‹ Choléra et peste dans le pelerinage musulman, 1860-1903Chapitre 16 sur 69 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA VILLE DE DJEDDAH

Description de Djeddah. — Bazars. — Cafés arabes. — Quartiers. — Habitants de Djeddah. — Commerce. — Climatologie. — Maladies régnantes. — Habitations des pèlerins. — Cabinets d'aisance. — Propreté de la ville. — Hôpitaux. — L'eau à Djeddah. — Mortalité.

Description de Djeddah. — La ville de Djeddah est située sur la côte asiatique de la mer Rouge par 21°28'6" de latitude nord et 34°13'45" de longitude orientale. Chaque année, de 30 à 60.000 pèlerins traversent la ville par groupes variant de trois à sept mille.

Djeddah est construit sur un ancien fonds marin et repose sur une couche d'eau saumâtre enfermée entre les coraux qui forment le squelette de la côte; ces coraux sont eux-mêmes recouverts d'une couche de sable dont l'épaisseur varie suivant les endroits.

La ville, entourée de murailles de toutes parts, forme un trapèze dont la grande base est parallèle au littoral de la mer.

Le port est mauvais, rempli d'écueils, d'abord difficile, à peine balisé, pas éclairé; les navires de tonnage moyen mouillent à deux milles de la côte et les plus gros à 4 milles au moins : aménagé, ce port serait cependant très bon.

Les rues sont irrégulières et étroites; les maisons serrées les unes contre les autres sont hautes, mais peu larges ; leur façade est en général tournée du côté de la mer afin de recevoir — quand il y en a — un

peu de brise. Elles sont surmontées de terrasses sur lesquelles la population couche pendant l'été; les fenêtres sont fermées avec des panneaux en bois plein, — la vitre étant inconnue — et quelquefois, de plus, elles sont entourées de grillages : le tout rend la circulation de l'air et de la lumière des plus difficiles. Ces maisons sont pour la plupart mal construites ; les maçons arabes ignorant complètement la ligne droite, l'angle droit et les parallèles, leurs bâtiments ne sont jamais d'aplomb. Les matériaux sont la pierre du pays cimentée avec une sorte de mortier, le tout relié par des entre-toises en bois; mais comme le mortier est peu solide, il n'est pas rare, pendant une grande pluie, qu'il se ramollisse sous l'action de l'eau : la maison s'écroule alors sur ses habitants. Il n'y a aucune végétation.

Bazars. — Le bazar ou marché arabe commence à l'entrée de la ville et la traverse presque en entier dans sa plus grande largeur; il se compose d'une rue large de cinq à six mètres, recouverte d'un toit en planches grossières ; le long de cette voie se pressent les échoppes où les marchands arabes viennent s'accroupir tout le jour, attendant le chaland — le pèlerin en l'espèce — pour lui vendre des articles qui, presque tous, sont de provenance européenne. Un second bazar — sis parallèlement au premier mais tout petit — est réservé aux ventes à l'encan : il est en effet habituel de vendre aux enchères tout ce que les pèlerins ont abandonné après leur départ ou laissé après leur décès; il n'est pas rare non plus de voir le pèlerin demeuré sans argent vendre ses effets ou même ses provisions.

Un autre bazar, réservé plutôt à la vente des grains, est situé tout en haut de la ville, auprès de la porte de la Mecque.

Enfin, quelques boutiques, groupées en divers

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endroits, forment encore autant de petits bazars où viennent s'approvisionner de denrées courantes les habitants de chaque quartier.

Cafés arabes. — Une mention spéciale doit être faite des cafés arabes : il y en a beaucoup et de grands; ils sont pour la plupart situés en plein air avec une petite partie voûtée et n'ont pour tout matériel que des canapés grossiers : c'est là que se réunissent tout le jour et même une partie de la nuit les habitants de la ville et les hadjis ; ils y prennent du café ou du thé, y fument de nombreux narghilés en tenant de longues conversations où s'entre-croisent tous les idiomes du globe. Les pèlerins pauvres qui ne savent où coucher s'emparent', le soir venu, de ces canapés et y dorment jusqu'au lendemain matin, à l'heure delà prière.

Quartiers. — La ville est divisée en trois grands quartiers appelés : Chami, Mazloum et Yémen; le tout comprend 2.604 locaux divers : maisons — hoches1 — boutiques.

