PAULINE, STRATONICE
PAULINE
Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite; Suis cet agent fatal de tes mauvais destins.
Qui peut-être té livre aux mains des assassins.
Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sonuues: Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes, Voilà ce qui nous reste, et Tordinaire effet De Tamour qu'on nous offire, et des vœux qu'on nous
fait!
Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souveraines, Et jus(]u'à la conquête ils nous traitent de reines; Mais après Thyménée ils sont rois À leur tour.
90 POLYEUCTE
STRATONICE
Polyeucte pour vous ne manque point d'amour.
S'il ne vous traite ici d'entière confidence^
S'il part malgré vos pleui*s, c'est un trait de prudence.
Sans vous en affliger, présumez avec moi
Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi:
Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
11 est bon qu'un mari nous cache quelque chose^
Qu*il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
 nous rendre toujours eompte de tous ses pas.
On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses;
Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses :
Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés
N'ordonne pas qu'il tremble alors q.ue vous tremblez.
Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine :
Il est Arménien, et vous êtes Romaine ;
Et vous pouvez savoir que nos deux nations
N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions :
Un songe en notre esprit passe pour ridicule ;
11 ne nous laisse espoir, ni crainte, ni' scrupule j
Mais il passe dans Rome avec autorité
Pour fidèle miroii: de la fatalité.
PAULINE
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne, Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit. Si je t'en avois fait seulement le récit.
STRATONICE
A raconter ses maux souvent on les soulage.