CHAPITRE V
L'organisation en général. — Défense du Hecljaz contre les pèlerins arrivant du Sud. — Surveillance des pèlerins dans le Hedjaz. — Défense de la Méditerranée contre les pèlerins revenant dans le Nord.
L'organisation en général. — L'organisation sanitaire actuelle du pèlerinage musulman vise trois objectifs différents :
D'abord on considère que les pèlerins arrivant du Sud — c'est-à-dire de régions presque constamment infectées — peuvent contaminer le Hedjaz par l'intermédiaire de malades ou d'effets ; pour obvier à ce premier danger on leur fera subir — avant leur entrée dans les lieux saints — une période d'observation et une désinfection ; c'est dans ce but qu'ont été créés les lazarets de Camaran et d'Abou-Saad.
En second lieu une surveillance médicale sera exercée sur les pèlerins dans les différentes villes où ils séjourneront au Hedjaz.
Mais, malgré les lazarets de Camaran et d'Abou-Saad, le Hedjaz peut être quand même contaminé, et les pèlerins dits du Nord rentrant dans le bassin de la Méditerranée constitueront alors un danger sérieux pour l'Egypte et l'Europe. H y a donc un troisième système de défense composé, en première ligne, du lazaret de El Tor où se rendront d'abord tous les pèle-
rins venant du Hedjaz et, en seconde ligne, des divers lazarets de la Méditerranée.
En résumé, il existe à l'heure actuelle trois sortes de barrières sanitaires dressées sur la route des pèlerins arrivant ou repartant :
1° Défense du Hedjaz contre les pèlerins arrivant du Sud ;
2° Surveillance des pèlerins dans le Hedjaz même ;
3° Défense de la Méditerranée contre les pèlerins revenant dans le Nord.
Défense du Hedjaz contre les pèlerins arrivant du Sud. — L'île de Camaran où se trouve le lazaret du même nom est située près de la côte asiatique de la mer Rouge, à égale distance d'Aden et de Djeddah — soit 450 milles environ — et à 40 milles du port de Hoddeïdah.
L'île de Camaran a 34 kilomètres de long sur 15 de large environ ; elle est constituée par une émergence de madrépores sous-marins recouverts de sables ; il n'y a pas de végétation, à peine quelques rares palmiers rabougris. Sa population est de 2.500 habitants répartis en quatre villages dont le principal appelé Camaran est situé au fond d'une baie formant port dans laquelle peuvent pénétrer les bateaux de tonnage moyen. Les habitants font — pendant l'été — la pêche des perles ; ils travaillent en outre pour le lazaret.
Les navires accèdent au lazaret par un chenal situé au sud-est de l'île et la séparant du continent éloigné d'environ 4 milles ; cette entrée aurait besoin d'être balisée. Les gros navires qui amènent les pèlerins mouillent à un mille au large, entre l'île et la terre ferme.
Depuis de nombreuses années l'on agitait la question d'établir un tel lazaret dans la mer Rouge ; de 1867 à 1880 plusieurs commissions parcoururent la
région à la recherche d'un emplacement convenable. L'île de Camaran fut enfin choisie, et, dès 1884, les pèlerins commencèrent à y subir la quarantaine, mais le fonctionnement normal du lazaret ne date guère que de 1887, et je ne l'étudierai que depuis cette époque, les archives antérieures faisant défaut.
De 1887 à 1902, le lazaret de Camaran a reçu 315.589 pèlerins se répartissant comme suit, par provenances :
1° Malais et Javanais 42,00 p. 100
2° Indiens 40,80 —
3° Persans et golfe Persique. . . 17,20 —
En 1887, le lazaret ne comportait guère que quelques ariches 1 groupées en plusieurs campements où l'on isolait les pèlerins pendant la période de quarantaine ; aucune désinfection n'était alors pratiquée.
En 1891, les étuves à désinfection font leur apparition au lazaret et entrent en fonctionnement.
Enfin, en 1895, le Conseil supérieur de santé de Constantinople résolut d'organiser complètement le lazaret de Camaran : la première installation importante fut celle d'une machine à distiller l'eau. Jusqu'à ce moment, les pèlerins ne buvaient, en effet, au lazaret, d'autre eau que celle provenant des puits de l'île et présentant les dangers communs à toutes celles du Hedjaz : elle était saumâtre, et, au bout de quelques heures de séjour dans les réservoirs, elle contenait une quantité infinie de micro-organismes.
