RELATIFS AU CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUE DE '1865 A MARSEILLE
par lo Dr P. A. Didiot.
Messieurs,
Deux honorables confrères, MM. les Drs A. Jobertet E. Lisle, tout récemment admis membres de notre Société, vous ont fait hommage de leurs travaux relatifs à la dernière épidémie cholérique, et j’ai accepté la mission de vous en rendre compte.
I. — La brochure de M. A. Jobert, médecin sanitaire, est intitulée : Notice sur l’épidémie cholérique de 1865; contenant 1° la palhogênie du choléra ; 2° le tableau météorologique du déclin de l'épidémie à Marseille, avec une carte de la marche générale de la maladie concentrée dans le bassin de la Méditerranée.
Le titre de ce mémoire, Messieurs, en indique déjà l’importance, et si le rapport que je vais en famé, ne peut justifier à vos yeux, le regret que j’éprouve, qu’il ne soit pas échu à un membre beaucoup plus autorisé que moi, il n’en témoignera pas moins, je l’espère, la satisfaction que j’ai ressentie , en ne déclinant point cette ■ tâche
(I) Lu devant la Commission scientifique du Comité Médidal des Bouches-du-Rhône, dans la séance du 27 juillet 1866.
honorable et délicate., parce qu’elle devenait pour moi une occasion toute naturelle de pouvoir appuyer, encore plus affirmativement que jamais, devant le corps médical tout entier, mes visées particulières sur l’épidémie de 1865, de faits plus nombreux d’observation sur lesquels est basé le mémoire de notre laborieux collègue.
Toute sa doctrine, en effet, repose comme la mienne, sur la météorologie .
« On ne saurait, déclare-t-il, en commençant, laisser la question du choléra épidémique en dehors de la physique du globe. Il faut une base météorologique aux observations.
« En laissant de côté le milieu qui nous fait vivre et dont la constitution, ne peut être modifiée sans nous porter une atteinte grave, les faits n’ont qu’une signification incomplète.
« On parle d’un miasme dans le choléra. Je ne le nie pas; mais comme il échappe primitivement à l’expérience, on interroge tout ce qui nous entoure : ciel, terre, mer ; et l’on n’est pas peu surpris de trouver dans l’observation des phénomènes naturels, les circonstances qui peuvent rendre compte des maladies épidémiques, comme dans un autre ordre d’idées, elles rendent compte des maladies sporadiques. »
Un tel préambule indique la voie rationnelle que nous n’aurions jamais dû oublier.
Déjà Hippocrate avait dit : « Si quelqu’un regardait ces recherches comme des rêveries, pour peu qu’il veuille abandonner ses préjugés , il sera convaincu que les connaissances météorologiques sont d’un grand secours à la médecine. » (Traite des airs , des eaux eldcs lieux.)
Or, les principes fondamentaux que ce puissant génie a posés en cette matière, sont encore vrais de nos jours. Sans doute, il faut le reconnaître, la science météorologique proprement dite, a fait peu de progrès depuis le temps où. vivait le père de la médecine et elle laisse encore trop à désirer pour donner des inductions toujours légitimes. Mais la météorologie sanitaire n’en est pas moins constituée ; elle peut être établie par le rapport des constitutions médicales et épidémiques aux constitutions atmosphériques.
Toutes les recherches de M. Johert reposent d’ailleurs sur les assises de la science moderne. Voyons donc comment ce profond observateur a su en faire l’application pour expliquer la pathogénie du fléau, sa marche et les progrès de son déclin.
« Si on peut comparer, dit-il, les continents à une vaste chaudière dont l’eau est chauffée par le foyer solaire, les degrés de la déclinaison sur l'écliptique indiquent la température de l’appareil. L’écliptique est ainsi le thermomètre de notre milieu.
a Mais l’atmosphère est l’état gazeux qui s’élève au dessus des solides et des liquides du globe, et les modifications que le foyer de chaleur imprime à ce fluide , constituent presque toute la météorologie. La déclinaison solaire en est la loi fondamentale, comme l’attraction est . celle du monde entier.
