‹ Chonchette; illustrations de GrivazChapitre 2 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ème l'été, il faisait froid dans cette chambre-là...

Depuis une heure, à peu près, que Chonchette était éveillée, elle s'amusait, pelotonnée dans ses couvertures, à regarder les objets émerger peu à peu de l'ombre... Maintenant, sans doute, il faisait dehors un beau soleil, le

soleil des matins de septembre. Mais les vitres dépolies de la haute fenêtre , ses rideaux de moire grise ne laissaient passer qu'une lumière diminuée, une sorte de jour trouble et rare. L'enfant aimait bien ce crépuscule... Cela prolongeait quelque temps l'engourdissement du sommeil, et, à tout prendre, rien dans la journée ne -valait ce bon repos de douze heures de nuit, constellé de songes, et l'isolement dans le grand lit Louis XV, où toute une famille eût dormi à l'aise... Et puis les yeux de Chonchette voyaient se dessiner, sous la clarté insensiblement accrue, des choses si merveilleuses, qu'elle eût pu croire que son rêve continuait.

C'était, dans l'immense pièce encore noyée de pénombre, un amas incohérent, invraisemblable, de meubles et de bibelots, si confus, si pressé qu'on devait avoir bien de la peine, à moins d'être mince et adroite comme la petite Chonchette, à s'y remuer sans renverser rien... Il y avait de hautes armoires, des bahuts vermoulus aux serrures chargées de cuivre, ornés, sur les panneaux de leurs portes, de saillies en pointe de diamant. Il y avait de grands fauteuils Henri II, à l'ossature rectangulaire et légère, le dossier à galerie tendu de cuir gaufré. Puis des canapés Pompadour, profonds, capitonnés de

satin, vrais meubles de boudoir où se niche l'amour. Un second lit, un lit Renaissance, celui-là, avec son baldaquin carré et sa courtepointe ajustée, occupait l'autre angle de la chambre, près de la fenêtre.

Au mur, des panoplies s'accrochaient, de vieilles assiettes, des tableaux, des gravures. Celles-ci surtout étaient curieuses et plaisantes à regarder. On y voyait des dames à paniers balancées sur des escarpolettes, des belles entrant au bain, tandis qu'une soubrette soulevait traîtreusement un rideau aux yeux d'un indiscret, et des fêtes merveilleuses sur les lacs et les pelouses de Versailles. Plusieurs pendules étaient posées sur des consoles. Il y en avait de monumentales, en bronze poli; d'autres toutes mignonnes, un cadran de montre dans un morceau d'albâtre. Du reste, aucune ne marchait.

Chonchette reposait ses yeux sur tout cela avec plaisir. Ces vieilleries, elle les savait par cœur, elle en connaissait toutes les poussières, toutes les vermoulures.

N'était-elle pas elle-même un bibelot du temps passé, oublié là avec les autres ?

Cependant l'enfant commençait à se lasser d'être couchée sans dormir. D'un bond, elle sauta en bas de son lit. A ses pieds s'offrait un vieux tapis arménien troué par places^ brûlé à

d'autres, qui, sans doute, avait traîné jadis dans des sérails lointains, d'où lui venait cette odeur indélébile de vieux tabac qui s'attachait à ses mailles... Des pieds de sultane, des pieds délicats aux ongles très roses s'étaient appuyés sur ces zigzags flétris; mais, jamais, jamais des pieds plus jolis que ceux de la petite Chonchette. Elle-même, à les voir ainsi posés sur le tapis, blancs comme des lys, se prit à sourire. Alors elle passa ses bas, son pantalon, son petit jupon, sa robe... Dans une sorte de compotier japonais à grosses tulipes jaunes et rouges, elle versa l'eau d'une aiguière <urque. Elle se lava, d'abord hésitante, effleurant le bout du nez, la pointe des oreilles, le creux de la gorge; puis résolue, barbouillant bravement sa figure et son cou d'eau savonneuse, en laissant échapper le sifflement tremblotant des gens qui ont très froid. Une fois bien essuyée, elle acheva de se vêtir, fit un bout de prière — assez distraite — au pied de son lit, ouvrit la porte de sa chambre et, comme une petite ombre, disparut.

