Gaillard. Le choléra. Paris
3. Widal. Traité de médecine (art. « Choléra »). Paris, 1899.
paraissent être tout désignés pour être porteurs du vibrion cholérique dans cet état indiffférent déjà décrit, et contre lequel ni la désinfection ni l'isolement ne pouvaient avoir d'action.
Mais ce microbe, à l'état latent, a repris tout à coup l'activité physiologique dont il était momentanément dépourvu ; il a donc fallu pour ce faire ([ivune perturbation des actes de la vie se produise chez les individus qui en étaient porteurs.
Si — dès le début de ce travail — j'ai insisté de façon toute particulière sur la mauvaise qualité des eaux potables consommées au Hedjaz, c'est que j'ai pu constater qu'elles jouent un rôle singulier dans la détermination de certains troubles gastriques ou intestinaux chez les pèlerins. Ces eaux proviennent de citernes immondes, de puits infects, ou, lorsqu'elles arrivent d'une source — comme à la Mecque — , leur canalisation et leur distribution sont défectueuses et ne les mettent à l'abri d'aucune pollution : elles contiennent donc en grande quantité des micro-organismes de toutes sortes.
Or, M. Metchnikoff1, clans ses importantes recherches sur le choléra, nous enseigne que si le vibrion cholérique peut se cultiver dans l'intestin de l'homme sans provoquer nécessairement le choléra, par contre, lorsque des microbes — qu'il dénomme favorisants — viennent s'adjoindre à ce premier vibrion, une explosion cholérique se produit de suite chez l'individu demeuré jusque-là indemne.
Nous avons déjà trouvé au Hedjaz une partie du tableau tracé par M. Metchnikoff :
1° Individu ayant dans l'intestin le vibrion cholérique à l'état latent : le pèlerin indien vivant dans
1. Metchnikoff. Recherches sur le choléra et les vibrions. Annales de V Institut Pasteur, 1893-1894.
LE CHOLÉRA ET LA PESTE AU IIEDJAZ
une, région où le choléra existe, ou le pèlerin qui a traversé cette région pour s'embarquer ;
2° Une eau potable contenant de nombreux microbes. Il ne reste plus maintenant qu'à déterminer la nature de ces microbes afin de savoir s'ils sont ou non favorisants.
M. Vaume 1 est le premier qui ait émis l'hypothèse du transport possible du choléra au Hedjaz par microbisme latent. Décrivant une des épidémies qu'il avait suivies au lazaret de Gamaran, il disait ceci : « La marche de l'épidémie laissait l'impression d'une cause générale agissant avec continuité et ne se manifestant qu'à intervalles mesurés par le degré de résistance personnelle. D'un cas à l'autre, il ne semblait pas qu'il y eût contagion, on était plutôt entraîné à admettre que presque tous les pèlerins atteints portaient en eux la cause spécifique qui agissait, plus ou moins tardivement, suivant que les conditions favorables du milieu intérieur s'établissaient plus ou moins rapidement. » Puis, résumant l'impression d'ensemble que lui causait l'examen des dernières épidémies de Gamaran, il ajoutait : « La question n'est pas simple, elle se pose comme suit : plusieurs vapeurs à pèlerins arrivent de Bombay à Gamaran après neuf à dix jours de voyage : le capitaine et le médecin disent n'avoir rien eu en cours de roule, les papiers du bord confirment leur assertion... De cinq à sept jours après le débarquement des pèlerins, le choléra parait parmi eux... Dès lors, je puis concevoir que des Malabaris, quittant leur pays où le choléra avait sévi avec une grande intensité à la fin de 1894, transportent avec eux des vibrions qui vivent dans leur intestin à l'état latent, que ces vibrions — sous des influences qui me
1. Vaume. Rapport au Conseil supérieur de santé de Constantinople, 1895.
restent inconnues — acquièrent de la virulence et qu'en dernier lieu le choléra apparaisse parmi eux. »
M. Yaume n'avait fait qu'émettre des hypothèses ; M. Crendiropoulo, qui lui succéda dans la direction du lazaret de Camaran, voulut les vérifier par l'expérimentation l.
