ARTICLE IV
Nous diviserons donc en deux parties l'article relatif au choléra épidémique. Dans la première partie, nous traiterons de ce que l'on est convenu d'appeler cholérine; dans l'autre, nous aborderons le véritable choléra épidémique à forme grave.
§ I. — Cfaolériîie, choléra iégerj diarrhée préventive, diarrhée prémonitoire.
L'importance que l'on a donnée depuis quelque temps à l'observation et au traitement de cette première période, ou si l'on veut de cette affection précursive du choléra, et que les x4nglais croient être parvenus à enrayer dans un grand nombre de cas ; importance telle qu'à les en croire, grâce à un système complet de visites préventives et de traitement immédiat, on pourrait espérer à l'avenir d'arrêter ou de prévenir les épidémies, nous engage à consacrer un article spécial à cette affection , déjà signalée depuis longtemps chez nous sous ce rapport.
Un des premiers, M. J. Guérin [M émoire adressé à
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r Institut, 183:2) a appelé l'attention sur ce trouble des voies digestives qui précède presque constamment le clioléra (neuf fois sur dix), selon ce médecin : 1" Le clioléra , tel qu'il a été décrit par la plupart des auteurs, est constamment précédé d'une période d'incubation (cholérine) ; 2° cette période, qui dure deux à huit jours ordinairement, quelquefois plus longtemps, consiste dans une diarrhée légère, avec sentiment de malaise général , tendance aux sueurs froides , aux lipothymies ; 3° cet ensemble de symptômes, du à la cause épidémique, constitue un premier degré du véritable choléra ; 4° ce premier degré , abandonné à lui-même dans les lieux où règne l'épidémie cholérique, est presque toujours susceptible de se convertir en choléra grave ; 5"" les moyens par excellence pour prévenir cc^tte conversion consistent à suspendre toute alimentation dès l'apparition des premiers symptômes de la cholérine; et, en cas d'insuffisance de la part de cette précaution , dans l'usage du vomitif par l'ipécacuanha.
Symptômes. — Malaise général ; abattement insolite des forces physiques et morales; insomnie, anxiétés épigastriques ; sentiment de pesanteur, et quelquefois d'ardeur, qui s'étendait de la région précordiale jusqu'à la gorge; pouls faible, petit, mou et plus ou moins lent, quelquefois fréquent, assez développé, fébrile ; nausées, borborygmes; sécheresse pâteuse de la bouche ; urines épaisses, rares et rouges; déjections alvines très fréquentes, quelquefois vomissements. Les selles sont tantôt sanguinolentes, tantôt jaunâtres, verdàtres ou brunes, mais presque toujours mêlées de mucosités blanches; le plus souvent elles sont mu-
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queuses, blanchâtres, liquides, semblables à une décoction de riz un peu épaisse. Elles sont chassées hors des intestins avec force, comme par le jet d'une seringue. Plusieurs malades ont rendu des lombrics ; on en a trouvé aussi dans les intestins de quelques cadavres. Le sang tiré des veines était noir, caillebotté, putrescent (M. Bouillaud dit n'avoir jamais observé l'état caillebotté du sang dans la simple cholérine ) ; il laissait séparer peu de sérosité et n'offrait que rarement des traces légères de la couenne sanguine, cette couche d'un blanc grisâtre qui se forme ordinairement à la surface du caillot. Tels sont, dit M. Double {Rapport sur le choléra, 183^2), les symptômes par lesquels se produisait le choléra léger ; quelquefois les malades guérissaient , mais souvent ces symptômes augmentaient d'intensité, et la maladie se convertissait en choléra grave.
La cholérine n'étant que la première période ou une forme moins grave du choléra épidémique , nous en renvoyons le traitement à l'article relatif au traitement du choléra épidémique.
§ II. — Choléra -tnorbus épidémique.
H est impossible d'appliquer un traitement convenable à une maladie quelconque si l'on ne connaît l'ensemble des phénomènes pathologiques qui la caractérisent. Avant d'aborder la thérapeutique du choléra-morbus , nous devons parcourir successivement les divers appareils d'organes, signaler les désordres qu'ils présentent, et examiner ensuite, en faisant connaître la marche de la maladie , comment les divers
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symptômes se groupent et s'erjchaîiient , et forment ainsi certaines périodes qu'il importe de connaître, et auxquelles on doit opposer une médication particulière.