Un seul chiffre fera saisir la portée de cette réforme : de 1887 à 1895, la mortalité des pèlerins, pendant leur séjour au lazaret, fut de 3,37 p. 1000, tandis que
i. Ariche, sorte de construction grossière constituée d'une charpente en bois de palétuvier et recouverte de nattes tressées en feuilles de palmier.
depuis la distribution de l'eau distillée elle n'est plus que de 1,04 p. 1000. Cette différence d'élévation de mortalité renferme à mon sens — ainsi que nous le verrons plus tard — toute l'histoire du choléra au Hedjaz.
L'installation d'une machine distillatoire ne fut pas la seule amélioration que l'on résolut d'apporter alors au lazaret; on voulut sa réorganisation entière, une somme 1res forte fut votée et les travaux commencèrent.
Malheureusement l'œuvre fut entreprise sans plan, sans idée directrice nettement déterminée et sans que personne de véritablement compétent se fût intéressé à ce travail cependant très coûteux.
Le résultat d'une semblable tactique ne tarda pas à être constaté : les constructions n'étant pas appropriées aux climats chauds ne répondirent point au but cherché ; établies sans qu'aucune statistique ait été auparavant dressée, elles furent ou trop grandes, ou trop petites, ou trop nombreuses et disséminées sur un terrain trop vaste1; les communications furent rendues longues, — chose fort pénible en un pays tropical ; — enfin, les crédits accordés furent notablement dépassés sans que rien ait été terminé et sans qu'il fût seulement possible d'installer intérieurement ce qui était déjà construit.
Mais les fonds ainsi gaspillés par le Conseil supérieur de santé de Constantinople, bien que sortant de la caisse sanitaire, ne représentaient qu'une avance faite au gouvernement ottoman qui doit effectuer, à ses frais, toute construction nécessaire au service sanitaire. La surveillance et le contrôle des dépenses ayant été — pour Camaran — abandonnés à ce Con-
1. Le lazaret de Camaran est éparpillé sur une plaine de sables longue de 6 kilomètres et large de 1 kilomètre.
seil, composé en majorité de représentants des puissances étrangères, celles-ci se trouvent donc aujourd'hui en situation délicate vis-à-vis de la Porte ottomane qui leur demande compte de ses deniers dépensés en pure perte.
Il vaut mieux faire le silence autour de cette aventure dont le Conseil et sa caisse sont sortis tous deux amoindris.
Laissant de côté ces considérations d'ordre particulier, j'aborderai maintenant la description du lazaret. Jl se compose essentiellement de six divisions ou campements échelonnés sur 5 kilomètres du rivage de l'île et pouvant contenir, les unes. cinq cents, les autres mille pèlerins.
Dans chaque division sont groupées un certain nombre d'ariches dans lesquelles logent les pèlerins pendant leur internement. Trois maisons en maçonnerie — de plan semblable — servent, l'une d'habitation au médecin, l'autre de logement pour les pèlerins riches, et la troisième d'hôpital; ce dernier ne contient d'ailleurs aucun lit, ni aucun matériel hospitalier quelconque. On trouve en outre dans chaque campement un réservoir pour l'eau distillée destinée à la boisson, un bâtiment servant de cuisine, et un réservoir d'eau de mer pour le nettoyage des cabinets d'aisances alignés à la périphérie de la division dans la proportion de un cabinet pour trentedeux pèlerins.
Ces cabinets d'aisances sont du système suivant : réunis entre eux suivant la pente du terrain — d'ailleurs à peu près nulle — ils se déversent dans des fosses communes, à proximité desquelles arrive une voie ferrée ; sur celle-ci on fait avancer un wagontinette dans lequel le vide est pratiqué et les matières fécales y pénètrent par aspiration; ensuite, au moyen
de cette voie ferrée — à traction humaine — les wagons sont conduits à l'extrémité nord du lazaret où leur contenu est jeté à la mer. Je viens de décrire un fonctionnement théorique, car en pratique le tout n'a jamais pu marcher, et les pèlerins — «ainsi que par le passé — se contentent comme lieux d'aisances de petits réduits construits sur pilotis le long de la mer, qui est heureusement proche de chacun des campements.