Habitants de Djeddah. — La population de Djeddah est d'environ 20.000 habitants, qui se répartissent au point de vue des diverses races de la façon suivante2 :

Hadramoutes 4.200

indiens et Afgans 2.000

Takrourîs 800

Boukhariotes 100

Yémenis 300

Assyr , . 400

Somalis. , 100

Soudanais, Abyssins, Zanzibarites 3.500

Djeddaouis (Arabes du Hedjaz) 3.600

Egyptiens, Turcs, Syriens 5.000

Européens 30

1. Hoches, sorte de grands dépôts dans lesquels on emmagasine les marchandises ; aux étages supérieurs et dans les cours logent les pèlerins.

2. Gozzonis. Rapport au Conseil supérieur de santé de Constantinople, 1898. ,

On voit — par rénumération précédente — que les habitants de Djeddah forment un mélange des races les plus diverses vivant côte à côte. On y rencontre, en quelque sorte, le résumé des différents peuples venant en pèlerinage et dont quelques échantillons sont demeurés là, espérant faire prospérer un commerce quelconque. Mais comme ils se marient entre eux, sans souci des croisements, il existe une infinité de types intermédiaires difficiles à classer. L'infiltration du sang nègre surtout est déjà très sensible : « Le recrutement continu des négresses esclaves importées du Soudan constitue un danger sérieux pour la race arabe qui ne peut que perdre à ces mélanges; le vrai Djeddaoui n'existe presque plus, et, parmi ceux qui restent, la majeure partie est issue de mères noires. » Ainsi s'exprimait autrefois M. le Dr Yaume.

Bon nombre des habitants de race noire sont encore esclaves, surtout parmi les femmes; il est difficile d'en indiquer le chiffre, mais c'est une chose certaine que le commerce d'esclaves se fait encore au Hedjaz1.

Ils sont employés par leurs maîtres aux travaux de force : ce sont eux qui forment les équipages des samboucks, déchargent les navires et transportent les pèlerins.

On a souvent parlé du fanatisme tout particulier des habitants de Djeddah et de ceux du Hedjaz en général. Je ne crois pas qu'il faille exagérer la portée de ce sentiment; certes, les Arabes sont attachés à leur religion, personne ne saurait le nier, mais les explosions de fanatisme — et surtout la plus récente — sont bien plutôt suscitées par la crainte qu'ils ont

1. Pendant un séjour de dix mois que j'ai fait au lazaret de Camaran, une douzaine d'esclaves échappés y sont venus pour se faire libérer. »

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de voir diminuer le nombre des pèlerins, lorsqu'ils apprennent que les puissances européennes veulent prendre, à leur sujet, des mesures restrictives. Toute diminution de ce nombre étant pour eux une perte sensible, c'est donc leur commerce et leurs moyens d'existence qu'ils entendent surtout conserver.

Commerce de Djetidah. — On importe à Djeddah — en grande partie à destination de la Mecque — du blé et du riz, venant des Indes et de Bassorah; des cotonnades de Bombay, d'Angleterre et beaucoup maintenant des Etats-Unis d'Amérique; du sucre, venant autrefois d'Autriche et actuellement d'Egypte; du tombeki 1 et des tapis embarqués à Bender-Bouchir; du pétrole provenant de Batoum et de New- York.

La recette de la douane de Djeddah s'élève à environ 1.000.000 de francs par an; étant donné que dans l'empire ottoman toutes les marchandises — quelle que soit leur nature — paient indistinctement 8 p. 100 ad valorem de droits d'entrée, la somme des importations à Djeddah, à destination de la Mecque, serait donc de 12.500.000 francs par an.

Le commerce d'exportation va toujours en diminuant : on exporte une très petite quantité de gomme arabique provenant du Hedjaz; la nacre ne fait plus l'objet que d'un petit nombre de transactions, la plus grande partie passant maintenant par Massaouah qui a su détourner ce commerce à son profit. Autrefois, Djeddah était en quelque sorte le dépôt central de tous les produits de la région du Haut-Nil qu'on y apportait. Mais, depuis l'établissement de villes européennes sur la côte de la mer Rouge, — Aden, Djibouti, Massaouah,— et surtout depuis l'extension toujours crois-

1. Tombeki, sorte de tabac que Ton fume dans le narghilé, et qui n'est soumis qu'en partie aux droits de régie.

santé de Souakim, le commerce d'exportation de Djeddah a considérablement périclité et disparaîtra totalement dans un avenir prochain.

Il n'y a aucune industrie.

Le seul vrai commerce de la ville est celui du pèlerinage; elle en vit, on peut dire, exclusivement. On s'approvisionne et on travaille seulement en vue du pèlerinage ; tout le monde est plus ou moins agent de navire, courtier, mutaouf, logeur; tous sont intéressés à la venue d'un grand nombre de pèlerins et à leur séjour prolongé. : peu de pèlerins est un vrai désastre pour le Djeddaoui, comme pour tout le Hedjaz, d'ailleurs.

