CHAPITRE III
Epidémie-type de choléra au Hedjaz. — Modes de transport des épidémies de choléra. — Marchandises. — Effets et bagages. — Malades. — Du microbisme latent en général. — Le microbisme latent du choléra étudié au lazaret de Gamaran. — Le microbisme latent du choléra étudié au lazaret de Tor. — Conclusions touchant les différents modes de transport du choléra.
Épidémie-type de choléra au Hedjaz. — Je résumerai d'abord — d'après les données précédentes — les principaux caractères présentés par une épidémie de choléra au Hedjaz afin de fournir, en quelque sorte, le type d'une de ces épidémies se propageant depuis son point de départ, les Indes, jusque dans le bassin de la Méditerranée.
1° De 1887 à 1903 — durant cinq épidémies — aucun navire ayant contaminé le Hedjaz n'est arrivé à Djeddah avec des malades à bord; un seul en avait eu en voyage : il fut repoussé; quant aux cinq navires ayant eu du choléra à Camaran ils n'ont joué aucun rôle dans sa propagation au Hedjaz, puisque les uns ont été repoussés et les autres ne sont arrivés à Djeddah qu'après la déclaration de l'épidémie à la Mecque ;
2e Le choléra éclate au Hedjaz après l'arrivée des pèlerins indiens;
3° Il commence toujours à la Mecque;
4° Il est soumis aux influences des saisons, du
LE CHOLÉRA ET LA PESTE AU HEDJAZ
nombre, de l'état économique de la région, de l'état de moindre résistance des pèlerins, et de la nature de l'eau consommée;
5° Il disparaît du Hedjaz après le départ des pèlerins ;
6° Il se répand dans le Hedjaz, l'Assyr et le Yémen avec les caravanes ayant des malades ;
7° Il s'éteint clans le désert au milieu des caravanes retournant vers le Nord et l'Est;
8° Il se propage par des navires ayant des malades dans la région du golfe Persique ;
9° 11 continue à bord des navires et au lazaret de Tor ;
10° S'il ne cesse pas après le séjour des pèlerins dans ce lazaret nous retrouvons de nouveaux malades à bord des navires et dans les autres lazarets, malades qui déterminent les contaminations subséquentes de la région méditerranéenne ;
11° S'il cesse après le séjour au lazaret de El Tor, on peut le voir réapparaître au delà sans que le mode de transport puisse être déterminé.
Pour faire mieux saisir cette marche des épidémies de choléra du Hedjaz, j'ai dressé un tableau de celle de 1902, tableau la montrant depuis son point de départ jusque dans ses diverses ramifications, et indiquant le mode déterminé ou indéterminé de chacun de ces divers transports (voir tableau III).
Modes de transport des épidémies de choléra. — 11 est admis que les épidémies de choléra peuvent se transporter d'un lieu à un autre :
1° par l'intermédiaire des marchandises contaminées ;
2° par l'intermédiaire des bagages et effets des voyageurs provenant de régions infectées ;
3° par l'intermédiaire de malades atteints de choléra.
Nous allons rechercher quel rôle chacun de ces
divers modes de transport a joué dans l'importation du choléra au Hedjaz et dans sa propagation ultérieure
suivant les diverses directions prises par les pèlerins à leur retour
LE CHOLÉRA ET LA PESTE AU HEDJAZ
Marchandises. — Les marchandises, provenant pour la majeure partie des Indes, arrivent toute l'année à Djeddah; si le choléra était importé au Hedjaz par leur intermédiaire il devrait éclater aux époques les plus diverses et non pas en coïncidence constante avec le moment du pèlerinage. En outre ces marchandises — avant d'être expédiées à la Mecque — séjournent un certain temps à Djeddah; elles y sont manutentionnées, une partie y est môme consommée; dans ces conditions le choléra aurait dû commencer bien plus souvent à Djeddah qu'à la Mecque, fait qui ne s'est cependant jamais produit.
A aucune époque ces marchandises n'ont subi la désinfection.
Le Hedjaz n'a pas de commerce d'exportation vers l'Europe.
Les marchandises — même non désinfectées — n'ont joué aucun rôle clans l'importation du choléra au Hedjaz ni dans ses expansions subséquentes.
Effets et bagages. — Les effets et bagages des pèlerins provenant d'une région où règne le choléra sontils aptes à transporter à longue distance le germe de ce choléra, lorsqu'il n'y a pas eu depuis le point de départ une épidémie à bord du navire? Si à un moment donné le vibrion cholérique s'est trouvé à la surface de ces effets ou à l'intérieur de ces bagages, a-t-il pu conserver pendant un ou deux mois une vitalité suffisante pour pouvoir devenir la cause d'une nouvelle épidémie?
Les expériences de laboratoire prouvent que le vibrion cholérique est un des microbes les plus fragiles : la dessiccation, par exemple, le détruit en trois ou quatre jours. Par conséquent lorsqu'il s'agit d'un long trajet, comme celui des Indes au Hedjaz, il est certain que ces microbes ne sauraient conserver une
vitalité suffisante pendant tout ce temps, et qu'ils ne peuvent ensuite redevenir nocifs.
Si nous admettions d'ailleurs pour réel un semblable mode de transport, le choléra — ainsi que dans le cas des marchandises — devrait éclater aux moments les plus divers du pèlerinage ou dans les différentes villes du Hedjaz, en un mot à l'instant et au lieu où l'objet contaminé serait mis au jour la première fois par son détenteur et non pas toujours à la fin du pèlerinage et dans la seule ville de la Mecque.
Un autre ordre de preuves vient à l'appui de la thèse que je soutiens; bien que les modifications apportées à l'hygiène du pèlerinage depuis quarante ans aient été peu nombreuses, il n'en est pas moins vrai que depuis 1891 tous les effets des hadjis provenant du Sud sont désinfectés au lazaret de Camaran.
Or, la désinfection ayant eu, dans tous les cas où elle a été appliquée, une action radicale sur les épidémies, logiquement on devrait constater cette action sur celles du Hedjaz.
Le tableau suivant réunit en deux groupes — à raison de 20.000 par an en moyenne — les pèlerins provenant du Sud et arrivés au ;Hedjaz depuis 1860 jusqu'en 1902 : les premiers n'ont pas subi la désinfection des effets et bagages; les seconds, par contre, y ont été soumis ; je note en face le nombre des épidémies ayant éclaté au Hedjaz sous ces deux régimes.