A. — Symptômes du choléra épidémique.
L'appareil des organes de la digestion subit de notables modifications : les voies digestives sont, dans l'immense majorité des cas, le point de départ de la maladie. Nous avons ici d'abord à examiner la r/ùirrhée, les vomissements, les douleurs abdominales et les divers états de la langue. C'est la diarrhée qui ouvre ordinairement la scène. Assez souvent ce symptôme, qui incommode peu les malades en général, se montre isolément pendant plusieurs heures et même pendant plusieurs jours avant Tapparition des autres symptômes qui révèlent l'existence d'une altération profonde du tube digestif (1).
Les premières évacuations sont rarement précédées de coliques, mais presque toujours accompagnées de borborygmes , de gargouillements tumultueux dans toute la cavité abdominale; elles sont ordinairement constituées par des matières fécales, ne tardent pas à devenir liquides comme de l'eau, elles sortent brusquement, et partent comme des fusées, pour nous servir de l'expression des malades. Bientôt elles deviennent blanchâtres, ressemblent à une décoction de riz sale, à de l'eau dans laquelle on aurait délayé de Tempois, et très souvent à du petit-lait non clarifié ; elles contiennent des grumeaux, comparés à des grains de
(I) Nous écrivions ceci en mai 1832.
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riz crevés ; elles sont tantôt inodores , et tantôt elles exhalent une odeur fado, connue spermatique, ou des plus fétides ; dans ce dernier cas, elles sont ordijiairenient colorées. Les déjections telles que nous venons de les décrire sont un des signes caractéristiques du choléra.
La pression du ventre ne fait janiais naître une douleur en rapport avec la gravité des autres symptômes. On a vu des malades dans les hôpitaux, qui avaient jusqu'à 60 ou 80 évacuations dans une journée, et dont le ventre restait souple et indolent.
Les vomissements ne tardent pas à se joindre à la diarrhée. La matière qui les constitue est tantôt composée de simples aliments, ou de boissons ingérées dans l'estomac; tantôt c'est un liquide jaunâtre, vert ou porracé, mais le plus ordinairement ce sont des matières blanchâtres qui offrent la plus grande ressemblance avec les évacuations alvines, et comme les selles, ils partent par fusées. Pendant que les malades sont tourmentés par les vomissements, la région épigastrique est quelquefois le siège de vives douleurs, la soif est ardente, l'anorexie complète.
La langue subit pendant le cours de cette affection un grand nombre de modiiications. Tantôt elle est recouverte d'un enduit épais, tantôt rouge, sèche; mais dans le véritable choléra elle a une teinte violacée, et lorsqu'on la touche avec le doigt on éprouve une sensation de froid quelquefois glacial. Ainsi les vomissements et les déjections blanchâtres, la teinte violacée, le refroidissement de la langue, sont des signes fournis par les voies digestives et caractéristiques du choléra.
La respiration est toujours haute, fortement costale ;
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Tair expiré est tVoid. Du reste, l'expansion pulmonaire se fait comme dans l'état normal et sans aucun mélange de râle ; la voix est faible ou entièrement éteinte, les paroles comme soufflées; quelquefois un hoquet des plus opiniâtres et une constriction précordiale portée à un haut degré tourmentent le malade. Le refroidissement de l'haleine et l'aflaiblissement de la voix sont encore deux signes caractéristiques.
La circulation, au lieu de s'accélérer comme cela a lieu dans les phlegmasies aiguës, s'affaiblit, tantôt graduellement, tantôt brusquement; bientôt les artères des extrémités cessent de battre ; un froid glacial se fait sentir aux extrémités supérieures et inférieures, au nez, aux oreilles, dont la teinte varie depuis le lilas jusqu'au noir. Le sang tiré de la veine contient très peu de sérum ; le caillot est ordinairement recouvert par des lambeaux d'une couenne verdâtre, minces, que l'on retrouve dans mille états morbides divers. L'absence du pouls est un signe p,athognomonique. La source de toutes les sécrétions semble en quelque sorte tarie ; la salive n'afflue dans la bouche qu'en très petite quantité ; la sécrétion des larmes ne se fait plus; la bile ne colore plus les matières fécales; les urines cessent de couler; les sécrétions pathologiques sont elles-mêmes modifiées.