« Depuis 1862, dans tout le Levant, une sécheresse excessive, de forts tremblements de terre à travers l’Egypte, laSyrie, la Caramanie, Rhodes, Constantinople,
Malte, Corfou ; l’atmosphère bouleversée en raison des ébranlements terrestres, desinondalions sur les continents, une vaste épizootie, un très grand nombre de cholérines assez graves pour faire craindre l’invasion du choléra ; tels sont les faits qui indiquaient déjà de grandes perturbations cosmiques dans le bassin de la Méditerranée. Comme dans toute maladie, on note toujours, s’il est possible, les antécédents qui semblent éclairer l’étiologie morbide, ceux que je viens d’énumérer s’appliqueraientils à l’épidémie cholérique de 1865. »
De plus des expériences certaines avec le papier ioduré apprennent que l’air devient vital par l’agitation de l’atmosphère, et l’on sait tout le danger qui résulte de l’entassement des individus dans un air confiné .
Or si, comme en 1865, survient une perturbation atmosphérique, un relâchement des grands courants aériens, la stagnation de l’air est presque toujours mortelle. C’est dans les villes surtout, dans les basses localités, que le séjour est pernicieux. Aussi les calmes de l’équateur subissant l’action de la déclinaison solaire sont-ils fort à craindre. « Si au lieu d’une aération saine, 1 atmosphère reste calme, l’air non renouvelé présente : 1° une chaleur anormale sinon excessive ; 2° une accumulation de principes morbifères, comme si on chauffait très longtemps un liquide où se concentreraient toutes sortes de détritus malsains. C’est en grand ce qui se passerait ei l’eau des mers n’était pas remuée, modifiée par les vents et par les courants, elle croupirait et répandrait les plus funestes exhalaisons. »
Les marais sont un exemple à l’appui de la manière de
voir de M. Jobert. On sait combien leur voisinage est funeste. Le choléra, la variole, les fièvres typhoïdes, le typhus, n’ont-ils pas en quelque sorte la môme origine que la fièvre pernicieuse. N’y a-t-il pas aussi dans ces maladies un principe asphyxique.
Le calme de l'atmosphère est plus nuisible encore que le calme des eaux dormantes. L’air vicié devient confiné sur toute l’étendue où le calme existe; il y a asphyxie et asphyxie lente. C’ést ce qui se produit dans les cas de choléra et de fièvre jaune, qui sous le rapport météorologique et comme phénomène asphyxique a beaucoup d’analogie avec le choléra.
Quel que soit l’élément toxique qui les constitue, le fait morbide est suscité par les calmes équatoriaux, dont l’étendue varie sans doute avec certains grands mouvements cosmiques pour être généralisés sur le globe et y déterminer des phénomènes analogues à ceux qu’ils produisent sous la ligne.
D’après cela, les conditions pathogéniques du choléra celles qui sont le plus directement observables, se réduiraient dans l’état actuel de la science : « à la constitution allotropique de l’air, à la température, à la saturation de ce fluide par la vapeur d’eau, aux prédispositions nées des idiosyncrasies et de l’agglomération des individus ; conditions qui auraient leur déterminisme dans une infection miasmatique et asphyxique sui (jeneris. »
Or ces conditions si bien formulées par M. Jobert, me sera-t-il permis de le rappeler ici, je les avais déjà entrevues en 1861 en Cochinchine, lors d’une petite épidémie
de choléra, dont j’ai fait la relation (!) et je les ai de nouveau signalées dans mon mémoire (2) comme ayant existé non seulement pendant la période antérieure à l’invasion de l’épidémie de 1 865 , mais encore pendant sa période d’augment. J’ai fait remarquer comme mon savant confrère, que l’énergie atmosphérique avait fait défaut, que les calmes avaient régné, par conséquent, et que le déclin de l’épidémie de Marseille, ne s’est effectué qu’avec le retour des vents à des degrés variables en octobre, et avec la disparition des brumes constatées si souvent pendant la période de développement de l’épidémie.
M. Jobert, qui a étendu ses observations à tout le bassin de la Méditerranée, les a notées depuis l’équinoxe du printemps jusqu’à celui d’automne, pour tous les points infectés, et si beaucoup de points intermédiaires , ajoutet-il, ont été préservés , ou n’ont présenté que des cas sporadiques, c’est à des courants aériens, à des brises régnantes qu’ils doivent cette immunité relative. C’est ainsi que les villes du littoral du golfe du Lion sont restées à peu près indemnes au N. -O. de ce golfe, à Cette, Agde, etc. Tels sont les faits qu’il ne faut pas perdre de vue en épidémiologie.
L’alternanceYles faibles brises de S.-E. etS.-O. pendant toute la durée de l’épidémie fait comprendre comment tel pays a été infecté après tel autre par les calmes prolongés qui marquèrent l’intermittence de ces brises.