La désinfection des effets des pèlerins est pratiquée dans trois pavillons disposant chacun d'une seule étuve à vapeur sous pression; les objels qui ne peuvent supporter ce mode de purification sont aspergés grosso modo avec une solution phéniquée.
Les services généraux comprennent : l'appareil distillatoire (60 tonnes d'eau par vingt-quatre heures), une machine à glace, une briqueterie-tuilerie, un four à plâtre, un four à chaux, des bureaux, un magasin à charbon, deux pompes élévatoires d'eau de mer et des logements pour le personnel, logements insufiisants d'ailleurs.
Ce personnel se compose d'un médecin directeur, d'un directeur adjoint, de sept à huit médecins provisoires, d'un pharmacien, d'un mécanicien en chef, d'aides mécaniciens, d'employés de bureau, de gardiens et d'ouvriers de différents corps de métier.
Dans ce lazaret viennent subir la quarantaine tous les navires amenant des pèlerins provenant du Sud; exception est faite seulement pour les navires qui n'ont à leur bord que cinq pèlerins par 100 tonneaux de registre net, ils sont alors autorisés à se rendre à Djeddah et à déposer leurs passagers au lazaret d'Abou-Saad; ce dernier n'est donc, en quelque sorte, qu'une annexe de celui de Camaran.
Le lazaret d'Abou-Saad est placé à 4 milles au sud
de Djeddah, sur trois petits îlots de sable appelés Àbou- Saad, Abou-Ali et Wasta ; chacun d'eux a, en moyenne, 200 mètres de long sur 150 de large.
L'île d'Abou-Saad contient : un bâtiment renfermant une étuve à désinfection, quatre maisons arabes pouvant recevoir chacune cent pèlerins et un logement pour le médecin; l'approvisionnement d'eau douce est assuré par un appareil distillatoire (1 tonne par vingtquatre heures) qui se trouve à bord du remorqueur: les cabinels d'aisances sont placés non loin du rivage et au-dessus de la mer. Sur le second îlot il y a une seule maison, le troisième n'a aucun bâtiment. Il n'y a pas d'hôpital et, à l'exception d'une pharmacie, aucun matériel pour le traitement des malades : pas même un lit.
Le personnel se compose : d'un médecin directeur,, d'un chef désinfecteur, d'un employé de bureau et de quelques gardiens.
C'est avec un semblable lazaret qu'on a dû — en 1902 — pourvoir à l'isolement et à la désinfection de 21.625 pèlerins f, alors que la même année le lazaret de Camaran n'en avait reçu que 17.729.
Surveillance des pèlerins dans le Hedjaz. — La surveillance sanitaire du Hedjaz est effectuée : à Djeddah par un inspecteur sanitaire et un inspecteur adjoint; à la Mecque, à Médine et à Yambo, par un médecin sanitaire. En outre, chaque année, une mission composée de six médecins et pharmaciens musulmans se rend à la Mecque à l'époque du pèlerinage et accompagne les hadjis à l'Arafat et à Mouna.
La besogne de ce corps médical se borne seulement
î. Ces pèlerins étaient ceux ayant traversé l'Egypte alors contaminée de peste ; l'année suivante, l'Egypte étant encore contaminée, mais de choléra cette fois, une entente eut lieu entre le Conseil sanitaire de Gonstantinople et celui d'Alexandrie : les pèlerins subirent alors la quarantaine et la désinfection au lazaret de El Tor.
à prévenir lorsqu'apparaît une épidémie. La prophylaxie est en effet une chose inconnue au Hedjaz, étant donnée l'hostilité des habitants, hostilité contre laquelle, d'ailleurs, on ne prend aucune mesure.
Défense sanitaire de la Méditerranée contre les pèlerins revenant dans le Nord. — Au moment de leur départ — soit parDjeddah, soit par Yambo — les pèlerins sont embarqués sur les navires qui les attendent, et, autant que possible, suivant la quantité fixée par le certificat de mesurage de chacun de ces navires. Puis aussitôt ils se dirigent vers le lazaret de El Tor.