Elle s'engagea dans un long corridor coupé de deux ou trois marches d'espace en espace. Les fenêtres cintrées y tamisaient un jour artificiel, au travers des stores japonais à figures; et, sur les murailles, des tapisseries clouées laissaient apercevoir, par leurs trous nombreux, réchampi

jaune des pierres. Chonchette suivit le corridor jusqu'au bout, jusqu'à fendroit où il se retournait pour donner accès à un escalier qui semblait s'enfoncer sous terre. Il y faisait tout noir, dans cet escalier; mais l'enfant prit sans hésiter la rampe de fer scellée au mur. . . Quelques marches descendues, voici que l'escalier aboutissait à un quartier tournant, et qu'une grande lueur démasquée frappait les yeux de la petite. Elle courut vers cette lueur, et tomba comme une balle au milieu d'une immense cuisine où Hambait un feu.

— Bonjour, vieille Dinah !

La mulâtresse, qui n'avait pas entendu Chonchette venir, occupée qu'elle était à tisonner Taire, se retourna brusquement, lâchant les pincettes, et ouvrit ses bras à l'enfant.

Elle la baisa sur son cou mat, sur ses cheveux foncés, sur ses yeux où les paupières se rabattaient, laiteuses, pareilles à des feuilles de rose... La petite se laissait faire, sans dégoût des grosses lèvres grisâtres de Dinah, de l'odeur acre de sa peau, des mains longues à la paume de brique.

— Ligué moin bo ou, disait la mulâtresse, lagué moin bo ou, li Cobriu moin.

Puis, quand Chonchette se fut dégagée, elle se mit, tout en poussant des exclamations admi-

ratives dans sa langue bizarre mâtinée de créole et de français, à préparer sur la table massive de la cuisine une assiette et un bol. Le chocolat, dans une casserole émaillée, placée devant les chenets, s'épaississait lentement et répandait une odeur exquise.

Au cours de ces préparatifs, l'enfant, les mains tendues au feu, racontait gravement à Dinah son rêve de la nuit...

— Figure-toi, vieille Nah, que j'étais grimpée sur le grand cheval blanc, tu sais, celui qui est au bout du grand corridor, qui a l'air d'un ours, et qui a de la neige dans la bouche, sur la tapisserie...

Dinah écoutait religieusement... Toujours, toujours, Chonchette faisait des rêves merveilleux. Les choses anciennes au milieu desquelles elle vivait hantaient son sommeil. Tantôt elle s'en allait montée sur une bête fantastique, à travers des prairies bleues, des paysages de tapisserie où il y avait des temples à dôme au coin des bosquets. Tantôt elle se baignait, toute déshabillée, un croissant au front, dans l'eau d'un étang, sous Pombre close que pas un rayon ne perçait... Soudain, une grosse tête cornue, avec une barbe en pointe au menton, apparaissait, grimaçante, entre les feuilles, et Chonchette avait une si forte émotion qu'elle se réveillait,

La mulâtresse avait versé le chocolat dans le bol 5 elle prit la petite dans ses bras, l'assit sur une chaise haute, devant la table... Ce repas du matin, c'était celui que préférait Chonchette. Les viandes la dégoûtaient... souvent l'odeur seule des sauces lui soulevait le cœur. Mais elle buvait jusqu'à la dernière goutte la crème savoureuse, trempant dedans les rôties de pain qu'on fait roussir en travers des pincettes sur un lit de braise.

De temps en temps Dinah, qui traînait ses sabots de la cuisine à l'office, s'interrompait pour venir lui fourrer dans le cou, dans les oreilles, de gros baisers lippus. Alors Chonchette disait, sans cesser de manger :

— Comme tu m'ennuies, Nah ! . .. tu ne peux pas attendre que j'aie fini ?

Elle avait presque fini^ du reste. Maintenant, tout en essuyant la cuillère du bout rose de sa langue, elle jetait de temps à autre un coup d'œil sur le coin gauche de la cheminée. Dans ce coin, il y avait la gaine du tournebroche, et, tout en haut, une sonnette énorme avec un fil qui se perdait dans le plafond.

Dinah, elle aussi, regardait comme malgré elle du côté de la sonnette, chaque fois qu'elle passait devant l'âtre. Soudain, la vieille auprès de ses casseroles, la petite sur sa chaise, eurent un sursaut de peur... Pourtant, toutes deux s'at-

tendaient bien à ce coup de sonnette formidable, qui, chaque matin, à la même heure, jaillissait du coin noir de la cheminée... Mais, n'importe, chaque fois l'émotion était pareille, et, un moment, elles restèrent immobiles, Chonchette toute pâle, l'œil dans sa tasse vide, Dinah les mains dans son grand fichu jaune comme pour se retenir le cœur. Elle grommela :

— Ce n'est pas permis de sonner comme ça... Vous devriez le lui dire, vous...

