Des chanteurs , des comédiens et des théâtres.
On voit dans le recueil des mémoires de la Chine , envoyés sous le ministère de M. Berlin , qu'en 1 7 85 ou 1 786 , le tribunal qui a l'inspection générale sur la police de l'empire, avertit l'empereur de quelques abus qui s'étoient introduits à Pékin , par un peu trop d'indulgence de la part de ceux qui sont préposés au détail du gouvernement. Un des objets des représentations du tribunal regardoit les comédiens et les chanteurs publics , qui in ondoient la ville et ses faubourgs -, les premiers , pour y jouer des farces et des comédies qui favorisent la corruption des mœurs \ et les autres pour débiter en chansons des maximes contraires à la saine morale, et dans lesquelles les lois mêmes de la décence et de la pudeur étoient peu respectées. Ces chanteurs et ces comédiens , est-il dit dans le placet , sont des hommes sans aveu, qui se sont rendus à Pékin des différentes provinces de l'empire, pour y exercer, aux dépens des mœurs publiques, des talons qui ne leur eussent été
d'aucune utilité dans Je pays qui les a vus naître. Il conclut à ce qu'ils soient chassés de la capitale comme des pestes qui ne peuvent qu'y répandre et entretenir la corruption.
L'empereur, après avoir pris l'avis des principaux magistrats des grands tribunaux, donne dans sa réponse de justes éloges au tribunal de la police pour son zèle à réprimer tout ce qui seroit contraire au bon ordre et aux mœurs publiques, et à surveiller des hommes qui , n'ayant point été élevés, dit l'empereur, pour exercer quelque profession honnête , ont pris le seul parti qui convient au talent qu'ils ont d'amuser et de divertir le peuple, et de le mettre à profit pour leur propre subsistance en se faisant comédiens ou chanteurs ; mais ce prince ne crut pas devoir adopter entièrement les mesures de précautions qui lui étoient proposées, et porter la sévérité jusqu'à chasser ces sortes de gens de la capitale de son empire , ni priver le peuple d'un amusement qui pourroit être utile, pour lui faire oublier en quelque manière ses fatigues et les peines d'une vie laborieuse, à laquelle l'indigence en condamne un si grand nombre; en conséquence, il lit publier la résolution suivante :
« On laissera aux chanteurs et aux comédiens la liberté dont ils jouissoient ci-devant déjouer et de chanter dans les carrefours et les places publiques, mais à condition qu'ils respecteront strictement la décence et les bonnes mœurs. Pour empêcher que ces gens-là ne s'émancipent , l'empereur ordonne aux magistrats qui ont l'inspection sur la police de les surveiller de près, d'avoir sans cesse les yeux sur eux , de punir sévèrement tous ceux qu'ils trouveront en faute 5 et il est également prescrit à tous les officiers de police de tenir la main à ce qu'on ne s'écarte en rien de ce qui est prescrit par cette résolution impériale. »
2QG . TABLEAU LITTERAIRE
L'empereur, en usant de celte modération , éloit bien loin de la pensée de faire sortir la classe des comédiens de l'avilissement sous lequel l'opinion publique la tient à la Chine. Sur les représentations d'un censeur, le gouvernement chinois a flétri cette profession jusqu'à demander trois générations pour en effacer la tache , et pouvoir obtenir les grades littéraires ; la déclaration du dernier empereur est d'une date très-récente, et elle a été enregistrée dans les tribunaux de l'empire.
Faut-il des spectacles chez un peuple qui a perdu ses mœurs pures et primitives ? L'opinion publique à la Chine est qu'il faut laisser àla politique de décider s'ils doivent être tolérés, mais qu'un homme grave ne peut jamais louer ces sortes de diverti ssemens sans scandale, encore moins mettre la profession de comédien au rang de celles qui puissent être exercées par un homme jaloux de l'estime publique, et qui prétend à la qualité de citoyen.
Malgré cette réprobation , déjà depuis plusieurs siècles les spectacles sont entrés dans les amusemens domestiques et dans les fêtes de la cour 5 mais aussi les grands lettrés n'en ont parlé que pour faire des observations philosophiques sur les dangers du théâtre, et ses funestes effets par rapport aux vertus sociales et aux mœurs publiques. Voyez comme s'en explique un lettré qui jouit d'une grande réputation dans l'empire, a Les spectacles , dit-il , sont des espèces de feux d'artifice d'esprit, qu'on ne peut voir que dans la nuit du désœuvrement-, ils avilissent et exposent ceux qui les tirent, fatiguent les yeux délicats du sage, occupent dangereusement les âmes oisives, exposent les femmes et les enfans qui les voient de trop près , donnent plus de fumée et de mauvaise odeur que de lumière , ne laissent qu'un dangereux éblouissement , et causent souvent de funestes incendies. »
Cette façon de juger est si ancienne , que la première
fois qu'il est parlé de pièces de théâtre dans l'histoire , c'est pour louer un empereur de la dynastie des Chang , d'avoir proscrit ce plaisir dangereux-, et la seconde, pour rapporter les représentations qu'on fit à un prince de la dynastie des Tcheou , et empêcher que l'exemple de la cour n'accréditât des amusemens funestes à la pureté des mœurs. Cette opinion est si universelle, que, quoique la plupart des tragédies et des comédies chinoises semblent faites pour montrer la honte du vice et les charmes de la vertu, elles ont acquis très-peu de gloire à leurs auteurs. L'histoire note un empereur qui a été privé des honneurs funéraires pour avoir donné trop de temps aux spectacles et fréquenté les comédiens. C'est sans doute la vraie raison qui fait qu'on ne joue que les pièces des Tang, et qu'on ne se met pas en peine d'en faire de nouvelles. Les Chinois sont si peu avancés à cet égard, qu'ils relèguent dans les faubourgs les théâtres publics , et qu'ils y sont moins permis que tolérés. Tandis qu'on raconte au long dans les papiers publics les faits de bravoure d'un simple soldat qui est mort pour la patrie, on n'y lira jamais un mot des talens de l'acteur divin qui joue supérieurement les rôles les plus difficiles.
C'est surtout au caractère de la nation qu'il faut attribuer le peu de goût qu'on y montre pour le théâtre. Le peupleestétranger à ces sortes de divertissemens; il ne pourroi t les rechercher sans perdre ses habitudes , et changer toute sa manière de vivre. Les riches et les grands ne vont point à la comédie -, s'il leur arrive quelquefois de se donner ce plaisir, dans les festins de cérémonie, ils le font venir chez eux. Lorsque les convives ont pris chacun leur place , et que le repas est commencé, on fait entrer quatre à cinq acteurs. Tout leur commande le respect-, leur salut en entrant est une prosternation profonde ; ils frappent la terre de leurs fronts , ils se relèvent, et le chef de la petite
troupe présente son répertoire. On choisit une des petites comédies, puis on étend un tapis sur le plancher qui tient lieu de théâtre. La représentation est précédée d'un concert, ou plutôt, comme nous dirions en Europe, d'une espèce de charivari, dans lequel on entend, pour tous instrumens , des bassins de cuivre ou d'acier , des tambours faits de peau de buffle , des flûtes , des fifres et des trompettes. Ce concert et ces musiciens ne valent guère mieux que les acteurs et la pièce. La décence ne permettroit pas aux femmes de se mêler parmi les spectateurs ; tout ce qu'on leur accorde est de se tenir dans une chambre à côté de la salle du festin, et , sans qu'on puisse les voir , de regarder ce qui se passe à travers une jalousie de bambous doublée d'une gaze de soie.
On auroit bien de la peine à façonner les Chinois aux mœurs de notre Europe. Il n'est point de femme , même du peuple, qui osât assister à un spectacle public ; si elle étoit assez peu jalouse de sa réputation pour oser y paroître, elle en seroit éconduite ignominieusement. On ne rencontre les femmes hors de chez elles et dans les rues que rarement, et toujours voilées. C'est une espèce de crime à la Chine pour un homme que de regarder la femme d'un autre. Les femmes sont renfermées dans leurs appartenons , où elles ne voient que leur époux , leurs enfans , et tout au plus quelques amies ; et alors , leur appartement est fermé à tout autre homme, même à leur mari. Eussent- elles le goût des divertissemens publics , leurs occupations leur ôteroient le temps nécessaire pour s'y livrer. La première éducation des enfans leur appartient. Les filles ne quittent jamais la compagnie de leurs mères ; aux savantes lectures on substitue les travaux de l'aiguille et les soins du ménage ; les mères tiennent lieu de maîtresses à leurs filles ; elles sont chargées de la surveillance sur les domestiques ; elles ne sont estimées et heureuses qu'autant qu'elles s'acquittent
bien du gouvernement de leur maison , et leur premier devoir est, ainsi qu'on l'a dit ailleurs, de servir assiduement leur beau-père et leur belle-mère. Tant que subsistera cette austérité de moeurs , les théâtres seront proscrits en Chine.
Les fêtes de la cour sont presque toujours accompagnées de concerts et de jeux scéniques -, mais la plupart des spectacles et des amusemens chinois sont d'un genre si puéril , si grossier et si commun , que les faiseurs de tours et les joueurs de marionnettes qu'on voit aux foires de nos villes d'Europe sont infiniment plus habiles , plus curieux et plus dignes d'amuser des hommes raisonnables. En fait d'escamotage , de tours de force , de danse sur la corde , d'équitation et de palestre , les Chinois sont fort inférieurs aux Européens 5 mais ils reprennent la supériorité dans la beauté et la variété des feux d'artifice. A tout autre égard , les amusemens delà cour et de la capitale sont d'un genre bas et frivole ; ils n'ont rien qui ne contraste avec la gravité chinoise , et avec cet état de civilisation où celle nation est parvenue depuis un si grand nombre de siècles.
Il faut entendre sur cela M. Van Braam , dans la relation qu'il publia du voyage de l'ambassade hollandoise en 1795 , ambassade dont il faisoit partie. «Un peu avant l'arrivée de l'empereur, nous dit-il , on nous a fait asseoir sur des coussins mis sur des tapis à terre , pour voir le feu d'artifice. Quelques lutteurs , des faiseurs de tours , des musiciens et un misérable danseur de corde , ont ouvert la scène, et amusé le vieux monarque de leurs ennuveuses facéties \ tout cela étoit d'un genre pitoyable et peu fait pour des spectateurs européens. On nous fit entendre de la musique moresque , cochinchinoise , et à la manière du Tliibet, le tout exécuté par trois orchestres dont les musiciens étoient habillés dans un costume analogue à chaque genre de musique. Vinrent ensuite des pièces de théâtre
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qui n'étoient pas d'un goût plus délicat et plus raffiné. » Le principal acteur des pièces comiques des Chinois est toujours un bouffon, qui par ses gestes , ses jeux de mots et ses grossières plaisanteries , amuse beaucoup les spectateurs et en obtient de grands applaudissemens. Dans les pièces comiques aussi bien que dans les tragédies, la déclamation des acteurs est une espèce de récitatif monotone , dans lequel ils élèvent ou baissent la voix de quelques tons, pour exprimer la colère ou la douleur. En récitant un couplet , l'acteur est interrompu de temps en temps par une musique cadeucée, presque toujours composée d'instrumens à vent ; et les pauses entre les interlocuteurs sont remplies par le bruit de tous ces instrumens , auxquels on joint le gong étourdissant, et quelquefois des timbales. Une chanson suit ordinairement ce fatras de musique, qui parfois ressemble fort à un charivari. Les Chinois s'efforcent d'exprimer dans leurs chansons théâtrales la joie, la tristesse, la fureur, la rage, le désespoir.
» La durée de l'action n'est assujettie à aucune règle. Une pièce chinoise comprend quelquefois des événemens d'un siècle entier, et même tout le temps qu'une dynastie a occupé le trône. L'unité de lieu n'y est pas plus rigoureusement observée-, la scène est toujours la même, malgré les divers changemens de lieu. Pour aider à l'imagination , on a recours à un moyen très-bizarre. Si dans une pièce il est nécessaire qu'un général parte pour une expédition éloignée , l'acteur monte à cheval sur un bâton , prend un fouet , le remue en l'air , fait deux ou trois fois le tour du théâtre , et chante un air } ensuite il s'arrête -, son voyage est censé achevé, et il recommence son récitatif. » ( Voyez le voyage de sirBarrow , tome I. p. 366.)
Il paroît, d'après le lord Macartney, qu'à la Cochinchine, le théâtre n'est pas aussi barbare ni aussi ridicule. Il parle dans sa relation d'une espèce d'opéra historique,
dans lequel il y avoit du récitatif, des airs et des chœurs aussi réguliers que sur les théâtres italiens. Quelques-unes des actrices montroient dans leur jeu et dans leur chant au moins les principes du goût. Elles observoient exactement la mesure , et non-seulement leur voix , mais leurs mains et leurs pieds suivoient avec régularité le mouvement des instrumens. Ces instrumens , soit à vent , soit à cordes, étoient grossiers, mais formés d'après les mêmes principes que ceux d'Europe. Cependant telle est la force de l'habitude et des préventions nationales, que ce qui fut ensuite exécuté par les musiciens de l'ambassadeur , quoique flattant très-agréablement l'oreille des Européens , ne fut que très-peu goûté des Cochinchinois.
Il ne faut pas au reste s'étonner qu'un art si peu protégé par le gouvernement, et surveillé par les lois avec une extrême sévérité, soit resté dans l'enfance et la barbarie. Pouvoit-il faire de grands progrès chez un peuple qui se distingue par la gravité de ses mœurs , et où il n'est regardé que comme l'aliment de l'oisiveté et une source de corruption? Les sages de tous les siècles, la saine politique de tous les gouvernemens chez les peuples qui ont conservé leurs mœurs, en ont-ils porté un autre jugement? Il^faut , dit-on, des spectacles à un peuple corrompu ; il faut donc les interdire , ou du moins les laisser sans protection déclarée dans un état qui tient aux grands principes de la sagesse et des vertus religieuses et morales , et qui veut régénérer les mœurs publiques. Les Chinois se verront, sans être humiliés, fort au-dessous des états de l'Europe dans tous les arts frivoles et de pur agrément ; mais avec quel noble orgueil ne reprendrontils pas leur rang au-dessus de nous dans les spectacles intéressans et le pompeux appareil de leurs fêtes nationales! Que l'on en juge par la cérémonie de l'ouverture des labours. On ne peut en lire la description sans le plus grand
2g() tableau littéraire
intérêt ; elle remonte à la plus haute antiquité. Les empereurs de la dynastie régnante l'ont rétablie dans tout son éclat.