Climatologie. — Le climat de Djeddah est chaud et humide; la température moyenne de l'année est de -\- 30°6 pendant le jour et de -f- 28°5 pendant la nuit.

Les extrêmes observées pendant une année sont de -f 44° et de + 16°.

La moyenne pendant les mois de juillet, août et septembre est de -{- 35° avec seulement un degré de moins pendant la nuit.

Dans cette même saison, l'hygromètre varie de 70 à 92 degrés.

Maladies régnantes. — Les maladies infectieuses sont les plus communes à Djeddah : fièvre typhoïde, dengue, embarras gastrique fébrile; la variole, importée par les Bédouins du désert ou par les pèlerins, a causé quelquefois des épidémies presque aussi meurtrières que celles de choléra et plus redoutables que celles de peste; la septicémie puerpérale est fréquente; les maladies de l'appareil respiratoire sont assez rares. Par contre, les affections de l'appareil digestif et du tube intestinal sont des plus communes, elles sont dues surtout à la mauvaise qualité de l'eau potable : gastrites, entérites, dysenteries, diarrhées des enfants

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ou dos adultes se rencontrent journellement. Les adultes indigènes sont rarement tuberculeux. Les maladies du foie, — congestions, hépatites, — sont nombreuses. Les rhumatismes chroniques ayant pour cause l'humidité de l'air et du sol sont fréquents. Les affections oculaires — surtout les kérato-conjonctivites et toutes leurs complications — ravagent la population. 11 n'y a ni lèpre ni gale ; la syphilis est relativement rare, par contre la blennorragie existe souvent.

Une question controversée est celle de savoir s'il y a du paludisme à Djeddah. Pour ma part personnelle, je crois que les cas de fièvre paludéenne qui se manifestent en ville sont tous d'importation et relèvent d'infections contractées en d'autres pays. 11 n'y a dans Djeddah, comme moustiques, que des culex pipiens, c'est-à-dire ceux de l'espèce domestique, vivant auprès de l'homme ainsi que la mouche — cette autre plaie du Hedjaz — et impuissants à propager l'infection paludéenne

Habitations des pèlerins. — Les maisons où habitent les pèlerins — pendant leur séjour — sont situées, soit à l'entour du bazar, soit dans la partie sud de la ville ; elles ne se distinguent d'ailleurs nullement des autres n'ayant pas été construites dans ce but spécial. Elles se composent de séries de chambres sises aux étages supérieurs ou de magasins situés au rez-de-chaussée, dans lesquels viennent s'entasser les pèlerins ayant chacun à leur disposition un espace des plus restreints. Avec beaucoup de peine on arrive à les faire blanchir une fois par an, et laver sommairement quelquefois, mais, la plupart du temps, elles sont de la plus grande saleté et exhalent une odeur repous-

1. L'examen et la détermination de ces moustiques ont été pratiqués par M. le Dr Sergent, préparateur à Flnstitut Pasteur.

santé, surtout quand les arrivages de pèlerins se succèdent à courts intervalles. Les propriétaires de ces maisons en tirent cependant un fort gros revenu et on pourrait les astreindre à certaines mesures de propreté. D'ailleurs, il est impossible — même avec des améliorations quelconques — de pouvoir admettre, comme devant servir au logement de pèlerins, des habitations construites sur un semblable plan : encombrement, malpropreté, manque d'air et de lumière, tous les défauts des habitations non hygiéniques y sont accumulés. Celles de la Mecque et de Médine sont exactement dans le même état.

Cabinets d'aisances. — A chaque étage des maisons de Djeddah se trouve un cabinet d'aisances et quelquefois deux : il se compose d'un réduit, très souvent sans autre clôture qu'un mince rideau; le sol est formé d'une sorte de conglomérat de chaux et de sable — appelé lap-tap — simplement percé d'un trou qui s'abouche avec le tuyautage de descente. Celle-ci s'effectue dans un creux ménagé à la surface de la muraille et fermé — sur la face antérieure — avec ce même mortier. Si l'on ajoute que les musulmans font leurs ablutions dans la partie vide du cabinet, on voit que tous ces matériaux s'imprègnent rapidement d'humidité, conservent une mauvaise odeur constante, se lézardent bientôt et laissent quelquefois écouler les matières fécales à l'étage inférieur.

