PEUT COÏNCIDER
Nous avons vu dans l'épidémie actuelle (1853) , comme dans les épidémies antérieures, le choléra se déclarer fréquemment chez des malades atteints d'autres aiïections; nous en avons cité des exemples assez nombreux dans la Gazette des hôpitaux du mois de novembre ; d'autres praticiens ont fait la même remarque : voici ce que disait M. le professeur Magendie dès Tannée 1832.
« Une observation fort importante sur le choléra , qui le différencie de plusieurs autres épidémies, c'est qu'il s'est joint à d'autres maladies. Dans notre hôpital, nous l'avons vu s'établir sur la plupart des maladies chroniques des poumons. Dans tous les cas, nous pouvions faire la part nette du choléra et de la maladie coexistante. Je me rappelle une femme jeune et belle, et qui avait à la fois empreints sur son visage les traits de la phthisie au troisième degré et la couleur bleue du choléra; en sorte que ceux qui, comme nous, ont l'habitude de juger des maladies graves sur le masque du malade, pouvaient d'un coup d'œil reconnaître l'existence simultanée de deux causes impitoyables de mort se disputant pour ainsi dire les derniers souffles d'un être jadis animé et entouré de l'admiration de ses semblables.
» Après le choléra , nous avons vu quelques accidents postérieurs, certains états qui semblent être une suite du choléra. Chez des individus guéris , nous avons vu des catarrhes pulmonaires dont la matière
150 DU CHOLÉRA-MOllBUS.
expectorée rappelait par son apparence les évacuations cholériques. 11 est rare qu'il n'en soit pas de même après le typhus et les fièvres graves, qui sont fréquemment suivies d'expectorations abondantes de matières qui semblent s'être formées durant la maladie et y avoir joué un rôle important.
)> Ces états ne se sont pas terminés d'une manière fâcheuse ; mais des malades ont conservé longtemps ces catarrhes. » [Leçons sur le choléra, pag. 230.)
a Le choléra, dit M. Gendrin, a frappé pour la plupart des sujets dont la santé était chancelante, ce qui a fait dire avec raison que s'il n'influait pas plus sur la diminution des populations , c'est qu'en général il emportait des individus que leur maladie habituelle devait dans un temps plus ou moins éloigné conduire nécessairement à la mort.
» Le choléra frappe des sujets affectés de maladies chroniques variables, et il faut déterminer les états pathologiques qui ont été des causes prédisposantes assez grandes pour que les sujets qui les portaient fussent plus immédiatement sous le coup de la maladie régnante. Il faut le dire, cependant, certains de ces malades ont été frappés, tandis que d'autres, dans les mêmes conditions, ont été préservés.
» Les phthisiques, qui sont si nombreux dans les grands centres de population , et surtout à Paris, ont été plus atteints que les autres en 1832 comme en 1849 : aussi a-t-on vu mourir presque tous ceux qui dans les salles d'hôpital étaient exposés au contact des cholériques agglomérés.
'; Les cancéreux ont peu contracté le choléra ; nous en avons vu beaucoup exposés au contagium, et pas
CHOLÉUA ÉPIDÉMIQUE. 131
un seul, à notre connaissance, n'a été atteint. Kst-ce le sort qui nous a favorisé? Cela peut être, mais en réalité les cancéreux dans les salles, en 183'2 et 1849, n'ont pas été atteints.
» Nous n'avons pas vu un seul cas de complication de maladie spéciale par le choléra-morbus ; des sujets atteints de variole (un varioleux a été pris dernièrement du choléra, à la période de dessiccation, dans le service de M. Grisolle, 1853), de rougeole, de scarlatine, de typhus, ont pu traverser l'épidémie sans en être atteints tant que durait leur maladie; mais ils pouvaient être pris danslaconvalescence. Aussi, pour nous, le choléra présente cette particularité, qu'étant une maladie à principe spécifique , il peut succéder aux maladies à principe analogue , mais ne s'y associe jamais.
» Les sujets exposés aux flux hépatiques pouvant élever leurs accidents jusqu'à déterminer des calculs et des diarrhées bilieuses abondantes ne sont pas nécessairement exposés au choléra ; les malades affectés de dyssenterie sont dans le même cas , et nous n'avons pas prescrit aux sujets affectés de diarrhée bilieuse et de dyssenterie de médication préservatrice du choléra , car nous ne les avons pas considérés comme prédisposés à cette maladie. Si l'on agissait de même quand on a affaire à des diarrhées muqueuses, on s'exposerait à de graves accidents. Les maladies dans lesquelles les fonctions sécrétoires du foie sont exagérées seulement sont à l'abri de la complication cholérique aussi longtemps que ces maladies se prolongent.
» Un sujet peut contracter deux fois le choléra,
132 Df ciiOLÉRA-MOnnrs.
mais quand il se trouve dans des conditions très défavorables, et encore c'est extrêmement rare. En 1832, surtout dans la seconde période de l'épidémie, on reçut dans les hôpitaux un grand nombre de malheureux provenant de l'armée que don Pedro avait menée en Portugal, et qui à son débarquement à Oporto fut envahie par le choléra ; pas un seul ne l'a contracté h Paris. On doit donc retrancher. d'abord les sujets qui ont eu le choléra de la population que l'on regarde comme accessible à ce fléau.
» Nous n'avons pas vu en 1849 un seul malade qui l'ait eu en 1832. Il est vrai qu'on ne peut guère s'en rapporter aux assertions des malades. Cependant nous n'avons vu qu'une femme l'ayant contracté deux fois : une fois dans la première période, puis une deuxième fois dans la seconde période de l'épidémie ; elle rentra dans le service, et y mourut dans la période asphyxique. » (Gazette des hôpitaux, 13 décembre 1853.)
H. — Nature du choléra épidémique.
Nous insisterons peu sur ce point, et nous dirons avec le célèbre professeur de physiologie au collège de France, qu'il n'est pas présumable qu'une Académie formulât aujourd'hui une opinion semblable à celle qu'elle émit en 1832, et qu'elle définît le choléra : Une altération profonde de V innervation, avec un mode particulier de i'élàt catarrhal. Cette définition, en effet, ne pouvait faire fortune. En Angleterre on la qualifia de solemn nonsense, et à Paris on se contenta d'en rire.
Nous n'examinerons pas si le choléra est une affection inflammatoire du canal intestinal. Le bon sens a
CHOLÉHA ÉPIDÉMIQLE. 153
fait justice aussi de cette rêverie physiologique. Bien d'autres hypothèses ont été émises à ce sujet, et nous regrettons presque d'être obUgé seulement de les énumérer , non que nous affections du dédain pour ceux de nos confrères qui font des efforts d'esprit plus ou moins heureux pour déchiffrer ce problème, mais parce que, pour longtemps, si ce n'est même pour toujours, ce problème nous paraît insoluble. Le siège, les causes , la nature du choléra , sont pour nous le quid igiiotiwi, le to Ôswv d'Hippocrate, qu'il n'est pas donné à notre humaine nature d'approfondir , et qu'il faut laisser le soin d'expliquer et d'approfondir à son divin et suprême auteur. %
M. Bouillaud aura beau soutenir avec talent son opinion sur cette irritation gastro-intestinale spéciale, qu'il appellera irritation sécrétoire, et que M. Glot- Bey regardera comme une véritable gastro-entérite, M. Magendie ne l'en fera pas moins dépendre de l'affaiblissement des contractions du cœur; Delpech, d'une affection du grand sympathique; Ochel (de Saint-Pétersbourg), d'une paralysie des organes de la circulation ; Sinagowitz, d'une paralysie des intestins ; Rocheux, d'une altération du sang par l'addition d'un agent délétère ; M, Roche, d'une affection de la muqueuse gastro-intestinale et de la moelle ; M. Bally, d'une affection des vaisseaux lymphatiques de l'appareil digestif, dans laquelle la marche des liquides blancs aurait lieu en sens inverse de l'état normal , en sorte qu'au lieu d'être portés dans le sang, ils s'épancheraient dans les cavités digestives.
Et si de 1832 nous passons à 1819 et à 1853, les hypothèses ne nous manqueront pas davantage.
136 DU CHOLÉHA-MORBUS.
M. Briquet noiis^ dira que c'est un empoisonnement miasmatique de nature hyposthénisante , avec expulsion du toxique vers les surfaces digestive et urinaire, diarrhée abondante, perte de fluides séreux et viscosité du sang.
Pour M. Gendrin, ce sera « une maladie diacritique résultant de' Taltération des fonctions des organes sécréteurs, qu'il suppose résulter de l'introduction dans l'organisme d'un ferment qui déterminerait immédiatement des altérations des liquides menant à la colliquation. »
Toutes les questions relatives à la nature du choléra ont aussi été posées en Angleterre, et dans la Gazette hebdomadaire de médecine, M, le docteur Prosper de Pietra Santa les analyse et les juge avec beaucoup de justesse; nous lui empruntons ce court résumé :
« 1° L'hypothèse des agents volcaniques, de Parkins, ne peut donner lieu qu'à un genre d'éloge, et il s'adresse au courage qu'a eu l'auteur de suivre pendant plusieurs années l'épidémie, en se soumettant partout à l'influence des causes qu'il était si avide de reconnaître. Il croit que les éléments du poison morbide sont engendrés par des réservoirs souterrains et répandus de là dans l'atmosphère ambiante. On peut se contenter de faire observer que le choléra n'a pas été plus grave au milieu des contrées volcaniques, et que les invasions de 1832 et de 1819 n'ont pas correspondu à des éruptions ou à des tremblements de terre.
» 2° M. Orton attribue au défaut d'électricité la cause éloignée de l'épidémie. Personne cependant n*a démontré cette relation, et en mettant les obser-
CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUË. 135
valions journalières faites à Greenwich en regard des chiffres des décès , il a été impossible de trouver une relation quelconque entre ces deux ordres de faits.
»0n a prétendu qu'à Saint-Pétersbourg, pendant toute la durée du fléau, Tétat électrique avait été troublé ; « l'électricité était si affaiblie, que l'on ne » pouvait plus charger les machines. » Mais, pour accorder à ce fait une importance réelle, il faudrait : 1° établir que jamais, à d'autres époques, il ne s'est produit en ville ou aux environs ; 2*^ que les mêmes phénomènes ont été observés ailleurs. Or, les données pour répondre à la première hypothèse manquent, et les observations faites à Londres, à Berlin, à Hambourg, n'ont jamais autorisé la seconde.
» M. Schoenbein a modifié cette théorie d'une manière ingénieuse : l'oxygène, au contact de l'étincelle électrique, est transformé en une matière odorante dite ozone, qui a la faculté de désinfecter l'air saturé des miasmes de viandes putrides. Par conséquent, ces miasmes, répandus dans l'atmosphère par le nombre infini de plantes et d'animaux qui meurent à toutes les heures sur la terre et sur l'eau, sont constamment décomposés par Vozone. En généralisant, M. Schoenbein a attribué au défaut d'ozone la cause du choléra. Mais les faits ne répondent guère à cette pure conception de l'esprit.
)) /i° M. Snow ne définit pas « ce quelque chose qui » transporte le choléra d'une personne à une autre, » en passant par la membrane muqueuse du canal » alimentaire de chacune d'elles, » et il n'explique pas l'origine de l'épidémie.