Cérémonie de V ouverture des labours.
Au retour du printemps , on assemble quarante laboureurs respectables par leur âge , pour assister l'empereur et préparer les cinq espèces de grains qu'il doit semer, qui sont : le froment , le riz , les fèves , le grand et le petit millet.
L'empereur , en habit de cérémonie , se rend avec toute sa cour au lieu destiné pour offrir à Dieu le sacrifice du printemps , dans la vue d'obtenir du ciel l'abondance et la conservation des biens de la terre. Après le sacrifice , sa majesté descend avec les princes et les neuf présidens des tribunaux suprêmes 5 plusieurs seigneurs portent les caisses où sont contenues les semences. Toute la cour demeure attentive et dans le plus profond silence. L'empereur prend alors la charrue , et trace plusieurs sillons ; les princes et les neuf présidens font successivement la même chose après l'empereur, qui sème les cinq espèces de grains. Les quarante laboureurs achèvent de labourer et d'ensemencer le champ , ou kenso.
Le cérémonial qui s'observe répond à la magnificence de cette fête agricole. A l'ouverture de la cérémonie , les mandarins du palais , le maître des cérémonies et les autres officiers du tribunal, se trouvent à la pointe du jour en dehors du palais , pour y attendre la fin du sacrifice. Après qu'il a été offert , les dix grands officiers de la première garde entourent l'empereur , qui quitte ses habits de cérémonie. Les princes et les grands qui doivent labourer quittent aussi les leurs. Le maître des cérémonies, les grands mandarins, les autres officiers en fonction, se rassemblent au midi du kenso. Les quatre vieillards titrés,
les quatorze chantres, les trente-six joueurs d'inslrumens, les vingt paysans ayant des chapeaux de paille, et tenant à la main les divers instrumens du labourage, se placent sur deux lignes, à gauche et à droite du kenso, ainsi que les cinquante porte-étendards , et les trente laboureurs des trois ordres.
L'heure du labourage étant annoncée , le premier mandarin entre dans le palais pour inviter sa majesté. L'empereur , accompagné de tout ce pompeux cortège , étant arrivé , le grand mandarin du tribunal des rites dit à haute voix : Présentez la charrue. Aussitôt le président du tribunal , le visage tourné vers le nord, met les deux genoux en terre, et présente à sa majesté le manche de la charrue ; même cérémonial pour présenter le fouet. Deux vieillards conduisent les bœufs, et deux laboureurs du premier ordre soutiennent la charrue. Les étendards voltigent de toutes parts, les chantres entonnent des cantiques au son de tous les instrumens. L'empereur laboure trois sillons*, après quoi il quitte la charrue et le fouet, en observant le même cérémonial qu'en les recevant. Alors les princes , les grands et les mandarins tracent chacun cinq sillons , et la même cérémonie a successivement lieu à l'égard de tous les grands officiers et seigneurs de la cour qui ont droit d'y assister. Tout étant fini , les mandarins , les princes, les grands , les vieillards et les laboureurs, le visage alors tourné vers le nord , et à la voix du grand maître des cérémonies, se mettent par trois fois à genoux, et frappent la terre du front à trois reprises, pour remercier sa majesté. L'empereur, pour retourner au palais , monte sur un char de parade , précédé par des chœurs de musique et de symphonie, et accompagné de tout son cortège , dans l'appareil le plus pompeux.
Le même jour , dans toutes les provinces , le gouverneur de chaque ville sort de son palais , précédé de ses
enseignes et d'un grand nombre de flambeaux allumés, au bruit de divers instrumens ; il est couronné de fleurs. Son cortège est composé d'un grand nombre de litières revêtues d'étoffes de soie, qui représentent , en différentes figures , les portraits des hommes illustres dont l'agriculture a reçu des bienfaits. Les rues sont ornées de tapisseries-, on élève des arcs de triomphe à certaines distances , on suspend des lanternes, et les villes sont éclairées par des illuminations.
Tous les ans , les gouverneurs des villes envoient à l'empereur le nom du cultivateur de leur district qui s'est le plus distingué, non-seulement dans l'art de l'agriculture, mais par toutes les vertus qui caractérisent l'homme moral et religieux. Sur le témoignage du gouverneur , sa majesté élève ce laboureur au degré de mandarin honoraire du huitième ordre. Ce cultivateur a le droit de porter l'habit de mandarin , de rendre visite au gouverneur , de s'asseoir en sa présence, et de prendre le thé avec lui. Il jouit de plusieurs autres distinctions sociales , et à sa mort, on lui fait des funérailles convenables à son rang. Son nom est inscrit dans la salle des ancêtres et de ceux qui ont bien mérité du gouvernement.
Il est important de remarquer que l'empereur , et tous ceux qui doivent prendre part à cette grande cérémonie, se préparent par trois jours de jeûne au sacrifice qui est offert au ciel par le souverain , au nom de toute la nation.
Ce qu'on recueille dans le kenso où s'est faite la cérémonie du labourage, est conservé avec respect 5 on eu rend compte à l'empereur , et on ne s'en sert que dans les sacrifices solennels qui sont offerts au ciel par le souverain, comme père et mère de tout l'empire. C'est ainsi que cette sage nation associe toujours le culte religieux aux fêtes nationales. Les Chinois jugent avec raison qu'il n'appartient qu'à la religion d'imprimer un caractère de gran-
DE LA CHINE. 2pf)
deur et de majesté aux idées sociales et à toutes les cérémonies, soit civiles, soit politiques qui se font en corps de nation. Aucune nation n'a mieux connu que les Chinois la nécessité et les avantages de l'union indissoluble de la religion, de la morale et de la saine politique. Est-il, dans tout le cours de l'année, un jour, une circonstance où l'empereur de la Chine puisse se montrer plus grand aux yeux de ses peuples ? Il n'est point de monarque sur la terre qui ne doive envier à cet égard sa gloire, son bonheur et toutes ses jouissances.
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Les savans sont partagés sur la question de savoir si l'Évangile a été prêché à la Chine dès le temps des apôtres. Il paroit que l'apôtre saint Thomas le porta en Ethiopie , en Perse, et dans plusieurs pays des Indes. Mais qu'il ait été annoncé à la Chine , on n'a d'autre preuve de cette circonstance qu'un ancien bréviaire de l'Eglise de Maîabar, écrit en langue chaldaïque. Il y est dit , dans quelques leçons et quelques antiennes , que saint Thomas a porté le christianisme en Ethiopie, eu Perse, aux Indes et à la Chine. On cite encore le chapitre XIX des Constitutions synodales, dans lesquelles il est fait mention des métropolitains de la Chine. Quoi qu'il en soit , les missionnaires qui les premiers entrèrent dans cet empire , vers le milieu du seizième siècle, n'y trouvèrent pas le moindre vestige du christianisme.
En i6s5, on déterra dans le voisinage de la ville de Signan-fu, province de Chen-si, une table de marbre, de dix pieds de long sur cinq de large, qui avoit été élevée en forme de monument. On y trouva sur la partie supérieure une croix Lien gravée ; et plus bas , une inscription en caractères chinois , accompagnée de lettres syriaques , portant en substance qu'un ange avoit annoncé que le Messie étoit né d'une vierge en Judée , que sa naissance fut marquée par une nouvelle étoile dans les cieux, que les
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rois d'Orient la reconnurent et vinrent offrir des présens à ce divin enfant , afin que la loi et la prédiction des prophètes fussent accomplies-, quOlo-Puen vint à la Chine, l'an de Jésus-Christ 636, et que l'empereur, après avoir examiné la loi chrétienne , en reconnut la vérité, et donna un édit en sa faveur. Il paroit, suivant ce monument, que la religion chrétienne a fleuri à la Chine, depuis l'an 636 jusqu'à l'an 782, qui est l'année où l'on érigea ce monument.
L'empereur Chin-Yao-Ti, qui régnoit à l'époque delà découverte de ce monument, en i6a5, ordonna qu'il fût conservé soigneusement dans un temple , où il est encore à un quart de lieue de Signan-fu. Le père Kircher a fait connoiire ce monument dans la Chine illustrée; mais il est bien plus correct et plus fidèlement traduit parle père Visdelou, jésuite, ensuite évèque de Claudiopolis, savant si profond dans la langue chinoise, que le prince héritier, fils de Kang-Hi , lui en fit donner un certificat authentique. On trouve le manuscrit inséré dans le Journal des Savans de 1760, avec un excellent mémoire sur l'authenticité du monument.
Ce qui est plus curieux et plus intéressant encore, est un ectype très-bien calqué, et contre-épreuve sur le monument de Signan-fu , où l'on voit la croix au-dessus de l'inscription, en caractères chinois, et non, comme l'avoit écrit le père Lecomte (page i3o de ses Mémoires} , partie en chinois, et partie en syriaque. Ceux-ci ne sont qu'à la marge, et sont les signatures des prêtres chrétiens qui ont attesté la vérité du récit que l'on voit gravé en caractères chinoissur la pierre. Ce précieux monument étoit entre les mains de feu M. Deshauterayes , professeur au collège royal de Paris , qui possédoit aussi le manuscrit original du père Visdelou.
Ce superbe monument, nous dit M. Deshauterayes, fut
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élevé par des prêtres nestoriens , qui étoient à la tète d'une mission destinée à porter le flambeau de la foi dans la Chine. Il y est parlé honorablement du général Kouo-Tsej, qui est qualifié de prince de Fen-yang. Ce prince employa utilement un de ces nestoriens nommé Y-Sou, lors de son expédition dans le pays de Sou-fang; cet Y-Sou étoit venu à la Chine, de la ville Oueng-sché. \oici en substance ce que nous apprenons de ce beau monument.
Un évêque appelé Olopuen , étant parti du Ta-tsin, arriva en Chine sous le règne de Tai-Tsong, second empereur des Tang. Ce prince publia un édit en faveur du christianisme , à la septième lune de l'an 638, et fonda une église. Son successeur ordonna qu'on bâtît des églises dans toutes les provinces de la Chine. L'an 698 , les bonzes élevèrent une violente persécution contre les chrétiens, sous le règne de Vou-Heou, femme de Tai-Tsong , qui avoit usurpé le trône après la mort de Kao-Tsong. Mais l'an ^42 > sous ^e règne de Hiuen-Tsong, le christianisme reprit faveur dans l'empire , par la protection que ce prince accorda aux chrétiens. Sou-Tsong, qui lui succéda en 7 56 , fit bâtir de nouvelles églises; et Tai-Tsong, dont le règne commença Tan --63 , leur fit présent de parfums. Enfin Tê-Tsong, sous le règne de qui fut gravée cette inscription, continua à protéger les chrétiens , ta l'exemple de ses prédécesseurs. On a ainsi l'histoire du christianisme de la Chine pendant cent quarante-six ans \ mais on se tromperoit si on vouloit conclure de là qu'il n'avoit point été introduit dans cet empire , antérieurement à l'époque de 635. Les bonzes chinois sont venus des Indes et d'autres pays situés à l'occident de la Chine, et les chrétiens qui sont venus ensuite ont été confondus avec eux.
Ceux qui ont osé imprimer que ce monument pouvoit être une ruse et un pieux artifice des missionnaires , se désabuseroient , lors même qu'ils n'envisageroient ce mo-
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ïiument que du côté du style et de la forme des caractères. D'ailleurs, un marbre de cette grandeur ne ressemble pas à une médaille que Ion jette où l'on veut; et puis, comment échapper aux recherches et à la critique des lettrés chinois qui en ont rendu compte à la cour ? Il ne faut , pour être convaincu de l'authenticité de ce monument , que parcourir le commentaire qui en a été publié dans la capitale même de la Chine.
Vers la fin du douzième siècle , les Tartares et les Mongols réunirent à leurs vastes états la Chine quiportoit alors le nom d'empire du Katar; le fameux Gengliiz-khan , empereur des Tartares mongols occidentaux , avoit été apjpelé par l'empereur de la Chine, pour l'aider à se défendre contre les Tartares orientaux qui la menaçoient d'une invasion générale ; Genghiz - khan finit par s'en rendre maître lui-même 5 il étendit ses conquêtes dans un espace de plus de huit cents lieues délesta l'ouest, et de plus de mille lieues du nord au midi.
En 1 1^6 , le pape Innocent IV espéra qu'en envoyant des missionnaires, sous le titre d'ambassadeurs, aux conquérans tartares, on pourroit leur faire embrasser la religion chrétienne. Ce pape jeta les yeux, pour cette mission importante , sur Jean Çarpin Benoît, Polonois, de l'ordre de Saint-François. Ce religieux reçut les instructions du saint père , prit avec son compagnon la route de Russie , et ils entrèrent sur les terres des Tartares , dont ils furent mal reçus. Néanmoins , ayant présenté les lettres du pape pour l'empereur des Tartares, ils furent conduits à la cour. Ils eurent audience de l'empereur Kayu-khan, qui reçut la lettre du pape , leur donna sa réponse et les renvoya en Europe , fort mécontens du succès de leur ambassade.
Carpin, à son retour, raconta qu'à l'orient de la Tartarie étoit le royaume du Katay, reconnu par tous les savans et les voyageurs pour la Chine septentrionale-, et il
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ajouta que ce royaume jouissoit d'une grande opulence; que les arts y étoient portés à un degré de perfection extraordinaire-, que le sol y étoit très-fertile, et qu'il produisoit une quantité prodigieuse de riz avec lequel on faisoit du vin.
Sept ans après , des imposteurs firent entendre à saint Louis, alors dans l'île de Chypre, que Gajouk-khan s'étoit fait baptiser, et qu'il recherchoit son amitié avec empressement, pour s'unir aux chrétiens contre les infidèles. Ce roi , aussi grand par sa piété que par sa sagesse , s'intéressa à cet événement pour l'avantage de la chrétienté, et , ne soupçonnant pas que les lettres qu'on lui apporta de la part d'un général mongou, nommé Ntchihtài ', fussent supposées , il y répondit , et envoya des ambassadeurs à ce général et au grand khan , avec de riches présens , pour les féliciter sur leur conversion, et les exhorter à protéger les chrétiens. Quelque temps après, le zèle de saint Louis le porta à envoyer G uillaume Rubruquis, capucin, François de nation, accompagné d'un religieux minorité, en qualité de son ambassadeur auprès de Mangou-khan , grand khan des Tar tares. Rubruquis fut obligé de revenir après avoir soutenu des disputes très-vives contre les idolâtres , les prêtres mahométans , et surtout contre les prêtres nestoriens qui étoient à la cour du prince tartare.