La fosse est dans le sous-sol et n'est pas étanche; lorsqu'il faut procéder à sa vidange, on l'ouvre simplement au ras de la maison, dans la rue ; à côté on creuse un trou dans lequel des noirs — spécialement préposés à ce travail — viennent vider les matières fécales extraites de la fosse. L'opération terminée, on la referme, on bouche le trou creusé si bien que, ce système étant pratiqué depuis la fondation de la ville,

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celle-ci est construite maintenant sur un amoncellement d'immondices qui n'ont jamais été transportées au dehors.

Propreté de la ville. — Malgré tout, Djeddah est une ville relativement propre pour une ville arabe; mais il ne faut pas confondre cette propreté relative avec de l'hygiène. Certes, Djeddah est balayé — dans ses rues centrales tout au moins — à peu près tous les jours quand il n'y a pas de fêtes; les ordures ménagères sont presque toutes enlevées, et c'est là — en pays arabe — un résultat énorme. Une dizaine de brouettes centralisent en certains endroits les immondices recueillies dans le bazar et les rues, elles sont ensuite enlevées et emportées par cinq à six petits tombereaux au delà des murs.

Mais il y a dans le mode d'opérer un gros défaut : le balayage fait à sec — et pour cause — soulève des nuages de poussière qui, dans le bazar, retombent sur les denrées alimentaires mises en vente. En outre, la surveillance de la propreté est abandonnée à la municipalité qui, disposant de peu de fonds, cherche, autant que possible, à économiser des journées de travail1.

Si au début du pèlerinage la propreté est relative, au second passage des pèlerins revenant de la Mecque il n'en est plus de même. A ce moment, tous les hadjis descendent en masse pour s'embarquer, la plupart manquent d'argent et personne ne se soucie plus alors de les loger; ils errent à travers la ville, mendiant, campant dans les rues, jetant partout les détritus de leurs maigres repas, faisant leurs besoins à n'importe quel endroit. En temps d'épidémie, la situation

1. D'après un rapport de M. le Dr Stiépovich (1888), les recettes municipales de la ville de Djeddah s'élèveraient à 1.460.441 piastres, soit environ 300.000 francs.

devient encore plus critique, les malades, faute d'hôpital, se traînant dans les rues, y mourant même.

Hôpitaux. — Lors cle la Conférence de Paris, Tur khan-bey, délégué ottoman, avait promis que l'hôpital de la Charité, sis à Djeddah, serait agrandi et répondrait désormais aux nécessités du pèlerinage. Malgré ces promesses, cet hôpital est toujours demeuré dans le même état. C'est une mauvaise masure d'un seul rez-de-chaussée, adossée aux murailles de la ville, ne prenant air que par des fenêtres étroitement grillagées, et ayant comme annexe une sorte de construction en nattes : le tout permet à environ vingt-cinq malades de ne pas mourir dans la rue.

En cas d'épidémie, l'administration sanitaire utilise trois baraques sises non loin de son office, et qui rivalisent avec le précédent hôpital pour le manque de matériel et d'entretien. Il n'y a jamais eu de lits dans ces baraques, les infirmiers y sont inconnus, et je les aurai suffisamment décrites en indiquant que — en dehors des époques où elles sont en usage — elles servent d'écuries aux habitants de leur voisinage.

Non loin de l'hôpital civil se trouve l'hôpital militaire; celui-ci, — bien que rud inventaire, — est mieux installé, mais, comme il ne reçoit que des soldats, nous n'avons pas à nous en occuper.

L'eau à Djeddah. — La question de l'alimentation en eau potable d'une ville étant une des plus importantes en matière d'hygiène, je l'étudierai spécialement en ce qui concerne Djeddah.

Depuis sa fondation la ville de Djeddah est alimentée par de l'eau de pluie recueillie dans des citernes dont un certain nombre sont situées dans les maisons des particuliers les plus riches et les autres à la périphérie de la ville.

Ces citernes ne sont pas publiques : l'une appartient

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au gouvernement et sert à l'approvisionnement des troupes, les autres sont la propriété de quelques nota- • bles qui en tirent un revenu fort important.

Si ces citernes étaient propres, bien entretenues et si la quantité d'eau emmagasinée était suffisante, on pourrait admettre le système, à condition toutefois que les habitants prissent la précaution de stériliser par un procédé quelconque l'eau qui leur servirait de boisson. Malheureusement ces conditions essentielles manquent en l'espèce : les immondices de toutes sortes s'accumulent dans les citernes qui sont par conséquent sales; la pluie étant fort rare à Djeddah — elle peut faire défaut deux années de suite — la quantité d'eau par habitant ou par pèlerin peut devenir très minime, voire même tout à fait insuffisante à certains moments. A ces époques de disette le prix de l'eau est alors absolument inabordable.

