SCÈNE III
Le même, — DE MoNTMAGNXY, — SIEUR DE ST-JEAN.
LE SIEUR DE ST-JEAN —(J} entre et reste au fond du théâtre).—Son Excellence Charles Huault de Montmagny, chevalier de l'Ordre militaire de St-Jean de Jérusalem, lieutenant-général du roi et gouverneur de la Nouvelle-France.
(A ce moment Montmagny entre el s’avance.)
ROBERT—(s’inclinant profondément). —Je rends mes devoirs de respect et d’honneur à Son Excelience.—(11 pousse un fauteuil). —M. de Maisonneuve ne vous accompagne pas ?
MoNTMAGNY.—Il est entré à la fourrière. Mais il doit nous rejoindre tout à l’heure.
RoBERT.—Vous avez visité Villemarie. Quelle impression Votre Excellence en remportera-t-elle ?
MoNTMAGNY.—Que dirai-je ! Hier soir, à mon arrivée, du banc de ma galiote j'ai contemplé dans le ravissement cet incomparable panorama de Mont-Royal. Cette montagne à la croupe azurée comme le Montmartre de Paris ; ces luxuriantes forêts ; ces éclaircies herbeuses et fleuries : cette nappe d’eau, immense et brasillante émeraude ! et toute cette nature vierge baignant dans les vagues d’une atmosphère embaumée, dans les pourprées lueurs du crépuscule ! Quel paysage ! J6tais dans l’enchantement. Brusquement à mon
âme s’ouvrirent les perspectives d’un éblouissant avenir. Quel site pour asseoir une ville fameuse ! À Québec l’honneur d’être le boulevard, l’inexpugnable Gibraltar de la Nouvelle-France. Mais la ville, que Mont-Royal abritera, sera la métrop6le commerciale de la colonie. Elle sera la cité des arts de la paix. Sise au centre des tribus indiennes, au confluent des grandes rivières, elle amassera les richesses et les merveilles du peuple qui va naître. Ici une grande nation.. .. mais ici soudainement fut rompu mon rêve fascinateur par un vif sentiment, une douloureuse sensation de la réalité. Quand je songeai à nos faiblesses présentes, à l'abandon de la mère-patrie, à la rage implacable des Iroquois, je revins à mon premier sentiment. Il me semble, M. de Maupertal, il me semble que l’heure n’est pas venue de fonder Villemarie.
RoBERT.—Je suis monté à Villemarie, ayant appris que vous y veniez. Je voudrais vous exposer les plaintes de la compagnie des Cent-Associés au sujet de cet établissement nouveau. Permettez—(il déroule ses papiers.)
MoNTMAGNY.—Je sais tout. Le sieur Derré de Gand, l’intendant général de la compagnie à Québec, et Guillaume Tronquet, le commis général des vivres, m’ont informé amplement. Déjà. à Québec, j’ai pressé M. de Maisonneuve d’abandonner cette colonie de Mont-Royal. Encore un
coup et après avoir vu la faiblesse de l’établissement, je tenterai de le dissuader de cette entreprise. Je n’ai pas, ici, autorité pour commander, mais M. de Maisonneuve est un homme d’un esprit droit, et d’une volonté sincère, il cèdera à la persuasion. Nous verrons.