Ptubruquis nous représente ces nestoriens comme des hommes d'un caractère vil, méprisable , d'un intérêt sordide , et qui étoient venus s'établir en Tartarie pour ramasser de l'argent par leur hypocrisie et leurs artifices , plutôt que dans la vue de travailler à la conversion des habitans. Ils faisoient l'office en langue syriaque qu'ils n'entendoient pas; cette ignorance crasse étoit accompagnée de presque tous les vices qui en sont la suite; ils étoient corrompus , ivrognes, usuriers , simoniaques , en un mot , plus propres à inspirer de l'aversion pour le christianisme
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qu'à faire des prosélytes. Quelques-nus de celte secte, se conformant aux moeurs du pays , ne rougissoient pas d'entretenir plusieurs femmes. Les bonzes , quoique idolâtres , avoientune conduite plus honnête et plus exemplaire que ces prêtres nestoriens. Il paroit aussi que Mangou-khan accordoit la préférence à ces bonzes, puisqu'il les consultoit sur les affaires les plus importantes. Leur chef étoit même logé vis-à-vis le palais du prince ; et d'ailleurs , ces bonzes se rendoient nécessaires auprès des Tartares par leurs connoissances astronomiques.
Le mauvais succès de ces ambassades religieuses fit revenir les souverains pontifes et les princes chrétiens de l'opinion qu'ils s'étoient formée de pareilles entreprises. Des vues moins relevées et le simple motif du commerce animèrent d'autres voyageurs. On compte parmi les plus célèbres Marc- Paul, Vénitien, qui a fait le journal de son voyage , et une carte de géographie qui s'est trouvée exacte sur presque tous les lieux qu'il y a tracés.
Cependant on regarda les récits de Marc - Paul comme un roman , et , par dérision, on l'appeloit messer Marco millione , parce qu'il ne parloit que par millions , quand il étoit question des richesses et de la population de la Chine. L'Europe lui fit hommage de la découverte de la boussole, qu'on dit qu'il avoit apportée le premier de l'Asie.
La première histoire orientale connue en Europe , après celle du voyage de Marc -Paul , est celle de Hayton , parent du roi d'Arménie, qui, voyant les troubles de son pays apaisés par ses soins, se rendit, en i3o5 , dans l'ile de Chypre , pour accomplir le voeu qu'il avoit fait d'embrasser l'état religieux : il entra dans l'ordre des Prémontrés. Le pape Clément V étant à Avignon , Hayton y fît un voyage ; il parcourut la France , et , se trouvant à Poitiers , il dicta son histoire orientale à Nicolas Falconi , qui la traduisit en latin, par ordre du pape.
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Hayton y parle de la Chine sous le nom de Katay , à peu près comme Marc-Paul. Les hommes, dit-il, y sont d'une finesse et d'une sagacité singulières -, ils surpassent ceux des autres nations dans les sciences et dans les arts.
Le chevalier de Mandevïlle , Anglais, échauffé par tous ces récits des pays lointains, partit en i33a , et employa trente-quatre ans à voyager en Arménie , en Egypte , en Perse , dans la grande Tartarie , et dans les autres contrées de l'Asie les plus éloignées. Il publia à son retour une relation de ses voyages.
Henri III , prince de Portugal, d'un génie hardi et éclairé , et un des plus savans mathématiciens de son temps , aperçut , au travers de ces notions obscures et imparfaites qu'avoient laissées les historiens dont nous venons de parler , qu'il seroit possible de pénétrer par mer en Asie. Venise s'étoit rendue redoutable à toute l'Europe par ses forces maritimes et par son commerce ; cette réflexion , éclairée du flambeau des sciences , alluma les désirs du prince de Portugal. Il expédia en i4i8 deux vaisseaux chargés de marchandises , pour reconnoître la mer, ses caps et ses promontoires, au-delà des limites que l'ignorance et la foiblesse avoient prescrites jusqu'alors à la navigation. Cette expédition lui ouvrit la route des Indes.
Les découvertes des Portugais furent la meilleure apologie de Marc-Paul. Muller nous apprend, dans son commentaire sur le journal de ce voyageur, que c'est la description de l'ile Zipangsi , aujourd'hui le Japon , qui enflamma le génie du Génois Christophe Colomb, et lui fît tenter en i^g^-, à l'ouest, cette expédition aventureuse qui eut un si prodigieux succès', puisqu'on lui dut la découverte de l'Amérique.
Le vice-roi des Indes , Lopès Souzez ( ou Zouza ) , Portugais, fut le premier qui s'occupa d'ouvrir un commerce avec la Chine. Il fit partir en i5i7, de Goa, une escadre
DU CHRISTIANISME A LA CHINE. 3ûy
de huit vaisseaux chargés de marchandises, sous le commandement de Fernand (ïyJudrada , avec Thomas Perdra , revêtu du caractère d'ambassadeur du roi de Portugal vers l'empereur de la Chine. D'Andrada , d'un esprit doux et liant, gagna l'amitié du vice - roi de Canton , qui fît avec lui un trailé de commerce avantageux.
Pcreira partit pour Pékin. Mais les Portugais restés à Canton usèrent d'une telle violence envers les Chinois, que , sur la nouvelle qui en parvint à l'empereur, ce prince , outré de ces excès, loin de donner audience à Pereira, le lit arrêter, charger de chaînes, et conduire à Canton où il mourut en prison.
Cependant quelques années après ce voyage de d'Andrada , les Portugais furent assez heureux pour trouver l'occasion favorable de rendre un service signalé aux Chinois. Un pirate, on ne sait de quelle nation , infestoit les mers de la Chine, et en désoloit les côtes. Il avoit sa retraite dans File de Macao. Les Portugais l'enveloppèrent , le prirent et le mirent à mort. L'empereur de la Chine fut si reconnoissant de ce procédé , qu'il fit publier un édit pour accorder aux Portugais la permission de s'établir dans lile de Macao ; et , malgré les entraves qu'il mit à celte faveur , afin d'empêcher les Portugais de pénétrer dans la Chine sans une permission expresse , cette nation n'en retira pas moins de grands avantages pour son commerce.
Le temps des miséricordes du Seigneur, marqué dans ses décrets éternels sur la Chine, est arrivé. Saint François Xavier, mourant à l'entrée de cet empire, employoit ses derniers soupirs à demander au maître d'une moisson qui lui paroissoit déjà mûre , des ouvriers propres à la recueillir. Le vœu du saint apôtre des Indes est exaucé. Dieu inspire aux disciples de saint Ignace le zèle brûlant du salut des âmes pour porter la foi dans ces contrées éloignées. Plusieurs se rendent à Macao , et le père Ricci
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aura ]a gloire d'ouvrir le premier cette vaste carrière. Que de courage , de vertus apostoliques , que de talens même et de conuoissances particulières il falloit pour tenter cette sainte entreprise !
Un zèle éclairé, infatigable, mais sage, patient, circonspect, lent pour être plus efficace, et timide pour oser davantage , devoit être le caractère de celui que Dieu avoit destiné pour être l'apôtre d'une nation fière , soupçonneuse , jalouse à l'excès, et naturellement ennemie de tout ce qui ne naît pas dans son pays. Il falloit ce cœur vraiment magnanime pour recommencer tant de fois un ouvrage si souvent ruiné, et savoir mettre à profit les moindres ressources. Jl falloit ce génie supérieur, ce rare et profond savoir, pour se rendre respectable , et en imposer par l'ascendant des conuoissances et des talens, à des gens accoutumés à ne respecter qu'eux , et pour enseigner une loi nouvelle à ceux qui n'avoient pas cru jusque- là que personne pût leur rien apprendre. Il falloit aussi un égal fonds d'humilité et de modestie , pour adoucir à ce peuple superbe le joug de cette supériorité d'esprit auquel on ne se soumet volontiers que quand on le reçoit sans s'en apercevoir. Il falloit enfin une aussi grande vertu , une aussi continuelle union avec Dieu que celle de l'homme apostolique , pour se rendre supportables à soi-même , par l'onction de l'esprit intérieur , les travaux d'une vie aussi pénible , aussi pleine de dangers que le fut celle du père Ricci pendant tout le temps qu'il passa à la Chine ; et l'on peut assurer que le plus long martyre lui auroit épargné bien des souffrances. Tel est le portrait que nous trace le père d'Orléans de cet homme apostolique , et on va bientôt se convaincre qu'il n'est aucun trait qui ne lui convienne parfaitement.
Ricci eut pour maiti^e le père Alexandre J^aligiian, missionnaire célèbre, qu'un roi de Portugal appeloit l'a-
DU CHRISTIANISME A LA CHINE. 3oC)
pôtre de l'Orient. Il inspira à son. nouveau disciple son ardeur pour la conversion des infidèles } et Valignan étant reparti pour les Indes, Ricci l'y suivit, dès qu'il eut achevé les études nécessaires pour une pareille entreprise. Elle demandoit des connoissances profondes , un esprit trèsexercé , et des talens rares joints à des intentions droites, à beaucoup de courage , de détachement et d'oubli de soimême.
Valignan , rendu à Macao , se sentit vivement touché de voiries Chinois, peuples si renommés parleur sagesse, encore plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. La difficulté de pénétrer dans une nation ennemie de tous les étrangers ne le rebuta pas. Il choisit les ouvriers qu'il crut les plus propres n cette grande entreprise, et il exigea d'abord qu'ils réunissent tous les efforts de leur génie pour se familiariser, s'il étoit possible, avec la langue chinoise. On sait assez à quel travail opiniâtre il faut se dévouer, pour surmonter toutes les difficultés que présente cette étude.
Les élèves du père Valignan se pressèrent d'entrer dans la Chine , dès qu'ils y furent suffisamment préparés. Le succès ne répondit pas d'abord à leur zèle. Ils ne retirèrent d'autre fruit de leurs premiers voyages que de se procurer la bienveillance de quelques Chinois , et de changer en partie l'opinion de dédain et de mépris même que cette nation a pour tout Européen , et, en général , pour tout étranger.
Mais la patience du père Ricci surmonta tous les obstacles. Dieu bénit sa persévérance, et il se procura des secours suffisans pour acheter une maison à Macao , fournir à son entretien et a celui de deux confrères qu'il s'étoit associés , et faire des présens aux mandarins et aux autres officiers dont il falloit acheter la protection.
Le père Ricci quitte Macao en i583 , et Tonne Hn éitt-
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blissement à Choaquin. Il employa le séjour qu'il y fit à étudier les mœurs de ses nouveaux hôtes , connoître leurs caractères , et saisir les moyens de les instruire et de les éclairer. Il s'appliqua à gagner leur estime par la pratique des arts et des sciences , pour gagner plus sûrement leurs cœurs par la prédication. Les missionnaires , pour les attirer à eux , exposèrent dans leur chapelle des tableaux de dévotion très-bien peints ; c'étoit une chose toute nouvelle pour les Chinois, chez qui la peinture étoit restée dans l'enfance.
Ricci savoit l'estime que les Chinois portent à l'étude des mathématiques. Elève du fameux Clavius, sous lequel il avoit fait de grands progrès dans ce genre de conuoissances, il se lit une grande réputation par l'habileté qu'il y montra. Il traça une grande carte de géographie qui fit sur leurs esprits un effet extraordinaire.
Cette opinion desavoir où les missionnaires s'établirent d'abord , leur attira l'estime des personnes distinguées par leurs emplois et par leurs talens. On aimoit à leur faire de fréquentes visites ; et en même temps qu'on sor toit d'auprès d'eux charmé de leur érudition , on recueilloit avec admiration ce qu'on avoit entendu de la morale du christianisme^ car c'étoit par la beauté et l'excellence delà morale que commençoit la prédication. Toujours, avant que de parler de nos mystères, les missionnaires expliquoient à ceux qui les visitoient les préceptes du Décalogue. Il se fit quelques conversions.
Animé par les premiers succès , le père Ricci composa un catéchisme qui se répandit dans toute la Chine, et y fit connoître la religion chrétienne. Cependant les progrès de la religion étoient très-lents. Les missionnaires , découragés par la stérilité de leur ministère, se retirèrent 5 et Ricci resta seul, assez long-temps, à lutter contre les préjugés et l'avidité du peuple et des mandarins. Il fut enfin obligé
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lui-même de céder aux obstacles invincibles qui se multiplioient , et, après un court séjour qu'il fit à Macao , où il fut forcé de se retirer d'abord , il alla s'établir dans la ville de Chao-Chen. Là il donna à quelques Chinois des leçons de mathématiques , pour les préparer à en recevoir de plus importantes sur la religion et sur le salut.
Dieu bénit l'ardeur de sa foi et sa persévérance. Les yeux s'ouvrent enfin à la vérité; le nombre des néophytes grossit et se multiplia parmi ceux quilinitioit d'abord aux sciences humaines ; mais le peuple, quoique contenu par les égards et la distinction que les mandarins montroient à l'homme apostolique, saisissoit toutes les occasions de marquer ses préventions, son dédain et sa haine contre ce père et ses coopérateurs. Ricci eut un chagrin encore plus amer \ la mort lui enleva ses deux fidèles compagnons, les pères disllmeyda et Pelvi, deux prêtres pleins de l'esprit de Dieu , des éminentes qualités et de toutes les vertus qui forment le caractère des hommes apostoliques.
Ricci tente un nouveau voyage et arrive à Nankin. Ses espérances pour le succès de la prédication évangélique répondent peu à son zèle. Il reprend le chemin de Nanchan où il se voit heureusement accueilli et recherché par le vice-roi , les mandarins et les lettrés. Il y composa quelques ouvrages de sciences et de morale qui furent goûtés et répandus dans toute la Chine. Ses espérances augmentent avec ses succès ; il trouve le moyen de pénétrer jusqu'à Pékin. Cette capitale ne lui offrit d'abord qu'une ingrate mission; il est obligé de retourner à Nankin. A son arrivée, il reçoit la visite de tous les grands et de tous les lettrés. Beaucoup d'entre ces derniers se font ses disciples , et viennent réformer à son école les fausses idées qu'a voient les Chinois dans presque toutes les sciences.
