‹ Choléra et peste dans le pelerinage musulman, 1860-1903Chapitre 6 sur 69 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Histoire du pèlerinage musulman. — Epoque du pèlerinage. — Lois religieuses imposant le pèlerinage. — Lois religieuses autorisant les mesures sanitaires. — Réglementations faites par les diverses puissances musulmanes.

Histoire du pèlerinage musulman. — La légende1 fait remonter la date de la construction de la Caaba — point central du pèlerinage musulman — à l'époque d'Abraham. Le Koran s'exprime formellement et à plusieurs reprises à ce sujet : « Prenez la station d'Abraham pour oratoire... No*us recommandâmes à Abraham et à Ismaël ceci... » Plus de deux cents ans avant la fondation de l'Islamisme les populations de l'Arabie se rendaient déjà chaque année en pèlerinage à la Caaba. Vers l'an 200 de notre ère les Koreïchites — tribu arabe importante — s'emparèrent de ce sanctuaire et construisirent ensuite, à l'entour, la ville de la Mecque qui devint leur forteresse. A cette époque-là les Arabes avaient perdu l'idée d'un Dieu unique, idée qu'ils avaient connue autrefois au moment de la mission d'Abraham ; ils étaient redevenus idolâtres et la Caaba n'était plus qu'une sorte de Panthéon païen où chacune des tribus du pays avait placé l'image de son idole favorite.

Mahomet naquit vers l'an 600 de notre ère et, à

1. Ces renseignements historiques sont extraits en partie de la préface de la traduction du Koran, de M. Kasimirski.

l'âge de quarante ans environ, après avoir été, dit-on, en Palestine, il commença ses prédications. Les historiens prétendent que ce voyage ne fut pas étranger à sa mission et qu'il puisa, pendant son séjour à la côte, une partie de son enseignement dans les livres sacrés du judaïsme et du christianisme. Mahomet reprend l'idée d'un Dieu unique, croyance commune à ces deux religions, établit des dogmes de morale qui semblaient inconnus dans son pays jusqu'alors, promulgue des principes généraux de législation civile et prescrit un certain nombre de règles d'hygiène. Il reconnaît l'existence des prophètes antérieurs à lui et leurs religions, la sienne étant le perfectionnement des précédentes.

A son début, la nouvelle croyance ne réunit que peu d'adeptes; néanmoins elle fut admise dans la Caaba au même titre que les autres religions qui étaient alors en honneur dans l'Arabie. Mais le prophète Mahomet, fort de la supériorité de ses idées, ne voulait point de partage et entendait régner en maître dans la capitale religieuse arabe. Rattachant sa nouvelle foi à l'ancien culte d'Abraham, il voulait reconquérir la Caaba et en faire le centre de son enseignement. L'habitude annuelle du pèlerinage était si bien prise par les Arabes qu'il ne fallait point songer à la leur faire abandonner; aussi Mahomet avait compris que sa religion, pour pouvoir dominer, devait s'emparer du sanctuaire commun. De la sorte, l'antique pèlerinage devenait pour lui un puissant moyen de propagande.

Mais ses compatriotes, les Koreïchites, virent bientôt dans la croyance naissante un élément de trouble qui menaçait de leur enlever la suprématie religieuse en Arabie, suprématie qu'ils avaient durement conquise et conservée, jusqu'alors à leur grand profit. Ils

commencèrent à attaquer le prophète qui, à la suite de leurs persécutions, fut obligé d'abandonner la Mecque et de se retirer à Médine avec ses premiers néophytes. De cette ville, il continua à se livrer à la propagande dans les environs, tant par la prédication que par les armes, et, quelques années ensuite (692 apr. J.-C), devenu assez redoutable, il obtint des Koreïchites — toujours détenteurs de la Caaba — l'autorisation d'en venir faire le pèlerinage annuel au môme titre que les autres Arabes. Son voyage terminé, il rentre à Médine, rassemble ses coreligionnaires devenus nombreux et, l'année suivante, à la tête de dix mille d'entre eux il se présente devant la Mecque, s'en empare presque sans coup férir et pénètre de suite dans la Caaba ; il fait alors briser les trois cents idoles qui s'y trouvaient réunies, pendant qu'il répétait lui-même : « La vérité parut et le mensonge s'évanouit. » L'Islamisme était fondé et devait rayonner pendant des siècles à travers le monde, apportant avec lui une civilisation, une science et un art nouveaux qui, malheureusement, se sont éteints trop tôt.

Le Prophète — après sa conquête — rentra à Médine; deux ans après, il fit un nouveau et solennel pèlerinage à la Caaba — il avait alors exactement soixante-trois ans — ; ce fut le dernier, et pour cela on l'appela le pèlerinage de l'adieu. Mahomet mourut l'année suivante à Médine où se trouve son tombeau que les musulmans vont pieusement visiter. Ce n'est point pour eux une obligation, c'est seulement un acte méritoire, mais bien peu de ceux qui viennent à la Mecque ne l'accomplissent pas.

Le pèlerinage continua donc à travers les siècles avec des péripéties diverses, des dissensions religieuses s'étant élevées plus tard entre les différentes tribus arabes. A cette époque il était relativement

peu nombreux et ne comprenait guère que les populations de F Arabie. Le voyage était long, pénible, coûteux, et offrait beaucoup de dangers. C'est grâce aux découvertes de la science moderne — les moyens de transport étant devenus faciles et rapides — que le nombre des musulmans se rendant à la Mecque s'est augmenté dans des proportions considérables, sans toutefois atteindre les chiffres indiqués dans la plupart des ouvrages, chiffres notablement exagérés.

Le pèlerinage musulman, dans son essence, consiste en ceci : se rendre à la Mecque à une époque déterminée, revêtu d'un costume spécial appelé Ir'ham, composé de deux pièces de toile blanche sans coutures; le pèlerin doit être pieds nus, la tête rasée et sans coiffure; il lui est ordonné, dans un certain rayon autour de la Mecque, de s'abstenir de la chasse; les rapports sexuels lui sont interdits. Dès son arrivée à la ville sainte, le pèlerin se rend à la Caaba dont il fait sept fois le tour, précédé par un mutaouf1; ce dernier récite des prières que le pèlerin doit répéter; le tour se commence du côté de l'Orient et se termine par le baiser de la pierre noire2. Ensuite le pèlerin parcourt sept fois le trajet qui s'étend entre les deux collines de Safa et de Merwa — un kilomètre environ — . Cette cérémonie commémore la recherche d'une source d'eau que fit, dit-on, Agar à cette même place; elle y trouva la source de Zem-Zem à laquelle le pèlerin va boire un verre d'eau à la fin du dernier parcours. Les cérémonies à accomplir à la Mecque sont alors terminées. Le pèlerin, en attendant les fêtes du Courban-Baïram 3, vient tous les jours prier à la

1. Mutaouf, littéralement en arabe celui qui fait faire le tour.

2. La pierre noire enchâssée dans un angle de la Caaba, et que baisent tous les pèlerins, serait la pierre que l'ange Gabriel aurait remise à Abraham pour former l'autel de son oratoire.

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