‹ Choléra et peste dans le pelerinage musulman, 1860-1903Chapitre 60 sur 69 · Conférence de Paris, 1894. Compte rendu officiel · texte numérisé non relu

Conférence de Paris, 1894. Compte rendu officiel

2. C'est à cette même conférence que Bonkowsky-pacha, deuxième délégué ottoman, disait : » La question de l'eau à Djeddah peut être considérée aujourd'hui comme résolue. »

3. Mussafir-hané, en turc, maison d'étrangers ; dans l'espèce, c'était un asile pour les pauvres qui devait être construit à la Mecque.

commission présidée par le maréchal Assaf-pacha, qui se trouve déjà sur les lieux. »

Turkhan-bey concluait en déclarant : « On reconnaîtra, je l'espère, que du côté de la Turquie, les dispositions déjà prises et celles en cours d'exécution répondent dans la plus large mesure aux nécessités de préservation matérielle. »

Après des affirmations aussi formelles, la conférence ne semblait plus avoir aucune raison de délibérer, puisque toutes les améliorations qu'elle réclamait étaient adoptées et déjà, même, en voie d'exécution.

Mais, en Turquie, promettre et tenir sont deux choses absolument différentes : la première partie de ce travail nous a montré que rien de ce qui a été projeté n'a été réalisé; seules les machines distillatoires des lazarets de Camaran et d'Abou-Saad, ainsi que quatre étuves à désinfection pour ces deux établissements, ont été mises en place, et encore grâce aux fonds avancés par le Conseil supérieur de santé de Constantinople. Quant à l'empire ottoman, il n'a absolument rien fait pour empêcher le retour de désastres semblables à ceux de 1893, 1895 et 1902.

Il ne faut donc pas oublier ceci, c'est que dans toute conférence internationale — comme dans celle de 1894 — les délégués ottomans auront toujours pour ordre d'affirmer et de promettre ce que l'on voudra; on ne devra donc enregistrer ces promesses et ces affirmations qu'avec la plus grande réserve.

En effet, l'empire ottoman est absolument impuissant à faire quoi que ce soit au Hedjaz en matière de modifications au pèlerinage : les Arabes s'y opposeraient et, des troubles graves pouvant naître, il préférera toujours s'abstenir. Le Hedjaz est une province éloignée, à peine pacifiée, où tous les habitants sont armés, où les soldats sont peu nombreux et pour la

plupart rendus malades, autant par les privations qu'ils endurent que par le climat, et où il serait difficile — le cas échéant — de conduire des troupes étant donné l'état plutôt précaire de la marine ottomane : dans de semblables conditions, il est certain que le gouvernement ottoman reculera toujours devant la moindre amélioration, à moins qu'elle ne doive s'exécuter dans un lazaret, par exemple, et sans léser les intérêts pécuniaires des habitants du Hedjaz.

Si j'expose maintenant — d'après ma pratique personnelle — un plan d'organisation sanitaire du pèlerinage, je ne me fais par conséquent aucune illusion, car je sais que — quand même il serait reconnu excellent— il ne pourra jamais être exécuté, tout au moins en ce qui concerne la partie devant être réalisée par l'empire ottoman.

L'organisation sanitaire du pèlerinage en général. — Les recherches dont le résultat est énoncé dans la deuxième partie de cet ouvrage m'ont amené à conclure que seul le choléra était importé au Hedjaz par les pèlerins; la propagation de la peste n'étant pas due aux hadjis, nous n'avons donc pas à nous en occuper, sa prophylaxie relevant de la police sanitaire générale des ports et non pas des règlements applicables au pèlerinage.

En ce qui concerne les épidémies de choléra au Hedjaz, leur étude nous a permis de déterminer suivant quelles lois elles se répètent dans le cours des années, de façon pour ainsi dire uniforme.

Les pèlerinages d'été devront être surveillés tout spécialement, presque tous ayant été contaminés de choléra. Les puissances qui interdisent à certains moments le pèlerinage à leurs ressortissants devront, à ces époques, les empêcher de partir.

Les pèlerinages akbar, surtout ceux qui ont lieu

en hiver, se signalent — à cause du grand nombre de pèlerins — par une proportion plus élevée d'épidémies.