Leurs physiciens admettoient cinq éJémens . eî l'air en
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étoit exclu ; ils ne regardoient l'espace qu'il occupe que comme un grand vide. Ils comptoient au nombre des élémens le .bois et le métal. Leurs systèmes d'astrologie , dont ils faisoient une étude opiniâtre et continuelle , ne leur avoient point appris que les éclipses de lune arrivent par l'interposition de la terre entre la planète et le soleil. Le peuple pensoit sur ce phénomène, si simple à expliquer, des choses bizarres qu'on auroit peine à pardonner aux Américains les plus sauvages. Leurs plus habiles géographes lenoient comme principe indubitable que la terre est carrée, et ils ne concevoient pas qu'il pût y avoir des antipodes. Ricci, réfutant toutes ces erreurs grossières, et entrant sur ces premiers élémens des sciences, dans des explications simples et lumineuses, étoit écouté des sa vans comme un oracle.
Ces occupations, qui seules auroient absorbé tout le temps d'un savant moins profond et moins exercé que le père Ricci, Me firent point oublier à cet homme apostolique l'objet principal qui l'avoit attiré à la Chine. On conçoit aisément l'ascendant que dévoient prendre les savans missionnaires sur les lettrés, qui entreprenoient de disputer contre eux sur la nature de Dieu et la véritable religion. Comme ces disputes furent publiques , l'admiration pour le père Ricci fut universelle; et, si on avoitla bonne foi de se dire persuadé de la vérité toutes les fois qu'on en est intérieurement convaincu, les plus savans d'entre les Chinois, qui fréquentoient l'école du père Ricci, eussent dès-lors confessé, adoré le vrai Dieu, et appris à connoitre la religion et le culte qu'on doit lui rendre.
Nous regardons en pitié les philosophes chinois , ces lettrés si orgueilleux de leur fausse science. Mais pense-t-on que nos modernes philosophes soient sérieusement incrédules , quand ils attaquent avec un hypocrite acharnement les motifs irrésistibles de crédibilité sur lesquels sont ap-
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payés les monumcns de la révélation chrétienne ? ils ne sont rien que les ennemis de la lumière qui les éclaire souvent malgré eux , et qui part de leur propre conscience dont ils étouffent la voix ; ils sont les esclaves de l'orgueil et des passions , qui les punissent de l'abus qu'ils font de leur propre raison , en les jetant dans des abstractions métaphysiques, des rêveries et un délire qui insultent aux plus simples notions du bon sens. Pour ouvrir les yeux , et cesser de faire les esprits forts , il a suffi à plusieurs de lire avec droiture d'intentions, et dans le calme de l'esprit et des passions, Y Interprétation de la nature , par Diderot -, le livre de l'Esprit, d'Helvétius ; et le Catéchisme des Cacouacs (1).
Quant au père Ricci , après l'avoir fait passer par de longues et pénibles épreuves , Dieu consola son zèle par des bénédictions abondantes versées sur ses travaux , et il lui fit jeter à Nankin les fondemens d'une Eglise devenue dans la suite très-nombreuse , et assez florissante pour qu'on ait cru devoir l'ériger en évêché.
Déjà sa présence ne lui paroît plus nécessaire à Nankin. Il se voit assez de coopérateurs pour soutenir et augmenter le nombre des néophytes de cette grande ville et des campagnes voisines ; et, toujours persuadé qu'il ne travailleroit jamais assez solidement sans la protection déclarée de l'empereur , il entreprend un troisième voyage à Pékin. Il falloit, pour être accueilli , ne paroître devant l'empereur qu'avec des présens qui pussent donner une grande
(1) Calhéchisme et décision des cas de conscience , à l'usage des Cacouacs ( par l'abbé de Saint -Cyr). Cacopolis (Paris) , 1758; 1 vol. in-12.
Voyez le n° 2117 de la nouvelle édition du Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes , par M. Barbier. Paris, Baij ois l'aîné, rue de Seine, n° 10.
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idée des sciences et des arts de l'Europe. Il rassemble eu conséquence toutes les curiosités d'Europe qu'il s'étoit procurées de longue main , pour cet objet. Plus vivement persuadé encore que l'homme livré à ses seules ressources ne peut rien , et que la science reste stérile si la grâce ne la féconde , Ricci se prépare à cette sainte entreprise par la prière, le jeûne, et un redoublement de ferveur dans la pratique des vertus et des exercices de piété qui font la principale force de l'homme apostolique. Il se met en route , et, après bien des traverses et des contradictions qui auroient découragé tout autre qu'un missionnaire ferme dans la foi et plein de confiance en Dieu, il arrive dans la capitale , parvient jusqu'à l'empereur et offre ses présens , parmi lesquels éloient un tableau du Sauveur , un de la sainte Vierge , une montre à sonnerie , une horloge et d'autres objets ni moins précieux , ni d'un travail moins fini. Le prince agrée ses présens , lui permet de s'établir à Pékin , et même d'entrer quatre fois l'année , avec ses compagnons , dans un enclos du palais dont l'entrée n'est accordée qu'aux officiers de l'empereur.
Ce que le père Ricci avoit prévu arriva. Il n'avoit recueilli de vingt ans de travaux et de courage que des persécutions cruelles ou des applaudissemens stériles; mais la loi de Dieu et les ministres de lEvangile n'eurent pas été plus tôt connus à la cour, l'empereur ne les eut pas plus tôt regardés favorablement , la grâce divine n'eut pas plus tôt levé les obstacles de la crainte et de la mauvaise honte des Chinois, encore timides et orgueilleux , que ceux d'entre eux qui cherchoient la vérité , et l'étudioient avec un cœur droit , embrassèrent la religion. Des hommes , même des plus considérables par leur naissance et par leurs emplois , se rangèrent sous le joug de l'Evangile. Leur exemple fut tellement suivi , que bientôt le nombre des missionnaires fut insuffisant, quoique Dieu en suscitât de nouveaux qui
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accoururent au secours des premiers, et n'épargnèrent ni peines ni travaux pour seconder leur zèle.
De la capitale, les missionnaires firent des excursions dans les provinces voisines. La moisson devint abondante, et bientôt les nouveaux chrétiens devinrent de nouveaux apôtres. Leur changement , la pureté de leurs mœurs, leur modestie, leur douceur, leur patience, leur désintéressement, leur charité, faisant un contraste frappant avec les mœurs publiques des disciples de Tao-Tsée et des lamas , préparèrent les esprits aux prédications des missionnaires. Le peuple, qui, dans ses opinions, se laisse le plus ordinairement entraîner par l'autorité de l'exemple , se montra tout disposé à croire qu'une religion si sublime dans sa morale , et si féconde en toutes sortes de vertus , lui venoit du ciel*, et, la trouvant appuyée sur des monumens dont l'authenticité est à l'abri de toute critique raisonnable , il la regarda bientôt comme la seule à l'aide de laquelle on peut espérer de se rendre Dieu favorable.
Cependant les missionnaires , forcés de se plier aux usages et aux mœurs de l'empire , ne purent parvenir à faire connoitre la religion aux femmes chinoises qu'avec beaucoup de précaution. Elles ne purent d'abord recevoir la prédication de la foi que de leurs maris convertis au christianisme. Les premières qui l'embrassèrent devinrent les catéchistes de leurs parentes, et les missionnaires se firent une loi de respecter, autant qu'il fut possible, cette séparation des deux sexes qu'ils trouvèrent établie. Ils ménagèrent avec prudence, dans toutes les choses qui n'étoient pas essentielles , et d'après les directions de Rome , qu'ils consultèrent dans toutes les circonstances douteuses et embarrassantes, la foiblessc et les préjugés d'un peuple ombrageux , et d'une délicatesse excessive sur tout ce qui tient aux bienséances , dont le joug le plus rigoureux est imposé aux femmes de toutes les classes , même à celles du peuple.
3l6 TABLEAU HISTORIQUE
Bientôt on vit s'élever dans la capitale et dans les provinces des églises nombreuses et florissantes. Les établissemens formés à Nankin et à JVa-chan s'accrurent et se fortifièrent ; Dieu y étoit servi , aimé •, et les néophytes , pleins du zèle et de l'esprit des apôtres , y donnoient aux idolâtres et aux philosophes chinois des leçons -pratiques et les exemples des plus sublimes vertus. Tout retraçoit autour d'eux , dans un grand nombre de nouveaux chrétiens, la vie et le courage des premiers siècles de la religion.
On doit bien s'attendre que l'œuvre de Dieu ne faisoit des progrès qu'à travers les obstacles et les contradictions suscités par les ennemis de la vérité. Les bonzes surtout , craignant de perdre le peu de considération qui leur restoit parmi les peuples , et s'effrayant du mépris où ils alloient être réduits par l'établissement d'une religion nouvelle , ne négligèrent aucun des moyens qu'ils crurent propres à la combattre , et ils employèrent contre Ricci et ses coopérateurs tous ceux que purent leur suggérer la haine et leur intérêt personnel. Mais ces persécutions, tantôt sourdes, tantôt déclarées, ne servirent qu'à animer le zèle des prédicateurs de l'Evangile , et à soutenir leur espérance. Le bien se faisoit, les tempêtes se calmoient, et la foi chrétienne s'enrichissoit chaque jour par de nouvelles conquêtes.
Il seroit difficile de dire tout ce qu'il en coûta de travaux et de sacrifices au chef de cette sainte entreprise.
Ricci étoit l'àme de la mission, et son esprit en animoit toutes les branches. Il falloit veiller sur toutes les églises , former des novices capables -de perpétuer ce qu'on ne venoit que de comme ncer ; il falloit catéchiser, prêcher, confesser, consoler les persécutés , affermir les foibles dans la foi , donner du courage aux timides, visiter les malades, recevoir les derniers soupirs des mourans; il falloit, dans les courts intervalles que laissoient les fonctions du minis-
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tère, continuer «à cultiver les sciences, donner des leçons de mathématiques et de géographie ; écrire en chinois des catéchismes pour les catéchumènes , des ouvrages de piété pour les néophytes , des livres de controverse contre les savans qui attacpioient la religion-, répondre aux doutes, aux objections que lui envoyoient les lettrés de toutes les parties de la Chine; cultiver, ménager la protection des grands-, fournira la subsistance des missionnaires et au soulagement des pauvres -, être à tout , et s'oublier soi-même pour ne s'occuper que de Dieu et de son œuvre.
Tant de fatigues épuisèrent le père Ricci; il y succomba , malgré la force de son tempérament ; il avoit vécu en apôtre , il mourut en saint , à l'âge de cinquante-sept ans. Le père d'Orléans a écrit sa vie ; et cet ouvrage , où il rend un compte fidèle, exact et impartial des talens, des travaux , du zèle et des vertus de ce grand homme , sera toujours placé , par les amis de la vérité, au nombre des beaux monumens que chaque siècle ne manque pas d'élever à la gloire du christianisme. -
Le père Ricci n'étoit pas seulement un zélé et vertueux missionnaire , c'étoit encore un très-beau génie ; aussi , malgré sa qualité d'étranger, les annales de l'empire, qui ont consacré son nom et sa mémoire , parlent de lui avec éloge, et rendent également justice à la supériorité de ses talens et à celle de ses vertus.
C'est à l'étendue de ses connoissances dans les mathématiques que Ricci dut ses premiers succès. Sa carte de l'univers fut très-bien reçue à Pékin, quoiqu'il donnât à la Chine beaucoup moins d'étendue que les Chinois ne lui en donnent ordinairement.
On a avancé , sans en rapporter de preuves , que ce missionnaire avoit disposé sa carte de la Chine de façon que cet empire se trouvoit placé au milieu du monde , afin de flatter l'amour - propre de l'empereur et des Chinois.
On sait Lien que les Chinois plaçoient leur pays dans le milieu de leurs cartes, prétendant que le reste du monde n'étoit qu'un amas de petites îles \ c'est pourquoi ils appcloient la Chine le royaume du milieu. La seule inspection delà carte du père Ricci suffit pour le laver de îa calomnie dont on s'est plu à le charger. Le rédacteur de l'article du Dictionnaire historique qui renferme cette imputation a grand soin de se mettre en sûreté , à la faveur de l'anonyme ; aussi ne craint-il point de hasarder une accusation plus odieuse encore. A l'en croire , pour que les ministres de la religion chrétienne ne choquassent point les Chinois, notre apôtre , qu'il appelle politique plia la sévérité de l'Evangile aux maximes et aux pratiques du paganisme } et ce fut par cette ruse qu'il obtint de l'empereur la permission de faire bâtir une église chrétienne dans la capitale de son empire. Comme si le fait étoit d'une notoriété indubitable , l'auteur ne prend pas la peine d'appuyer son assertion téméraire de la preuve la plus légère ; et c'est avec cette indignité qu'il traite un savant et un saint missionnaire , que la Providence a suscité pour éclairer la Chine des premiers rayons de la foi.
On lit à la Chine avec une avidité toujours nouvelle, et les savans de l'Europe connoissent le catéchisme du père Ricci, ses livres de morale et de religion, ses dialogues moraux , et ses mémoires sur l'histoire de cet empire \ il n'est aucun de ces ouvrages , composés en grand nombre , qui ne puisse suffire à sa justification , aucun où l'on ait le chagrin d'apercevoir que cet apôtre de la Chine a eu la lâcheté ou l'odieuse politique de faire goûter sa doctrine , aux dépens de la sévérité des maximes le la morale chrétienne.
Parmi les ouvrages du père Ricci , celui que Ton regarde comme son chef-d'œuvre a pour titre : Tien-tchou-chc-y , ou Entretiens d'un lettré chinois et d'un docteur européen ,
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sur l'existence et la nature de Dieu , l'immortalité de l'âme , les récompenses et les peines de la vie à venir, la création de l'univers et la Providence ; sur la nature de L'âme, la liberté, les principes essentiels de la morale, la vraie étude de l'homme chrétien , etc.
Dans cet ouvrage , l'auteur manie la dialectique avec tant de dextérité, de précision, de lumière, qu'il semble conduire son lecteur par des routes frayées , lui raconter, pour ainsi dire , ses propres pensées, et le faire jouir de ses réflexions et de ses souvenirs 5 tout en épuisant sa matière , il semble n'en prendre que la fleur ; il sait donner du corps aux idées les plus métaphysiques , et rendre comme palpable ce qu'il y a de plus abstrait et de plus subtil dans la nécessité et la contingence des êtres (1).