(1) Relation médico-chirurgicale de l’expédition de Cochinchine en 1861-62.
(2) he choléra à Marseille en 1 865.
Tous les renseignements de M. Jobert sont conformes à ces données, et nous avons eu l’occasion d’en reconnaître l’exactitude pour Marseille.
De très faibles brises d’Est et d’Ouest, avec leurs obliques Sud, y ont presque seules existé pendant l’été, si bien que les courants opposés s’y sont à peine fait sentir. On eûtdit que lesefforts très limités de N. -K. et de N. -O. retenaient l’Est et le Sud-Est, l’Ouest et le Sud-Ouest: de là les calmes généraux qui ont vicié l’atmosphère maritime et terrestre.
Seulement les pays qui, sur le théâtre môme de l’épidémie, se sont trouvés au vent des brises régnantes, ont été préservés de la maladie. Ce n’est que quand les courants salutaires furent détournés de quelques uns d’entre eux que le choléra parût là où il ne s’était pas montré d'abord.
Des observations, répétées avec le papier météorologique ouioduré, ont permis à M. Jobert de rapporter aux mêmes causes les différences relatives de l’air vital dans certains quartiers de Marseille., et d’expliquer comment le côté d’une rue se prend pendant que l’autre côté reste indemne.
L’idée de contagion s’évanouit donc devant de semblables expériences, et dans l’espèce, l’infection seule propage la maladie, et là encore où l’encombrement est plus ou moins considérable. M. Jobert en rappelle des exemples frappants pour Gibraltar et Mustapha, près d’Alg’er.
L infection s effectue par l’insalubrité du milieu atmosphérique où 1 on se trouve. N’avons nous pas rendu évidente 1 influence des émanations insalubres du cime-
tière S'-Charles et des quartiers environnants sur l’aile la plus voisine de la caserne de ce nom, cessant par un changement d’installation dans l'autre aile inhabitée.
Si d’ailleurs, comme le fait encore judicieusement remarquer M. Johert, les navires avaient servi de véhicule au choléra, les équipages en cours de voyage auauraient au moins présenté quelques morts ; et en désespoir de cause, on invoque la contamination des marchandises apportées du Levant à Marseille, mais peut-on dire qu’aucun des ouvriers des Docks ait été victime du maniement des colis.
L’évolution du choléra dans le nord pendant les mois de septembre à décembre 1 865 et les six premiers mois de 1866 s’est également faite sous l’influence de grands calmes atmosphériques des plus remarquables, d’une température exceptionnelle et d’une extrême dépression barométrique, qui a été notée par exemple à 713 millimètres à Brest, le 1 1 janvier 1866 [la plus basse cotmuc), alors que l’on constatait déjà 70 cas de choléra dans celte ville. Aussi c’est qu’on ne doit pas oublier que l’évaporation de l’hémisphère Sud apporte avec elle, en hiver, une énorme quantité de calorique, propre à déterminer des ouragans et des calmes atmosphériques par la grande raréfaction des vésicules aériennes.
« La dépression barométrique dans certaines conditions signalerait donc en hiver V épidémie cholérique. »
Si Copenhague, Southampton, Bristol, Brest, ont été touchés plus ou moins par l’épidémie, comme ensuite d’autres pays de la Bretagne, Nantes, Lorient, et de la Belgique, ces faits doivent être rapprochés des circon s-
tances météorologiques dont nous parlons. Où est la contagion dans tous ces cas, et comment expliquer le retard de l’apparition du choléra à Amiens, par exemple? Est-ce de Paris, de Brest, de Caen, que la maladie y a été importée? Mais alors les contaminés contaminant, auraient attendu bien longtemps avant d’agir. — Nous croyons au contraire le choléra plutôt endémo-épidémique dans ces pays sous l’influence de la constitution médicale régnante.
A ce propos, M. Jobert ne peut s’empêcher de relever, le raisonnement vicieux des contagionistes , lorsqu’ils citent des villes, mises en quarantaines, oùle choléra ne s’est pas développé. Il vaudrait mieux, selon lui, dire : voyez comme les pays mis en quarantaine ont eu néanmoins le choléra, tels que Nice, par terre, Alger par mer, et tutti quanti.
On peut en dire autant des preuves tirées de la marche de la maladie par des grondes voies commerciales, le long des fleuves, dans le fond des vallées : car qui peut affirmer que dans le cas où il y aurait des populations sur d’autres points, on ne l’y aurait pas observé. On le voit ici plutôt que là, parce que les chemins suivent habituellement les cours d’eau, contournent les hauteurs, et s’enfoncent dans les vallées, conditions les plus favorables à la stagnation de l’atmosphère, à l’élévation de la température du milieu et à une trop grande saturation de l’air par la vapeur d’eau.