Ainsi nous avons vu, chez les phthisiques, Texpectoration des bronches se supprimer, et chez des malades affectés de péritonite chronique , les épanchements être résorbés. Nous avons observé quelquefois, dans la convalescence , une inflammation des parotides et du tissu cellulaire qui les entoure.
Pour ce qui est de Vinnervation, nous avons à con-
C)U Dl CliOLl^r.A-MOr.BCS.
sidérer les troubles de la sensibilité, de la motilité et de riii(eiligcnce. J.es malades sont quelquefois tourmentés par une céphalalgie qui est tantôt générale, et qui tantôt est bornée à la région occipitale ou frontale. Les yeux subissent de notables altérations. Ils s'enfoncent dans les orbites, le globe oculaire semble en quelque sorte atrophié ; la sclérotique offre des taches ou érosions qui rendent la membrane choroïde apparente. Chez quelques malades , l'ouïe devient plus obtuse Nous avons vu un grand nombre de cholériques qui , au moment où ils présentaient un froid glacial de toute la surface du corps, se disaient consumés par un feu dévorant ; d'autres au contraire ont une complète seiisation de froid.
La myotilité offre des désordres assez constants. Des crampes plus ou moins douloureuses, revenant à des intervalles assez rapprochés, tourmentent ordinairement les malades et leur arrachent des cris déchirants. Ces contractions involontaires, qui manquent quelquefois (1853), occupent surtout les extrémités supérieures et inférieures, rarement les muscles de l'abdomen , du thorax et des yeux. Les médecins qui ont observé le choléra chez les enfants disent que les crampes sont beaucoup moins communes chez eux que chez l'adulte. Il existe en outre une faiblesse musculaire telle que les malades ne peuvent se mouvoir; ils sont immobiles dans leur lit, les pau[)ières à demi closes, paraissant indifférents pour tout ce qui les entoure.
f/intelligence se trouble rarement au milieu de cette perturbation générale, les facultés intellectuelles restent intactes: le malade répond jusqu'au dernier mo-
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ment aux questions qu'on lui adresse ; ses réponses sont lentes , mais justes. On observe quelquefois du délire dans la réaction, mais alors c'est l'effet d'une congestion cérébrale qu'il est toujours possible de combattre.
B. — Diagnostic du choléra épidémique.
L'existence de vomissements et de déjections blanchâtres , le refroidissement de l'haleine , la teinte violacée de la langue , la faiblesse ou l'insensibilité du pouls, le froid et la lividité des membres, la suppression des urines, les crampes, l'excavation profonde des yeux , forment un ensemble de symptômes tellement caractéristiques , qu'il est à peu près impossible de confondre cette maladie avec une autre.
Cependant les observateurs qui ont vu le choléra dans l'Inde et dans les pays où règne la fièvre jaune prétendent qu'il peut quelquefois être confondu avec celte maladie. On les distinguera en tenant compte des circonstances suivantes : La fièvre jaune épargne les naturels du pays, tandis que dans l'Inde les indigènes sont particulièrement affectés du choléra. La première attaque de préférence les tempéraments forts et sanguins, tandis que le choléra les frappe moins souvent. Si l'on tient compte à côté de cela de la différence de certains symptôm.es caractéristiques de la fièvre jaune, Terreur sera facilement évitée.
. Dans la fièvre jaune^ la peau a une coloration jaune prononcée et est le siège d'une chaleur mordicante; l'air expiré est brûlant, les yeux larmoyants; les urines
ont une teinte plus ou moins foncée , elles sont noires ou sanguinolentes. Les vomissements sont bilieux, jaunâtres, d'une odeur nauséabonde ; ils ont une acidité qui agace les dents ; les selles sont aussi jaunes, vertes, noires, sanguinolentes; tous ces symptômes ne se retrouvent pas dans le choléra.