Chonchette s'était levée et avait plié sa serviette. Elle regardait la vieille emp'lir un bol en faïence de Rouen, une merveille, et mettre les rôties à côté, sur l'assiette. Si elle eût osé, elle serait partie en avant, à l'appel de ce coup de sonnette autoritaire... Mais, maintenant qu'il avait retenti et traîné son écho dans les sous-sols sonores, elle avait peur d'aller seule. Et elles montèrent ensemble, Chonchette tenant la robe de Dinah.

Elles traversèrent de longs couloirs, des antichambres pleines de vieux objets très curieux, des pièces où il n'y avait personne, et qui n'étaient, chose singulière, ni des salons, ni des réfectoires, ni des chambres à coucher, mais — toutes — remplies de meubles à déborder.

Devant une porte fermée les deux femmes s'arrêtèrent 5 elles hésitaient.

— Frappez, ma Chonchette.

— Non, frappe toi-même, vieille Nah.

— Je ne peux pas, vous voyez bien, j'ai les mains prises.

— Si, je t'en prie, je tiendrai le bol!... Tout cela à voix basse devant le silence mystérieux de cette porte close.

Enfin la vieille se décida; elle cogna timidement. Un coup de timbre répondit de l'intérieur. Et elles entrèrent assoupissant leurs pas sur le tissu sourd du tapis.

C'était une vaste pièce à deux fenêtres où il faisait un peu plus clair que dans les autres. Moins de bibelots. Quelques grands cadres, un lit aux rideaux fermés, un secrétaire, un bureau. Devant ce bureau, un homme à cheveux gris était assis et lisait.

Il prit la tasse des mains de la mulâtresse, et la posa à côté de son livre. En même temps, il montrait à Chonchette une chaise en bois, en face du bureau.

Dinah sortit, silencieuse dans la chambre, grommelant dès quelle fut dehors; la petite se hissa sur la chaise et regarda manger M. Ducatel. M. Ducatel mangeait gravement, sans quitter son bouquin du regard. Ses cheveux, des mèches noires et blanches mêlées, retombaient sur les grands revers de sa redingote; sa taille

accablée se voûtait sur la table. De temps en temps il relevait sur Ghonchette ses yeux gris, un peu égarés , qui illuminaient cette figure creusée de plis rares et profonds.

— Eh bien ! Chonchette, fit-il brusquement, en se renversant sur son fauteuil, qu'avons-nous appris dans la journée d'hier?

— Mais, cher père, répondit l'enfant hésitant un peu, j'ai appris la multiplication par huit, j'ai fait une dictée avec Mlle Lebhaft, et j'ai lu quatre pages d'histoire de France.

— Combien cela t'a-t-il pris de temps?

Chonchette ne savait pas mentir. Elle avoua:

— Deux heures, à peu près.

— Deux heures, fit M. Ducatel en plissant les lèvres. Ce n'est guère. Quand j'avais dix ans, comme toi, je travaillais douze heures par jour. Mais tu aimes mieux rester à rêvasser toute l'après-midi, le nez aplati contre les vitres. Je t'ai bien vue, va !...

Chonchette baissa la tête. On ne pouvait rien cacher à M. Ducatel, qui pourtant ne sortait jamais de sa chambre.

— Va-t'en, conclut-il.

L'enfant se coula par terre et s'en alla tout doucement vers la porte, ayant bien envie de pleurer. Au moment de sortir,, elle laissa échapper un sanglot étouffé.

CHONCHETTE II

— Hein, on pleure, maintenant ! fit la voix de M. Ducatel... Allons, viens ici, petite, et vite !

Chonchette revint. Elle pleurait tout à fait. Le vieillard la prit sur un de ses genoux et caressa ses beaux cheveux foncés. A présent, il avait l'air presque bon, fâché d'avoir causé ce grand chagrin. Sous ces caresses, l'enfant s'était calmée...

Tout doucement, comme il rêvait, elle se laissa glisser à ses pieds. Elle gardait une de ses mains dans les siennes et renversait sa tête sur le genou de son père.

M. Ducatel traîna quelque temps ses doigts distraits dans la chevelure de la petite. Subitement, il revint à lui. Il la vit à ses pieds, les yeux encore brillants de larmes. D'un bond, il se leva, dégagea sa main et repoussa Chonchette.

— Va-t'en!... Va-t'en! cria-t-il !

Sa voix s'étranglait, ses yeux s'étaient élargis démesurément et un peu de mousse blanche lui venait aux lèvres.