En conséquence ne prenant de suite que ces faits bruts ; ils suffisent à la spontanéité d’une épidémie, en déterminant l’altération immédiate de la matière organique dont les produits pernicieux restent en suspension dans l’atmosphère. '
Il suit de là, ajoute l’auteur, que le choléra doit être considéré comme le résultat d’une asphyxie lente ; qu’en sa qualité de maladie des pays chauds, il se manifeste plutôt pendant l’été, et qu'enfin il est infectieux, parce qu’il est miasmatique, et non contagieux, parce qu’à son état pathognomonique, qui est celui de l’algidité franche (sidération), il n’a pas le caractèredes maladies virulentes et éruptives.
Sa doctrine peut être résumée en la loi unique suivante :
L'infection cholérique a lieu dans un pays quand il est au calme du temps , cl l'intensité de l'infection quand le pays reste sous ce calme.
Maintenant, Messieurs, que j'ai cherché à vous donner une idée exacte du travail de notre honorable collègme, ai-je besoin de vous faire remarquer qu’il n’a pu que perdre à une analyse sèche et rapide, comme celle que vous venez d’entendre : aussi tous, vous voudrez le lire en entier, et alors vous vous convaincrez, comme moi, en parcourant le tableau dressé pour marquer le déclin de l’épidémie à Marseille, que ce n’est que par des observations détaillées et consciencieusement faites de météorologie, comme M. Jobert a le mérite de les avoir recueillies, que l’on peut espérer arriver, par des inductions raisonnées, à une appréciation vraie des influences telluriques et atmosphériques, et à bien reconnaître le lien qui existe entie les constitutions médicales et épidémiques et les constitutions atmosphériques.
C’est ainsi seulement, et tous nos efforts doivent y tendre, que nos recherches nous permettront sans doute un jour de prévoir pour prévenir les maladies, d après les principes formulés par le Père de la médecine.
Si au commencement de ce siècle, un savant éminent, Fourier, csl arrivé à constater un degré de refroidissement dans l’ardeur du soleil , comme il y a peu de mois, M. Delaunay, de l’Institut , démontrait dans une conférence solennelle par des preuves évidentes, le ralentissement du mouvement de rotation de la terre : pourquoi la constatation par M. le D1' Jobert de l’influence des calmes aériens sur l’état sanitaire de notre planète ne serait-elle pas aussi un progrès? Il y a peut-être dans ces différentes découvertes de la science des rapports d’ affinités sur lesquels on n'a pas dit le dernier mot.
La constitution physique du globe n’a pas complètement livré son secret : à tous les effets il y a des causes, c’est à la météorologie de nous les faire connaître. Le travail de notre confrère sera une pierre de plus à l’édifice commencé, il y a deux mille ans, par Hippocrate, et continué de nos jours, par de savants médecins météorolog’ues.
Que l’ombre de ce grand maître frémisse d’orgueil 1 L’héritage des glorieuses écoles de Cnide et de Cos se perpétue d’âge en âge, et les études de M. le Dr À. Jobert resteront comme un éclatant hommage rendu à la mémoire du plus grand génie médical de l’humanité.
Quant à notre Comité, il aura fait dans la personne de notre nouveau collègue nue de ses plus solides et de ses plus précieuses acquisitions.
Je vous propose, de le remercier de son intéressant mémoire, et d’accorder à ce dernier une place honorable dans nos archives.
II. — J’arrive au travail de M. le Dr E. Lisle, qui renferme des renseignements non moins remarquables et tout à fait péremptoires.
C’est sous la forme d’un simple rapport sur le choléra qui a régné à l’asile des Aliénés de Marseille en 1 8G5, que l’honorable médecin en chef de cet établissement a présenté au mois de novembre dernier à M. le Sénateur , un résumé d’observations fort judicieuses, sur le développement et l'intensité de l’épidémie, et sur un mode de traitement particulier auquel il attribue les résultats les plus avantageux .