Les autres maladies avec lesquelles une confusion serait possible à la rigueur, sont les perforations de l'estomac ou des intestins, la péritonite, la fièvre pernicieuse cholérique, V empoisonnement 'par V arsenic et les substances acres ou narcotiques, Vasphyœie par le gaz acide carbonique , les invaginations , les étranglements intestinaux , les morsures de serpents veniîiieux, la fièv7'e typhoïde et V apoplexie. Quant aux empoisonnements par les substances acres, aux invaginations , aux étranglements intestinaux , ces affections présentent des symptômes tellement différents de ceux du choléra qu'il ne nous paraît pas utile de les mettre en regard avec ces derniers. Nous n'aurions même pas indiqué les premiers, si une erreur de ce genre n'avait été commise quelques instants par un observateur judicieux et habile dans un cas célèbre et où la victime volontaire ( M. le duc de Praslin ) s'est trouvée dans les rangs élevés de la société. Cette erreur, du reste sans importance, fut bientôt reconnue.
Dans la perforation de l'estomac ou des intestins, il y a des vomissements de matières alimentaires ou de bile, des symptômes de péritonite plus ou moins violente et de la constipation ; d'ailleurs, absence complète de cyanose.
La péritonite se distingue du choléra par la disten-
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sion et la sensibilité excessive de l'abdomen et par la constipation.
La fièvre pernicieuse cholérique diffère du choléra par l'intermittence, les alternatives de froid et de chaleur, et son développement de préférence dans les pays marécageux. On a cependant quelquefois observé un choléra intermittent. (Voy. p. 92.)
Les morsures de certains serpents venimeux de l'Inde produisent, selon M. Souty (rapport sur le choléra de rhide), des accidents analogues à ceux du choléra asiaque : teinte violacée de la peau, angoisses, oppression, petitesse du pouls, défaillance, douleurs dans les membres, mais rarement des vomissements et presque jamais de selles.
La fièvre typhoïde pourrait être confondue avec le choléra dans la période de réaction; mais dans la fièvre typhoïde on ne trouve pas l'altération de la face qui existe dans le choléra. La langue est couverte d'un enduit grisâtre, la bouche pâteuse, l'haleine fétide, tandis que, dans le choléra, la langue est presque dans l'état normal, l'haleine n'a pas de mauvaise odeur. Dans la fièvre typhoïde, les vomissements sont bilieux et peu abondants ; dans le choléra, ils sont très abondants au contraire et aqueux. Il en est de même de la diarrhée, qui, dans la fièvre typhoïde est peu abondante, avec des matières bilieuses, épaisses, et conserve une odeur stercorale; dans le choléra, les selles sont très abondantes, inodores, aqueuses et blanchâtres. Dans la fièvre typhoïde, le pouls a beaucoup de fréquence et de mollesse ; dans le choléra, il est bien moins fréquent, petit, et conserve une certaine dureté.
Quant aux empoisonnements par des substances
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narcotiques, s'il est vrai que certaines d'entre elles peuvent produire des troubles cérébraux analogues à ceux du choléra, on les en distingue aisément parce que ces substances déterminent ordinairement des troubles de l'intelligence, de l'altération dans la forme des pupilles (on les observe assez rarement dans le choléra), des vomituritions plutôt que des vomissements et une diarrhée peu abondante en général.
L'asphyxie par le gaz acide carbonique se distingue du choléra par l'absence des selles et des vomissements et par les circonstances commémoratives.
Enfin, s'il est vrai que le choléra arrivé à sa période de terminaison peut être confondu avec une apoplexie, avec une simple congestion cérébrale ou avec la prostration qui se montre à la fin des maladies graves des vieillards, il est vrai aussi qu'elle s'en distingue à divers signes. Dans ces cas, la petitesse ou l'absence du pouls, la diminution de la chaleur de la peau, la dépression profonde des yeux dans les orbites, la chute de la voix, la suppression des urines et la diarrhée blanche, symptômes caractéristiques du choléra, sont des moyens de distinction tellement tranchés qu'il est impossible de le méconnaître. Ces mêmes signes serviront à reconnaître le choléra survenant dans le cours d'une maladie grave quelconque, telle, par exemple, qu'un ramollissement cérébral, une pneumonie, une péritonite intense, etc.