» 5° La théorie des champignons des docteurs Bris-
136 DU CHOLKHA-MOUBUS.
tain et Swaine (de Bristol) a été victorieusement combattue par le comité de médecins devant lesquels ces messieurs avaient été appelés pour démontrer les fongus contenus dans plusieurs qualités d'eau servant à la boisson ordinaire des habitants des localités infeclées. »
Au milieu de toutes ces théories , le registrar gênerai n'accepte que l'interprétation suivante à laquelle on pourrait appliquer la même qualification qu'à celle de Paris : « Le choléra est produit chez l'homme par » une certaine matière spécifique, variété de celle » qu'engendrent aux Indes certaines circonstances dé- » favorables; » douée de la faculté de se propager, de se multiplier elle-même à travers l'air, l'eau ou la nourriture, en détruisant l'organisme par la succession des phénomènes qui constituent le choléra asiatique.
« M. Farr propose de nommer pour le moment cette matière CHOLÉRi]NE,et de classer l'affection elle-même dans les zinioties. Ce terme, nouvellement créé, embrasse l'ensemble des maladies endémiques, épidémiques et contagieuses, et de celles qui sont censées se produire d'une manière analogue à la fermentation. C'est de là même que le mot est venu. On sait que, suivant Liebig , les miasmes proprement dits ne peuvent que déterminer une maladie, mais non se reproduire. L'acide carbonique, l'hydrogène sulfureux qui se dégagent fréquemment des caves, mines, puisards, égouts, n'exercent une influence pernicieuse que sur les personnes qui les respirent. Mais il est d'autres miasmes dont nous ne connaissons en aucune manière la composition chimique, qui produisent la mort avec une rapidité elïrayante, et dont le germe se renouvelle
dans les organismes, de manière à se perpétuer et à se multiplier indéfiniment. La cholérine est au nombre de ces derniers agents. Engendrée aux Indes sous des conditions spéciales, elle a fait sa première apparition dans le delta du Gange. Dès le mois de juin 1817, elle a acquis une intensité effrayante en Naddée, où la maladie était connue sous sa forme endémique. «
Quant à nous, nous nous contenterons d'avouer encore une fois notre ignorance à cet égard, et de la définition de M. Gendrin nous n'accepterons que les conclusions : « La nature du choléra nous échappe, comme au reste la nature de presque toutes les maladies ; le ferment qui le détermine est puisé nous ne savons où. Nous ne serions guère , du reste , plus avancés si nous connaissions la nature de ce ferment, puisqu'il est plus que probable que nous n'aurions pas de médication spéciale à lui opposer : ce que nous avons à combattre, ce sont les phénomènes essentiels de la maladie, et il importe peu de connaître la nature intime de la cause qui sans doute restera toujours secrète. » [Gazette des hôpitaux, 13 décembre 1853.)
î. ÉtIOLOGIE du choléra ÉPIDÉMIQUE.
Une foule de travaux et de recherches, qui sont loin de fournir des données bien satisfaisantes, ont été entrepris relativement k l'étiologie du choléra épidémique. La plus grande obscurité règne encore, il faut le dire, quand il s'agit de déterminer les causes de ce fléau ainsi que de bien d'autres. Tout se borne, hélas î à des hypothèses que nous croyons cependant devoir faire connaître en peu de mots. Les causes
138 IJIJ CHOLÉKA-iMORBUS.
spécifiques ou essentielles du choléra-morbus épidémique, comme sa nature, nous sont complètement inconnues. Suivant les uns, le choléra est le résultat d'une influence cosmique; c'est un effet électromagnétique; c'est le produit d'un agent morbilique nommé semina. Il résulte d'une altération particulière de Tair ; sa source est dans une intoxication miasmatique dont l'influence s'exerce sur le tube digestif. On l'a fait dépendre de l'influence électrique ; Mojon l'attribuait à des animalcules venimeux répandus dans l'atmosphère ; M. Mialhe croit avoir découvert un cryptogame dans les organes ou les déjections des cholériques, et ne serait sans doute pas éloigné de lui attribuer le développement du choléra. Mais, comme le dit M. Gendrin {Leçons sur le choléra), cette cause, qui agit sur les populations d'une contrée et se transporte sans que nous sachions pourquoi ni comment, est une de celles sur lesquelles nous n'avons pas de données; elle rentre, répétons-le, dans la cause inappréciable qu'Hippocrate appelait to Osl'ov, ou influence divine et surnaturelle. Il n'est pas dans la science une seule donnée acceptable qui fasse connaître ou qui mette sur la voie de la cause occulte de cette maladie, pas plus que de celle de Vinfluence ou grippe qui parcourt l'Europe , ou de presque toutes les maladies épidémiques.
« Il ne convient donc pas à des médecins qui se piquent de philosophie, de faire des recherches sur toutes les hypothèses déraisonnables qui ont été apportées pour la connaissance de cette cause; de pareilles billevesées ne sont bonnes que pour les niais, » (Gazette des hôpitaux, 15 décembre 1853.)
Mais à côté de ces causes inconnues, et qui le seront probablement toujours, il en est d'autres que Ton peut apprécier avec plus de cerlitude et dont l'influence ne saurait être niée. La première et la plus importante de ces causes est sans contredit l'agglomération d'hommes. Nous savons par Curty qu'en l'année 171 5, les Indiens s'étant réunis au nombre d'un ou de deux millions pour se livrer à une cérémonie religieuse qui se célèbre à des époques assez éloignées, le choléramorbus se déclara parmi eux et en fit mourir une vingtaine de mille en quelques jours, tandis que les pays voisins ne furent pas atteints. Le choléra cessa aussitôt que cette masse d'hommes se fut dissipée. On a aussi observé que le choléra s'est déclaré sur les troupes anglaises quand elles étaient agglomérées pour exécuter des manœuvres, et qu'il disparut dès que ces réunions furent dissipées.
11 est vrai qu'ici on pourrait objecter que ces particularités ont été observées dans des pays où le choléra est endémique ; mais des faits semblables n'ontils pas été observés en 1831, en Pologne, pendant la guerre de l'insurrection? Le choléra-morbus s'y déclara aussi parmi les corps de troupes agglomérées, surtout parmi ceux qui campaient dans les lieux humides et marécageux.
« Constamment, en effet, dit M. Gendrin, dans les épidémies d'Europe, il fut plus intense dans les lieux situés près des cours d'eau. Ainsi, en 1831, àBerlin, il se circonscrivit dans les quartiers situés sur les bords du canal de la Sprée, et en 1832 les quartiers de Paris les plus fortement atteints furent ceux qui se rapprochaient des cours d'eaux. Ce quartier-ci (quar-
140 nu CIIOLÉRA-MORBUS.
lier de la Pitié et du Jardin des Plantes), par exemple, qui est sur le cours de la Bièvre ; le faubourg Saint-Germain, construit sur un cours d'eau souterrain, furent le plus gravement atteints. L'hospice de la Salpêtrière, à cheval pour ainsi dire sur la Bièvre, fut gravement frappé en 1832, et surtout en 1849. Et encore maintenant presque tous les malades qui nous arrivent demeurent sur le cours de la Bièvre. La rue Poliveau, qui se trouve si bien dans ces conditions, fut presque dépeuplée dans l'épidémie de 18/|9.
» On a vu'le choléra régner dans des pays éloignés des cours d'eau et y sévir avec violence ; mais il est en général plus intense, fait plus de victimes dans le cas contraire, et frappe plus particulièrement sur les populations habitant les lieux humides et les terres glaises, sur lesquelles se forment naturellement des nappes d'eau. 11 est cependant incontestable qu'il y a des localités qui sont dans ces conditions et qui ont été épargnées : ainsi la ville de Lyon, en 1852 et 1819, jouit d'une immunité complète, et pourtant elle est placée sur le cours de deux rivières, et fréquemment une portion de la ville est inondée par les débordements. On ne peut se rendre compte de ces exceptions , mais on ne peut nier que le choléra se montre dans les lieux humides avec une sorte de prédilection. »
Cette même observation vient d'être faite encore d une manière générale en Angleterre ; on peut voir en effet, dans le compte exact et détaillé que nous rendons (page 13 etsuiv.) des deux dernières épidémies de choléra en Angleterre , que le nombre des invasions et le chiffre de la mortalité ont été bien plus
CHOLÉRA ÉPIDÉMIQUE. Hl
considérables dans les districts renfernnant les grands ports, dans les localités situées sur les bords de la mer ou des rivières. A Londres même, ces chiffres conservent d'égales proportions, et la mortalité a été bien plus grande à une élévation de moins de vingt pieds au-dessus du niveau de la marée haute que dans les sites plus élevés.
Une cause non moins générale qui a été signalée aussi en Angleterre , dans les deux dernières épidémies (1848 et 185o), c'est l'impureté de l'eau de boisson ; on peut voir encore dans notre compte rendu de ces deux épidémies (p. 13 et suivantes) que certaines villes ont été épargnées et frappées selon que les eaux étaient pures ou impures. Dans la dernière épidémie (1853) , Newcastle et Gateshead en ont fourni des exemples remarquables; Hull et Exeter ont donné en 1849 des exemples renversés du même fait. Si cette observation se poursuit en d'autres pays; si en France, par exemple , on parvient, ainsi que nous en avons déjà manifesté le désir, à établir comme en Angleterre un registre ou registrar officiel ^énérsil, où toutes les correspondances aboutissent et soient rendues publiques, on peut ne pas désespérer d'arriver sur ce point à une solution satisfaisante.
« Mais les causes générales, dit encore M. Gendrin, ne font pas naître spontanément le choléra dans nos climats ; il a fallu qu'il arrive chez nous par un acheminement progressif depuis l'Inde jusque dans notre pays : les causes d'agglomération seules ne peuvent produire cette maladie ; il faut constamment qu'il s'y ajoute cette cause générique qui depuis 1817 parcourt le globe dans tous les sens.
i^^ DU CHOLÉRA-MORBUS.
» Il faut le concours de circonstances multiples pour produire le choléra, et elles peuvent devenir saillantes dans l'organisme des sujets, dans les conditions que je vais indiquer. Toutes les fois que le choléra s'était produit dans un lieu resserré sur un certain nombre d'individus, ceux qui approchaient ces individus devenaient plus aptes à le contracter. Les uns ont vu là la contagion toute simple, d'autres ont voulu y voir une influence morale donnant une prédisposition à la maladie cholérique , quand toutefois l'influence épidémique existait.
j) Il n'est pas impossible, en effet, que le développement de cette maladie sur un nombre plus ou moins considérable de sujets , dont quelques uns vous sont attachés par des liens de famille ou d'afïection, n'exerce une impression morale assez grande pour vous mettre dans des conditions prédisposantes à la maladie ; car on a vu que l'on contractait plus facilement une affection quelconque quand on est dans un état de débilité, et il n'est pas de cause débilitante qui atteigne l'organisme plus énergiquement que la terreur ou les passions tristes, le chagrin surtout.
» Cependant, à côté de ces faits, il en est d'autres qui montrent qu'il y a des causes différentes de la terreur ou du chagrin pouvant produire le même résultat. Ainsi, le choléra ne règne pas dans une salle d'hôpital ; si l'on y apporte un malade, il est rare qu'il ne s'en manifeste pas aussitôt quelques uns; c'est ce qui arrive journellement dans tous les hôpitaux : il est difficile d'admettre que la présence de ce malade exerce une assez grande terreur sur les autres malades de. la salle pour faire éclater le choléra parmi eux. »
Tous ces prétendus faits de contagion sont loin de nous paraître concluants et peuvent s'expliquer par la seule influence épidémique. Combien de faits contraires, d'ailleurs, ne pourrait- on pas citer dans lesquels non seulenaent des localités voisines de lieux infectés et en communication constante ont été préservées, mais des individus en communication journalière avec les cholériques, tels que les médecins, les infirmiers , n'ont pas été atteints ! et combien n'est-il pas à désirer que cette funeste croyance à la contagion, qui au moyen âge a produit de si déplorables effets, ne se rétablisse pas dans l'esprit des populations !
