Voir cette courbe à la page
suite qu'une augmentation constante de ce nombre a eu lieu. Cet accroissement est dû tout d'abord — ce qui est aisé à comprendre — à la facilité des nouveaux moyens de transport, à leur rapidité, et surtout au peu d'élévation de leurs prix. Mais il est dû aussi à la diminution considérable des arrivages par caravanes ; en effet, beaucoup de pèlerins qui étaient obligés autrefois d'emprunter ce mode de transport long, coûteux et souvent périlleux peuvent venir maintenant par voie de mer.
En 1859, les arrivages par caravanes se répartissaient de la façon suivante :
1° Caravane de Damas-Syrie 2.000 pèlerins.
2° Caravane d'Egypte 3.000 —
3° Caravane d'Oman et du golfe Persique. 1.500 —
4° Caravane de Bagdad et de Perse 4.000 —
5° Caravane de Médine 1.500 —
6° Caravane de TAssyr 1.000 —
7° Caravane de Sana et du Yémen. ..... 1.000 —
8° Caravane du Nedjd 1.000 —
9° Caravane de Djebel Chamar 1.000 —
10° Caravane de l'Hadramout 800
Soit un total de 46.800 pèlerins environ, arrivant par voie de terre.
A la même époque, les arrivages par voie de mer se dénombraient ainsi :
1° Java, Sumatra, Indes . . .
2° Golfe Persique
3° Turcs, Arabes, Maugrabins
Soit un total de 14.335 hadjis se rendant au Hedjaz par voie de mer.
L'ensemble de ces deux arrivages — terrestre et maritime — représente donc la totalité du pèlerinage de 1859, et s'élève à 31.635 pèlerins.
LES PÈLERINS
Si nous prenons comme type ce pèlerinage ancien, effectué avec les anciens modes de transport, et que nous le comparions à Factuel, nous constatons que :
1° Le nombre des Indiens et Javanais a triplé;
2° Une interversion s'est produite entre le chiffre antérieur des provenances par terre du golfe Persique et le chiffre actuel des arrivages par mer de la môme région ; il y a eu là substitution d'un mode de transport à un autre, sans augmentation notable du nombre des transportés ;
3° La caravane d'Egypte n'existe plus, tous les Egyptiens prenant maintenant la voie de mer;
4° La caravane de Damas-Syrie a diminué de moitié, ne comprenant plus guère que les fonctionnaires et les troupes chargées d'accompagner le Tapis-Sacré en suivant l'itinéraire imposé par la tradition ;
5° Les caravanes de l'Assyr, de Sana et du Yémen sont maintenant très réduites ; la statistique du pèlerinage de 1901-1902 montre, par exemple, que cette année-là près de 1.000 Yémenis sont descendus à la côte pour s'y embarquer ;
6° La caravane de l'Hadramout a cessé d'être ; la même statistique fait constater que 800 des indigènes de ce pays sont venus prendre des navires à Mahalla, et ce chiffre correspond au nombre de ceux qui voyagaient autrefois par caravane.
En résumé, il n'y a eu d'augmentation véritable du nombre des pèlerins que du côté des Indiens et des Javanais, augmentation résultant du fait de l'extension de l'islamisme parmi ces populations, et enfin due aussi à l'apparition des habitants de l'Asie centrale1. Quant aux autres éléments, ils sont restés station-
1. Le chemin de fer du général Anenkoff a beaucoup contribué à l'augmentation du nombre des pèlerins de l'Asie centrale en leur fournissant un mode de transport rapide.
naires ; seuls les itinéraires se sont modifiés avec les progrès de la civilisation moderne, et ce sont ces changements de routes qui ont causé des erreurs dans l'estimation probable du nombre total des pèlerins.
Voici d'ailleurs ce qu'écrivait à ce sujet M. le D'Yaume' : « Des calculs modérés évaluent le nombre des présents à l'Arafat, le soir du 6 août 1889, à 220.000 hommes. Sur ce nombre, je ne crois pas qu'il y eût plus de 80.000 vrais pèlerins. J'ignore pourquoi on a pris l'habitude de donner en bloc le chiffre des présents au mont de la Rencontre et de dire, par exemple, qu'il y avait 400.000 pèlerins. En réalité, les vrais pèlerins sont ceux qui arrivent par Djeddah et Yambo, ceux des caravanes de Syrie et de Djebel Ghamar. Pourquoi compter comme pèlerins les habitants de la Mecque, de Djeddah, les Bédouins chameliers, les vendeurs de courban2, et les voleurs enfin, les pirates du désert, dont le nombre cette année n'était pas indifférent3? »
Un pèlerinage moyen. — On commettrait donc une grosse erreur en croyant à l'existence, chaque année, de plusieurs centaines de mille de pèlerins, masse contre laquelle il semble que l'on soit impuissant à agir en matière de service sanitaire. 11 m'a paru utile de déterminer — par ma pratique personnelle — le chiffre d'un pèlerinage moyen ; la fixation d'un semblable nombre a d'autant plus d'intérêt que les divers