L'enfant s'en alla tout apeurée et sanglotante. . . Lui, resta longtemps à arpenter sa chambre à grands pas .inégaux.

Il s'arrêtait par instants, gesticulant, parlant tout haut. Puis il s'affaissa devant sa table, le front dans ses mains.

... Souvent, souvent, surtout à cette saison de Tannée, la grande chambre était le théâtre de scènes pareilles. Même lorsque l'entrevue du matin s'achevait sans incident, les minutes passées avec M. Ducatel étaient pour Chonchette mortellement longues. Du reste, une fois sortie de chez son père, elle était tout à fait libre. La maison de la rue Saint-Dominique, avec ses appartements immenses, ses tapisseries anciennes, ses bibliothèques, ses tableaux 5 — le petit jardin en pleine friche qu'un mur très haut séparait de la rue, tout cela lui appartenait. Elle pouvait tout regarder, feuilleter tous les livres, ouvrir tous les tiroirs, toucher à toutes les aiguilles de pendule... Personne ne la grondait.

Vers une heure après-midi, elle déjeunait avec Dinah, qui venait de servir M. Ducatel dans sa chambre. Puis, elle prenait sa leçon avec Mlle Lebhaft — une vieille fille qu'elle menait comme il lui plaisait, et à qui elle faisait raconter des histoires du pays allemand. Ensuite, elle recommençait son vagabondage dans la grande maison, jusqu'au dîner du' soir, après lequel elle se couchait. Seule dans sa chambre, Chonchette n'avait pas peur. Il lui semblait que les vieilles choses fidèles, au milieu desquelles elle vivait, l'avaient prise sous leur garde...

Telle était la vie de l'enfant, depuis six ans

environ qu'elle avait des souvenirs. Avant, où était-elle, que faisait-elle ? Parfois, elle se le demandait, assise le soir au bord de son lit, ses petites jambes pendantes. Mais elle avait beau creuser le passé, sa mémoire ne lui disait rien de clair. Pourtant, bien sûr, elle n'avait pas toujours habité la grande maison. Elle avait vécu dans une autre maison, avec un jardin autour dont on ne voyait jamais la fin...

C'était du temps de sa mère, probablement. Mais, voilà. Sa mère était morte, et on était revenu à Paris.

Quelquefois elle questionnait Dinah à ce sujet.

La mulâtresse répondait invariablement :

— Je ne sais pas.

Et elle ajoutait en l'embrassant :

— Surtout, pas parlé ça à Monsieur, cabn'rr moin ! ...

hut, mon amour! Ne faites pas trop de bruit, que votre père n'entende rien.

Chonchette avait poussé un petit cri quand, en ouvrant les yeux, elle avait vu Dinah au pied de son lit, debout, une bougie à la main.

— Qu'est-ce que tu veux, vieille Nah? Tu m'ennuies. Quelle heure est-il?

— Il est l'heure de se lever, ma chérie... Allons, pour faire plaisir à Dinah, levons-nous vite.

Mais l'enfant regardait les fenêtres toutes noires, elle voyait bien qu'il faisait encore nuit, une nuit froide d'hiver, avec du givre aux vitres et de la neige dans les rues. Et il fallut que la

CHONCHETTE If

mulâtresse prit ce petit corps chaud dans la longue chemise et le sortît du lit, comme une chose inerte, qu'elle couvrait de baisers.

Chonchette, à moitié endormie, se laissa faire sans résistance. De temps en temps, sa jolie tête pâle, où les boucles noires s'ébouriffaient, se penchait lourde de sommeil sur l'épaule de Dinah.

Alors, celle-ci se mit à chanter dune voix gutturale, basse comme le roulement d'une toupie, une chanson créole :

Tout canri a moin brilê

Dailê Tout canri a moin brilè

Si canri à ou brilê Mouçhè-là

Amou ou doué flamber L..

L'enfant, à cette mélopée lente, ouvrait les yeux et peu à peu souriait. Rien ne la charmait tant que ces airs tristes, avec des paroles pleines à la fois de malice et de naïveté.

file reprit le couplet avec Dinah, tandis que celle-ci lui laçait son corset.

Les cœu intéressés

Daïlé, Sont bons à mépriser ! ...

l6 CHONCHETTE

Ou c'est un fier danda,

Mouchè-la Adiê ! c'est pour toujours ! ...

Puis tout à fait réveillée, elle demanda :

— Est-ce que nous allons à la messe, si matin que ça?