N'a-t-on pas vu encore dernièrement à Dantzig les résultats de cette funeste pratique? On n'y avait négligé aucune précaution : cordon hors de l'enceinte, cordon sur le port, lazaret, séquestre des maisons infectées, tout fut mis en usage. Eh bien ! on eut jusqu'à 1,010 morts sur 1,387 malades, proportion qui n'a été nulle part aussi forte. ( Ualmas , Dictionnaire en 30 volumes, t. VII, p. 525.)
Si encore on pouvait avec cette idée, et grâce à des mesures de séquestration, s'opposer à la propagation des maladies épidémiques ; mais on sait combien ont été inutiles tous les cordons sanitaires élevés à diverses époques, et combien de préjugés ridicules l'ignorance avait enfantés, que le progrès des lumières et les efforts des modernes Ghervins sont parvenus à détruire au grand profit de l'humanité.
Les systèmes de propagation de la maladie par telle ou telle voie se sont tous, d'ailleurs, trouvés réduits au néant par la marche même de la maladie. Le choléra,
\tl!i J)V CIÎOT.KRA-MOnRUS.
développé dans riiide, s'est successivement montré sans cause appréciable, pour ainsi dire, sur tous les points du globe, mais avec une lenteur qui déjoue toutes les explications. «Car remarquez, dit M. Magendie, que s'il y avait propagation par contact ou autrement, il n'aurait pas mis quinze ans à venir jusqu'à nous: les communications entre Tlnde et l'Europe sont trop fréquentes.
yj L'épidémie arrivée à Paris a éclaté tout à coup sans qu'on puisse dire par quelles raisons. Les uns diront qu'il est venu avec le vent du nord-est, qui en a transporté le principe du nord de l'Angleterre ; d'autres qu'il a été produit par des émanations terrestres ou des animalcules portés sur les nuages, ou bien qu'il est né d'un état électrique de l'atmosphère ou de la présence de marchandises infectées de germes contagieux. Mais il ne suffit pas d'avancer de pareilles assertions, il faudrait les asseoir sur des preuves. Que ceux, par exemple, qui pensent que le choléra a été transporté par l'air, expliquent comment il se fait que le vent, qui à cette époque avait une rapidité de huit lieues à l'heure, ce qui résulte des observations faites à l'Observatoire de Paris, que ce vent, qui soufflait sur plusieurs contrées à la fois, ait développé le choléra à Paris et non ailleurs ; comment il ne l'a pas développé dans le pays situé entre Paris et les côtes d'Angleterre. Ni cette explication ni les autres ne sont admissibles. » {Leçons sur le choléra^ p. 262.)
Mais nous aurons occasion de reprendre ce sujet lorsque nous traiterons de la prophylaxie du choléra. Revenons à l'examen des causes :
« Tout ce que nous savons, disait Rochoux à l'Aca-
CHOLÉRA itpIDKMIOUE. 1^5
demie, c'est que le vent du nord et de l'est favorise évidemment le développement du mal. «
C'est, en effet, par des vents froids du nord et de l'est que le choléra nous est arrivé en 1832 et 1849 ; et, en 1853, le refroidissement de la température et les vents du nord et de l'est ont coïncidé avec sa nouvelle apparition à Paris.
Les alternatives du chaud et du froid, le passage subit d'une température élevée des jours d'été à la fraîcheur des nuits dans les pays chauds, ont toujours été regardés comme une des causes les plus fréquentes du développement du choléra. Ajoutez à cela les excès dans le régime alimentaire, l'emploi des substances hidigestes, comme la chair de porc, le lard, les viandes salées ou faisandées, les poissons marines, les légumes et les fruits mangés avant leur maturité, surtout dans les pays chauds; l'ananas, le melon, le concombre ; l'ingestion d'une grande quantité de boissons froides ; l'acte du coït intempestivement ou trop fréquemment exercé, et en général toutes les influences qui apportent un changement plus ou moins marqué dans le mode suivant lequel s'accomplissent les fonctions; les influences qui jettent l'homme dans un état d'affaiblissemiCnt et qui l'empêchent de réagir convenablement contre les agents débilitants ou nuisibles auxquels il est exposé ; enfin un état de souffrances habituelles, de maladie plus ou moins ancienne, et vous comprendrez que toutes ces causes peuvent favoriser le développement de la maladie.
; Parmi les excès les plus dangereux, nous citerons l'ivrognerie. Bien qu'on ait rapporté des exemples d'individus vivant dans un état d'ébriété presque con-
tinuelle qui ont été préservés du choléra, et que les relevés de M. Blondel ne confirment pas l'influence pernicieuse des excès du dimanche et du lundi sur le développement du mal, et surtout sur les réceptions dans les hôpitaux, on ne doit pas moins regarder l'abus du vin. et des liqueurs fortes comme très funeste et donnant souvent lieu à l'invasion du choléra.
Ainsi encore, la misère et les privations qu'elle entraîne, des vêtements insuffisants, l'insalubrité des habitations, l'encombrement et l'étroitesse des logements sont autant de causes au moins prédisposantes à la production de la maladie.
Quant à Fâge, au sexe, à la profession, ils n'ont paru avoir sur la production du choléra aucune influence particulière. Ce n'est qu'indirectement et suivant que dans telle ou telle profession, à tel ou tel âge, on se trouverait plus ou moins exposé aux causes indiquées précédemment, qu'on pourrait être porté à attribuer à ces dernières conditions une influence réelle. Ainsi, en général, les hommes voués aux professions les plus pénibles, les plus exposés aux intempéries des saisons, ont compté le plus grand nombre de victimes,' et cependant il y a eu à ce fait des exceptions. Mais, comme le dit avec raison Dalmas (Dictionnaire en 30 vol., art. Choléra, t.YII, p. 475), de tout temps il y a eu en Europe des malheureux exposés aux rigueurs et aux variations des saisons ; de tout temps l'intempérance et la guerre ont fait parmi eux des victimes; cependant , avant 1817, le choléra n'était jamais venu s'implanter au cœur de nos populations. D'autre part, il faut convenir que le choléra n'a pas toujours épargné les personnes placées dans les conditions les plus
CHOLÉRA ÉPlDÉ:\iIQUE. 1^7
favorables en apparence. Les gens les plus sobres ont péri à côté des plus imprudents. Tous les lieux secs et bien aérés n'ont pas été respectés. Il faut donc chercher ailleurs que dans les causes que nous venons d'indiquer la cause première de la désastreuse diffusion de ce fléau.
J. — Traitement du choléra-morbus épidémiqde.
Nous voici arrivé à la partie la plus importante sans contredit, et qui malheureusement laisse beaucoup à désirer, le traitement.
En effet, les descriptions fidèles qui ont été données de la maladie , les caractères tranchés qu'elle présente, ne permettent guère de conserver du doute sur le diagnostic. 11 est à peu près impossible que le praticien le plus inexpérimenté méconnaisse une affection devenue pour ainsi dire endémique dans notre pays, et qui se traduit d'une manière aussi nette, aussi saillante; mais si l'erreur est presque inadmissible sous ce rapport, il faut bien convenir que les moyens employés par les médecins les plus recommandables de tous les pays n'offrent pas des garanties de succès assez générales, assez authentiques, assez dénuées d'illusions, pour que l'on puisse formuler désormais, et de longtemps peut-être, une méthode complète et uniforme de traitement.
Il en est ainsi, du reste, pour la plupart des maladies épidémiques dont les causes sont ignorées. Ce n'est que par des tâtonnements longs et incertains que l'on peut arriver, en quelque sorte au hasard et en aveugle, à trouver le remède souverain ; il a fallu
1^8 DT' CnOT.KRA-MORRU.S.
Tuniformité de la cause et de la marche des fièvres paludéennes pour que le quinquina et les antipériodiques prissent rang parmi les remèdes héroïques et d'un effet le plus souvent certain, et pour que la thérapeutique n'eut pas à ce sujet à s'égarer dans le dédale des recherches et des applications diverses de nouveaux médicaments.
Dans le choléra, en est-il ainsi ? Gomment proclamer un spécifique dans une maladie funeste qui frappe àl'improviste les populations, que nulle barrière n'arrête, qui fait on ne sait combien de lieues à l'heure, qui passe les fleuves, les montagnes, les mers, capricieuse et terrible, et qui ne présente aucune uniformité ni dans ses causes prédisposantes, ni dans ses causes occasionnelles, ni dans ses causes déterminantes.
Aussi sommes-nous bien loin de faire un reproche à nos confrères de la multiplicité des essais qui se renouvellent journellement , surtout depuis vingt et un ans ; nous les louerons plutôt de leur persévérance, de leur zèle ; nous comprenons toutes leurs illusions, et ne nous étonnons nullement de les voir si souvent déçues. Fidèle interprète de leurs tentatives, appréciateur impartial de leurs essais, nous tâcherons de les rapporter tous sans lacune, sans omission, sans préférence autre que celle que notre conscience nous dictera.
Ces essais, ces tâtonnements, ne laissent pas d'ailleurs que d'avoir leur utilité et leurs succès partiels; alors même que la maladie n'est pas arrêtée dans sa marche fatale^ et que l'issue reste promptement déplorable, les médicaments proposés ont souvent pour effet de modifier quelques symptômes. C'est quelque chose que de calmer l'anxiété provoquée par les dé-
CHOLÉRA ÉPIDÈMIQUK. 1^9
jections , de modérer la douleur quelquefois bien cruelle des contractions nerveuses, et de conduire au terme fatal, avec un peu de calme et d'apaisement, le malheureux qui souffre, et qui, quoique frappé mortellement, ne bénit pas moins la main qui le soulage et adoucit la rigueur de ses derniers instants. S'il est vrai d'ailleurs que dans un pays voisin on soit réellement parvenu à enrayer les premières manifestations de l'épidémie ; si les succès que les Anglais assurent avoir obtenus à Newcastle et à Gateshead de l'application de leurs mesures prophylactiques, de ces visites préventives auxquelles ils attribuent une action générale et préservatrice, ce sera déjà un grand pas fait dans la thérapeutique du fléau d'origine indienne qui menace de s'acclimater dans notre pays. Espérons que ces mesures, transportées à Paris et dans d'autres régions, ne seront pas frappées d'inefficacité, et que les détails que nous publions à ce sujet, appuyés de toutes les pièces justificatives, auront pour effet d'instruire et de préserver les populations où l'épidémie tentera de nouveaux ravages.
Avant de tracer un exposé succinct des moyens de traitement qui nous paraissent le mieux convenir dans les diverses périodes et contre les principaux symptômes de la maladie, nous allons nous livrer à un examen critique, et aussi complet que possible, des diverses mesures ou médications. Nous commencerons par l'étude de la prophylaxie générale du choléra, et passerons ensuite à l'examen des moyens, qu'ils aient été employés comme préservatifs ou comme curatifs. L'indication du traitement le plus généralement suivi viendra après^ et nous terminerons par le
150 DU CHOLÉRA-MOllBUS.
formulaire spécial, où les praticiens trouveront toutes les indications nécessaires, et pourront d'un coupd'œil faire choix des formules qui leur paraîtront les plus avantageuses.
§ I. — Prophylaxie du choléra épidémique.