1. Vaume. Rapport au Conseil supérieur de santé de Constantinople, 1889.
2. Courban signifie sacrifice ; il s'agit ici des vendeurs de moutons destinés aux sacrifices.
3. D'après les renseignements que j'ai recueillis sur le pèlerinage de 1903, il y avait cette année 85.000 pèlerins présents à l'Arafat, se décomposant ainsi :
Débarqués à Djeddah 33.000
Arrivés par caravanes 7.000
Habitants de Djeddah et de la Mecque 40.000
Chameliers, Bédouins 5.000
LES PÈLERINS
éléments constitutifs d'un pèlerinage, subissant les mômes influences religieuses se modifient chaque année dans un rapport constant ; ainsi étant donné le chiffre des Indiens arrivés une année, et étant donné le nombre moyen de ces mêmes pèlerins, on peut reconstituer le nombre de chacun des éléments du pèlerinage et, partant, de la totalité. Je fais exception, bien entendu, en ce qui concerne les interdictions entières ou partielles qui ont été quelquefois édictées en France, en Russie et aux Indes.
Un pèlerinage moyen — de 45.000 hadjis arrivant par voie de mer — se décompose de la manière suivante :
1° Javanais et Makis 10.000
2° Indiens • . 10.000
3° Golfe Persique 3.000
4° Algériens, Tunisiens, Marocains, Tripolitains . . 5.000
5° Turcs, Syriens • 7.000
6° Boukhariotes, Caucase, Asie centrale 5.000
7° Egyptiens 5.000
A ce premier chiffre vient s'ajouter celui des arrivages par terre qui peut s'évaluer ainsi à l'heure actuelle :
1° Caravane de Damas-Syrie 1.200
2° Caravane de Bagdad 2.000
3° Caravane de l'Assyr et du Yémen 400
4° Caravane du Nedjd 800
5° Caravane du Djebel-Chamar. . . . • 1.600
6° Caravanes diverses de Bédouins 1 . 500
Pour 45.000 pèlerins arrivant par mer, nous en aurons donc environ 8.000 arrivant par terre, soit dans la proportion de 1/5 à 1/6.
Ces estimations n'ont été établies qu'en m'entourant
de nombreux renseignements puisés à des sources diverses, tant en Arabie qu'en Mésopotamie; j'ai donc tout lieu de les croire très proches de la réalité.
Voies suivies par les pèlerins. — Les pèlerins arrivant par mer se subdivisent en trois grandes sections :
1° Ceux dits du sud et arrivant d'au delà du détroit de Bab-el-Mandeb ;
2° Ceux provenant des diverses régions riveraines de la mer Rouge ;
3° Ceux dits du nord et provenant d'au delà du canal de Suez.
Dans la première catégorie, provenant d'au delà de Bab-el-Mandeb, se trouvent : les Javanais, les Malais, les Indiens, les Afgans, les Mauritiens, les Zanzibarites, les Arabes, les Persans, les Hadramoutes et les Somalis, qui s'embarquent à Batavia, Singapore, Calcutta, Porbandar, Bombay, Kuratchi, Mascate, Bahreïn, Bassorah, Mohammerah, Bender-Bouchir, Lingah, Bender-Abbas, Gwadar, Mahalla, Aden, Berbera, Djibouti. Cette catégorie renferme la totalité des pèlerins dangereux au point de vue de l'importation des affections exotiques dans les lieux saints.
La deuxième catégorie est formée de pèlerins s'embarquant dans les divers ports de la mer Rouge : Suez, Souakim, Massaouah, Hoddeïdah, c'est-à-dire les Soudanais, une partie des Somalis, les Gallas, les Yémenis et surtout les Egyptiens. Ces pèlerins, au retour d'un pèlerinage contaminé, peuvent répandre une épidémie le long de tout le littoral de la mer Rouge et notamment en Egypte.
La troisième catégorie — provenant d'au delà du canal de Suez — comprend : les Turcs, les Syriens, les Marocains, les Algériens, les Tunisiens, les Tripolitains, les Boukhariotes, les musulmans du Caucase ou de Crimée, et ceux des îles de la Méditer-
LES PÈLERINS
fanée. A leur retour, ces hadjis peuvent importer une épidémie dans tout le bassin méditerranéen puisqu'ils retournent à Tanger, Oran, Alger, Philippeville, Tunis, Tripoli, Beyrouth, Smyrne, Salonique, Constantinople, Odessa, Batoum, Trébizonde, etc.