Lorsque le père Ricci travailloit à ses Entretiens , la Providence lui ménagea des facilités bien précieuses. Le fameux Siu , un des premiers lettrés de l'empire, se trouvoit à Pékin , et y jouissoit de tout le crédit d'un ministre d'état, qui ne devoit son élévation qu'à son mérite et à sa vertu. Comme le père Ricci , quoique très - exercé dans le langage chinois, se défîoit de son habileté, il donna son ouvrage à revoir ta Siu , qui eut le zèle d'en retoucher le style , et de le mettre au niveau de tout ce que la Chine a de mieux écrit.
Dieu récompensa son zèle , et lui ouvrit les yeux à la vérité} ce ministi^e eut le bonheur d'embrasser le christianisme. Autant sa conversion fut précédée de doutes , de difficultés et de délais , autant fut-elle entière , sin-
(1) Nous enrichirons notre seconde édition de ce morceau de choix , qui n'a pu trouver place dans l'édition de 18095 nous le placerous en tête de notre second volume , comme introduction aux lettres de nos missionnaires à la Chine , à qui Ricci a servi d'exemple et de modèle , dans ses écrits comme dans ses actions.
cère et intrépide. La religion ayant été acensée , il prit hautement sa défense auprès de l'empereur , et s'offrit à perdre la tête , si on trouvoit quelque cliose dans sa doctrine , dont les bonnes mœurs eussent à rougir , et dont l'état eût à craindre. A la mort du missionnaire qui l'avoit baptisé, il prit le grand deuil, et le fit prendre à toute sa maison. Quoique accablé d'occupations , il composa plusieurs ouvrages pour la religion. Le plus curieux est une compilation de ce qu'ont écrit les lettrés de toutes les dynasties , contre les sectes idolâtres des bonzes et des Tao- Tsée. Cette manière de combattre ces sectes est très-forte et sans réplique ; car les lettrés sont pressans dans leurs raisonnemens , hardis dans leurs réflexions et adroits à manier un sujet; ils se permettent même des traits de satire et des ironies qui seroient trop caustiques sous le pinceau d'un chrétien. Un lettré a depuis augmenté cette compilation, et l'a poussée jusquà seize volumes. Si jamais on fait l'histoire des délires de l'esprit humain , on trouvera dans cet ouvrage de très - amples mémoires , et , ce qui est bien humiliant pour qui réfléchit , on y verra que ce sont les philosophes de ces sectes , et les plus habiles Tao-Tsée , et les Ho-chang qui ont débité les plus ridicules folies. C'est ce qui arrive toujours, quand , privé de l'appui d'une règle suprême de vérité , on ne se fie qu'à sa propre raison , pour disputer sur les rapports qui se trouvent entre Dieti et l'homme. Plus on a d'esprit , et plus on donne de faux jours à la vérité; plus on raisonne, et plus on s'égare.
Les missionnaires ont senti d'abord qu'un des moyens les plus prompts et les plus efficaces de propager la religion, étoit de la faire connoitre par dexcellens ouvrages. On a traduit très - heureusement dans le style des king, livres sacrés si respectés à la Chine , les épitres et les évaugiles de toute l'année. Les dogmes de noire sainte religion ont
été exposés avec autant de noblesse que de clarté, dans plusieurs traités composés à ce dessein. On a des catéchismes faits sur le plan des catéchismes les plus estimés de l'Europe, et bien d'autres ouvrages encore, parmi lesquels on distingue les livres de morale du père Ricci.
En général , on s'est attaché à écrire d'un style pur , en chinois, les ouvrages composés sur la religion -, il en est trois surtout qui jouissent d'une grande réputation dans ce genre. Le premier est une explication des évangiles de l'année, faite dans un goût et sur un plan qui conviennent à la Chine , et que l'Europe aimeroit ; le style , au jugement même des lettrés, en est simple, mais élégant et châtié. Le second traite des sept péchés capitaux , d'une manière plus oratoire que didactique, mais lumineuse, méthodique et pleine de détails. Le troisième parle des quatre fins dernières, avec une force et une énergie dignes du sujet 5 le style même ajoute à la terreur des images et des descriptions. Il est encore d'autres livres qui prouvent également que la métaphysique et l'éloquence européennes ne perdent pas à parler en chinois. Les curieux en trouveront la pins grande partie dans la bibliothèque du Vatican et dans la bibliothèque royale de France.
La mission pleuroit encore la perte qu'elle venoit de faire de l'apôtre de la Chine et d'un de ses premiers fondateurs, lorsque la Providence permit qu'il s'élevât une persécution violente contre les missionnaires. Ils se virent forcés de céder pour un temps à la tempête , et ils ne purent trouver d'asile sûr qu'à Macao.
L'année suivante, 1618, la Chine fut menacée d'une invasion par les Tartares. Leur armée étoit formidable ; ils gagnèrent une grande bataille et s'avancèrent jusqu'à sept lieues de la capitale. On persuada à l'empereur Tièn-Ki que le moyen le plus sûr de gagner la supériorité sur les Tartares, et d'en délivrer l'empire, étoit de faire usage de
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l'artillerie. Les Chinois avoient des canons, mais ils ignoroient l'art de s'en servir. On se détermina à appeler les Portugais de Macao, et à permettre aux missionnaires de les accompagner. La tentative réussit; les Tartares furent repoussés sur les frontières de l'empire, et cette nation inquiète fut forcée de se tenir quelque temps en repos.
Les missionnaires profitèrent de cesmomens de calme, et avancèrent les affaires delà religion. Ils gagnèrent l'estime et la faveur des grands et d'un grand nombre de mandarins. Tieu-Ki étoit mort; Zon-Chùi , son successeur, prit beaucoup de goût pour l'esprit et les connoissances du père Adam Schall, natif de Cologne et missionnaire jésuite. Ce fut sous ce malheureux prince que la Chine tomba au pouvoir des Tartares. Zimté , leur roi, en commença la conquête, et Chun-Chi , son fils, l'acheva en i (344- Le père Adam Schall étoit resté à Pékin; le vainqueur voulut le voir, et il se prit pour lui de beaucoup d'estime et d'affection. Non-seulement il lui donna l'entrée libre dans son palais, mais il alloit souvent le voir dans la maison qu'il occupoit, et passoit plusieurs heures avec lui. Le missionnaire, par son caractère aimable et insinuant, disposoit tellement les sujets de ces entretiens, qu'il passoit des sciences mathématiques à des points de morale et de religion. Il réussit à inspirer du moins à ce prince une telle estime pour la religion chrétienne, qu'il en obtint jwur les missionnaires la liberté de la prêcher et de la propager dans l'empire. Aussi la mission évangélique a-t-elle été abondante sous son règne.
La haute considération que procuroit au père Schall la dignité deprésident du tribunal des mathématiques tourna au profit de la religion. Chun-Chi mourut à quatre-vingts ans; il eut pour successeur le célèbre Chang-Hi ; il n'avoit que huit ans lorsqu'il monta sur le trône. Les régens de
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l'empire crurent qu'il devoit être de leur polilique de servir la haine des bonzes contre le christianisme, et ils devinrent persécuteurs. Les missionnaires furent presque tous chargés de chaînes, bannis et conduits à Canton. Adam Scliall , déchu de sa faveur, privé de ses dignités, accablé d'opprobres et de calomnies, fut jeté dans les prisons et condamné à mort pour avoir prêché la foi de Jésus-Christ. Dieu lui avoit inspiré l'ardeur du martyre; il s'estima plus heureux de confesser le nom de Dieu dans un cachot que de l'avoir annoncé avec honneur dans le palais d'un grand monarque. La sentence ne fut pas exécutée; mais il survécut peu de temps à ses longues souffrances, et Dieu rompit ses liens terrestres, pour le faire jouir de la liberté des enfans de Dieu.
La persécution fut vive pendant la minorité de l'empereur, mais elle cessa lorsqu'il gouverna par lui-même. Aucun empereur ne fut plus ouvertement favorable à la religion. Il commença son administration par rendre la liberté aux missionnaires et aux églises chrétiennes. Les détails où nous sommes entrés dans nos autres tableaux , sur la personne et le règne de Chang-Hi , nous dispensent de nous étendre davantage sur cette époque mémorable pour le succès de la mission. Nous répéterons seulement que la nécessité de réformer le calendrier chinois fit appeler les missionnaires à la cour-, que l'ignorance des mahométans, alors en possession du tribunal de l'astronomie, fut pleinement confondue en présence de l'empereur ; qu'ils furent renvoyés-, que le père Verbien, pour prix d'une victoire qu'il lui fut facile de remporter , fut proclamé devant toute la cour président du tribunal des mathématiques, et, ce qui étoit plus intéressant encore pour la religion , qu'il obtint dès -lors et qu'il conserva sans interruption la faveur et la protection déclarée de Chang-Hi.
Le tribunal des états de l'empire déclara, pour réponse
3a4 TABLEAU HISTORIQUE
à une requête qui lui avoit été renvoyée par ordre de l'empereur, qu'après sérieux examen de la religion chrétienne , il estimoit qu'elle avoit été mal à propos condamnée, qu'elle étoit bonne et ne contenoit rien qui fut contraire au bien de l'état} qu'en conséquence, il étoit juste que la mémoire du père Adam Schall , qui avoit été flétrie pour l'avoir prêchée , fut réhabilitée -, et que les grands , dépouillés de leurs charges pour l'avoir embrassée, fussent rétablis, et les prêtres européens rappelés, avec la permission de retourner à leurs maisons et à leurs églises, pour y pratiquer les exercices de leur religion ; mais que , cette religion étant étrangère à l'empire, il paroissoit à propos de leur défendre de la prêcher aux Chinois , et à ceux-ci de l'embrasser. Cette décision du tribunal fut continuée par la cour , et ce jugement fut d'un grand poids pour assurer la faveur du jeune prince contre les remontrances importunes des ennemis de la religion.
La parole sainte fructifia de plus en plus 5 l'année suivante, 1672, un oncle maternel de l'empereur, et un des huit généraux qui commandoient la milice tartare , reçurent le baptême. Le père Verbien, digne successeur des pères Ricci et Adam Schall, éloit, avec l'assistance du ciel, l'âme de ses succès et la colonne de cette église naissante. Ses fréquens entreliens avec l'empereur inspirèrent à celui-ci du respect et une grande estime pour la foi chrétienne j mais adorons en tremblant les jugemens de Dieu : il manqua au bonheur et à la consolation du vertueux missionnaire de pouvoir persuader à ce prince de se déclarer pour elle en l'embrassant. La sévérité de sa morale, et une politique humaine et trop timide, l'arrêtèrent. La foi est un don de Dieu ; il y a encore loin de la conviction de l'esprit à la persuasion du cœur. Le prince vit la vérité, et il se contenta de lui rendre un hommage qui fut stérile pour luimême.
Malgré la restriction insérée dans le jugement du tribunal , la lumière s'étendit bientôt de la capitale dans toutes les provinces de l'empire , et on s'aperçut alors de la nécessité d'augmenter le nombre des ouvriers évangéliques. Le père Verbien en demanda au souverain pontife. Pour enflammer le zèle et exciter l'émulation dans les corps religieux de l'Europe, il y fit connoître les dons de la grâce et les bénédictions du ciel sur la Chine. C'est à ce motif si digne de la religion que l'on doit l'origine et la publication successive des Lettres édifiantes. L'espérance de Verbien ne fut pas trompée ; Dieu exauça les vœux des missionnaires et de leurs fervens néophytes. Des religieux de l'ordre de Saint- Dominique et de celui de Saint-François et des Augustins, suivis bientôt par des prêtres de l'i nstitut des missions étrangères de Paris, volèrent au secours des églises de la Chine. N'oublions pas que c'est au père Ferdinand Verbien que les François sont redevables d'avoir été appelés à partager ses travaux apostoliques ; c'est lui qui les fit venir à Pékin , et qui disposa l'empereur à les recevoir et à les traiter avec distinction. Il mourut au moment qu'ils arrivèrent , et fut privé de la consolation de les présenter lui-même à la cour.
Sa mort fut sainte comme l'avoit été sa vie. L'esprit de martyre est la plus sûre préparation à une sainte mort : l'exercice des vertus apostoliques et religieuses , qu'il n'avoit cessé de pratiquer depuis le moment où il avoit été appelé par une vocation extraordinaire au grand œuvre des missions , le tenoit toujours prêt à rendre compte à Dieu des talens et des grâces particulières qu'il en avoit reçus. Après les succès de son zèle pour la propagation de la foi, les maximes qu'il nous a laissées sont le plus sûr moyen de compléter son éloge. Nous nous bornerons à copier ici les traits dont il forme le caractère d'un vrai missionnaire.
« Il nous faut, dit-il, des hommes d'un courage que rien ne rebute; d'une piété qui puise dans l'oraison continuelle,
3l(j TABLEAU HISTORIQUE
et dans l'union intime avec Dieu, ses talens et ses vertus ; d'une activité que rien n'arrête-, d'un zèle prudent sans respect humain , circonspect sans timidité, entreprenant sans ambition , patient sans indifférence •, d'une application au salut d'autrui qui ne diminue rien de celle qu'il doit au sien propre ; d'un détachement universel qui puisse lui faire dire sans cesse avec vérité : Je ne vis point , c'est Jésus- Christ qui vit en moi; je ne cherche point ma gloire, mais celle de celui qui m'a envoyé; je ne fais rien de moi-même, c'est sa grâce seule qui opère les oeuvres dont je ne suis que le foible instrument. »
Tel étoit le père Verbien ; tels ont été les pères Ricci et Adam Schall , ces trois hommes apostoliques que l'Eglise chrétienne de la Chine nommera toujours, avec reconnoissance et amour, ses premiers pères dans la foi, et les fondateurs de la mission dont Dieu s'est servi pour l'appeler à la connoissance de l'Evangile , et la faire marcher dans la voie du salut.
Les décrets de Dieu sont impénétrables. Pourquoi faut-il qu'une époque si glorieuse et si riche en bénédictions ait touché de si près aux temps de troubles et de dissensions qui ont agité cette Eglise naissante^, et qui ont servi de prétexte et ouvert la porte à la plupart des persécutions qui, pendant le cours de plus d'un siècle, déchirèrent son sein , et se succédèrent presque sans intervalle ? On voit assez que nous allons être forcés de parler des disputes sur les cérémonies chinoises , disputes qui n'ont pas moins scandalisé l'Europe qu'affligé l'Eglise de la Chine. Pour juger du fond de ces disputes, il faut se former une idée exacte du sujet qui en fut l'occasion et le prétexte.