Les Anglais ne sont pas les premiers qui aient reconnu l'utilité de combattre dès le début les symptômes du choléra, de s'opposer à ses progrès en modifiant celui de ces symptômes qui le précède le plus souvent et qui se montre d'une manière à peu près constante. Dès 1832, dans les premiers jours de l'invasion de la première épidémie à Paris, la plupart des médecins ont porté leur attention sur ce point important, et signalé cette particularité remarquable. Ainsi que nous l'avons déjà dit, nous avons nousmême fait cette observation, et tout en ne cherchant nullement à ravir à M. Jules Guérin le mérite d'avoir insisté particulièrement et avec plus de ténacité sur ce fait, nous pouvons revendiquer au moins une faible part dans la découverte.
Mais si les Anglais n'ont pas inventé la diarrhée prodromique; s'ils n'ont pas été les premiers à signaler l'importance du traitement de cette période ; s'ils ne peuvent réclamer qu'un changement de nom, peu euphonique même, nous devons leur laisser toute la gloire de l'emploi général des mesures les plus propres à arrêter le mal à sa source. C'est une application heureuse et que nous espérons voir se généraliser de plus en plus, si, comme nous devons le croire, les résultats en sont aussi certains, aussi avantageux que le prétendent nos industrieux voisins.
Voici, du reste, en quoi consistent ces mesures; nous en empruntons le récit à l' Union médicale :
Organisations, conséquences et résultats des visites médicales préventives contre le choléra épidémique en Angleterre.
Les visites préventives ont été instituées en Angleterre sur l'observation de deux faits, à l'existence desquels les médecins anglais ne comprendraient pas qu'on pût faire la moindre objection :
1° Sur Texistence de diarrhées prodromiques du choléra, ou prémonitoires, ainsi qu'on les appelle en Angleterre ;
2* Sur la localisation de l'épidémie dans certains groupes, dans certains quartiers, toujours les mêmes, sortes de foyers où le choléra peut concentrer ses fureurs, et d'où il n'envoie au loin que des rayons plus ou moins affaiblis, si l'on a recours à un système préventif bien organisé.
Le fait de l'existence des diarrhées prémonitoires est d'observation française. Nous n'avons pas besoin de rappeler ici les travaux sur ce sujet, et les efforts de notre savant confrère en journalisme, M. Jules Guérin, pour faire pénétrer cette croyance dans le monde médical, croyance sur laquelle, il faut le reconnaître, M. Guérin faisait reposer aussi tout un système de mesures préventives. Mais, pendant qu'en France on acceptait plus ou moins le principe, en Angleterre on passait à son application. Après une enquête dont le résultat mit hors de doute, pour nos voisins, la réalité d'existence de la diarrhée prémoni-
152 DU CllUI.ÉKA-MOr.BUS.
toire, la mesure des visites préventives à domicile fut arrêtée et mise imaiédiatement à exécution. On le voit donc, cette mesure repose principalement, en Angleterre, sur l'opinion générale et incontestée, que le choléra est presque constamment précédé d'une diarrhée prémonitoire, et qu'en arrêtant cette diarrhée par un traitement convenable, on prévient l'explosion du choléra. M. Mêlier a été frappé de l'énergie de conviction qui règne à cet égard parmi nos confrères de la Grande-Bretagne.
Le second fait d'observation relatif à la concentration de l'épidémie par groupes, par foyers, — et à cette dernière expression, on n'attache en Angleterre aucune idée sur la nature contagieuse ou infectieuse de la maladie, c'est un fait géographique, et voilà tout; — ce second fait, disons-nous, est non moins unanimement accepté que le premier. On a fait dresser, en Angleterre, et M. Mêher a pu examiner, des cartes très bien exécutées de la distribution géographique des précédentes épidémies, et dans lesquelles on voit avec évidence cette singulière et fatale prédilection du choléra pour certaines localités plus ou moins circonscrites. On croit si bien en Angleterre à cette fatalité géographique, que M. le docteur Simon, le savant secrétaire du conseil de santé de la Cité de Londres, en plaçant sous les yeux de M. Mêher la carte du choléra des précédentes épidémies dans la capitale, lui a indiqué le point précis, le quartier, la rue où le choléra épidémique éclatera de nouveau à Londres, selon lui, s'il doit y éclater. C'est là aussi qu'on a la prétention de concentrer le fléau et de l'y étouffer.
Telle est donc la double base sur laquelle repose,
en Angleterre, l'institution des visites préventives. Ce n'est pas le moment d'en discuter la solidarité. Au point de vue purement scientifique et pathologique, la démonstration des deux faits si généralement acceptés en Angleterre, l'existence constante surtout de la diarrhée prodromique , pourrait peut-être devenir plus difficile que ne le pensent certaines personnes. Mais comme dans l'histoire du choléra tout est enveloppé d'une obscurité profonde ; comme il n'est pas un élément de la question étiologique qui ne donne lieu et plus encore que ceux-là aux plus sérieuses réserves de la science, les Anglais, qui sont avant tout un peuple de pratique et d'action , se sont hardiment lancés dans la voie des mesures préventives et y persévèrent avec une conviction croissante.
Une connaissance inexacte des faits donnait lieu à une objection grave pour l'introduction, en France, des visites préventives. On croyait que ces visites étaient générales en Angleterre ; on s'effrayait d'une telle complication et on doutait, à bon droit, de pouvoir rien exécuter de semblable en France. Le voyage de M. Mêlier a rectifié les idées sur ce point. Les visites préventives ne sont pas générales en Angleterre, elles sont limitées aux maisons des ouvriers et des pauvres. Les classes riches sont supposées assez éclairées et assez soigneuses de leur santé pour n'avoir besoin d'aucune excitation officielle.
C'est donc dans les seules maisons habitées par les ouvriers et par les pauvres que se font les visites préventives.
Voici comment M. Mêlier a trouvé le service organisé dans la ville de Newcastle, où, pour bien voir les
15^J DU CHOLÉKA-MOKBUS.
choses et recueillir des renseignements exacts, notre honoré confrère s'est constitué lui-même visiteur des pauvres.
Dès la constatation du choléra sous forme épidémique à Newcastle , le General board of health , qui est le conseil supérieur d'hygiène de la Grande-Bretagne, conseil qui possède des pouvoirs très étendus, en temps d'épidémie, a envoyé à Newcastle deux médecins inspecteurs ayant mission d'organiser au plus tôt, et de faire fonctionner le système des visites préventives. Ces deux inspecteurs, à la disposition desquels a été mis un nombre suffisant de jeunes médecins et d'élèves,' ont distribué leurs collaborateurs par quartiers ou districts, de manière que chacun d'eux eût de quatre cents à cinq cents maisons à visiter par jour (1). Il importe de faire remarquer ici que quatre à cinq cents maisons ne représentent, en définitive, que quatre à cinq cents familles, parce qu'en Angleterre, généralement parlant, chaque maison n'est habitée que par une famille. Il faut savoir aussi que, chez nos voisins, les familles d'ouvriers et de pauvres sont plus groupées, plus réunies dans certains quartiers qu'en France, et surtout qu'à Paris, où nos maisons sont très souvent une sorte de spécimen de toutes les conditions sociales.
On se ferait difficilement une idée, nous a dit M. Mêlier, du degré de misère et de malpropreté des maisons qu'il a visitées. Président de la commission des loge-
Il) Il nous paraît y avoir ici de l'exagéralion. Évidemment un médecin ne pourrait visiter quatre ou cinq cents maisons en un jour, quelle que soit la disposition de ces maisons. Combien d'ailleurs y aurait-il donc de maisons à Newcastle?
ments insalubres, et en position, par conséquent, de connaître tout ce que Paris présente encore de triste et de pénible à cet égard, M. Mêlier n'hésite pas à reconnaître que les plus déplorables conditions de quelques logements de Paris, sont de beaucoup dépassées par ce qu'il a vu à Newcastle.
Les médecins visiteurs vont de porte en porte. Ils se présentent le matin avant le départ des ouvriers pour le travail, ou le soir après leur retour. Dans ces conditions, ils trouvent presque toujours la famille réunie. Ils interrogent , ils s'informent. Quelqu'un a-t-il la diarrhée ? Ils prescrivent le traitement. S'il y a urgence, ils délivrent eux-mêmes les médicaments qu'ils portent toujours dans leur poche. Dans le cas contraire, ils s'adressent au dispensaire, qui délivre gratuitement les médicaments prescrits. Toujours ils prennent immédiatement note de tous les cas observés ; et, à cet effet, ils sont munis de bulletins et de feuilles dont ils remplissent les colonnes, suivant les indications qui y sont portées.
Là ne se borne pas la tâche des médecins visiteurs. Leurs visites terminées, ils se rendent, tous les soirs, de leurs districts respectifs, à une réunion centrale, présidée par les deux médecins inspecteurs, auxquels ils font le rapport de ce qu'ils ont vu et observé dans la journée. Chaque médecin visiteur est appelé à son tour et rend compte de son travail du jour. M. Mêlier, qui a assisté à ces réunions du soir, leur accorde une grande importance. Par elles, les médecins dirigeants sont mis au courant de toutes les phases de l'épidémie ; ils connaissent les besoins de tel ou tel quartier; ils peuvent déverser d'un quartier sur l'autre les mé-
156 DU CHOLKKA-xMOliBLS.
decins visiteurs; ils peuvent stimuler le zèle des uns, réprimander les autres (1), en révoquer quelques uns au besoin, car dans tout ce fonctionnement règne une subordination parfaite. A la suite de ces réunions, les médecins inspecteurs rédigent leur rapport quotidien, qui est immédiatement transmis au Board of health par la voie électrique.
Chaque visiteur, disons-nous, est muni de bulletins sur lesquels il doit inscrire Fétat ou le degré de maladie des individus qu'il a visités. Cet état de la maladie est divisé en trois degrés : la diarrhée prémonitoire ; la diarrhée approchant le choléra; le choléra confirmé. La conviction de nos confrères d'outre-Manche sur l'efficacité du traitement préventif est si bien arrêtée, que lorsqu'un médecin visiteur déclare qu'un malade a passé du premier au deuxième degré, l'inspecteur le soumet à un long interrogatoire sur les causes de cette transformation, et que, souvent, il le blâme de ne l'avoir pas prévenue. Soit dans le traitement prescrit, soit dans son inobservance, soit dans quelque condition antihygiénique spéciale, il faut trouver la cause de l'aggravation des symptômes. On comprend qu'une pareille rigueur d'enquête, alors même qu'elle partirait d'un principe contestable, ne peut produire que des résultats directement ou indirectement utiles.
Ces résultats, en effet, M. Mêlier n'hésite pas à les déclarer excellents. Par ces visites on parvient à découvrir un nombre considérable de diarrhées dont on ne soupçonnait pas l'existence, à constater les conver-
(1) Il y a ici une erreur que nous avons déjà relevée dans la Gazette des hôpitaux; le droit de réprimande n'appartient pas aux médecins dirigeants; leurs confrères visiteurs ne le toléreraient pas,
CHOLKHA ÉPlDb'lMIQUE. 157
sions et les aggravations de symptômes, circonstances rares, disent nos confrères de l'Angleterre, à en rechercher les causes, et surtout à recueillir et à réunir, tous les jours, tous les éléments de Thistoire de l'épidémie qui serviront plus tard pour l'écrire.
