SCÈNE X
Les mêmes, tous les colons, — CHARLES, — MAISONNEUVE. Tous — (revenant, précédant Maisonneuve,
criant). — Noël ! Noël ! le gouverneur est sauvé. Victoire ! victoire ! Dieu soit béni !
MAISONNEUVE—(encore en arrière). —Dieu soit béni !—(Sur l’avant-scène)—Oui ! Dieu soit béni ! Le Seigneur nous a épargné un grand désastre. Nous avons peu de monde à pleurer et nos blessés sont sauvés.—Les Iroquois pouvaient me fusiller ; l'ambition leur a fait perdre leur proie ; ils voulaient m'avoir vivant. Quel trophée de gloire à porter dans leur canton ! Donc les Iroquois me pressent ; les guerriers cependant veulent céder à leur chef l’honneur de la capture. Le terrible
Scugniosa est sur mes talons. Déjà je sens sa main sur mon épaule. Je fais brusquement volteface, le pistolet au poing. Scugniosa, en s’inclinant, pare la balle homicide, mais il se redresse aussitôt pour m'empoigner et le second coup.
lui éclate en pleine poitrine...
Tous.—Noël ! Noël!
MAISONNEUVE.—Il jette un grand cri; ïl s’affaisse. Ses guerriers répondent par une clameur d’effroi et demeurent interdits, stupéfiés. Profitant de cet émoi profond, je m'évade et me voici.
Tous.—Noël ! Noël!
MAISONNEUVE.—Mes amis, Dieu veillait sur nous. Sa croix... (se tournant vers la croix qu’on aperçorit sur la montagne el les autres se découvrant et regardant du même côté).—Amis, la voyez-vous, là-bas, là-haut, radieuse, dominant la draperie verdoyante de Mont-Royal.—Amis, la croix de la montagne nous a sauvés. Au jour du pèlerinage, quand nous allions porter sur la montagne la croix votive, vous vous en souvenez, par le ministère du père Vimont, l'Eglise a récité sur moi, a récité sur vous la prière des croisés : “Seigneur nous prions votre clémence infinie de protéger partout et toujours et de délivrer de tout péril vos serviteurs.” Amis, la croix est notre égide dans les périls. Nous avons combattu sous son ombre tutélaire. De là-haut, elle étendait sur nous ses
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bras protecteurs. Amis, elle nous a donné le salut.
Tous—(se lournant vers la croix el se découvrant).—Bénie soit la croix, la croix de la montagne !
GorrYy.—Dieu a voulu faire éclater admirablement votre vaillance éclairée, votre courage prudent, votre calme intrépide en vous donnant la victoire, à vous seul, contre tous.
CLOSSE.—Ah ! nous avons péché contre vous.— (Tous, linterrompant disent : oui, tous, tous.— Closse continuant) —Ah ! combien nous regrettons de vous avoir contristé et offensé. Une ardeur téméraire nous décevait. Désormais nous vous donnerons tout notre respect, toute notre obéissance.
Tous.—Nous vous le promettons.
CLOSSE.—Au gouverneur de Villemarie, M.
Chomedey de Maisonneuve, le vaillant, le sage, le bien-aimé de Dieu, à jamais respect et obéissance!
Tous.—Nous le jurons.
MAISONNEUVE.—C’est Dieu qui a fait tout cela. C’est Lui qui est le Dieu des combats, le Sabaoth invincible. Il donne la victoire et la vie à qui il lui plaît. Allons devant ses Tabernacles, lui rendre nos solennelles, nos justes actions de grâces !
Tous.—Noël! Noël !—{(Iis rentrent à la chapelle).
ROBERT, (assis sur le banc rustique près de la chapelle) Asris- COUA (assis sur l'autre banc).