Il est par conséquent nécessaire de prendre des mesures à leur égard; sans recourir à l'interdiction totale, on peut en édicter une partielle : ainsi étant donné que les Algériens, par exemple, partent en temps normal au nombre de 5.000, il ne devra pas être accordé — pour un pèlerinage akbar — un nombre d'autorisations plus élevé. Si chacune des puissances musulmanes accepte une semblable réglementation, on n'aura plus à redouter les agglomérations dangereuses de ces pèlerinages particuliers1.

La réduction du nombre des pèlerins, en tout temps, serait une excellente chose à obtenir; elle pourrait être réalisée assez facilement de la manière suivante : quelques puissances ayant pris pour règle d'interdire le pèlerinage de leurs ressortissants à certaines époques devraient s'entendre ensemble afin d'alterner leurs autorisations de départ. De la sorte, la masse totale diminuerait au grand bénéfice de tous.

Le départ des pauvres, des enfants, des malades, des infirm°s sera absolument proscrit, suivant les prescriptions de la loi musulmane elle-même.

Le pèlerinage au départ. — Lors du départ des pèlerins, une visite des plus minutieuses doit être faite, afin d'empêcher aucun malade suspect d'embarquer. Lorsqu'une épidémie règne dans une des régions d'où proviennent les hadjis, leurs effets et leurs bagages seront désinfectés avant d'être placés à bord. Par ces mesures, on empêchera la propagation du choléra par l'intermédiaire des malades on des objets, propagation

1. Le pèlerinage de 1904 est un akbar et doit avoir lieu en hiver, c'est-à-dire qu'il réunit toutes les conditions nécessaires pour être contaminé de choléra.

d'ailleurs très rare dans le cas présent, ainsi que nous avons pu le constater.

La surveillance en cours de traversée ayant été étudiée dans le chapitre précédent, il n'y a pas lieu d'insister à nouveau.

Le pèlerinage au lazaret de Camaran. — Tous les pèlerins, avant d'arriver au Hedjaz, doivent passer par le lazaret de Camaran; l'action que l'on peut avoir à Djeddah étant des plus restreintes, il y a avantage à procéder aux dernières opérations de surveillance des hadjis en dehors du Hedjaz : la situation particulière de l'île de Camaran répond parfaitement à ce but.

Le lazaret devra d'abord être muni d'habitations convenables pour les pèlerins et de cabinets d'aisance ; les installations des appareils à désinfection et ces appareils eux-mêmes devront être les unes agrandies et les autres augmentés.

Le temps de séjour des pèlerins au lazaret sera uniforme : il n'y a aucun intérêt à ce qu'il excède cinq jours, — lorsqu'aucune épidémie ne s'est produite en route, — mais par contre, tous les pèlerins doivent y séjourner pendant ce temps, que je considère comme un minimum, si l'on veut mener à bien la visite complète des hadjis, ainsi qu'une dernière désinfection.

Tous les pèlerins reconnus atteints d'une affection quelconque les plaçant en état de moindre résistance devront être retenus jusqu'à complète guérison, dans un hôpital convenablement installé ; ils seront envoyés au Hedjaz par un des navires suivants1.

Cependant, il faut être certain que l'action du lazaret de Camaran — au point de vue prophylactique — demeurera toujours des plus restreintes : ce ne peut être

1. Depuis cette année cette réglementation est appliquée à Camaran : il ne manque que l'hôpital.

qu'un lieu de centralisation pour opérer les dernières mesures de surveillance, mais il n'empêchera jamais le choléra de parvenir jusqu'au Hedjaz : les épidémies de 1890, 1891, 4893, 1895 et 1902 sont là pour prouver l'exactitude de mon affirmation.

Le pèlerinage au Hedjaz. — C'est seulement par l'assainissement des villes du Hedjaz que l'on obtiendra le résultat voulu, c'est-à-dire la disparition du choléra.

Lors de la conférence de Paris, M. Thorne-Thorne, délégué de la Grande-Bretagne, affirmait déjà que l'assainissement des villes saintes était le seul moyen efficace pour combattre le choléra : « Vous n'avez affaire qu'à trois ou quatre villes : Djeddah, la Mecque, Médine et Yambo, de population relativement peu dense, et, si seulement une partie des sommes que les pèlerins payent pour avoir le droit de visiter la Mecque était dépensée à leur donner une protection raisonnable contre la maladie et la mort, l'assainissement de ces localités serait une chose fort simple. »

Aujourd'hui, comme en 1894, la seule solution qui s'impose et paraisse vraiment utile est d'améliorer les conditions hygiéniques du Hedjaz.