M. Mêlier a recueilli des renseignements curieux sur les moyens thérapeutiques employés, par nos confrères de l'Angleterre, contre les divers degrés de la maladie que nous avons indiqués. Quoiqu'il n'y ait pas de formules officielles et que chaque médecin visiteur soit abandonné à ses propres inspirations, on retrouve, néanmoins, une très grande conformité dans remploi des moyens prescrits. C'est l'opium, l'acétate de plomb, l'ammoniaque, la gomme ammoniaque, la créosote qui forment la base de leurs moyens thérapeutiques. Tous les médecins, d'ailleurs, attachent une grande importance à la distinction entre le traitement 'préventif Q{ le traitement curatif (1).
L'administration anglaise exige beaucoup des hommes auxquels elle confie un service public ; mais aussi elle sait les rémunérer largement. Le médecin visiteur remplit une mission certainement pénible et délicate, mais il est honorablement rétribué ; il reçoit, en effet, une guinée par jour (25 francs). Le médecin inspecteur touche trois guinées par jour de rétribution, et une guinée pour ses frais, en tout 100 francs par jour. Les médecins visiteurs sont payés par les paroisses : cette dépense est considérée comme locale; les médecins inspecteurs reçoivent leur traitem.ent du Board of health, cette dépense étant considérée comme générale.
M. Mêlier a été beaucoup frappé de l'activité, du
(1) On trouvera les formules dans notre formulaire spécial.
158 DU CHOLLRA-MOIIBUS.
zèle et du dévouement de tout le personnel employé aux visites préventives. Ces heureuses conditions sont dues à la conviction profonde de tous qu'ils remplissent une mission d'une grande utilité. Cette conviction donne à tous les médecins une confiance et une animation singulières. Aussi, le fonctionnement se fait-il avec une régularité et un ensemble parfaits. On voit là, nous disait M. Mêlier, les fécondes conséquences de la loi de la division du travail appliquée à l'épidémie.
Nos confrères anglais sont corroborés dans leurs convictions par une observation qui a son importance, et que nous signalons nous-même à l'administration de l'assistance publique à Paris. Ils ont remarqué une différence considérable dans le chiffre de la mortalité des malades, selon qu'ils sont traités à domicile et à l'hôpital. Tandis que, pour les malades traités à domicile, la mortalité ne s'élève qu'à 33 pour 100, sur les malades traités à l'hôpital, elle s'élève à 53 pour 100, différence énorme, comme on le voit, et qui va du tiers à plus de la moitié. Nos confrères de l'Angleterre n'hésitent pas à attribuer cette différence à la promptitude avec laquelle les soins peuvent être donnés dans le premier cas. La rapidité dans les secours est, en effet, pour eux une circonstance capitale, et l'on a remarqué que la mortalité est plus considérable dans les hôpitaux excentriques que dans les hôpitaux situés dans l'intérieur de la ville. Le temps perdu au transport des malades suffit, disent-ils, pour expliquer cette différence dans la mortalité d'un hôpital à l'autre.
Dans le peu de temps que M. Mêlier vient de passer en Angleterre, il n'a pu que s'enquérir des opinions,
sans pouvoir en apprécier et en constater la légitimité. Mais il a été frappé de l'unanimité vraiment remarquable qui règne sur l'existence à peu près constante de la diarrhée prémonitoire. Admis aux délibérations du Board of health, notre très honoré confrère a pu entendre que l'opinion formelle de ce conseil si autorisé est qu'on observe à peine quelques cas exceptionnels d'absence de diarrhée prodromique (1).
Mesures sanitaires. — « Quant aux mesures sanitaires, dit avec raison M. Magendie, elles sont sans objet, si elles sont -envisagées physiquement comme obstacles à la propagation d'une maladie contagieuse. Il y a des gens qui franchiront un cordon sanitaire pour le seul plaisir de le franchir ; le factionnaire leur tirera un coup de fusil , eh bien ! ce sera pour eux un plaisir de plus d'échapper à ce danger; et puis, lorsqu'il existe des cojdons sanitaires, les marchandises deviennent plus chères, et les contrebandiers, pour en tirer profit, ne manquent pas de faire de fréquents voyages malgré la plus active surveillance. C'est ce qui est arrivé aux Pyrénées lors du fameux cordon (sanitaire ou pohtique) sous la Restauration.
» Pour isoler complètement un pays infecté, il faudrait pouvoir agir, comme les. chimistes le font à l'égard du gaz, le couvrir d'une immense cloche de verre et jeter à l'entour une vaste mer de mercure ;
(1) Ainsi, selon le Board of health :
« Cent trente mille diarrhées ont été traitées, et quelques centaines à peine ont tourné au choléra.
» A Newcastle, tout récemment, en pleine épidémie, la garnison de cette ville, composée de 600 hommes, a présenté plus de quatre cents cas de diarrhée qui a été énergiquement traitée ; un seul de ces diarrhéiques a été pris de choléra. >
160 DI' CHOLKIIA-MORBUS.
peut-être y parviendrait-on de cette manière ; peutêtre, car les chimistes, malgré ces précautions, ne peuvent pas toujours empêcher que quelques parties du gaz ne se répandent dans le laboratoire !!! » {Leçons sur le choléra au collège de France, 183^, p. 275.)
§ II. — Kxamen critique des diverses médications employées dans le choléra-morbus sporadique et épidémique et dans la diarrhée cholérique.
A. — Moyens prophylactiques.
Nous insisterons peu sur quelques moyens auxquels on a cru pouvoir attribuer une vertu prophylactique contre le choléra ; ces moyens sont, entre autres, les mercuriaux, le sulfate de quinine et les arsenicaux.
Disons d'abord qu'à part les mesures préventives dontnousavonsparléavecdétail(p.^l51), etles moyens hygiéniques généraux employés contre toutes les maladies épidémiques ou sporadiques, les seuls auxquels nous soyons réellement porté à attribuer quelques avantages, sont le régime et les précautions hygiéniques. Ainsi, on se préservera du choléra sporadique en évitant F usage des fruits et surtout des fruits de mauvaise qualité, en. ayant soin de ne pas s'exposer à la fraîcheur des nuits d'automne, en se privant de boissons fraîches lorsque le corps est en sueur, en évitant les excès d'aliments et de boissons, le café, les liqueurs, etc., en se tenant à une nourriture saine et légère et repoussant tout aliment indigeste, et enfin en soignant la moindre indisposition, en calmant dès le début les coliques et le dévoiement, les nausées et les vomissements, s'ils se manifestent, par des moyens
CHOLÉRA ÉPIDÉMIQL'E. \Qi
analogues à ceux que l'on met en usage dans la diarrhée prodromique et le choléra épidémique.
On a prétendu que la syphilis préservait du choléra épidémique, ou du moins que des syphihtiques en traitement par les mercuriaux en avaient été exempts; de sorte que, dans tous les cas, on n'aurait pu savoir positivement à quoi, de la syphilis ou du mercure, attribuer le mérite de la préservation.
11 paraît, du reste, que ni le mercure ni la syphilis ne jouissent de ces propriétés. Il est bien avéré maintenant que des syphilitiques en traitement mercuriel ont été atteints de l'épidémie. Rien ne prouve même qu'ils en soient affectés moins souvent que d'autres, quoique quelques personnes paraissent assez disposées à le croire.
Cette vertu, attribuée aux mercuriaux, M. Marchandier avait cru pouvoir la transporter à l'iodure de potassium ; M. Bouchardat déclare avoir par-devers lui un fait dans lequel un homme soumis à un traitement par l'iodure de potassium a été pris du choléra; d'un autre côté, M. Marchandier prétend avoir vu obtenir de nombreux succès en 1849 par cette substance en potion donnée au début. (Voy. notre Formulaire,)
Sulfate de quinine. — M. Bouchardat ne paraît pas très éloigné d'attribuer une influence avantageuse à cette substance, mais il fait observer avec raison que ce serait seulement dans les lieux humides exposés aux infections paludéennes ; il croit que l'on pourrait remplacer utilement le sulfate de quinine par le vin fébrifuge de quinquina (voy. la formule dans notre Formulaire spécial).
M. le docteur Mandl {Gazette médicale, 1855\ re-
162 DIT CHOLKRA MORBUS.
garde aussi le sulfate de quinine conime le moyen le plus puissant pour combattre la diarrhée prodromique, à la dose de 10 centigrammes, donné de deux heures en deux heures. Selon lui, des diarrhées qui avaient résisté aux lavements et à Topium ont guéri en vingtquatre heures par ce moyen.
M. le docteur Jules Guyot, de Sillery, croit, de son côté (Union médicale, 1853), qu'on peut prévenir, mais non guérir le choléra, qu'il assimile à un accès pernicieux. Il conseille 10 centigrammes de sulfate de quinine, pris trois fois par jour, en commençant chaque repas, et prétend avoir constaté personnellement et vu constater par des confrères cette vertu prophylactique.
Mais les faits recueillis à l'hôpital Gochin ne sont pas favorables au sulfate de quinine considéré comme prophylactique. M. Briquet (p. 498) cite d'ailleurs une de ses malades traitée pour un rhumatisme articulaire aigu, qui, après avoir été soumise pendant six jours à de hautes doses de ce médicament, contracta le choléra le septième jour.
Arsenicaux, — Selon M. Bouchardat, une ou deux gouttes par jour de liqueur arsenicale de Fowler (voy. notre Formulaire) ne présenteraient aucun inconvénient, et, selon lui, il y aurait quelques raisons d'accorder à l'arsenic une propriété prophylactique contre le choléra; nous avouons n'avoir pas une grande confiance en ce moyen, malgré l'autorité de M. Bouchardat.
Nous ajouterons qu'un moyen prophylactique dont l'utilité ne saurait être contestée consiste à éviter un trop long séjour auprès des cholériques ; l'approche
momentanée de ces malades, de leurs cadavres ou de leurs déjections, ne paraît pas offrir de graves inconvénients, et les médecins, les élèves, les prêtres ne sont pas plus souvent attaqués que les personnes qui ne sont point en rapport avec les malades. Mais il est bien certain que ceux qui passent continuellement leur vie avec eux sont plus souvent frappés que d'autres ; ce qu'on a vu à la Salpêtrière en 18/i9 le prouve complètement.
M. Piorry attribue une grande vertu prophylactique et curative auxiliaire à la ventilation au moyen du courant d'air établi par les fenêtres dans les salies d'hôpitaux.
La nuit comme le jour ce moyen est prescrit. 11 n'est pas indispensable de se servir d'appareils de ventilation dispendieux, 11 suffit d'ouvrir de temps en temps, et toutes les deux heures, par exemple, les fenêtres des salles ou des appartements, et cela pendant quelques minutes, pour que l'air du dedans soit remplacé par celui du dehors. Quand la température permet d'établir un courant d'air d'un côté de la salle à l'autre, une ou deux minutes suffisent; quand ce n'est que d'un seul côté que l'air peut s'introduire, alors il faut plus de temps pour profiter de cette mesure hygiénique ; les malades sont enfermés dans les rideaux de leur lit et le corps tenu bien chauffé; on referme les croisées aussitôt que toute odeur a disparu. Il est à remarquer que, de cette façon, la température de la salle baisse peu. La précaution dont il s'agit est tout aussi utile dans les autres affections épidémiques et dans les curations d'un grand nombre d'affections.
16â Dr CnoLERA-MORBUS.
M. Chauiïard, d'Avignon, attribuait aux exutoires une vertu préservative du choléra, et aurait voulu que toutes les personnes faibles, valétudinaires, portassent pendant toute la durée de Tépidémie un large vésicatoire dont elles entretiendraient soigneusement la suppuration.