Le père Ricci, arrivé à la Chine en i58o , s'imagina que le moyen le plus sûr d'attaquer les préjugés et d'amener les Chinois à la vérité , étoit de se joindre en partie aux éloges que la nation et le gouvernement ne cessent de donner à
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Confucius , qu'ils regardent comme le sage par excellence, le maitre de la grande science et le législateur de l'empire. Il crut avoir découvert que la doctrine de ce philosophe, sur la nature de Dieu , se rapprochoit beaucoup et ne dii'féroit pas essentiellement de celle du christianisme 5 que ce n'étoit point le ciel matériel et visible, mais le vrai Dieu, le Seigneur du ciel, l'Etre suprême invisible, et spirituel dans son essence, infini dans ses perfections, créateur et conservateur de toutes choses , le seul Dieu enfin dont Confucius prescrivoit l'adoration et le culte à ses disciples. Quant aux honneurs rendus aux ancêtres, les prosternations, les sacrifices mêmes qu'on offroit pour honorer leur mémoire, le père Ricci se persuada et s'efforça de persuader aux autres que, dans la doctrine de Confucius bien entendue, ces hommages étoient des cérémonies purement civiles , où ce philosophe enseignoit qu'on ne devoit voir rien de religieux et de sacré ; que le motif en éloit uniquement fondé sur les senti mens de vénération , de piété filiale , de reconnoissance et d'amour que les Chinois ont eus dans tous les siècles, à remonter jusqu'au berceau de leur empire, pour les auteurs de leurs jours, et pour les sages qui les ont éclairés des rayons de la vraie science 5 qu'ainsi ces fêtes nationales et ces cérémonies, ramenées à leur source et aux vrais principes du philosophe chinois, n'étoient pas un culte de superstition et d'idolâtrie, mais un culie civil et politique, qui pouvoit être permis à l'égard de Confucius et des ancêtres, à des Chinois convertis au christianisme.
Telle a été, jusqu'à sa mort, arrivée en 1610, l'opinion du père Ricci ; telle a été celle du plus grand nombre des missionnaires.
Le père Lortgobardi, qui lui succéda , vit ces usages sous un aspect bien dînèrent. L'estime qu'il portoit aux talcns et aux vertus du père Ricci avoit suspendu son jugement et ses scrupules sur le système et la pratique de cet homme
apostolique ; mais , se voyant à la tête de la mission , et responsable de tous les abus qui pourroient s'y commettre , il crut de son devoir d'examiner de plus près ces questions importantes. Il y fut encore excité par l'avis que lui donna le père Pascio , visiteur-général , que les missionnaires du Japon n'approuvoient pas le système de son prédécesseur. Il se mit à lire les ouvrages de Confucius et de ses plus célèbres commentateurs , et il consulta les lettrés qui pouvoient lui fournir des lumières et lui inspirer le plus de confiance. Plusieurs autres missionnaires jésuites agitèrent entre eux ce sujet de controverses ; les sentimens furentpartagés. Le père Longobardi composa, à cette occasion , un ouvrage où la matière fut traitée à fond , et les conclusions en étoient que la doctrine de Confucius et celle de ses disciples étoient plus que suspectes de matérialisme et d'athéisme ; que les Chinois ne reconnoissoient, à le bien considérer, d'autre divinité que le ciel et sa vertu matérielle répandue dans tous les êtres de l'univers 5 que l'âme n'étoit, dans leur système , qu'une substance subtile et aérienne 5 et qu'enfin leur opinion sur l'immortalité de l'âme ressembloit beaucoup au système absurde de la métempsycose qui leur étoi.t venu des philosophes indiens.
Considérés sous ce point de vue , les usages de Chine parurent à Longobardi et à ceux qui se déclarèrent pour lui , une idolâtrie des plus caractérisées, et par conséquent une superstition abominable, qui ne pouvoit s'allier avec la sainteté du christianisme •, une pratique criminelle , dont il falloit faire sentir l'impiété aux Chinois que la grâce de Dieu appeloit â la lumière de l'Evangile , et qu'il falloit interdire rigoureusement à tous les chrétiens , quelles que fussent leur condition et les places qu'ils occupoient dans l'empire.
Les partisans de cette opinion n'en restoient pas là ; ils
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défendoient aux nouveaux chrétiens de se servir des termes de King , de Tien, de Xam-Ti , prétendant qu'ils ne signiiioient pas le Seigneur du ciel dans l'esprit des Chinois qui prononcoient ces paroles , mais seulement le ciel empereur, entendant par -là le ciel matériel, la seule divinité que reconnussent les lettrés eux - mêmes , et Tunique objet de leur culte.
A la lecture de cet ouvrage, les jésuites qui demeuroient à Macao se déclarèrent ouvertement pour l'opinion de Longobardi. Le père Palinciro , nouveau visiteur , adressa aux missionnaires la défense formelle d'employer à l'avenir le nom de King ou de Tien , ou de Xam - Ti , pour signifier le vrai Dieu , et de tolérer l'usage des cérémonies chinoises pour les chrétiens. Cet ordre ne put commander à la conscience des missionnaires attachés au système du père Ricci. Ils protestèrent de leur disposition sincère à se soumettre aux décisions qui émaneroient du Saint-Siège -, mais, d'après la connoissance qu'ils avoient des mouvemens qui résulteroient pour les progrès de l'Evangile , de cette révolution qu'on leur proposoit de faire dans les opinions chinoises, sur ces usages qui remontoient si haut dans l'histoire de l'empire , et que jusqu'à présent les chrétiens avoient pratiqués sans scrupule , en les restreignant à un culte purement civil , ils refusèrent de rien changer à leur enseignement et à leur conduite.
La dispute , qui s'agitoit avec beaucoup de vivacité au fond de l'Asie , fut portée à Rome , où les sentimens n'étoient pas moins partagés qu'à la Chine. On pense bien que la question y étoit présentée sous un jour tout-à-fait différent par les deux partis. Sur l'exposé dè*s dominicains et de leurs adhérens , il émana de la propagande, en i645 , avec l'approbation du pape Innocent X , un décret provisoire qui défendit les cérémonies chinoises , jusqu'à ce que le Saint-Siège eût prononcé définitivement. Les je-
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suites se plaignirent de n'avoir point été entendus. Ils furent admis à justifier leur opinion -, et, d'après leur expose , parut un nouveau décret, en i656, portant permission aux Chinois et aux lettrés convertis de persister dans leurs anciens usages , en déclarant, pour sauver tout scandale , que par les honneurs qu'ils rendoient, soit aux ancêtres , soit à Confucius , ils n'entendoient pas un culte religieux , mais seulement un culte civil et purement politique.
Les jésuites, s'appuyant sur le second décret approuvé par Alexandre Vli , prétendirent qu'il éloit censé anéantir les dispositions du premier. Les dominicains en portèrent leurs plaintes à Rome , et en obtinrent un troisième décret , par lequel les deux précédens portés dans la même cause étoient maintenus , c'est-à-dire, que les cérémonies chinoises étoient défendues pour ceux qui les croiroient idolàtriques , et permises à ceux qui ne les regarderoient que comme des actes d'une vénération purement civile. Le Saint-Siège se réservoit toujours de prononcer définitivement sur le fond de la dispute , lorsque les raisons produites de part et d'autre paroîtroient suffisamment discutées.
Ce n'étoit pas là le moyen de rétablir la paix. La liberté accordée à chacun de produire ses mémoires ne fit qu'allumer de plus en plus l'esprit de dispute et de contention 5 on devoit s'y attendre. Innocent XI , qui s'en aperçut, tenta de remédier à un mal qui devenoit de plus en plus funeste aux succès des missions. Il failoit prendre sur les lieux des informations assez sûres et assez étendues pour mettre Rome en état de rendre nn décret définitif et absolu. Le pape s'arrêta à l'exécution de ce projet que lui dictoit sa sagesse , et que nécessitoient les circonstances. Il s'étoit formé à Paris une société d'ecclésiastiques , dont la destination et l'objet étoient déporter la comtois-
sancc de Jésus-Christ aux nations infidèles de l'Afrique et de l'Asie. Louis XIV, dont la munificence ne laissoit aucune occasion d'éclater, avoit concouru à cet établissement. Cette société, dont le séminaire est situé rue du Bac , sous le nom de maison des missions étrangères , procura à la religion , dès les premiers temps de son institution , des hommes d'un mérite rare , d'une vertu sublime , et d'un zèle vraiment apostolique. Les sujets de cette compagnie, après s'être préparés à la sainteté de leur vocation pendant quelque temps, dans la maison de Paris, sont envoyés à Ispahan , capitale de la Perse, pour s'y perfectionner dans l'étude des langues orientales. L'espritprimitif se soutient dans toute sa ferveur. Brûlant du feu de l'amour des souffrances et de l'esprit de martyre , sacrifiant tous les avantages que la naissance, la fortune et des talens distingués pouvoient promettre à plusieurs de ces pieux ecclésiastiques, se dévouant sans réserve et sans partage au grand œuvre des missions , on les a vus dans tous les temps porter avec un courage héroïque la lumière de l'Evangile aux nations idolâtres 5 et ceux qui survivent aux malheurs que notre révolution a fait éprouver à leur compagnie, cultivent, avec des fatigues incroyables , les portions éloignées du champ de l'Eglise, que leurs prédécesseurs avoient défrichées. Le royaume de Siam, leTonquin, la Cochinchine , et les autres pays voisins, continuent d'être le théâtre de leur zèle. Uniquement occupés d'avancer l'œuvre de Dieu dans les pays qui leur sont échus en partage , ils ne pensent pas même à publier en Europe les bénédictions abondantes que Dieu verse sur leurs travaux. On oseroit presque se plaindre de leur modestie. En nous dérobant la coimoissance de leurs succès , elle semble enlever à la religion même un des moyens les plus propres à exciter dans les âmes généreuses la gloire de venir au secours de leur établissement, et dans plusieurs, la noble émulation de
les imiter. Combien peu de personnes savent que leur mission étoit, en 1 78^ , dans l'état le plus florissant à la Cochinchine 5 que , cette année , le nombre des communions dans la quinzaine de Pâques s'est élevé à près de deux cent mille 5 et que chaque jour la religion chrétienne y fait de nouvelles conquêtes.
Vers l'époque où la dispute sur les cérémonies chinoises étoit dans sa plus grande chaleur, quelques-uns de ces respectables missionnaires avoient pénétré dans la Chine, et s étaient joints aux ouvriers évangéliques de ce grand empire. Ils se rangèrent du coté de ceux qui jugeoient le culte chinois incompatible avec les principes du christianisme. La réputation de sagesse et de capacité dont ils jouissoient à Rome et en France, donnoitun grand poids à leur sentiment. M. Maigrot , l'un d'eux, docteur de la maison de Sorbonne, honoré du titre de visiteur apostolique , et nommé ensuite à l'évêché de Conon, s'étoit rendu à la Chine. Les papes Innocent XI et Innocent XII le chargèrent d'examiner sur les lieux le véritable état de la controverse , et d'en informer le Saint-Siège. Après avoir employé un temps qu'il crut suffisant à cet important examen , il condamna ces cérémonies et les défendit sous les peines canoniques , comme opposées à la sainteté du christianisme. Cette ordonnance ne servit qu'à alimenter et attiser davantage le feu delà dispute. Les missionnaires dissidens opposèrent le décret d'Alexandre VII, et celui même d'Innocent XI, à la décision du visiteur; ils prétendirent que ce mandement avoit été témérairement rendu sur un faux exposé, et ils s'en plaignirent dans les mémoires qu'ils firent passer à Rome. De son côté, le prélat y fit présenter au pape , en 1696, une requête, parlaquelie il supplioit le Saint-Siège d'ordonner ce qu'il jugeroit convenable sur les dispositions que contenoit son mandement.
Les directeurs du séminaire des missions étrangères de
Paris se firent un devoir de défendre leurs confrères-, et, pour attaquer la question au fond, ils dénoncèrent à la Sorbonne les mémoires du père Lecomte. Les docteurs de la faculté s'assemblent, examinent, et portent leur censure sur cinq propositions extraites de ces mémoires. Dans le même temps , messieurs des missions étrangères écrivent au pape, et rendent leur lettre publique. Le ton d aigreur et de vivacité qui s'y fait sentir donna lieu de soupçonner qu'ils agissoient de concert avec les solitaires de Port-Royal , qui depuis long-temps étoient en guerre ouverte contre les jésuites. Tout leur étoit bon pour la soutenir avec avantage , et ils saisirent avec vivacité l'occasion de soulever de plus en plus les préventions qu'ils excitoient contre cette compagnie.
Pascal s'étoit montré à front découvert; on doit avoir raison quand on écrit si bien. Les grâces de son style changèrent en démonstration ce qui jusque-là n'avoit été que problème. Sans autre examen, on se persuada qu'un écrivain qui savoit si bien sa langue n'ignoroit pas l'histoire, et la cause fut jugée •, l'opinion seule l'emporta, et en France on demeura convaincu que les jésuites étoient les corrupteurs de la morale, parce que M. Pascal lavoit dit. Il ne s'agissoit plus que de les montrer à la Chine les apôtres ou tout au moins les fauteurs de l'idolâtrie; et c'est l'objet de l'ouvrage volumineux des solitaires de Port- Royal sur la morale pratique des jésuites.
Cependant l'affaire des cérémonies chinoises étoit instruite à Rome avec plus d'activité que jamais. La congrégation nommée à cet effet expose les questions qui étoient à juger. Les docteurs de Paris sont consultés ; cent quarante donnent leur avis et condamnent le culte chinois. Les consulteurs de Rome se trouvent d'accord avec la faculté de théologie de Paris, et Clément XI porte un décret conforme. Des raisons de prudence empêchent le pape
clele rendre public. M. de 7'ouniou, patriarche d'Anliochc, et revêtu quelque temps après de la pourpre romaine, arrive à la Chine avec la qualité de légat près de l'empereur (i); les missionnaires favorables aux cérémonies des Chinois lui demandent la publication des décrets du pape. Fidèle à ses instructions , le légat se refuse à leurs instances , et se contente de publier un mandement, qui bientôt eut le même sort que celui de M. Maigrot. Les missionnaires dissidens, qui avoient à leur tète trois évêques et vingtquatre jésuites, appellent du mandement. Leurs moyens de défense sont toujours les mêmes : Ja nullité du mandement, résultant d'un faux exposé des faits, et de l'opposition marquée qui se trouvoit entre le décret provisoire d'Alexandre VII, décret qui , n'étant pas révoqué, leur sembloit devoir subsister dans toute sa force, et prévaloir sur l'autorité d'une simple ordonnance du légat.