Les caravanes prennent les routes suivantes : 1° La caravane de Damas-Syrie suit la voie de mer de Constantinople jusqu'à Beyrouth ; là, elle débarque, prend la voie de terre et traverse les localités suivantes : Damas, Muserib, Katram el ïïasa, Ma'an, Medauara, Dar el Hadji, Tebuk, Maadam, Dar el Hamra, El Ala, Hedich, El Melelih, Médine, El Gobbe, El Durridje, Essefine, Dariba, et enfin arrive à la Mecque. Le parcours s'effectue en un mois environ ;
2° La caravane de Bagdad et de Perse se forme à Bagdad un mois avant les fêtes et s'engage dans le désert, passant par Musseyeb, Kerbella, Nedjef1, pour arriver ensuite à Haïl, dans le Djebel Chamar; elle se confond là avec la caravane de ce pays et continue à travers le désert jusqu'à la Mecque ;
3" La caravane du Nedjd se forme à el Riad, traverse le désert et vient rejoindre la route de la précédente à El-Sed;
4° La caravane de FAssyr et du Yémen a son point d'origine à Sana et passe par Chamar, Saade, Dabban, Ibl, Ragdan et Taïf, où elle séjourne quelques jours pour gagner ensuite la Mecque ;
5° Des divers points du désert arrivent encore
1. Ces deux dernières villes sont des villes saintes pour les musulmans Chiites qui sont presque tous Persans ; c'est pourquoi une partie de ces pèlerins à l'aller ou au retour prend la voie de terre afin de les visiter. Cependant beaucoup — surtout maintenant — se rendent d'abord dans ces deux villes proches de Bagdad et retournent ensuite s'embarquer à Bagdad, puis à Bassorah.
quelques petites caravanes de Bédouins peu nombreuses.
Pérégrinations des pèlerins dans le Hedjaz. — Tous les hadjis qui arrivent par mer débarquent soit à Djeddah soit à Yambo; en effet les uns vont à Médine de suite, c'est-à-dire avant les fêtes de la Mecque, tandis que les autres ne s'y rendent qu'après. 11 résulte donc de la fantaisie de chacun des pèlerins ou de leur commodité plusieurs combinaisons d'itinéraires qui ont pour résultat immédiat de causer — pendant deux mois avant et après les fêtes — un double courant constant de voyageurs entre Médine, la Mecque, Djeddah et Yambo. De même, au départ, les pèlerins s'embarquent à Djeddah ou à Yambo suivant le moment où ils se sont rendus à Médine.
Le meilleur itinéraire est celui qui a été étudié pour les pèlerins français et qui leur est imposé : il est à la fois le moins coûteux, le moins dangereux, le moins fatigant et le plus rapide. Ces pèlerins débarquent d'abord à Yambo et vont de suite à Médine par caravanes; le trajet — aller et retour — exige environ douze jours, la durée du séjour est de huit; de telle sorte qu'ils sont de retour au bout d'une vingtaine de jours à Yambo où leurs navires les ont attendus. Les pèlerins s'embarquent à nouveau et en quelques heures ils arrivent à Djeddah. De là ils se dirigent vers la Mecque, assistent aux fêtes et redescendent de suite à la côte où les navires les reprennent. Cet itinéraire a — entre autres — un énorme avantage : le choléra, quand il apparaît, éclatant toujours à la Mecque au moment de la terminaison des fêtes et envahissant bientôt le Hedjaz en entier, presque immédiatement nos pèlerins sont soustraits du milieu contaminé, et ne voyagent pas parmi des caravanes infectées.
LES PÈLERINS
Les pauvres, les enfants, les vieillards, les femmes, les infirmes. — Les pauvres — on ne saurait trop le répéter — sont la plaie du pèlerinage musulman; dénués de tout, obligés de coucher en plein air, harassés par les divers parcours faits souvent à pied, ils deviennent bientôt une proie facile pour les épidémies. Il faut les avoir entendus — dès leur arrivée à Djeddah — crier leurs invocations en parcourant les rues, attendant de la charité publique une nourriture composée de détritus sans nom ; il faut les avoir vus mourant de soif absorber gloutonnement quelques gouttes d'une eau malpropre abandonnée depuis plusieurs jours au fond d'une gargoulette ; il faut avoir remué — comme on le fait dans les lazarets — ces amas de loques sordides qui forment tout leur bagage, pour se rendre un compte exact de leur état de misère.
Établir le. nombre des pauvres est chose facile, grâce aux statistiques de l'administration sanitaire de l'empire ottoman : nous considérerons comme pauvres ceux qui ne peuvent acquitter les taxes sanitaires et surtout le droit de débarquement qui est minime.
Le nombre moyen des pauvres passés par le lazaret de Camaran — de 1887 à 1902 — c'est-à-dire pour les pèlerins du sud, est le suivant l.
Malais et Javanais 0,85 p. 100
Indiens et Afgans 20,88 —
Persans et golfe Persique 29,13 —
La statistique officielle du pèlerinage de 1902 2 nous donne un exemple de la répartition des pauvres par
1. Ces chiffres, comme tous ceux relatifs au lazaret de Camaran, sont extraits de l'étude statistique et épidémiologique du lazaret de Camaran (1887 à 1902), par le Dr Borel, Revue d'Hygiène, 1903.