Dirons-nous que M. le docteur Bordes croit prévenir le choléra en faisant prendre le matin à jeun une tasse d'une légère décoction 6! argentine tiède , sucrée et aromatisée avec un peu d'eau de fleur d'oranger. Au dîner, dans la première cuillerée de potage, on prendra une pilule de 0,05 centigrammes d'extrait d'opium; pour les enfants de deux à trois ans, on donne 1 centigramme; pour ceux de trois à six, 2 centigrammes. Pour les tout petits enfants^ une demi-cuillerée à café de sirop diacode. La décoction d'argentine peut être prise à tout âge. Pour les moyens curatifs du docteur Bordes, voy. le Formulaire (articles Potions et Lavements) .
Enfin, le docteur Robert, de Marseille, guidé par la croyance populaire que les marchands d'huile d'olive sont exempts de la peste, et que cette substance a une égale action contre la fièvre jaune, a cru pouvoir la recommander comme moyen préservatif et curatif du choléra, à l'extérieur et à l'intérieur.
M. Moreau de Jones a prétendu même qu'à l'île de France, en 1819, au moyen de l'huile prise à grandes doses à l'intérieur, un colon aurait guéri trente-quatre nègres sur trente-six de son habitation.
Sur la foi de ces autorités, le docteur marseillais demandait que l'on fît Tessai de l'huile d'olive à l'intérieur et à l'extérieur dans le traitement du choléra;
CHOLliRA ÉPfOÉMiyUE. 165
que, comme préservatif, cette substance lut prise tous les matins à jeun, à la dose d'une cuillerée à bouche mélangée avec du suc de citron ou du vinaigre, afin d'en corriger la fadeur. Les palais délicats pourraient se rafraîchir la bouche avec quelques pastilles de menthe poivrée.
Nous ne sachions pas que personne ait donné suite à cette idée.
Peut-être, plutôt que de s'arrêter à ces moyens qui peuvent paraître futiles , y aurait-il plus d'intérêt à rechercher quelle a été la cause de l'immunité reconnue dont ont joui les juifs dans la dernière épidémie de Londres (1853).
M. le docteur Pietra-Santa la signale en ces termes dans la Gazette hebdomadaire de médecine du 9 décembre dernier.
« Les juifs de la capitale n'ont pas été atteints par l'épidémie; on a cru trouver les raisons de cette immunité dans les conditions particulières de leur vie sociale et religieuse.
» Quelle que soit l'indigence de la classe juive, il n'y a jamais plus d'une famille dans une chambre. Ils ne font jamais abus de liqueurs fermentées; leur religion, en leur imposant une nourriture spéciale, leur défend l'usage des poissons à coquille et celui de la chair des animaux morts de maladie.
» Le repos du sabbat est une des obligations de leur culte, et les fêtes de Pâques les mettent dans la nécessité de blanchir leurs chambres, de purifier tous les ans leurs habitations, w
.Malheureusement, il n'en a pas été de même à Smvrne en i8/i8, où les juifs ont été, de toutes les
parties de la population, les plus maltraités. Ils se trouvent pourtant à Smyrne à peu près dans les mêmes conditions qu'à Londres, leurs rites religieux les soumettent aux mêmes abstentions, et cependant quelle différence dans ces deux villes. Voici le tableau relatif de la mortalité qu'a publié en 1849 M. le docteur Burguières, dans sa relation du choléra de Smyrne, p. 52.
Musulmans.
Grecs. . .
Arméniens.
Catholiques.
Israélites. .
Total 410,000
Population.
«^niirie présume des décès.
Rapport.
1 sur 40
1 sur 73
1 sur 200
1 sur 80
1 sur 26
1 sur 57
B. — Moyens curatifs.
Nous allons examiner successivement et apprécier avec soin les médications que Ton a conseillées avec plus ou moins de succès contre les diverses formes et dans les diverses périodes du choléra; après cet examen, que nous tâcherons de rendre le plus complet possible, nous présenterons un résumé du traitement qui nous paraît le mieux approprié aux diverses formes, aux phases diverses de cette maladie, et nous terminerons, comme nous l'avons dit, par un formulaire spécial où les praticiens trouveront réunies toutes les formules préconisées el employées avec quelque succès par les médecins français et étrangers dans les épidémies d'Asie et dans celles d'Europe. Ce répertoire offrira une utilité réelle, facilitera les recherches et
épargnera à nos confrères une perte de temps considérable et des oublis involontaires qui peuvent être nuisibles aux malades et aux médecins eux-mêmes.
a. Saignées générales et locales. — Dominé par ses idées physiologiques, Broussais les recommandait au début, soit en secondant l'écoulement par des frictions sur le bras, ou en fustigeant avec des orties, soit en plongeant le membre dans l'eau chaude. Mais, selon lui, des applications de sangsues sont préférables. Si les piqûres ne donnent pas d'abord, elles finissent par couler lorsque la glace a ranimé la circulation et que des cataplasmes émoUients ont rappelé la chaleur dans cette région.
Dans la période de réaction, il faisait appliquer des sangsues aux tempes ou sur le trajet des jugulaires pour combattre les congestions cérébrales.
L'efficacité des émissions sanguines est assez problématique, selon nous, bien qu'elles aient été employées en 1 832 et en 18/i9 par un assez grand nombre de médecins, entre autres par MM. Andral, Bouillaud, Cayol, Honoré, Gendrin, Renauldin, Husson, etc. Condamnées par beaucoup de praticiens dans la période algide où l'on n'obtient du reste souvent pas de sang, même par Tartériotomie, elles ont eu quelquefois de l'avantage dans la période de réaction et au début, surtout quand on a affaire à des sujets jeunes, vigoureux et sanguins. Dans l'épidémie de 18i9, M. Briquet affirme n'en avoir retiré aucun avantage. « Dans la période de phlegmorrhagie, dit-il, elles ont échoué dans tous les cas ; dans la période algide, elles ont été également impuissantes, et dans les autres elles favorisent la production de l'algidité en affaiblissant
168 DU CMOLÉP.A-MORIJUS.
les malades. Nous repoussons donc un pareil moyen, » (P. 560.)
Comme M. Briquet, M. Magendie est l'ennemi prononcé des évacuations sanguines, non seulement parce qu'il les regarde comme inopportunes et nuisibles, dans la période algide du moins, mais parce qu'il les croit impossibles. Une fois cependant, sur l'invitation d'un médecin qui avait été en Pologne, ce professeur voulut avoir recours à la saignée de l'artère temporale. 11 coupa le tronc même de l'artère, au-dessus de l'arcade zygomatique ; il en sortit une seule goutte de sang : c'était ce qui était contenu dans le bout du vaisseau, parce que la pression des muscles l'avait poussé là. Deux ou trois taches de sang parurent aux endroits ou il y avait des branches de l'artère, le sang ne coula pas ; il était donc impossible de faire la saignée de la temporale, et cependant le malade, quoique dans la période de froid, conservait du mouvement, la parole, la déglutition.
« 11 en est de même, dit M. Magendie, de l'application des sangsues. Vous pouvez poser cent, deux cents sangsues, si cela vous convient; il est possible qu'elles fassent des piqûres sur la peau, ce qui n'a pas toujours lieu, mais vous ne voyez pas ces animaux se gorger de sang , si ce n'est de celui du système capillaire circon voisin, ce qui est une quantité très minime relativement à la quantité générale du sang.
» 11 en est de même encore pour les ventouses. J'ai vu des jeunes gens qui voulaient appliquer des ventouses sur la région de l'estomac ; ils faisaient leur scarification, ils appliquaient les ventouses, et ils étaient confondus de ne pas voir sortir le sang. Com-
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ment en serait-il sorti, puisque la circulation est suspendue?» {Leçons au collège de France, p. 205.)
Non seulement M. Gendrin ne croit pas à l'impossibilité d'obtenir du sang par les saignées, mais il y recourt habituellement dans les périodes phlegmorrhagique etcyanique, et les regarde comme fort avantageuses, non pour combattre des accidents inflammatoires, mais pour diminuer la quantité du sang plastique.
a Parallèlement aux autres moyens de traitement, dit ce médecin, nous en employons un bien plus énergique et que nous répétons itérativement. Quelque avancé que soit le choléra, à quelque période qu'il se présente à nous, nous pratiquons une, deux, trois et même quatre émissions sanguines avec la lancette. Ces saignées sont destinées à débarrasser l'appareil circulatoire d'une certaine quantité de sang noir et à demi coagulé, à le rendre plus liquide et moins abondant dans les vaisseaux, à favoriser le dégorgement des capillaires, et par conséquent à détruire la stase qui donne lieu à la cyanose.
» Quand le choléra est très prononcé, quand la circulation est très compromise, il est plus difficile d'obtenir du sang ; on fait alors des frictions tout le long de la veine pour en obtenir un peu à l'ouverture, et dans bien des cas, lorsque par les premières saignées nous ne pouvions obtenir que quelques cuillerées de sang, nous avons pu en avoir une quantité suffisante après des saignées réitérées. Pour nous, l'ancre de salut des malades est la saignée.
r> N'allez cependant pas exténuer les sujets par des Baignées trop abondantes ; il faut les faire petites, mais
les répéter souvent. Nous ne passons pas, tout le monde le sait, pour aimer beaucoup les saignées, nous sommes peut-être un de ceux qui les eniployons le moins en général ; mais dans le choléra, nous les considérons comme devant constituer la médication principale.
» Si nous avons affaire à un choléra moins avancé, à un choléra dans la période phlegmorrhagique, la saignée est tellement souveraine, qu'elle peut suspendre instantanément les déperditions intestinales; dans ces circonstances, elle est plus facile et peut être employée plus largement. » (Gazette des hôpitaux^ 17 décembre 1853.)
Ce n'est pas d'aujourd'hui que M. Gendrin s'est déclaré le partisan des saignées ; voici ce qu'il disait en 18â2 :
« Lorsque le vsang ne sort pas des veines ouvertes sur les cholériques à l'état de cyanose, j'ai essayé de favoriser l'issue de ce fluide en plongeant le membre dans l'eau chaude. Loin de favoriser l'issue du sang, le bain chaud du bras la rend au contraire moins facile ; l'application des ventouses sur les veines ouvertes n'a aussi aucune utilité, d'autant plus que le bord des verres comprime les vaisseaux au-dessous de l'ouverture. Le seul moyen qui m'ait paru utile pour favoriser et accélérer Tissue du sang est la pratique des frictions sèches faites avec force sur l'avant-bras pendant un quart d'heure avant l'ouverture des veines, et continuées après qu'elles sont ouvertes, en ayant soin de relâcher et de resserrer la ligature du membre toutes les quatre ou cinq minutes. Je faisais ouvrir en général des veines à chaque bras,
CHOLÉllA ÉPIDÉMIQUE. 171
et quelquefois toutes les veines apparentes, quand le sang ne coulait pas : on obtenait aijisi une ou deux onces de sang ; une demi-heure plus tard on revenait au même moyen. On réitérait ainsi plusieurs fois cette manœuvre jusqu'à ce qu'on pût obtenir une saignée de huit à dix onces, qu'il était souvent indiqué de réitérer elle-même par l'élévation progressive du pouls et la diminution graduelle des accidents cyaniques à mesure qu'on tirait du sang. » (Monographie du choléra, p. 221.)
Du reste, ce praticien, qui, comme on le voit, est le partisan déclaré des saignées veineuses, regarde les saignées artérielles comme très nuisibles. Selon lui, c'est un moyen pris à contre-sens et propre à faire périr le malade ; elles peuvent cependant être utiles dans la période de réaction.
L'opinion de M. Gendrin sur les avantages de la saignée dans les périodes phlegmorrhagique et asphyxique est partagée par M. Gayol, dont on connaît le vaste savoir et le sens pratique.