Rome s'aperçut enfin que toutes ces résolutions conditionnelles et provisoires n'auroient jamais une autorité suffisante pour captiver les esprits et commander efficacement à la conscience ; qu'en laissant toujours le fond de la question indécis, plus elles se multiplieroient , plus elles fourni roient d'alimens à la dispute et de prétextes pour se soustraire à l'obéissance. Pendant cette longue discussion qui avoit duré plus d'un siècle , on avoit pu se procurer assez de mémoires et d'éclaircissemens pour être en état de rendre un jugement absolu et définitif.
C'est ce que fit ClémentXI en 1 7 1 o. La nullité de l'appel des missionnaires dissidens fut prononcée , l'ordonnance de M. deTournon pleinement confirmée; et, pour qu'il ne restât aucun doute sur les intentions du Saiut-Siégc, le
(1) Voyez le mémorial de ce qui s'est passé à Pékin, dans le séjour de M. de Tournon , à la suite de ce tableau, page 54p.
pape fit écrire par l'assesseur de la congrégation aux généraux des jésuites, des dominicains, des augustins et d."s franciscains, que son décret n'étoit point conditionnel, mais absolu ; et qu'étant dans l'inébranlable résolution de n'y rien changer, il leur en adressoit une expédition, afin qu'ils donnassent à leurs missionnaires l'ordre de le faire exécuter de point en point sur les lieux.
Mais qu'il est difficile d'éteindre l'esprit de dispute et de contention, surtout lorsqu'il est porté au point d'aigrir et de diviser les cœurs ! Tant de précautions de la part du pape n'empêchèrent pas qu'on ne trouvât des moyens d'éluder les dispositions du décret , par des interprétations qui tendoient à l'assimiler aux décrets précédons, et à ne le faire envisager que sous le point de vue d'une ordonnance provisoire et conditionnelle. Clément XI ne se rebuta pas , et il réussit enfin à terminer cette grande affaire par une bulle solennelle , revêtue de toutes les formes les plus imposantes. Les usages chinois y sont proscrits, comme présentant tous les caractères d'un culte religieux , et par conséquent idolàtrique. Cette constitution apostolique (i) renferme un formulaire de serment que doivent prêter tous les missionnaires, présens et à venir, de se soumettre à ses dispositions.
Clément XI, sur les instances que lui en firent le visiteur-général , les évêques et les vicaires apostoliques de la Chine , se résolut à envoyer un nouveau légat avec des instructions particulières, pour faire recevoir et exécuter sa constitution. Le pape fit choix de M. Ambroise Mazza- Barba, qu'il créa patriarche d'Alexandrie. Viani, confesseur du légat, a écrit l'histoire de sa légation , et on en trouve un extrait très-circonstancié dans le vingtième volume de Y Histoire générale des voyages, publiée en 1749*
(1) Voyez cette constitution à la fin de ce volume , page 558.
Mezza-Barba développa un grand caractère, et sa conduite, au jugement môme du père Du Halde, fut en tout prudente et modérée. Cependant les suites malheureuses que produisit sa légation n'ont que trop vérifié le funeste pressentiment des jésuites missionnaires, contre tout changement que l'on tenterait d'apporter aux anciens usages qui sont, pour les Chinois, plus sacrés et plus respectés que leur religion même.
Depuis long-temps l'empereur étoit instruit des dissensions qui régnoient parmi les missionnaires. Toute la question se réduisoit à se former une idée exacte de la nature des cérémonies chinoises. Les missionnaires qui étoient à sa cour crurent que le seul moyen de rétablir la paix , avec l'uniformité de sentiment, étoit de faire décider qu'elles étoient purement civiles. Ils s'en ouvrirent à l'empereur, et ils en obtinrent une déclaration authentique et si précise, qu'elle leur parut un argument irrésistible en faveur de leur opinion.
L'empereur assembla les grands de la nation , les premiers mandarins , les principaux lettrés et le président de l'académie impériale : tous parurent surpris qu'il y eût des savans en Europe qui sembloient croire que les lettrés de la Chine honoroient un être inanimé et sans vie, tel que le ciel visible et matériel , et tous déclarèrent solennellement qu'en invoquant le Tien, « ils invoquoient « l'Être suprême, le Seigneur du ciel, le dispensateur de » tous les biens, qui voit tout, qui connoit tout, et dont » la Providence gouverne cet univers. »
Le prince confirma cette déclaration , et, pour y donner encore plus de force, y joignit son opinion particulière. « C'est par respect , y est-il dit , que les Chinois n'osent w pas appeler Dieu de son propre nom, et qu'on a cou- » tume de l'invoquer sous le nom de ciel suprême, de » ciel bienfaisant, de ciel universel ; de la même manière
» qu'en parlant de l'empereur, on ne l'appelle pas de son »> nom, mais que l'on dit les degrés de son trône, la cour » suprême de son palais : ces noms, quoique différens » quant aux sons , ont le même sens. Enfin , ajouta l'em- » pereur, le principe de toutes choses s'appelle Tien, ciel , » en terme noble et figuré, de même que l'empereur est » appelé ChciG-ling, du nom de son palais, où brille da- » vantage sa majesté impériale. »
Kang-IH ne s'explique pas moins nettement sur les honneurs et le culte rendus aux ancêtres. Selon lui la doctrine des tablettes n'est conforme ni à celle de Confucius, ni aux lois de l'empire. Ces tablettes ont été dans la suite des temps substituées aux portraits imaginés, depuis cent ans au plus, pour conserver le souvenir des ancêtres et dont on s'étoit dégoûté à cause de leur peu de ressemblance. 11 ajouta que, malgré l'inscription Siège de l'esprit, qu'elles portaient , aucun Chinois n'étoit assez crédule pour s'imaginer que l'âme de leurs ancêtres vînt s'y rendre -, qu'ils les regardoient comme des représentations purement symboliques , auxquelles on ne demandoit rien et dont on n'espéroit rien.
Cette déclaration, sur laquelle les missionnaires jésuites avoient fondé les plus grandes espérances, ne servit qu'à augmenter le feu de la discorde ; bientôt elle devint le signal de la ruine des missions dans les provinces de l'empire , et de la persécution contre le christianisme. L'empereur s'en prévalut pour vouloir se rendre juge du fond de la contestation. Kang-Hi , passionné pour les sciences , protégeoit avec éclat tous les Européens qu'il croyoit propres à les étendre et à les perfectionner dans son empire. Ses entretiens avec les missionnaires lui avoient inspiré une profonde estime pour une religion qui n'est pas moins admirable par les vertus qu'elle produit que par la morale qu'elle enseigne ; il voyoit avec satisfaction les
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heureux progrès de la mission. Les mœurs des bonzes, leur charlatanisme et leur ignorance lui étoient parfaitement connus , ainsi que toutes les absurdités de la doctrine des sectes chinoises. Tout le portoit à désirer que les missionnaires vinssent à bout, par l'ascendant de leur mérite et de leurs vertus , d'étendre à la religion et à la morale les mêmes lumières qu'ils avoient portées dans les sciences et les arts ; mais il envisageoit les choses plus en politique qu'en ami sincère de la vérité.
Les Chinois sont, de toutes les nations de 1 univers , le peuple le plus superstitieux et le plus porté à la révolte , auand on entreprend de toucher à ses usages et à ses pratiques générales. Ils sont aussi anciens que l'empire, et ils les croient autant de lois descendues du ciel. Chaque particulier est élevé dans l'opinion que sa destinée , en bien ou en mal, est attachée à sa fidélité ou à sa négligence à les défendre et à les observer. La piété filiale est la vertu des Chinois , et , dans tous les siècles , les honneurs rendus aux ancêtres en ont été regardés comme le premier devoir. Aussi verrons-nous, dans toutes les requêtes présentées aux empereurs contre la religion chrétienne, que le premier crime dont on l'accuse est de pervertir le peuple, en lui inspirant du mépris ou de l'indifférence pour un culte national, consacré par les lois fondamentales de l'empire. Il falloit donc commencer par détruire ces préjugés que fomentoient l'intérêt personnel des bonzes contre le christianisme, et la jalousie des mandarins et des lettrés contre les missionnaires de la cour. Il ne s'agissoit , pour en bannir les idées de superstition et d'idolâtrie, que d'éclairer la raison du peuple 5 c'étoit sans doute un grand pas de fait , pour arriver à cet important résultat, qu'une déclaration si importante par la qualité des personnes qui l'ont souscrite, et qui , publiée par le chef même de l'empire , réduisoit les cérémonies
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chinoises à un culte de vénération purement civile.
Cet acte authentique fut regardé par les évêques de la Chine, et par la plus grande partie des missionnaires, comme un bienfait marqué de la Providence. On s'empressa de le faire passer à Rome , et , en attendant ses réponses , on crut que pour mettre en sûreté la conscience des nouveaux chrétiens , il suffisait de leur expliquer dans quel esprit ils pouvoient se permettre d'assister aux cérémonies des ancêtres et de Confucius.
Le calme dont jouit l'Eglise de la Chine fut de courte durée. Le mandement de M. Maigrot ralluma la dispute, et changea les dispositions favorables de l'empereur pour la religion chrétienne. Son ressentiment tomba d'abord sur MM. Maigrot , Mezza- Falce , vicaire apostolique du Tché-kiang , et Guéli , missionnaire apostolique qu'il fit bannir à perpétuité de ses états , et reléguer en Tartarie , comme chef de discorde entre les missionnaires , et violateur des lois sacrées de l'empire.
Bientôt il faudra un miracle de la Providence pour soutenir le courage des nouveaux chrétiens , et arrêter la mission sur le penchant de sa ruine : la persécution recommence. En 1706, un édil impérial , publié dans les provinces, et enregistré dans tous les tribunaux , défend aux missionnaires européens de rester à la Chine , sans une permission expresse et par écrit de la cour , qui ne devoit leur accorder des lettres-patentes qu'autant qu'ils se montreroient disposés à ne rien enseigner qui fût contraire aux usages de l'empire et au culte rendu à Confucius et aux ancêtres , et qu'ils promettroient avec serment de ne retourner jamais en Europe. Les missionnaires qui refusèrent de prendre cette patente de l'empereur furent en butte aux plus mauvais traitemens. Ceux qui ne purent se dérober à l'orage furent saisis et traînés , chargés de chaînes , à Canton et à Macao.
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C'est dans ce temps que M. de Tournon venoil d'arriver à la Chine, dans le dessein de faire tous ses efforts pour calmer la tempête. Les missionnaires avoient disposé l'empereur à le bien recevoir , dans l'espérance de le gagner. Ce prince avoit d'abord affecté de lui faire rendre les plus grands honneurs-, mais quand il sut qu'on n'a voit eu aucun égard, à Rome, à sa déclaration, et que l'objet de la mission du légat étoit d'exiger des missionnaires la soumission au décret du pape qui condamnoit les cérémonies chinoises comme contraires à la sainteté du christianisme, ce prince changea de conduite et traita le légat en ennemi. M. de Tournon part de Nankin et arrive à Canton. On lui signifie l'ordre de se retirer à Macao, et la défense d'exercer aucun acte de juridiction , jusqu'au retour des pères Barros et Bauvolier qu'on avoit envoyés à Rome. On fait essuyer à sa personne et aux gens de sa suite toute r.orte de désagrémens et d'indignités. Sous prétexte de lui faire honneur , on lui donne une garde qui le constitue prisonnier dans la maison qu'il avoit louée près de la mer. La promotion de M. de Tournon au cardinalat, dont la nouvelle fut apportée à Macao, le 17 août 1709, acheva de perdre ce prélat. On enferma dans la forteresse six missionnaires , chargés de lui annoncer sa promotion de la part du souverain pontife, et lui-même , resserré plus étroitement que jamais , fut réduit, pour toute nourriture, a ce qu'une femme âgée trouva le moyen de lui fournir secrètement pendant quelque temps. Enfin il succomba à ses chagrins et à ses longues souffrances , et mourut le 8 de juin 17 10.
Les bonzes , et ceux des grands de l'empire et des mandarins qui avoient vu avec chagrin les progrès de la propagation de l'Évangile, mirent à profit la conduite de l'empereur pour réveiller leur haine et susciter de toutes parts des persécutions. Dans un grand nombre de pro-
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vinccs, les mandarins proscrivirent par des ordonnances particulières le christianisme , comme une secte fausse , séditieuse , inspirant la révolte et contraire aux lois de l'empire : les missionnaires furent traités d'imposteurs et de gens qui séduisoient le peuple. Plusieurs églises furent rasées, ou employées à des usages profanes-, les lettrés chrétiens furent dégradés , et les autres condamnés à divers châtimens.
Cependant Kavg-Hi faisoit toujours des vœux secrets pour le christianisme. Il protégeoit les missionnaires qui étoient à sa cour, et réprimoit, autant qu'il le pouvoit sans compromettre les principes de sa politique, les actes de violence exercés par les mandarins. Les exercices de la religion continuoient de se faire avec une entière liberté , dans les églises de Pékin ; et l'empereur ne cessoit de presser les missionnaires jésuites de redoubler leurs sollicitations à Rome, pour en obtenir des décisions propres à établir l'uniformité de sentimens parmi les missionnaires, et à concilier les principes du christianisme avec les usages chinois et les lois de l'empire.
Ce fut dans ces circonstances que les missionnaires jésuites furent chargés d'annoncer à Kang-Hi l'arrivée d'un nouveau légat dans la personne de Mezza-Barba. Les permissions nécessaires pour se rendre à Pékin ayant été envoyées à Canton, les mandarins des provinces reçurent l'ordre de lui rendre sur toute sa route les plus grands honneurs. Arrivé près de l'empereur, il en obtint quatre audiences solennelles. Tout l'art de la politique fut mis en œuvre pour le faire entrer dans les vues de l'empereur. On essaya tour à tour de le séduire par les promesses , et de l'intimider par les menaces. L'empereur étoit savant en tout genre de connoissances , et il avoit la foiblesse d'aimer à en faire parade. Il n'oublia rien pour embarrasser le légat par des questions et des réponses captieuses ,
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et trop souvent même il abaissa la dignité impériale jusqu'à prendre le ton de la plaisanterie. Mezza-Barba se montra en tout le digne représentant du chef suprême de la religion ; par sa prudence il sut se dérober aux pièges qu'on lui tendoit de toutes parts , et son courage l'éleva toujours au-dessus des désagrémens et des outrages même qu'on lui fît plus d'une fois éprouver. Il finit par forcer l'empereur de l'estimer, mais il ne gagna rien pour les intérêts de la religion.
