SCÈNE II
MAISONNEUVE et ASTISCOUA.
MAISONNEUVE—(seul sur la scène).—I1 fait bon à l’homme sur qui pèse un dur destin, avoir son Dieu avec soi! Même les païens éprouvaient ce sentiment ; tant le besoin de Dieu est au fond de lhumaine nature, timide en ses conseils, courte en ses prévoyances ! Aïnsi Enée, comme le raconte la légende latine, traversant les mers tempétueuses et des terres hostiles, se reposait de son sort sur le céleste Palladium, sur lui uniquement. Mon palladium, à moi, celui-ci le vrai, le vraiment céleste, le vraiment divin, c’est l'Hôte du Tabernacle, le Dieu avec nous. Quand je ploie sous le fardeau quotidien, c’est iei que je viens.—(7! montre la chapelle)—C’est à cette chapelle rustique ct pourtant au regard du chrétien plus glorieuse que le temple vide de Salomon que je viens, quand je m’en vais succombant.. Il est des heures où je sens que je ne suis qu’un homme vulgaire, un homme hésitant dans ses pensées, impatient sous les labeurs. Alors ce ciel, silencieux et morne, où
flottent, où pendent, écharpes de deuil lacérées, de sinistres nuages, est à peine l’image de mon âme assombrie et troublée... Ce soir c’est une de ces heures d’agonie ! J’ai besoin de prier... Caché là —-(il montre la chapelle)—et solitaire je souhaite pleurer : la prière et les pleurs sont le divin dictame des humaines souffrances. Un manteau de plomb, ce me semble, pèse sur mes épaules sans forces. Je ne sais quelles appréhensions vagues, quel pressentiment funeste et me navre et m’oppresse et m’étouffe. Mon âme, mon âme, pourquoi es-tu triste, pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu.—(Mouvement rapide vers la chapelle ; apercevant Astiscoua, il s'arrête). —Quoi ! est-ce vous, Astiscoua ?
AsriscouA.—Je suis le capitaine de ce. nom.
MAISONNEUVE — (avec affabilité). — La nuit tombe. Qu'est-ce qui vrus retient sur la place publique ? Vous a-t-on refusé l’hospitalité ? Venez chez moi ; vous serez le bienvenu.
ASTISCOUA.—Merci. J’ai mon wigwam et là un bon chevet. Je viens de m’entretenir avec Tessouchas que vous nommez le Borgne de l'Isle.
MAISONNEUVE.—Voilà un capitaine que tu devrais imiter. Comme toi il fut élevé dans les superstitions ; mais il a jeté à terre toutes les sottises : la devination par le feu, le festin à tout manger, les danses, les jongleries, les songes, lesprit
rageur, le manitou de la vengeance, et l’eau de feu.
AsTisCOUA.—Veux-tu que je sois baptisé ?
MAISONNEUVE.—C’est au Père Vimont qu’il faut demander cette faveur.
ASTISCOUA.—Qui l’empêche de me l’accorder ?
MAISONNEUVE.—Tes péchés, tes mauvaises habitudes. Tu nourris toujours des pensées de colère ; tu crois toujours aux songes ; tu donnes toujours tes pelleteries pour l’eau de feu. Ce midi encore, m’a-t-on dit, tu as bu jusqu’à ivresse. Maupertal, de Trois-Rivière, t’avait vendu sans doute cette liqueur maudite. Maupertal n’est pas le bon ami des sauvages. Tous ceux qui vous font boire, vous sont ennemis. !l faut prier le Grand- Esprit qu’il vous guérisse de vos mauvaises habitudes. Il aura pitié de vous comme il fit du Borgne de l’Isle.—Bonsoir.—{Maisonneuve rentre à la chapelle).