« Quoi qu'il en soit, dit cet habile praticien dans l'instruction qu'il a publiée en 1832 sur le traitement du choléra, nous voyons que l'état asphyxique est le plus grand obstacle au développement d'une bonne réaction. Il faut donc que nous nous appliquions, non seulement à le combattre dès qu'il se manifeste, mais encore à le prévenir. Et, comme nous ne pouvons rien contre sa cause, qui est inconnue, il ne nous reste, pour le combattre, que d'atténuer ses effets, et pour le prévenir que de placer l'organisme dans les conditions les moins favorables à son développement. Or, le moyen le plus direct de remplir ce double objet,
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c'est, sans contredit, de diminuer la quantité du sang veineux.
» De là, l'indication de la saignée, indication culminante, puisque, sans la saignée, les autres moyens de traitement peuvent manquer leur effet ou devenir même nuisibles. En général, il est avantageux de faire une première saignée dès l'invasion de la maladie, lorsqu'on ne trouve dans les dispositions individuelles ou dans les circonstances extérieures aucune contreindication. On y revient ensuite lorsque la réaction générale commence à s'établir, et on la répète même plusieurs fois s'il est nécessaire.
» On citerait difficilement une autre épidémie où la saignée, employée dans une mesure convenable, eût été plus généralement utile que dans celle-ci (1832). Ce n'est pas comme antiphlogistique qu'elle rend ici les plus grands services, car elle exige le concours de plusieurs moyens tout à fait opposés à sa médication, et l'on sait d'ailleurs que les cholériques ne périssent pas ordinairement par inflammation ; mais c'est, si je puis me servir de cette expression, comme antiasphyxiqiie. >) [Instruction pratique, 1832, p. 37.)
La saignée n'a pas paru moins utile en Egypte, où M. Clot-Bey et les autres médecins français l'ont assez largement employée, mais au début seulement et dans la période de réaction.
«. Si j'étais appelé dès les premiers symptômes, dit M. Glot, et si la constitution de l'individu le permettait, je pratiquais une saignée du bras afin de dériver la congestion sanguine qui ne tardait pas ordinairement à se faire sur les viscères abdominaux, et à laquelle j'opposais en même temps les boissons chaudes, les fric-
CMOLKfiA ÉPIDÉMIQL'E. 17 S
lions sèches sur la peau, les sinapismes sur les membres, et tous les moyens propres à déterminer une révulsion vers la périphérie. J'administrais simultanément le laudanum ou les autres préparations d'opium. Ce médicament a été très souvent utile, soit comme stupéfiant la contractilité de l'estomac et des intestins, soit par la propriété qu'il possède de diminuer la sécrétion des mem.branes muqueuses. S'il y avait de la douleur à l'épigastre, je faisais appliquer sur cette région des sangsues ou des ventouses scarifiées. Souvent, par ces moyens, je suis parvenu à arrêter les progrès de la maladie. Dans quelques circonstances j'ai été obligé de réitérer la saignée deux ou même trois fois.
« Si, appelé plus tard, je trouvais le malade déjà envahi par le froid, la saignée était inutile et même impraticable, puisque dans cet état le sang ne sortait pas de la veine. La principale indication que je cherchais à remplir alors était de rappeler à la périphérie le sang et la chaleur concentrés à l'intérieur. Pour arriver à ce but, je faisais appliquer de larges sinapismes sur les membres et frictionner fortement le malade en l'entourant de couvertures de laine. Je prescrivais en même temps les boissons chaudes. L'infusion de thé était celle que nous employions le plus ordinairement, en y associant les narcotiques.
» Si, par l'emploi de ces moyens, la chaleur revenait à la peau, signe en général très favorable, je recourais aux évacuations sanguines pour modérer ce mouvement d'expansion, et je puis assurer que, dans ce cas comme dans le premier, elles ont été toujours suivies de bons effets.
» Dans les cas moins graves, où le froid était moins
17 4 nu CHOLÉRA-MORBIJS.
intense ou n'existait pas , quelques narcotiques ou naême la potion de Rivière suffisaient pour arrêter les vomissements; les saignées à Tépigastre étaient employées toutes les fois qu'il y avait de la douleur dans cette région, et presque toujours elles ont suffi pour la faire cesser ainsi que les vomissements ; il n'est pas besoin de dire que dans les cas simples, comme dans les plus dangereux, la diète et le repos étaient sévèrement recommandés.
» En général, la méthode antiphlogistique, employée avec activité dès le début, a été la seule dont l'efficacité ait été constante. Par elle je suis parvenu à guérir un grand nombre de malades même des plus gravement attaqués, et le même succès a suivi l'emploi qui en a été fait au Caire par MM. Gherubini et Raymondi, à Abou-Zabel par M. Duvigneau, à Kanka par M. Ghaidufau, à Mansoura par M. Terranova, à Alexandrie par M. Rigaud, et par trente chirurgiens arabes employés dans diirérents endroits. L'expérience avait tellement convaincu le peuple lui-même de son efficacité, que les malades de leur propre mouvement se faisaient saigner à l'apparition des premiers symptômes. Je citerai à cet égard un fait bien remarquable : un lieutenant-colonel du corps d'artillerie dont le médecin avait abandonné son poste, saigna lui-même plus de cent militaires au début de la maladie et les sauva presque tous. »
Après avoir rapporté les opinions des médecins européens, nous placerons en regard celles des médecins ayant observé le choléra dans l'Inde. Cette opinion, nous devons en convenir, est à peu près unanimement favorable à la saignée. L'objection prin-
CHOLÉRA ÉPIDÈMIQUe. 17 5
cipale qu'on lui adresse aussi est l'impossibilité quelquefois absolue d'obtenir du sang ; mais dans leur conviction intime que si Ton peut obtenir du sang, ils sauveront le malade^ ces médecins recommandent de ne pas se décourager, de persévérer dans ses efforts et d'appeler à son aide tous les moyens imaginables, tels que les frictions, l'immersion des bras dans l'eau chaude, la contre-ouverture de l'orifice des veines, l'administration des stimulants et l'application de la chaleur extérieure. Loin de se laisser intimider et détourner de son objet par une augmentation de débilité ou de collapsus qui surviendra, et par les syncopes, ou de se contenter d'une amélioration temporaire du pouls, on se souviendra que l'espoir est placé au delà du moment présent, et l'on ne perdra pas de vue que, si l'on réussit à désemplir suffisamment les vaisseaux, on sauvera probablement son malade, et que, si l'on y manque, il y a tout à parier qu'on le perdra. Le principe est que, dans le choléra, le collapsus n'est pas la suite de la perte du sang, mais un état pour le soulagement duquel on ne peut se fier qu'à l'émission du sang. 11 est indispensable de réduire le volume de ce fluide à une proportion donnée, afin de s'assurer les effets que l'on attend de la saignée. L'enlèvement de la congestion, qui est mécanique, permet au cœur de répondre à Taction des autres remèdes ; en diminuant la quantité du sang, on augmente la puissance du système de la circulation.
Les saignées, pratiquées du reste par les médecins anglais de l'Inde, sont considérables : la quantité du sang tiré varie de -250 à 500 gram. et plus, et on les répète même dans la période la plus algide (asphyxique).
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Le malade doit être couché et dans une attitude commode ; on doit le soutenir avec des cordiaux, et en cas qu'il y ait des vomissements et des selles, imaginer les moyens convenables pour qu'il satisfasse à ces besoins sans changer sa position (1).
b. Evacuants, — 1. Ipécacuanha. — Alibert, Desgenettes, Husson, Baudelocque, Jadelot, MM. Andral, Guéneau de Mussy en 1832, des médecins étrangers, et entre autres M. Draut, de Vienne, disent avoir obtenu des succès par ce moyen.
« Au début, dit M. Draut, lorsqu'il y a des symptômes gastriques, ou quand même, sans ces symptômes, les malades rapportent l'origine de leur mal à un repas mal digéré, je prescris, tous les quarts d'heure, 10, 15 grammes de poudre d'ipécacuanha, jusqu'à ce que vomissement s'ensuive. Quand le choléra n'a pas une grande intensité, il survient des évacuations critiques, et la guérison est opérée en trente-quatre ou trente-six heures. J'emploie encore ce moyen en l'absence même des indications susdites, chez les sujets à constitution molle, à pléthore veineuse ; mais, si rien n'indique l'emploi de l'ipécacuanha, je donne un huitième ou un demi-grain de camphre toutes les demiheures ; ce médicament a l'avantage de relever le pouls, de répandre de la chaleur sur le corps et de favoriser la diaphorèse. »
Quant à nous, l'ipécacuanha nous a paru avoir quelquefois fait avorter la maladie, lorsqu'il a été employé dans les prodromes qui révèlent l'existence d'un trouble, d'un embarras dans les voies digestives,
(1) W, ScoU, Traité complet du choléra dans l'Inde, 1832.
CHOLÉRA ÉPIDÉMIQt3E. 17 7
tels que dyspepsie, enduit blanchâtre ou jaunâtre épais de la langue Desanteur épigastrique, céphalalgie susorbitaire, etc.; il ne convient pas si la face est rouge, les yeux injectés, s'il y a des éblouissements, en un mot des accidents cérébraux qui marquent quelquefois le début de la maladie.
L'ipécacuanha convient encore lorsqu'il existe des vomissements et des déjections blanchâtres, accompagnés de crampes et d'un refroidissement commençant des extrémités. Il a pour effet alors de modifier les évacuations, de rétablir la sécrétion biliaire, et de déterminer une réaction douce et modérée.
Il a quelquefois réussi dans la cyanose lorsqu'il a pu produire les vomissements ; mais nous devons dire que souvent cet effet a manqué et que les malades ont succombé. Alibert le croyait plus avantageux chez les femmes ; chez les hommes il préférait le tartre stibié, M. Briquet dit l'avoir employé avec quelque avantage comme stimulant diffusible très énergique à la dose de 2 grammes divisés en quatre paquets de demi-heure en demi-heure. Il a arrêté quelquefois les vomissements selon l'axiome d'Hippocrate : Vomitm vomitu curatur. Il faut quelquefois alors répéter la dose.
D'après M. Gendrin, on peut poser en règle qu'il faut administrer l'ipécacuanha dans les prodromes cholériques, dans la phlegmorrhagie et même dans la cyanose commençante lorsque le choléra marche avec lenteur, que les évacuations diarrhéiques sont dominantes et qu'il existe tous les symptômes d'un état saburral évident ajoutés à ceux qui caractérisent, le choléra. Les avantages que l'on retire de l'administration de l'ipécacuanha dans les circonstances qui
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viennent d'être indiquées ont été surtout évidents lorsque l'épidémie fut arrivée à la période de déclin. Les symptômes énumérés se présentaient très fréquemment alors, et les avantages que l'on a retirés de l'administration de l'ipécacuanha étalent d'autant plus grands que cet état était mieux caractérisé.
o Lorsque la réaction commence à s'établir, l'ipécacuanha peut être fort utile dans cette période comme dans la péiiode bleue moins avancée, si l'on a soin de ne pas négliger les petites saignées.
» Lorsque la convalescence est troublée par un état saburral évident, comme cela s'est fréquemment présenté, l'administration de l'ipécacuanha est indiquée; on peut y recourir avec hardiesse, on en retire des avantages dans presque tous les cas, et je ne l'ai vu causer aucun accident.» [Monographie du choléra, p. 233. )
Dans le choléra sporadique et la cholérine, l'ipécacuanha peut être aussi employé avec avantage. W. J. Guérin dit en avoir obtenu des succès presque constants en 1849 à dose vomitive.