Le légat, prévoyant que, dans des circonstances aussi critiques , sa présence ne pouvoit plus que nuire aux affaires de la religion , obtint son audience de congé , et peu de jours après il s'éloigna de Pékin pour repasser en Europe. L'expulsion des missionnaires suivit de près le départ de Mezza-Barba , et bientôt il ne fut plus possible d'être chrétien sans se voir exposé chaque jour à souffrir la perte de sa liberté, de ses biens, de sa vie même pour sa religion.
Les deux légats du Saint-Siège étoient chargés d'une commission infiniment délicate. Il falloit un miracle du ciel pour la faire réussir. Suivant les règles de la prudence humaine, le succès en étoit impossible. L'Europe, et surtout la France, ont été inondées d'écrits pour et contre, sur les cérémonies chinoises. La liste qu'on en trouve dans Fabricius, qui n'en a cité qu'une partie, est déjà effrayante pour ceux qui voudroient approfondir ce point de controverse. Ces ouvrages, enfantés la plupart dans des intentions hostiles contre les jésuites, ne doivent être lus qu'avec l'impartialité d'une critique attentive et sévère. A en croire les écrivains de ce temps , qui se piquent de se montrer les plus modérés dans leur opinion , si l'Evangile , qui avoit fait d'abord des progrès assez rapides à la Chine , n'y a pas fructifié davantage , il ne faut s'en prendre qu'à la rivalité des missionnaires , et à l'esprit de conten-
tion et de dispute , maladie de l'Europe, qu'ils ont portée avec eux dans ces climats éloignés, où ils ne dévoient aller que pour éclairer les hommes et les rendre plus vertueux.
Ce jugement est-il Lien réfléchi? Il ne faut connoilre ni le cœur de l'homme , ni l'histoire , et surtout il faut ignorer le caractère national des Chinois et leur gouvernement politique, pour rejeter sur une cause purement secondaire les persécutions auxquelles l'Église de la Chine a été exposée pendant le cours de plus d'un siècle.
S'il se présentoit, dans quelque empire de l'Europe que ce soit , un légat du pape pour y faire abroger une loi constitutionnelle, imagineroit-on sérieusement que les intrigues ou le crédit d'un certain nombre de religieux suffiroient pour faire réussir ou échouer une négociation de ce genre?
L'application est aisée à faire. A la Chine, les honneurs décernés à Confucius et aux ancêtres sont regardés comme loi constitutionnelle de l'empire, et les Chinois tiennent à leurs usages plus encore qu'aucune nation de l'Europe à sa constitution politique. Ce que les souverains catholiques refuseroient à la tiare, qu'ils respectent et qu'ils honorent , faut-il s'étonner qu'un empereur infidèle ne l'ait pas accordé à des légats du Saint-Siège?
Avant les décrets de Clément XI , les missionnaires jésuites permettoient , il est vrai , et ils se croyoient fondés à permettre les cérémonies chinoises, telles qu'Alexandre VII les avoit permises, parce qu'ils les regardoient comme un culte civil et politique. Peut-on douter que les jésuites, unis dans cette doctrine et celte pratique , avec un grand nombre de missionnaires des diilérens ordres de religieux, aient trahi leur conscience et se soient montrés rebelles à des décisions positives du Saint-Siège ? Clément XI lui-même, dans le décret de 1704, rend justice à la droiture de leurs intentions. Il redresse leur
erreur, mais il défend de les nommer coupables. Voici comme s'en expliquoit le pape avec la congrégation de la propagande.
« Il ne faut pas blâmer les missionnaires qui ont cru devoir suivre jusque-là une autre pratique. U ne doit pas paroître étonnant que dans une matière disputée durant tant d'années, où le Saint-Siège a donné ci-devant différentes réponses , selon les différens exposés qu'on lui a voit faits des circonstances des choses, tous les esprits ne se soient pas trouvés réunis dans le même sentiment. C'est pourquoi nous chargeons M. le patriarche d'Antioche, et tous autres qui auront le soin de faire exécuter nos réponses... , de mettre à couvert l'honneur et la réputation des ouvriers évangéliques... , et d'empêcher qu'on ne les fasse passer pour des fauteurs de la superstition et de l'idolâtrie , étant hors de doute qu'après que la cause est finie, ils se soumettront avec l'humilité et l'obéissance convenables aux décisions du Saint-Siège. »
Ajoutons ici les protestations envoyées à Rome par les missionnaires jésuites.... « Nous déclarons à la face de toute l'Église , comme nous l'avons déjà fait plusieurs fois, que quelque chose qu'il plaise au saint père de déterminer sur l'affaire de la Chine , nous obéirons. Il nous condamneroit mille fois, que nous n'oublierions jamais ce qu'il est, et ce que nous sommes.... Si le pape condamne la pratique que nous avons suivie , quoique appuyée de l'autorité d'un autre pape , quelque chose qu'il nous en doive coûter , l'honneur , la liberté , et la vie même , nous nous soumettrons sans restriction et sans délai. »
Voyons maintenant quelle a été la conduite des jésuites. Depuis la publication du décret , ex Ma die, rendu en i^i5 par Clément XI , et notifié à la Chine en 17 16, les missionnaires iésuites n'ont plus qu'un seul sentiment, qui est celui de la soumission. Chaque missionnaire a
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souscrit le serment annexé à la constitution. Les archives
de la congrégation sont dépositaires de toutes les signatures envoyées par chacun d'eux à Rome. La vérité parle aux yeux : s'opiniàtrer , comme les adversaires des jésuites, à nier des faits authentiques, c'est jeter des nuages sur l'évidence même.
Séduits , entraînés par l'ardeur de leur zèle pour la propagation de la foi , et par le désir d'écarter un des plus grands obstacles qui s'y opposoient, les missionnaires qui permettoient les cérémonies chinoises sont tombés dans l'erreur. L'assistance des nouveaux chrétiens aux sacrifices offerts en l'honneur des ancêtres , fut une pierre de scandale, et la permission d'y participer, une permission contraire à la sainteté du christianisme. En vain , pour se justifier par les règles de la prudence humaine et l'intention de servir la religion , les missionnaires tolérans s'appuyoient sur la déclaration si positive, si solennelle donnée par l'empereur et ce qu'il y avoit de gens éclairés dans l'empire, et dont le témoignage sembloit réunir une autorité imposante } il falloit s'en tenir aux vrais principes de décision. Il n'est jamais permis de se mêler à des cérémonies qui , dans . le sens et l'intention de ceux qui les pratiquent, sont superstitieuses et idolàtriques. On ne conçoit pas comment une réflexion si simple et si naturelle a pu échapper à ces vertueux missionnaires. C'est un fait notoire et indubitable , qu'à la Chine , la religion de Fo est la religion du peuple. Dans les principes de cette religion , les sacrifices offerts en l'honneur de Confucius et des ancêtres sont de vrais sacrifices , des actes sacrés et religieux. Les sectateurs de cette religion sont persuadés que les esprits des morts qu'ils honorent descendent du ciel pour se rendre présens à ces cérémonies \ on les y invoque comme des médiateurs entre l'Etre suprême et les hommes, entre le ciel et la terre. Aux yeux du peuple,
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le culte chinois n'est donc pas purement civil et politique , un simple hommage de vénération et de reconnoissance -, il est un acte de religion bien caractérisé , et par conséquent , dans les principes du christianisme , un culte superstitieux, idolàtrique, sacrilège et criminel.
Donc les missionnaires tolérans étoient dans l'erreur , la conséquence est incontestable -, mais qui oseroit les déclarer coupables, quand le pape lui-même les justifie de tout blâme , et oppose la droiture bien connue de leur intention et de leur zèle aux soupçons injurieux dont leurs ennemis s'obstinoient à ternir leur honneur , et obscurcir les importans services qu'ils rendoient a la religion ? Oublions leur erreur, ou, si nous croyons utile d'en rappeler quelquefois le souvenir , que ce soit pour rendre hommage à leur vertu, et au courage qu'ils ont montré pour se soumettre sans restriction à l'autorité d'une constitution qui exigeoit d'eux de si grands sacrifices, celui de leur état , de leur liberté, de leur vie même. L'empereur cessa de les protéger, dès qu'il fut informé de leur obéissance aux ordres du souverain pontife. Le feu de la persécution se ralluma dans toutes les provinces de l'empire; et, pour prix de leur obéissance au jugement de Rome, il ne resta plus aux missionnaires que l'alternative nécessaire de se cacher, d'errer dans les forêts , manquant de tout , ou de courir au martyre. Les chrétiens, partout recherchés et traités en ennemis de l'état, participèrent plus ou moins aux maux que la rigueur des édils faisoit subir à leurs pères dans la foi ; et sans doute ce fut pour eux un sujet d'alarmes et de douleur le plus vivement ressenti.
Ce n'éloit là que le prélude des cruelles épreuves auxquelles Dieu, toujours adorable dans sa providence, mais impénétrable dans ses décrets, soumit l'Eglise chrétienne de la Chine. L'empereur Kang-Hi n'a survécu que de
quelques années à l'ambassade mémorable de Mezza- Barba. Jout-Ching , son fils et son successeur, prince habile dans la science du gouvernement, et très-jaloux de son autorité, signala l'époque de son avènement à l'empire par une persécution ouverte contre le christianisme. Les ordres les plus sévères furent donnés aux gouverneurs des provinces de faire abattre les églises , de rechercher les chrétiens , et surtout les missionnaires , à l'exception de ceux que l'empereur retien droit à Pékin , en considération des services qu'ils rendoient par leurs lalens et par les places qu'ils occupoient au tribunal des mathématiques. L'exécution rigoureuse de ces ordres donna des martyrs à l'Eglise chrétienne, parmi lesquels on compte deux princes de la famille impériale. Tantôt la persécution s'est ralentie , et tantôt elle s'est rallumée ; mais on peut dire que depuis cette époque jusqu'à nos jours, l'état habituel du christianisme à la Chine a été un état de proscription et de souffrance.
Les intrigues des bonzes , la jalousie des lettrés , la politique inquiète du gouvernement ont rallumé la persécution vers l'année 1 800 ; puis on s'est lassé de tourmenter les chrétiens ; on a rendu la liberté aux confesseurs de la foi détenus dans les prisons ou condamnés à l'exil 5 les églises chrétiennes ont été rouvertes à Pékin; mais ce n'étoit encore qu'un état de tolérance embarrassé de beaucoup d'entraves, et que les ennemis du christianisme ont fait bientôt cesser. Les lois de proscription ont été renouvelées en 18 14 '-, de nouveaux martyrs ont scellé de leur sang la foi de Jésus-Christ; l'empereur actuel a marqué son avènement au trône , en 1820, par la mort du chef de la mission françoise à Pékin, et ses premiers édits ont eu pour objet de fermer 1 accès de la Chine aux envoyés du vrai Dieu.
Il est important de remarquer que depuis l'introduction
des missionnaires à la Cliinc , presque tous les édits impériaux contre les chrétiens n'ont pas manqué de rendre hommage à la pureté du christianisme , à la beauté et à la sainteté de sa morale. Le seul reproche qu'on lui fait est d être une religion européenne et étrangère, contraire aux usages de la nation , et tendant à affoiblir le respect qu'on doit à la doctrine de Confucius, que la nation chinoise révère depuis plus de deux mille ans , comme le philosophe par excellence, le maître de la grande science, l'interprète du ciel et le législateur de l'empire. Malgré la protection éclatante des lois , et le culte de vénération rendu en corps de nation à Confucius , il s'en faut bien que sa religion soit dominante à la Chine. L'idolâtrie est la religion du peuple , et les mandarins , les lettrés , l'empereur lui-même, se prosternent devant les idoles, et s'adonnent aux pratiques les plus superstitieuses.
Est-ce donc une fatalité inévitable ? est-il dans la nature de l'esprit de l'homme qu'une fois égaré dans les routes de l'erreur, il soit comme forcé de tomber de chute en chute , d'inconséquence en inconséquence, dans les erreurs les plus humiliantes et les plus absurdes ? Eh ! voyons-nous autre chose en Europe , parmi nos philosophes modernes ? Sollicités par la tyrannie de leurs passions, ou entraînés par l'esprit de système à secouer le joug de la foi et de la religion de leurs pères , bientôt ils ne se repaissent plus que de chimères. Pour les punir de leur honteuse apostasie , Dieu leur ôte la raison dont ils ont abusé ; frappés d'aveuglement, et ne sachant plus alors à quoi se fixer, les uns finissent par tomber de leur propre poids dans l'athéisme pratique -, les autres, se forgeant un Dieu et une religion à leur manière, se réfugient dans un illuminisme insensé. S'il faut en croire les relations des voyageurs, et un grand nombre de mémoires sur la Chine , tel est le portrait fidèle de la plupart des lettrés 5 et c'est alors
un trait de ressemblance de plus , entre les prétendus philosophes de notre Europe et ceux de ce vaste empire. Cependant ne craignons rien pour la religion. Née sur le Calvaire , elle ne s'établit jamais mieux qu'au sein de la persécution. C'est le signe sacré dont son divin fondateur la marquée pour qu'elle partit aux hommes l'œuvre delà puissance d'un Dieu. «Voyez, dit saint Cyrille, cette religion fugitive , obligée d'ensevelir son culte dans les ténèbres de la nuit ; voyez les bûchers dont le feu dévore ses enfans, les échafauds inondés de leur sang, les flots de la mer où on les précipite ; ce sont là les temples où elle honore son Dieu, où elle immole ses victimes. Les édils qui la flétrissent ne servent qu'à l'annoncer; les proscriptions qui l'exilent , qu'à la répandre. Le sang de ses martyrs est l'heureuse semence qui la multiplie ; toujours persécutée, elle sera toujours victorieuse jusqu'au moment où l'éclat de ses lumières et de ses vertus forcera enfin les persécuteurs eux-mêmes de venir courber leur tète sous le joug de l'Evangile. «Tel est l'intéressant spectacle que les Lettres édifiantes offriront à notre admiration et à notre foi.
Mémorial sur ce qui s'est passé à Pékin , dans le séjour de M. de Tournon , patriarche d 'Antioche , légat, du Saint-Siège à la Chine ; par le père Thomas , vice-previncial des jésuites dans cet empire (1).