Pour les Arabes la qualité de l'eau semble chose indifférente, il n'en est pas de même pour sa quantité ni surtout pour son prix : aussi a-t-on tenté à plusieurs reprises d'améliorer cette situation.

Il y a près d'un siècle1 le Chérif Mussehat, de la famille des Devezid alors régnant à la Mecque, envoya comme vizir ou représentant à Djeddah son esclave noir Djumaa. Pendant deux années de suite il paraît que la pluie n'était pas tombée et les citernes risquant d'être à sec, Djumaa réunit une partie de la population, se mit à sa tête et alla creuser un des nombreux monticules qui précèdent la chaîne des montagnes à l'est de la ville, là où un peu de végétation semblait montrer un sol humide. Les efforts furent couronnés de

1. L'historique de cette question est emprunté aux nombreux rapports faits au Conseil supérieur de santé de Gonstantinople par MM. les Dra Gozzonis, Stiépovich, Vaume, Nicolaïdes, Yeronimakis et Pompouras.

succès, et l'on découvrit une source d'eau à laquelle fut donné le nom de Bir el Yizirieh Djumaa. On construisit à proximité un très grand réservoir où l'eau s'accumulait pour être transportée ensuite à la ville, par des chameaux; mais bientôt les propriétaires des citernes — frustrés de leurs bénéfices — se liguèrent entre eux et firent détruire tout le travail.

Il y a quelques années cette source fut de nouveau découverte et l'ancien vali du Iledjaz, Osman-pacha^ voulut alimenter la ville au moyen de cette eau, mais canalisée. Au début des travaux il y eut encore une opposition très vive de la part des propriétaires de citernes, qui sont tous gens notables de Djeddah, voire même de la Mecque ; ils essayèrent de faire détruire la canalisation par des Bédouins qu'ils payèrent à cet effet. Mais d'un côté les ordres venus de Gonstantinople étant des plus stricts, de l'autre, Osman-pacha ayant su se montrer énergique, tout le inonde dut s'incliner.

Malgré tout la canalisation fut détruite; en 1887 de nouveaux travaux de réparation furent entrepris, et en 1888 Djeddah recevait encore une fois de l'eau.

L'analyse en fut faite à cette époque — au point de vue chimique — au laboratoire de l'Université de Leyde. Le résultat de cette analyse fut qu'en synthétisant les éléments de cette eau, on constatait qu'elle renfermait plus de 50 centigrammes de chlorure de sodium par litre, des sulfates de chaux, de potasse et de soude, ainsi qu'une très faible quantité de silicates et de nitrates.

La source était peu abondante et ne fournissait guère que 180 litres d'eau par minute, c'est-à-dire 8 litres par jour et par habitant. Le résultat obtenu n'était pas énorme, mais quelle que fût la teneur en éléments chimiques de cette eau, elle était toujours. pré-

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férable à celle des citernes qui avait, en microbes, une teneur autrement importante. De la sorte les habitants de Djeddah étaient débarrassés de la tyrannie des marchands d'eau. Mais l'amélioration — si minime qu'elle fût — ne devait pas durer très longtemps et dès le mois de septembre 1888 tout était à refaire : la canalisation était encore une fois détruite, et les fameux propriétaires de citernes avaient reconquis le droit d'intoxiquer la population.

Les pèlerinages de 1890 et de 1891 ayant été infectés de choléra, l'attention fut de nouveau attirée sur la question de l'eau et le Conseil supérieur de santé fit encore une tentative auprès du gouvernement ottoman, tentative qui avorta d'ailleurs et même plus rapidement que les précédentes puisque rien ne fut essayé cette fois. Découragé, le Dr Vaume en fonctions à cette époque à Djeddah — 1892 — écrit alors à l'administration sanitaire : « 11 vaut mieux ne pas insister sur cette question de l'eau, elle est délicate et quelque scandale pourrait en sortir1. »

Jusqu'en novembre 1892 il arrive cependant encore un peu d'eau, mais à partir de ce moment plus une goutte ne coule; et voilà Djeddah retombé sous le joug des marchands d'eau.

Enfin survient la grande épidémie de choléra de 1893, et M. le Dr Karlinski, accompagnant les pèlerins bosniaques, signale de nouveau la question à son gouvernement; qui plus est, ce rapport est présenté l'année suivante à la Conférence de Paris. Bonkowsky-pacha, un des délégués ottomans à cette Conférence, interrogé sur la question, promet que tout le nécessaire sera fait et ajoute même en terminant sa réponse 2 : « La ques-

1. Dr Vaume. Rapport au Conseil supérieur de santé de Constantinople, 1892.

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