AST:SCOUA—(après un long silence ; on entend comme la rumeur lointaine du Te Deum).—Donc, voilà où aboutissent les faibles conseils de de Maupertal. “Vous autres, sauvages, disait-il, vous y allez brutalement ; nous autres, visages pâles, nous suivons une raison plus prudente.” —($Se levant brusquement) —Oui, oui, que de temps perdu en ces agissements de prétendue prudence (Silencieux, songeant ; on entend toujours le Te Deum ; se tournant vers Robert qui semble absorbé ; se rapprochant de lui ; le poussant de la main) —Allons ! allons ! quelles pensées noires absorbent mon camarade ?
RoBERT.—N’entends-tu pas ces voix d’actions de grâce... ces accents d’allégresse... cette hymne de victoire... ces rumeurs joyeuses du Te Deum.
ASTISCOUA—-(s’en retournant avec mécontentement).—Hé ! que m'importe. !
RoBERT.—Astiscoua, le Maître de la vie protège Maisonneuve. Il est inexplicable que Maisonneuve ait réchappé de l’embuscade.
(On n'entend plus les rumeurs du Te Deum).
ASTISCOUA.—Oh! c’est une chance ; et c’est tout. Est-ce que le capitaine huron, Pièscaret, ne s’est pas rencontré maintes fois avec un égal bonheur dans des conjonctures aussi périlleuses, et les
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visages pâles ne se sont pas écriés : Merveille ! Miracle ! ce ne sont là que des occasions où éclatent le courage d’un homme et sa fortune.—Allons ! achevons notre ouvrage.—Encore ce matin j'ai vu le père Vimont. ‘“ Echon, ai-je dit suppliant, donne-moi donc le baptême.” Il m'a répondu trois fois : “Je ne puis.” Hé bien Î il le pourra bientôt. J’abattrai le bras malveillant qui le retient.
ROBERT—({oujours assis)—Nous avons assez cédé à notre mauvaise humeur. Les passions, mauvaises conseillères, nous rendent infâmes.
ASTISCOUA.—Tu hésites ? Tu trembles de faire le dernier pas ? Il n’est pas plus infâme de tuer l’hemme de sa main que de le livrer au fer des Iroquois. Maisonneuve a toujours les mêmes torts envers nous.—Areskoué ! tu as l’âme d’un marchand ; la vue du sang te déconcerte.
RoBERT.—Les torts de Maisonneuve envers nous restent... Mais le poignard... l’assassinat … déshonore, mais...
ASTISCOUA.—Quoi ! tu veux retenir le bras que tu as armé ?
ROBERT.—(comme continuant sa phrase).—Le sang qui coule, souille les mains.—(Avec abatte-
ASTISCOUA—(avec humeur et fermeté). —Camarade, il est trop tard, il est trop tard pour reculer. Si nous n’achevons notre ouvrage, tu es perdu.
—(Robert le regarde étonné) —Crois-tu, camarade, qu un silence éternel couvrira ce qui a été fait ? ROBERT.—(après un long silence, se levant, sur lPavant-scène, comme disant un inonologue).—Oui, c’est vrai! Trop de monde connaît l’affaire de embuscade. Maisonneuve vivant, il y aura des intérêts qui ouvriront des bouches aujourd’hui muettes... Mangouch peut parler ; .… les Iroquois, convertis un jour, pourront parler ;... les missionnaires qui visiteront les cantons, en rapporteront les rumeurs ;.. et mon nom est flétri sans profit aucun. — La mort de Maisonneuve me garantit
Oui, je suis mal engagé, mais je suis perdu si l’ouvrage reste inachevé. — Astiscoua, j’ai compris ; j'ai résolu ; il faut en finir avec cet homme.
ASTISCOUA.—Finissons donc par où je voulais commencer. Ne te le disais-je pas—(il retire et brandit son poignard),—ne te le disais-je : Il faudra bien en venir là.
RoBERT.—-Non, les timides conseils ne profitent jamais à leurs auteurs! Je l’abandonne à son mauvais destin. Astiscoua, soyons fermes.
ASTISCOUA.—Le capitaine huron, crois-m’en, camarade, un vrai yendat, à lui seul frappera plus juste et plus fort que tous les Iroquois ensemble. — (Avec indignation)—Ah! Français lâches et bigots, laissez là vos Te Deum ; préparez le De profundis.