IL Tartre slibié, — Le tartre stibié h dose vomitive a été peu usité en France. Alibcrt l'a pourtant employé chez les hommes de la manière suivante : si le malade était pris de vomissements bilieux ainsi que de diarrhée, il faisait donner sur-le-champ 10 centigrammes de tartre slibié dans trois verres de bouillon aux herbes. Il avait soin de ne faire boire le second verre que lorsque le premier avait agi et le troisième seulement après l'action du second verre. Boisson d'eau tiède.
Le tartre stibié a été aussi mis en usage par le docteur Friese de Stallupoehnen (Prusse), qui, n'ayant
VU réussir ni l'opium ni la saignée, a prescrit à ses inaladcs un autre traitement, dont le larlre stibié fait la base .
c< Dans le commencement, dit M. Friese, j^employais le caibonate de potasse, Teau de menthe, et, pour rendre la circulation plus libre, je pratiquais la saignée; mais les forces tombaient, et alors ni valé* riane, ni serpentaire, ni musc, n'étaient plus d'aucune utilité. Le hasard m'a conduit à essayer un moyen plus énergique, le vin émélique, qui répand promptement une chaleur générale et soulage la circulation. Je le donnai à des doses telles (trente goultes toutes les demi-heures), que le vomissement était augmenté, et, qu'après l'évacuation des matières, des nausées continuelles étaient entretenues. Ces efforts violents produisaient une transpiration que je soutenais par des frictions avec le liniment ammoniacal, la leintured'euphorbe et de cantharides. L'ammoniaque rougissait promptement la peau; il s'y formait des vésicules; les malades se plaignaient d'une vive cuisson, et la diaphorèse survenait. J'avais aussi recours aux sina» pismes et quelquefois aux bains chauds. Quand la sueur était bien établie, je suspendais le vin stibié et les frictions, et je donnais des infusions chaudes. Au moment où le tartre stibié produisait des vomissements, les déjections alvines se suspendaient.
» Dès lors le choléra était guéri, et il ne restait plus qu'à combattre les maladies secondaires quand elles survenaient.
» Depuis ces essais, je suis devenu hardi dans remploi du vin émétique; je l'ai donné à si fortes doses, qu'un vomissement violent s'établissait aussitôt.
La transpiration générale vient plus promptement, et avec elle se relèvent le pouls et les forces. J'ai guéri plusieurs malades par ce moyen ; je suis loin de soutenir que ce soit un spéficique, et qu'il mérite plus de * confiance que tant d'autres tant loués. Cependant je ne puis m'empêcher de souhaiter qu'il soit soumis à une expérience plus générale. »
Hierlander préconise le tartre stibié qu'il donne par doses répétées tous les quarts d'heure ou toutes les demi-heures. (Yoy. \q Formulaire,)
Malgré ces autorités, nous croyons peu aux avantages de ce moyen dans le choléra épidémique ; dans le choléra sporadique au début et dans la diarrhée prodromique, il nous paraît mieux indiqué.
De son côté, M. Gendrin ne lui a vu produire aucun résultat, non seulement dans la période cyanique confirmée, mais même dans la période cyanique à peine commençante. Il pense que le tartre stibié ne réussit que dans la période phlegmorrhagique, en agissant surtout comme propre à modifier l'excrétion intestinale ; son action se rapproche alors de celle de l'ipécacuanha. C'est, selon ce médecin, un remède à rejeter.
Il faudrait du moins, cUt-il, restreindre son emploi à combattre les symptômes de la maladie contre lesquels on l'a employé avec avantage dans la période de déclin de l'épidémie où les prodromes se sont présentés souvent avec un état saburral bien tranché. Dans ce cas, il ne faut pas hésiter à réitérer deux et même trois fois l'administration du tartre stibié à la dose de 15 à 20 centigrammes dans l'eau chaude, et quelquefois l'unir au sulfate de soude en lavage. M. Cendrin dit encore l'avoir employé avec succès
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dans l'état saburral survenu pendant la convalescence.
Dans le choléra sporadique des enfants, Cartwrigb administrait un vomitif dès le commencement, et ensuite le calomei avec l'ipéca; si cela ne suffisait pas, il donnait un purgatif. S'il survenait une fièvre intense, il prescrivait le tartre stibié à haute dose. {ThePhilad.mecl recordér, 1826.)
Selon M. Briquet, qui partage à peu près notre opinion, le tartre stibié a deux graves défauts : le premier est de provoquer un flux diarrhéique de mauvaise nature, en ce qu'il résulte d'une irritation de l'intestin souvent très vive ; le second est de n'exciter aucune réaction après avoir diminué l'énergie des battements du cœur et stupéfié le système nerveux. Il exagère donc les inconvénients de Tipécacuanha sans en avoir les avantages (p. 531).
III. Sulfate et hydrochlorate de soude, eau de Sedlilz, citrate de magnésie, ccdomel, etc. — 1° Le sulfate de soude a été employé surtout par Récamier etBaudelocque en 1832, MM. Trousseau, Briquet, etc.
Récamier le donnait, au début, à la dose de 8 grammes, réitérée d'heure en heure, et avec succès contre la diarrhée. A cette dose, il a paru, selon lui, modifier les selles, arrêter quelquefois les vomissements, et provoquer une bonne réaction.
M. Briquet pense qu'au début, les purgatifs salins sont un moyen de dérivation souvent efficace, et que loin d'irriter l'intestin, leur usage est, en général, bientôt suivi de la diminution ou de l'arrêt de la diarrhée (p. 625).
Dans la période algide, ce praticien a beaucoup de répugnance à se servir de médicaments qui font per-
dre les liquides, et ne provoquent pas notablement la réaction. Dans ces cas, la prise du purgatif a toujours été suivie d'un état d'aiïaissement et d'une grande altération des traits du visage. Cependant le nombre des selles, après avoir été accru momentanément par l'action du remède, n'a pas tardé à diminuer (p. 566\
Le sullate de soude donné en solution saturée, dit M. Gendrin, par cuillerée à bouche , de demi-heure en demi-heure, diminue et supprime môme assez rapidement les évacuations; sous ce rapport il réussit souvent dans la période algidc commençante, et dans la période phlegmorrhagique. M. Gendrin l'a donné dans la période d'invasion avec avantage, dans le but de diminuer les évacuations excessives ; il en a obtenu aussi de bons résultats dans la réaction commençante; ce sel produit le môme effet en lavement.
« L'usage du sulfate de soude a pour etTet des ubstituer au choléra à la période d'état une gastro-entérite très intense, qui arrête la maladie si elle n'est arrivée à ce point où le sang trop altéré ne rend plus la réaction possible que par des excitants dillusibles unis aux émissions sanguines.
» 2** IJ'/njflrocIilorale agit comme le sulfate; il est même plus irritant et détermine encore une soif plus excessive qui devient quelquefois une atroce douleur,
» Ces sels ne conviennent avec ménagement que dans la période cyanique commençante. «
Il nous semble que M, Gendrin exagère ici les effets irritants des sels de soude ; nous sommes d'autant plus porté à le croire que notre opinion est partagée par d'autres praticiens, et entre autres, ainsi qu'on Ta vu, par M, Briquet.
Selon M. J. Guyot, le sulfate de soude est le remède par excellence dans la première période ; il Ta trouvé si eiïicace qu'il n'a jamais voulu en risquer d'autres. Aucun des malades qui Tont pris, n'est arrivé à la deuxième période!
Dans la deuxième période , il réussirait bien s'il élait conservé, mais il est quelquefois rejeté; on réussit alors à le faire garder parfois en l'additionnant d'eau de Sellz.
o° Dans la période de réaction, l'eau de SecUilz a paru produire sur les selles le môme elïet que l'ipccacuanha sur les vomissements. Du reste, les purgatifs salins paraissent toujours avantageux à M. Briquet pour modifier la diarrhée, lorsqu'elle sera trop abon« dante et d'aspect riziforme, pourvu qu'il n'y ait pas de signe de phlegmasio dans les intestins,
4° Citrate de magnésie, — Il est préféré au sulfate de soude, comme préservatif et curatif de la diarrhée prémonitoire, .par M. le docteur J. Gorlier, de Rosny {Union, 20 décembre 1853, p. 603).
5° Calomel. - — Le caîomel, rarement employé en France, a été recommandé d'une manière si générale par les médecins anglais que nous croyons devoir emprunter à l'ouvrage d'un de ces médecins, Is jugement qu'il en porte et qui est assez sévèi'e.
<i Dans le traitement du choléra, dit M. William Scott, on a donné le calomel presque aussi immédia» tcment que Topium. Malgré cela, les praticiens ont suivi des indications différentes dans l'adoption de ce médicament. Quelques uns l'ont donné pour calmer Tirritabrlilé de l'estomac; d'autres, pour évacuer les vaisseaux biliaires; quelques uns Tont regardé comme
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un puissant moyen de rétablir l'équilibre de la circulation et de dompter l'inflammation ; un plus grand nombre encore s'en est servi sans faire connaître, en aucune sorte, dans quelle intention. Quant à sa vertu supposée de calmer l'irritabilité de l'estomac, il semble qu'il ne manque pas de preuves et en grand nombre, pour convaincre que le calomel ne possède point cette vertu, du moins dans le choléra; qu'au contraire même, d'après une observation judicieuse, on lui a souvent reconnu une vertu tout opposée. Peut-être est-il juste de penser qu'étant un remède d'une grande efficacité reconnue, dès que son usage avait été une fois admis, on y a eu recours dans une infinité de cas, uniquement parce que c'était wne pratique que Von se serait cru responsable de ne pas suivre. Cette présomption se trouve justifiée, quand on considère la manière dont on administrait d'abord le calomel dans le choléra. On posait sur la langue de 15 à 20 grains (75 centig. à 1 gramme) , communément 20 grains de calomel sec, que l'on faisait avaler en donnant pardessus 100 gouttes de teinture d'opium. Nous serions porté à croire que l'on a adopté le remède ainsi que la méthode de l'administrer sans avoir beaucoup réfléchi.
w Les quantités de calomel données sous différentes formes ont été très considérables. L'estomac perdant souvent la force de rejeter, on a trouvé cette substance tapissant sa face interne ; et quand on Tavait donnée en bols, elle était nichée dans un mucus verdâtre ; des traces d'inflammation étaient visibles à l'endroit.
» Le calomel n'est point un remède qui puisse exister d'une manière tout à fait passive dans l'estomac; tant que cet organe conserve sa vitalité, s'il ne fait
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pas de bien y il fera du mal» >i [Traité du choléra de rinde,p.201.)
M. Briquet a essayé cinq fois, sans succès, d'opérer une dérivation sur le canal intestinal, à l'aide du calomel donné à la dose de 1 gran:ime fractionné en douze paquets et combiné dans un cas à une quantité pareille de scammonée.
M. Gendrin l'a souvent donné avec succès, dans les atfections cérébrales, dans l'intention d'agir sur le tube digestif, et même quelquefois sur les glandes salivaires, pour opérer une forte dérivation; c'est dans le même but qu'il l'a employé dans le coma métastatique du choléra arrivé au plus haut degré. Il a réussi deux fois dans des cas désespérés avec 2,40 centigr. à 4 grammes, continué pendant deux à trois jours ; le caîomel n'a eu aucune action sur les glandes salivaires ; mais il a produit une purgation violente qui n'a déterminé par elle-même aucun accident.
Son utilité lui paraît incontestable dans le coma cholérique.