En raison de leur immense intérêt tant au point de vue delà pathogénie et de la thérapeutique, en ce qui concerne l’épidémie dernière, que, des enseignements précieux qui doivent en résulter pour la conduite à tenir dans les circonstances actuelles, qui semblent annoncer le retour de la maladie à l’état épidémique avec une marche plus rapide qu’en l’année 1865, j’ai pensé qu’il serait du plus grand intérêt pour tous de connaître sans retard les aperçus particuliers de notre nouveau collègue, et je dois à sa bienveillante courtoisie de pouvoir vous en présenter aujourd’hui, le court résumé suivant, d’après les premières épreuves de sa brochure qui n’est point encore sortie des presses du typographe.
Par une statistique comparative, Vexposé de notre confrère permet de reconnaître que le choléra de 1 865 a présenté dans l’Asile des Aliénés une gravité exceptionnelle. On y a compté, sur une population de 1 000 habitants environ (employés et malades de rétablissement), 75 cas de choléra bien caractérisés (dont IA chez les hommes, et 31 chez les femmes), et plus de 1 50 cas de cholérine
ou embarras gastrique, ce qui porte à 225 le nombre des individus atteints par la maladie régnante, c’est-à-dire plus du cinquième.
La période épidémique proprement dite a été exceptionnellement lougue : elle a durée près de trois mois. Le premier cas de choléra est du i!9 juillet et le dernier du 26 octobre. Mais il y a eu une vingtaine de malades atteints de cholérine avant le 29 juillet, et on trouve encore 9 cas de cette dernière forme de la maladie du 26 octobre au 2 novembre.
Enfin l’épidémie a été aussi très meurtrière : 38 malades ont succombé, dont 29 sur 43, du 6 août au 6 septembre, et seulement 9 sur 32 cholériques aussi sérieusement affectés que les premiers, du 7 septembre au 31 octobre. Nous verrons plus loin que M. Lisle attribue cette heureuse et encourageante proportion de guérisons à un nouveau mode de traitement par le sulfate de cuivre.
Mais d’abord, suivons-le dans l’appréciation des causes, qui lui paraissent avoir favorisé le développement de la maladie dans l’Asile.
« Rien n’a été épargné, dit-il, de tout ce qui pouvait augmenter ou assurer la bonne hygiène de l’établissement et le bien être des malades. Au dedans, d’excellentes mesures de prophylaxie ont été appliquées dès les premiers jours de juillet, et elles ont été continuées pendant toute la durée de l’épidémie. Mais il n’en était pas de même au dehors. »
L'Asile est resté en effet sous l’action incessante de deux foyers d’infection qui l’entourent : à l’Ouest, le cours du Jarret, ruisseau fangeux qui sert d’égoût à une grande
partie de la ville, et reçoit les immondices de tous les quartiers riverains ; à l’Est, le cimetière St-Pierre, situé à 300 mètres et qui constitue un autre foyer d’infection bien plus dangereux encore.
C’est en grande partie à ces influences délétères que M. Lisle n’hésite pas h attribuer l’invasion du choléra à l’Asile, et sa longue durée et sa violence. Ceci s’accorde peu, ajoute-t-il, avec les idées que l’on s’est faites récemment sur le mode de propagation du choléra. Cependant les faits sur lesquels notre confrère appuie son opinion lui semblent concluants.
En effet, 1° l'épidémie a commencé le 29 juillet par le quartier des femmes, et elle s’y est concentrée plus particulièrement au mois d'août, pendant que l’établissement était exposé aux émanations malfaisantes qui lui étaient apportées de la ville et des bords du Jarret, par les vents d’Ouest et de Nord-Ouest ; tandis que le quartier des hommes qui a présenté le nombre de cholériques le plus considérable a été atteint surtout en septembre, alors que régnaient les vents d’Est, qui quoique faibles, traversaient le cimetière avant d’arriver jusqu’à lui; et ce qu’il y a de particulier à noter, c’est que ce sont les plus valides, les plus jeunes, les plus anciens dans l’Asile qui ont été frappés de préférence par le fléau .
« N’y a-t-il eu dans ces faits d’observation, se demande notre savant confrère, rien autre qu’une coincidence fortuite et sans valeur? Cela paraît extrêmement peu probable, car il faudrait dire alors comment le choléra aurait été introduit dans l’asile.
