ORGANISATION SANITAIRE DU GOLFE PERSIQUE ET DU GOLFE D'OMAN
Géographie physique du golfe Persique et de celui d'Oman. — Géographie politique du golfe Persique et de celui d'Oman. — Des diverses navigations qui sillonnent les golfes Persique ou d'Oman, et des itinéraires qu'elles suivent. — Embouchure du Ghat-el-Arab. — Protection du golfe Persique contre le retour des pèlerins.
En étudiant la répercussion des épidémies de choléra du Hedjaz sur les pays où retournent les hadjis après le pèlerinage, nous avons constaté que tout choléra de la Mecque était suivi, à bref délai, d'une épidémie de même nature dans une région quelconque du golfe d'Oman ou du golfe Persique.
Ces deux golfes n'étant nullement protégés au point de vue sanitaire, il importe d'organiser leur défense qui intéresse singulièrement l'Europe puisque, par la voie du Chat-el-Arab, une épidémie peut rapidement parvenir sur les côtes de la mer Noire.
Pour réaliser cette protection de façon rationnelle, il faut prendre en considération trois facteurs principaux : la géographie physique de la région, sa géographie politique et enfin les diverses navigations qui sillonnent ces mers ainsi que les itinéraires parcourus1.,
1. Tous les renseignements que je fournis sur le golfe Persique sont le résumé d'un rapport adressé au Conseil supérieur de santé de Gonstantinople en 1901, et publié par la Revue d'hygiène et de police sanitaire, 1901; ce rapport avait été écrit après un séjour de plusieurs mois que je fis à cette époque dans la région du golfe Persique.
Géographie physique du golfe Persique et de celui d'Oman. — Ces deux golfes, situés l'un en arrière de l'autre, ont pour point culminant l'embouchure du Chat-el-Arab, seule voie de pénétration dans l'intérieur des terres. Les côtes — sur les deux rives — sont désertes, à peine habitées, et, derrière les villes qui s'y sont élevées, on ne rencontre que de vastes étendues désertes.
Géographie politique du golfe Persique et de celui d'Oman. — En contournant les deux golfes, on trouve successivement les ports suivants : Mascate, Menama des îles Bahreïn, el Katif, Koweit, l'embouchure du Chat-el-Arab, Bender-Bouchir, Lingah, Bender-Abbas, Djask et enfin Gwadar. Ces villes n'appartiennent pas à une seule puissance, les unes relevant du Sultanat d'Oman, les autres de la Perse ou de l'Empire ottoman, enfin quelques-unes étant soumises au protectorat anglais ou à des cheicks indépendants.
Leurs moyens de communication avec l'intérieur consistent en routes à peine fréquentées par quelques caravanes; ces voies de communication aboutissent — pour le golfe d'Oman — soit dans le Belouchistan, soit dans les déserts de l'Arabie ; quant à celles partant des ports situés sur les rives du golfe Persique, les unes réunissent la côte aux déserts de l'Arabie, et les autres — après un parcours très long — gagnent les régions du sud de la Perse.
Il semble donc impossible qu'une épidémie de choléra puisse être propagée par l'intermédiaire des caravanes qui suivent — à de rares intervalles — ces chemins à peine tracés au milieu de déserts ou de montagnes abruptes, et dans des régions à peu près inhabitées.
Dans ces conditions, l'installation d'un service sanitaire quelconque — commun à toutes ces villes — paraît chose inutile, d'autant plus qu'il serait difficile
à organiser. En effet, comment grouper en une sorte d'union sanitaire des puissances aussi diverses que celles qui sont maîtresses des bords des golfes Persique et d'Oman? puissances dont les unes sont arrivées déjà au plus haut degré de civilisation, tandis que les autres sont encore presque à l'état sauvage. Des intérêts opposés sont en jeu, et ne doit-on pas craindre que l'on ne profite — à un moment donné — des réglementations sanitaires nouvelles pour créer des difficultés politiques au commerce de quelques-unes des nations européennes qui chercheraient à établir leur influence dans ces régions1? Il y a là, je crois, un gros danger : le service sanitaire des deux golfes ne tarderait pas à dégénérer en organisme politique, et, partant, deviendrait plutôt nuisible qu'utile.
Des diverses navigations qui sillonnent les golfes Persique ou d'Oman, et des itinéraires qu'elles suivent. — La navigation des deux golfes comprend la marine à voiles et celle à vapeur. La première est des plus importantes dans cette région2 ; les boutres qui l'effectuent proviennent des points les plus divers de l'océan Indien ou de la mer Rouge, et tous ont pour point d'arrivée le port de Bassorah. Dans le cas où l'on voudrait installer un lazaret dans une des îles du golfe Persique, il ne faudrait pas oublier que ces embarcations à voiles pourraient être difficilement détournées de leur chemin, car, lorsqu'elles auraient quitté la route des vents, il leur deviendrait impossible de la regagner ensuite; en conséquence, ces boutres emploieraient tous les moyens pour se soustraire à
1. Les faits qui se sont produits récemment — mars dernier — à Mascate viennent à F appui de ma thèse.
2. En certaines saisons, le nombre des boutres est considérable; je me rappelle avoir vu, à la fois, en quarantaine au lazaret de Bassorah jusqu'à 90 de ces embarcations, d'un tonnage variant de 10 à 300 tonneaux.
une surveillance sanitaire organisée de la sorte, et qui, équitablement, ne pourrait leur être imposée.
