‹ Chomedey de Maisonneuve [microforme]Chapitre 19 sur 31 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

ASTISCOUA, — ROBERT.

ASTISCOUA--(seul).--Quand le serpent, roulé sur lui-même sous la fougère perfide, voit s’avancer la grenouille, sa proie, sa queue se roidit comme un ressort, pour se détendre brusquement ; ses orbes se soulèvent ; sa prunelle s'allume ; son œil est tout feu : c’est sa manière, à lui, de dire sa joie. Ainsi m’agite et me fait palpiter le délicieux tressaillement de la vengeance.—Les ombres de la nuit tombent, tombent plus denses ; les cloches ont sonné ; les visages pâles sont sous leur toit et leur capitaine viendra bientôt. Quand la journée est passée, quand tout est en sûreté au fort, il vient à la chapelle s’entretenir dans la prière : c’est sa coutume, dit-on. Il priera pour la dernière foïs.—{(Montrant son pistolet) —Voici sa mort. Astiscoua sous l’injure rugit et déchire comme l’ours blessé.

RoBERT—(entre el s’avance).—Te venais voir si

tu manquerais à l’engagement. Maiscnneuve vient tout à l’heure—Tout est prêt ?

ASTISCOUA.— As-tu rêvé ?

RoBERT.—Bah ! des rêves ! Crois-tu encore aux réves |

AsrTiscouA.—Les rêves sont les paroles du Maïtre de la vie aux vivants. Ces visions intérieures, vois-tu, ne dépendent pas de nos sens, ni de nos volontés. À ces heures du sommeil tout est assoupi en nous ; tout devrait être muet en nous, comme l'arbre en hiver qui sommeille. Mais quand les sens se sont engourdis, le Grand-Esprit qui aime les âmes, les détache du corps pour quelques moments ; il leur parle ; il leur fait voir les âmes de Pautre climat ; il leur dit l’avenir.—As-tu rêvé ?

ROBERT— (4 part).—Soit ! Imaginons un rêve pour lui complaire et l’abuser.—(ÆHaut)—J’ai rêvé et dans mon songe j’ai vu un pore-épie sortant de la petite rivière Saint-Pierre ;—{(1l réfléchit un moment), —je ne me rappelle pas bien ces images nocturnes.—(Avec assurance) — L'animal souffla sur le fort; son souffle était visible comme une noire vapeur ; la noire vapeur monta, se dilata, couvrit toute Villemarie ; puis j’entendis des plaintes : voilà mon rêve.

AsTIscoUA.—Koué ! Koué ! le porc-épie, symbole de ma nation, c’est moi : la nuit ténébreuse et ces lamentations c’est le deuil qui va venir sur Villemarie.

ROBERT—(donne à boire).—Prends-tu de cette bonne liqueur ?

AsriscouA.--Cette liqueur renferme des esprits; ils y sont captifs. Mais quand ils sont descendus dans le cœur du sauvage, ils rompent leurs entraves; ils pénètrent dans notre sang, et, nous transformant, ils nous donnent du discours dans les conseils et du courage, de la furie dans les combats. Manitous du pays des blanes, amis trop longtemps ignorés, je vous livre et ma langue et mon bras.—(J1 boit).

ROBERT.—Es-tu prêt à exécuter ton dessein ?

ASTISCOUA.—Oui, mais j'ai une parole à te dire. Je n’ai plus de poignard. Mangouch l’a perdu en allant aux Iroquois ; j’ai pris mon pistolet. Lui, celui que tu sais, va tomber comme un chevreuil.

RoBErT.—Le sauvage n’a pas d'esprit.

ASTISCOUA.—Que veux-tu dire ?

ROBERT.—Hé ! ne vois-tu pas que ton pistolet détonnant mettra sur pied tous les colons. En toute hâte, ils sortiront et tu seras arrêté. Echappes-tu à leur poursuite, Pilote et tout le hourraillis te dévorent sous la palissade tout comme un Iroquois.

AsriscouA.—Tu parles avec esprit ! La colère confond notre raison. Le manitou vengeur répand la chaleur dans le sang, maïs le trouble dans l'esprit.

RoBERT.—Frappe du tomahawk. Le coup en est silencieux mais mortel.

AsTISCOUA.—Le tomahawk !… Ah ! l’arme des braves !.... Le mousquet ! c’est l’arme des lâches. Avec le mousquet un enfant peut abattre un capitaine renommé. De loin il lui envoie son plomb homicide et c’est fait. T’adresse ni la force ne sont réclamées pour ce triomphe. Si le coup frappe à faux, on a le temps de fuir, on est loin... Ah !'autrefois, il n’en allait pas ainsi ; au temps du glorieux tomahawk, les guerriers se voyaient de près ; ils pouvaient s’empoigner ; ils luttaient, se heuriaient front contre front, cœur contre cœur ; les braves enfin se mesuraient vraiment. Où sont les héros ?.. Ah ! les Français nous ont fait du mal ; les mœurs sont changées. Les ancêtres, que dis-je, les vieillards ne reconnaissent plus leurs fils déchus. La nuit, aux grèves des fleuves, dans les solitudes des bois, dans les gorges des montagnes, partout j’entends les âmes errantes des aïeux qui gémissent : “ Les visages pâles, disent-ils, souilleront-ils longtemps le sol qui garde nos 08.

RoBERT—(secouant Astiscoua).—Tu délires, Astiscoua ! Laïsse en leur paix les mânes des ancêtres. Songe à ta vengeance. Le temps presse. Donc tu frapperas avec le tomahawk, l’arme des braves.

ASTISCOUA.—Non—Tes paroles de tout à

l'heure m’ont rendu à ma prudence. Si Maisonneuve tombe, frappé du tomahawk, l’arme des sauvages, aux blessures on reconnaîtra l’arme homicide et à l’arme le sauvage qui aura frappé. Astiscoua n’a pas tout à fait perdu l’esprit.

ROBERT.—Que feras-tu ?

ASTISCOUA.—Que sais-je !

RoBERT.—Vraiment je reconnais le sauvage à cette inconstance. A l’entendre d’abord, il n’est rien qui le puisse arrêter. I’outrage est dans son cœur comme le poison dans la plante vénéneuse ; il faut que le fruit vienne, fruit de mort, c’est immanquable. Puis l’instant d’après, un léger contretemps étonne, abat son zèle. Les vieilles femmes en feraient autant !

ASTISCOUA.—Moi, une squaw ! Le dernier de mes guerriers serait outragé de ce discours.— Prête-moi ton poignard et.

RoBERT—(avec un sursaut).—Mon poignard !

ASTISCOUA — (continuant). — Et Maisonneuve aura vécu.

ROBERT—({rès ému).—Mon poignard !

ASTISCOUA—-({rès-froid).—Tu m'as bien compris.

passions implacables où m’entraînez-vous !....— (On entend du bruit) —Qui vient-là ?

AsrTiscouA.—C’est le gouverneur.

ROBERT.—I] se rend à la chapelle.—Il faut que je disparaisse.—(Robert se cache au coin du magasin, et Astiscoua se dissimule du côté de la chapelle).

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