A cette époque-là, les pèlerins buvaient au lazaret de Teau provenant des puits de l'île, c'est-à-dire une eau qui — comme toutes celles du Hedjaz — contenait des microbes de toute espèce. Il était naturel de rechercher si, parmi eux, il y en avait qui rentraient dans la catégorie dite favorisante. M. Crendiropoulo put établir alors que, dans l'eau des puits de Camaran, se trouvaient des microbes qui favorisaient la multiplication et probablement la virulence du vibrion cholérique. Puis, attribuant à l'action de ces microbes favorisants l'éclosion — sans cause apparente — des épidémies de choléra parmi les pèlerins internés, il terminait en espérant que l'installation récente d'une machine à distiller l'eau, supprimerait l'apparition du choléra au lazaret, tout au moins importé sous cette forme.
Ceci se passait en 1897 et, jusqu'en 1902, le choléra ne s'est montré ni à Camaran, ni à la Mecque ; on ne pouvait donc jusque-là poser aucune conclusion ferme.
Mais — en 1902 — le choléra s 3 manifeste à la Mecque sans apparaître — comme par le passé — simultanément au lazaret de Camaran. J'étais, à cette époque, directeur-adjoint de cette station sanitaire : 17.729 quarantenaires y furent reçus cette année-là. L'esprit mis en éveil par les hypothèses de M. Vaume et par les expériences de M. Crendiropoulo, je sur-
1. Crendiropoulo. Epidémies cholériques de Camaran. Revue d'hygiène, septembre 1899.
102 LE CHOLÉRA ET LA PESTE AU HEDJAZ
veillai de façon spéciale les pèlerins provenant des Indes et qui furent au nombre de 4.772 *.
Afin de tabler sur des données exactes, je calculai d'abord :
1° La mortalité moyenne des Indiens en cours de route, de 1887 à 1901, soit 2,83 p. 1000;
2° La mortalité moyenne de ces mêmes Indiens au lazaret, après l'installation de l'appareil distillatoire, de 1896 à 1901, soit 1,91 p. 1000.
Si la moindre manifestation épidémique avait eu lieu en cours de voyage ou au lazaret, j'eusse alors été prévenu de suite par l'élévation forcée du chiffre de la mortalité.
Or — en 1902 — 4,61 p. 1000 des Indiens moururent pendant la traversée; bien que ce nombre soit supérieur à la moyenne, il n'est pas assez élevé pour donner l'idée d'une épidémie durant la route; il faut songer qu'en ce moment le pèlerinage s'accomplit pendant l'hiver et en pleine mousson de nord-est, deux circonstances mauvaises pour des pèlerins arrivant des régions intertropicales. Quant à la mortalité au lazaret elle fut — pour les Indiens — de 1,80 p. 1000, chiffre légèrement inférieur à la moyenne qui est de 1,91 p. 1000.
Il est impossible de dire que le choléra ait existé — en 1902 — parmi les pèlerins indiens soit en voyage, soit au lazaret.
Mais — cette même année — une épidémie de choléra ravageait les possessions néerlandaises de Java, qui nous envoyaient 7.586 pèlerins, y compris les
1. J'aurais voulu faire des recherches bactériologicmes sur les selles des pèlerins indiens ; malheureusement l'administration sanitaire ottomane — toujours lente dans ses décisions comme dans ses actes — m'a fait parvenir trop tard le laboratoire que je lui avais cependant demandé bien avant le pèlerinage.
Malais ; ces deux groupes voyageant ensemble devaient partager le même sort en cas de choléra.
La moyenne de la mortalité des Javanais et Malais, en route, est de 3,93 p. 1000 ; en 1902, elle fut de 5,50 p. 1000, pour les mêmes raisons climatériques déjà signalées à propos des Indiens ; la mortalité des Javanais au lazaret, en 1902, fut de 1,13 p. 1000, alors que la moyenne est de 1,90 p. 1000.
Donc des deux côtés — indien et javanais — nulle suspicion d'épidémie, soit à bord, soit au lazaret, n'est permise, et cependant le choléra s'est montré à la Mecque cette année-là, mais négligeant, pour la première fois, de faire son apparition simultanée à Gamaran.
En effet, si, en 1895, M. Yaume pouvait écrire1 : « Je m'imagine que les conditions favorisantes peuvent être réalisées — pourquoi et comment, je l'ignore — à Gamaran et au Hedjazdans le même temps » en 1902, il n'en est plus de même. Les conditions favorisantes existent toujours au Hedjaz, mais elles ont été supprimées à Gamaran dès le moment où l'appareil clistillatoire y fut installé, et dès le moment où la distribution d'une eau ne contenant plus de microbes favorisants fut assurée aux pèlerins.