Veau pure doit être amenée dans toutes les villes, canalisée et distribuée de telle sorte qu'elle ne puisse être contaminée sur son parcours; cette mesure doit être généralisée à l'Arafat et à la vallée de Mouna. Si l'on ne peut trouver de l'eau à proximité des villes ou s'il est impossible d'en amener, on ne doit pas hésiter à installer comme à Aden, des appareils distillatoires : l'eau qu'ils produiront sera toujours d'un prix inférieur à celle qui est actuellement vendue aux hadjis ; elle présentera donc le double avantage d'être bonne et à bas prix.

Les maisons à pèlerins devront être améliorées et

surveillées étroitement ; leurs propriétaires seront astreints à les faire blanchir à la chaux fréquemment. Mais les terrains vagues étant nombreux — même dans les villes — on devra y installer des campements où les pèlerins trouveront un abri utile, surtout pendant l'hiver.

Les cabinets d'aisances situés aux étages supérieurs des maisons à pèlerins seront fermés; on ne les tolérera plus qu'au rez-de-chaussée, et ils devront avoir une fosse étanche. D'autres cabinets d'aisances publics établis dans de bonnes conditions seront répartis dans les rues en nombre suffisant.

Des hôpitaux devront être installés; j'insisterai sur ce point de façon spéciale, car les hôpitaux sont nécessaires à un double point de vue : d'abord, ils permettent d'isoler les malades en temps d'épidémie, ils ont en ce sens un rôle prophylactique; mais, en temps normal, les malades sont nombreux parmi les pèlerins et l'on se trouve actuellement dans l'impuissance absolue de les soigner comme il conviendrait, puisqu'au Iledjaz « l'assistance publique n existe que de nom1 ».

Les pèlerins musulmans ne sont pas tous Ottomans ; la majeure partie sont Hollandais, Anglais, Russes ou Français : or, s'il est indifférent au gouvernement turc que ses sujets meurent en masse dans la rue, nous avons par contre le devoir de protéger et d'assister ceux qui vivent sous les lois de nations civilisées. Il est donc nécessaire de construire à Djeddah et à Yambo deux hôpitaux internationaux, où pourront être traités les pèlerins étrangers, puisque ces deux villes n'offrent en ce sens aucune ressource.

Telles sont — dans leurs grandes lignes — les prin-

1. Vaume. Rapport au Conseil supérieur de santé de Constantinople,

cipales mesures d'assainissement qui devraient être prises au Hedjaz.

Retour des pèlerins par terre. — Les pèlerins regagnant leur pays par caravanes n'ont jamais été dangereux que sur la route du Yémen; d'où Futilité de les surveiller au départ de la Mecque et d'installer un campement sanitaire, soit en avant, soit au delà de Taïf, de façon à arrêter les caravanes avant qu'elles ne se dispersent dans FAssyr et dans le Yémen.

Organisation sanitaire du pèlerinage futur. — « La vitesse de propagation du choléra est proportionnelle à celle des moyens de transport 1 » ; cela est si vrai que depuis la généralisation de la navigation à vapeur, on a pu constater la rapidité véritablement foudroyante avec laquelle le choléra s'est répandu à diverses reprises dans tout le bassin de la Méditerranée. Mais aujourd'hui, une seconde évolution est en train de se produire : des chemins de fer nouveaux se construisent en tous sens. Bientôt les bords de la mer Rouge seront reliés directement au réseau de l'Egypte; de Bassorah au Bosphore, le trajet durera à peine quelques jours; enfin le chemin de fer du Hedjaz — sans admettre qu'il arrive jusqu'à la Mecque, tout au moins avant longtemps — va singulièrement rapprocher cette province de l'Europe, aux lazarets existant sur les bords de la mer il faudra donc songer à en substituer d'autres placés sur le trajet de ces voies ferrées, à moins que d'ici là on ait résolu la question de l'assainissement du Hedjaz, et rendu de la sorte impossible l'éclosion — à la Mecque — des épidémies de choléra.

1. Laveran. (Art. Choléra.) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1875.

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