Quant à la navigation à vapeur, elle a pour point de départ : les Indes, la mer Rouge et l'Europe ; les navires qui desservent le golfe Persique font escale dans tout ou partie des différents ports déjà cités, mais tous ont comme point terminus de leur voyage le Chat-el-Arab.
C'est donc en ce point que nous avons intérêt — tout au moins à l'heure actuelle — à établir notre service sanitaire, c'est en cet endroit que vient aboutir en dernier lieu toute la navigation du golfe, c'est là aussi que nous aurons à surmonter le minimum de difficultés matérielles ou politiques; peu importera ensuite si les ports du golfe sont contaminés, puisque la contagion ne pourra s'étendre par la voie de terre, et que nous serons maîtres du point terminus de la voie maritime.
Embouchure du Chat-el-Arab. — L'établissement d'un service sanitaire à l'embouchure du Chat-el-Arab présentera néanmoins certaines difficultés. Les unes, d'ordre matériel, pourront être assez rapidement vaincues; la création des installations sanitaires sera une entreprise onéreuse mais non pas impossible.
Les autres seront d'ordre politique et partant plus sérieuses. L'embouchure du Chat-el-Arab n'appartient pas à une seule puissance : la rive gauche du fleuve — jusqu'au delà de Mohammerah, c'est-à-dire sur une distance de 150 kilomètres environ — est persane, tandis que la droite est ottomane, puis au delà de ce point les deux bords deviennent ottomans. Par conséquent, pour être utile un service sanitaire établi dans la région doit obtenir l'assentiment de ces deux puissances : il faut qu'elles concourent en commun à cette organisation; si l'une d'entre elles est défaillante
— comme la Perse maintenant — rien ne pourra réussir, et toute réglementation édictée ne servira qu'à vexer la navigation sans aucun résultat pour la défense sanitaire.
C'est donc — après entente de la Perse et de la Turquie — sur une des rives du Cliat-el-Arab que doit être installé le service sanitaire appelé à défendre l'entrée de la Mésopotamie1.
Protection du golfe Persique contre le retour des pèlerins. — Le retour des pèlerins dans les golfes Persique et d'Oman s'effectuera de la façon suivante : tous les navires prenant des hadjis de retour àDjeddah seront astreints — lorsqu'une épidémie aura eu lieu au Hedjaz — à subir une première quarantaine et une désinfection au lazaret de Camaran, jouant alors pour les pèlerins du Sud le même rôle que celui de Tor pour les hadjis du Nord2. Lorsqu'on sera assuré qu'il n'existe pas d'épidémie à bord et qu'on aura désinfecté les bateaux, ceux-ci pourront se diriger vers le golfe ; ils laisseront leurs passagers dans les divers ports de la région qui les soumettront à leurs réglementations particulières. Enfin, pour pouvoir pénétrer dans le Chat-el-Arab et y débarquer soit en territoire persan soit en territoire ottoman, il leur sera nécessaire de subir une dernière visite et, le cas échéant, une dernière quarantaine dans le lazaret commun aux deux puissances.
Mais le transport par malades ou effets n'étant pas le seul à redouter, il faudra en outre procéder à l'assainissement des deux ports de Mohammerah et de Bas-
1. Le lazaret existant à l'heure actuelle à Bassorah est absolument insuffisant.
2. Le règlement actuel du pèlerinage prévoit déjà ce cas, mais dans la pratique la mesure n'est pas appliquée : ainsi, lors de l'épidémie de choléra de 1902, aucun navire retournant au golfe Persique ne s'est présenté au lazaret de Camaran.
sorah, villes qui — au point de vue de l'hygiène — sont dans des conditions aussi déplorables que celles du Hedjaz.
En résumé, la protection de la voie du Chat-el- Arab, la seule importante au point de vue de l'Europe, s'obtiendra :
1° Contre les dangers que fait courir la navigation •provenant des Indes ou des bords du golfe par rétablissement d'un service sanitaire commun à la Perse et à la Turquie, service installé à V embouchure du fleuve ;
2° Contre les dangers que font, courir les hadjis à leur retour, en temps d'épidémie du Hedjaz, par 1 isolement et la désinfection subis au lazaret de Camaran, par ces mêmes isolement et désinfection répétés, s'il est nécessaire, dans un lazaret turco -persan sis à V embouchure du Chat-el-Arab et enfin par T assainissement des deux ports de Mohammerah et de Bassorah.