L'eau des puits de Gamaran — jusqu'en 1895 — fut le véritable réactif décelant le vibrion cholérique parmi les pèlerins quand il existait; dès que ce réactif a été supprimé, le choléra a disparu forcément du lazaret, sans cesser pour cela de se montrer au delà, c'est-à-dire au Hedjaz.
L'action de l'eau distillée à Gamaran a d'ailleurs été immédiate et des plus évidentes : de 1887 à 1895, lorsque les pèlerins buvaient l'eau des puits, les diar-
1. Vaume. Rapport au Conseil supérieur de santé de Constantinople, 1895.
LE CHOLÉRA ET LA PESTE AU HEDJAZ
rhées étaient nombreuses parmi eux et la mortalité, pendant le séjour, s'élevait à 3,37 p. 1000; par contre — de 1896 à 1902 — plus de diarrhées et la mortalité tombe subitement, pour le même temps, à 1,04 p. 1000.
L'ensemble de ces faits forme une preuve absolue : les pèlerins indiens ont le vibrion cholérique à l'état latent dans leur intestin, ils boivent au Hedjaz une eau contenant des microbes favorisants : le choléra évolue chez eux. Si on supprime au Hedjaz — comme à Camaran — la cause favorisante, on y supprimera de suite ce choléra se manifestant sans cause apparente, sans mode de transport déterminé, qui est d'ailleurs le seul choléra que Ton ait jamais vu parvenir à la Mecque.
Ainsi que le dit M. Kelsch : « Ce parasitisme latent donne la clef de bien des inconnues de l'étiologie. » M. Metchnikoff complète plus tard cette pensée en écrivant : « Les microbes favorisants ou empêchants des organes digestifs jouent un rôle des plus importants : on pourra expliquer des faits d'épidémiologie qui semblent en désaccord avec la théorie du bacille virgule et surtout l'influence du temps et des lieux incontestable dans le développement des épidémies. »
S'il était possible à toutes ces preuves d'en ajouterune nouvelle, je voudrais citer ici une expérience qu'il m'a été donné de réaliser au Yémen — en 1902 — pendant une épidémie de choléra. Voici les faits :
En face et à 4 milles de l'île de Camaran, sur le continent, s'élève le village de Salif — 1 .800 habitants environ — village construit au-dessus d'une mine de sel. Il n'y a pas à Salif d'eau potable, et les habitants sont obligés d'en venir chercher chaque matin aux puits de Camaran.
Le 9 juin 1902, je fus appelé à Salif par le directeur de la mine, et constatai, dans le village, trois
décès, par suite du choléra : c'était l'épidémie récente de la Mecque qui, transportée par les pèlerins du Yémen, parvenait successivement dans les diverses parties de cette province. Les habitants de Salif refusant tous soins, ne laissant prendre aucune mesure prophylactique, je dus me borner à isoler le village — le mieux possible — et à attendre la fin de l'épidémie.
Mais, déjà mis sur la voie du rôle favorisant des eaux de Camaran, je fis le raisonnement suivant : le vibrion du choléra existe à Salif, et, chaque jour, on y expédie — sous forme d'eau des puits — une provision de microbes favorisants; en supprimant ces derniers, on doit logiquement, sinon supprimer l'épidémie, tout au moins l'atténuer. Je résolus donc de cesser l'envoi d'eau des puits, et de la remplacer par de l'eau distillée provenant de notre appareil. Malheureusement celui-ci était alors en nettoyage, — le pèlerinage étant terminé; — on hâta la fin de l'opération, et, le 5 juillet, le lazaret était en mesure de fournir aux habitants de Salif les douze ou quatorze tonnes d'eau qui leur étaient nécessaires quotidiennement.
Le tableau IV donne jour par jour la marche de l'épidémie de Salif1.
Dès que l'eau distillée est envoyée, l'épidémie s'arrête; il n'y a plus que trois cas : deux sur des fillettes de six et neuf ans, et le troisième, douteux d'ailleurs, sur un vieillard de soixante-dix ans. Dix jours après le dernier décès , l'eau des puits est de nouveau expédiée et, malgré cela, aucun nouveau cas ne se produit.
A 4 kilomètres de Salif se trouve le village de Karia — 800 habitants — ; il fut contaminé dès le o juillet, mais je ne fus informé du fait que le 7. Je fis envoyer
1. Je ne note que les décès, le nombre des cas guéris étant, avec les Arabes, impossible à connaître.
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