« Si la cause générale etinconnue qui le produit n’y a pas
été apportée par l’atmosphère, quelle autre voie aurait-elle donc suivie, quel ag'ent mystérieux faudrait-il accuser ? Serait-ce la contagion ? Voilà un mot bien grave et dont on a singulièrement abusé dans les dernier temps. Mais j’ose affirmer qu’il n’est nullement applicable à ce que j’ai observé dans notre Asile. »
Il résulte en effet de l’analyse scrupuleuse qui a été faite de toutes les particularités relatives aux premiers cas observés chez des malades si complètement isolés du monde extérieur, qu’on ne peut rien trouver en dehors des influences atmosphériques pour en expliquer l’étiologie, et que la contagion est restée toujours étrangère à ce qui s’est passé à l’Asile sous une influence épidémique des plus malfaisantes qui y a régné pendant trois mois, et à laquelle tous, malades, servants, employés ont payé plus ou moins leur tribut.
«Tous les faits observés dans l’asile prouvent donc de la manière la plus positive que le choléra n’y a été contagieux, soit directement, soit même indirectement, ni au moment de son invasion ni à aucune époque de sa durée.
« Rien ne prouve, quoi qu’on en ait dit, qu’il ait été plus contagieux à Marseille qu’à l’Asile. Si l’on suit avec attention sa marche dans les divers pays ou plutôt dans les villes qu’il a visités, on arrive facilement à se convaincre que partout il a procédé par infection, plutôt que par contagion. »
Et le judicieux médecin en chef de l’Asile déplore avec juste raison, comme je n’ai pas moi-même hésité à le faire le premier, le revirement si singulier qui s’est fait sous nos yeux dans l’opinion, non pas du public en
général, mais d’une partie notable du corps médical et de la presse scientifique.
« Assurément le choléra n’a pu prendre la forme épidémique que parce que sa cause inconnue (miasme, ferment) a trouvé pour aider à son développement des circonstances locales favorables, des foyers d’infection plus ou moins puissants. On ne l’a jamais observé que par exception là oh l’air circule librement et se renouvelle ; il lui faut de grandes agglomérations d’hommes, entassés dans des rues étroites, sinueuses, où l’on dépose des immondices, où les eaux croupissent, où l’air ne se renouvelle qu’à grand peine, où le soleil ne pénètre jamais. »
Ce grand fait dont la signification n’a encore été entrevue que par un petit nombre, ressort avec évidence de tous les faits particuliers observés pendant l’épidémie de Marseille.
Une première observation a été faite c’est qu’elle s’est développée, comme plus tard à Paris, avec une lenteur tout à fait insolite et contrairement à ce qui s’était passé partout ailleurs. De plus elle a également été beaucoup moins meurtrière que les précédentes. Et comme M. Lisle, je suis porté à croire que cela ne peut tenir qu’à une diminution considérable des causes d’infection locale, amenée par les transformations remarquables que Marseille a subies dans ses vieux quartiers, et par les mesures hygiéniques de toute nature qui y ont été prises.
En juin et en juillet, les casonété très-rares, isolés, et impuissants pour la propagation du mal, malgré de nombreux arrivages de passagers du Levant, et la libre pratique accordée à plus d’un navire venu d’Alexandrie. Les
pélérins algériens ne pouvaient, fait remarquer M. Lisle, communiquer à d’autres une maladie qu’ils n’avaient pas eux-mêmes. Comment donc se seraient développés les premiers cas. Ici notre confrère est obligé de faire intervenir des miasmes, un ferment cholérique qui trouvant dans l’air toujours impur du port et des rues voisines, un puissant élément de propagation, est resté faible au début et n’a pu faire d’autres victimes dans la suite que parce que des éléments nouveaux lui sont venus en aide. Il y aurait eu ainsi une longue incubation à Marseille, tandis que le contraireaété observé pour Arles, Toulon, Solliés, oh l’épidémie est arrivée à son apogée avec une rapidité foudroyante. Mais est-ce que les foyers d’infection qui déshonorent encore certaines rues de la vieille ville, certains quartiers de la banlieue de Marseille, est-ce que l’air toujours impur du port et des rues voisines, que M. Lisle apprécie comme « un puissant élément de propagation » n’étaient pas des causes suffisantes, assez énergiques « pour la multiplication des germes qui lui étaient apportés à profusion par toutes les voies: bateaux, hommes d’équipage, voyageurs, marchandises, etc. » Et pourquoi leur aurait-il fallu alors une plus longue incubation à Marseille, qu’à Toulon, qu’à Arles, qu’à Solliès-Pont. Les ouvriers des Docks, les employés de la douane, tous les habitants du port qui ont habituellement une vie régulière ont-ils présentés plus tard de nombreux décès? On a répété ^volontiers que les premiers cas de choléra à Marseille avaient été observés chez des marins on des gens qui avaient des relations d’affaires avec les ports; mais est-ce