Celui-ci est situé presque à l'extrémité sud de la péninsule du mont Sinaï, au bord de la mer. Le long du rivage sont disposés trois grands pavillons de désinfection renfermant chacun plusieurs étuves, des bains-douches et des bacs pour la désinfection chimique des objets. On y accède par trois appontements aux extrémités desquels les pèlerins sont amenés par des embarcations remorquées au moyen d'une chaloupe à vapeur.
La désinfection s'opère et pendant ce temps les pèlerins subissent une visite individuelle : les malades atteints d'affections communes sont dirigés sur les hôpitaux, les contagieux sur une section spéciale et les autres sur un des vingt campements disposés en éventail autour des bâtiments de désinfection.
L'eau distribuée est amenée de la montagne par une canalisation. Le lazaret est muni du téléphone, de la lumière électrique et d'une voie ferrée à traction mécanique.
Le personnel se compose : d'un médecin directeur, d'un médecin chargé du service des hôpitaux, de plusieurs médecins divisionnaires, d'un pharmacien, d'employés, d'infirmiers, de gardiens et d'ouvriers.
Le lazaret de Tor n'est pas terminé ; une partie des
campements n'est pas encore pourvue à l'heure actuelle de maisons en maçonnerie, mais son achèvement ne demandera plus que peu de temps. Tel qu'il est — et surtout tel qu'il sera bientôt — ce lazaret peut être considéré comme un modèle du genre. L'entreprise, minutieusement étudiée d'abord par le Conseil sanitaire maritime et quarantenaire d'Egypte, a reçu ensuite l'impulsion personnelle du Dr Ruffer, président de ce Conseil, homme tout ensemble compétent et énergique. Ce travail honore à la fois, et ceux qui l'ont conçu, et ceux qui l'ont exécuté; lorsque l'on connaît ces deux lazarets de Tor et de Camaran, on ne peut s'empêcher de mettre en parallèle l'œuvre des deux Conseils d'Alexandrie et de Constantinople, et la comparaison est loin d'être à l'avantage de ce dernier.
L'extension toujours croissante des chemins de fer de la Haute-Egypte, reliés à ceux du Soudan, fera bientôt de Souakim un port important dans le service du transport des pèlerins. Le Conseil d'Alexandrie a donc fait construire à proximité de cette ville un nouveau lazaret, afin d'éviter aux navires le voyage jusqu'à Tor. Je ne connais pas ce nouvel établissement et ne saurais donc en parler; mais étant conçu sur les mêmes principes que celui de Tor, il répondra certainement au but cherché.
Nos pèlerins — retour du Hedjaz — ont donc maintenant traversé la première ligne de défense sanitaire ; reconnus indemnes ils arrivent à l'entrée du canal de Suez, où ils subissent une nouvelle visite; puis ils traversent le canal et enfin se dispersent en Méditerranée dans des directions diverses. Mais chacune des puissances qui va les recevoir sur son territoire les envoie d'abord dans un lazaret où ils subiront une dernière désinfection, voire même une dernière quarantaine.
Les Marocains vont à l'île Mogador 1 ; les Algériens et les Tunisiens au lazaret de Matifou ; les Syriens à celui de Beyrouth; les Turcs à celui de Glazomènes, dans la baie de Smyrne; enfin les pèlerins de sujétion russe on passant par la Russie se rendent à Théodosie, en Crimée.
Tel est, dans ses grandes lignes, le système de défense sanitaire et du Hedjaz et de l'Europe. J'en étudierai plus tard les points faibles, mais je tiens à faire constater d'ores et déjà que le golfe Persique n'est nullement protégé contre le retour des pèlerins, et que rien n'est fait contre les caravanes. Si presque toutes accomplissent dans le désert un parcours suffisant pour amener l'extinction d'une épidémie, par contre, celle du Yémen ne traverse que des régions habitées. Tout choléra du Hedjaz est suivi, à brève échéance, d'un choléra du Yémen et du golfe Persique.
1. Cette île ne présentant pas les conditions nécessaires pour l'établissement d'un lazaret et surtout étant trop éloignée, une commission internationale — réunie en 1901 — a proposé comme lieu de quarantaine la pointe de Malabata, à l'est de la baie de Tanger.