Dinah répondit, tout en peignant ses cheveux noirs :

— Non, mon amour, nous n'allons pas à la messe, ce n'est pas dimanche. Nous allons faire une belle promenade en voiture... Vous allez voir comme nous nous amuserons.

Chonchette était devenue pensive.

— C'est papa qui veut que nous nous promenions ?

La mulâtresse hésita à répondre. Elle embrassa la petite et lui dit à l'oreille très bas :

— Non, cabritt, ce n'est pas Monsieur... non... mais venez tout de même... il faut que vous veniez... vous ne voulez pas que Nah soit malheureuse ?...

— Non, fit Chonchette sérieusement: partons.

Elle ne s'étonnait point de cette brusque sortie, si extraordinaire pourtant dans sa vie. Tant de fois, ses rêveries de petite fille solitaire l'avaient préparée à des départs subits, pour de grands voyages à travers des pays inconnus !

Lorsque Chonchette fut habillée. Dinah la prit par la main, et bientôt toutes deux sortirent de la grande maison par une porte qui donnait sur la rue de Varenne. Il faisait dehors un froid terrible. La neige diffusait une clarté blanche sur laquelle les lueurs du gaz se détachaient en étoiles rouges. Point de passants. Rien que des balayeurs qui raclaient la chaussée.

Au coin de la grande maison, il y avait un fiacre arrêté. Les deux femmes y montèrent, regardées curieusement par le cocher tandis qu'il fermait la portière. Puis le fiacre s'ébranla, roulant à travers le boulevard Saint-Germain plein de silence... Sur les vitres, les haleines condensées se figeaient en fines arabesques. Chonchette, peloconnée contre Dinah, ne pouvait parvenir à réchauffer ses mains et se sentait un peu d'envie de pleurer.

Elle se prit à dire :

— Nah! je veux que tu me dises où nous allons.

Alors la vieille commença à s'expliquer avec des hésitations. On allait voir une dame, une ancienne amie de la maman de Chonchette, qui était malade et désirait les voir toutes deux.

— Elle va mourir? demanda l'enfant tout de suite.

— Il faut prier saint Pierre et la Vierge pour

quelle ne meure pas, fit Dinah... Si vous priez bien, peut-être elle guérira. Mais elle est très, très malade.

De grosses larmes roulaient sur ses joues.

L'enfant s'était tue et réfléchissait... Dans sa petite tête sérieuse, mille souvenirs se heurtaient. Elle se rappelait que, depuis un mois, Dinah avait des allures singulières. Elle avait demandé à M. Ducatel d'être aidée au ménage par une femme prise dehors. Et presque tous les jours elle s'absentait deux heures environ, sans dire où elle allait. Seulement, au retour, elle embrassait Chonchette plus fort encore que d'habitude.

Maintenant les chevaux allaient au pas; on montait une cote... Derrière le givre des glaces, la lueur du jour grandissait très vite.

Chonchette eut une idée. Cette dame, si elle n'était pas trop malade, allait peut-être lui donner quelque chose. Le temps des étrennes n'était pas si loin. Puis l'idée s'envola et l'enfant, qui s'était peu à peu réchauffée contre Dinah, s'amusa à faire fondre le givre en soufflant sur les vitres et à regarder par le trou.

... Le jour était tout à fait venu, et dans cette rue étrange où le fiacre les entraînait, on voyait sur les trottoirs, des gens qui rattrapaient la voiture ou qui la croisaient. . . Le drôle

CHONCHETTF ÎÇ

de quartier tout de même! Chonchette n'en revenait pas, et s'en amusait, habituée aux solitudes du faubourg qu'elle traversait le dimanche pour aller à Saint-Thomas-d' Aquin... Un instant, elle s'imagina qu'elle n'était plus dans le même pays. Mais elle n'osa pas le demander à Dinah et dit seulement :

— Paris, n'est-ce pas, c'est très grand?

— Oui, mon chéri, répondit la mulâtresse... C'est plus grand que tout. . .

Le fiacre racla le trottoir et s'arrêta. Dinah regarda dans la rue et dit :

— Il faut descendre.

Tandis qu'elle parlait au cocher, Chonchette, qui avait sauté à terre, s'oubliait, captivée par la nouveauté de ce qu'elle voyait.

Ce qu'elle voyait, c'était une rue assez large, d'une montée très raide, bordée de maisons étroites et hautes, avec des boutiques à tous les rez-de-chaussée. Elles semblaient se pousser l'une l'autre, à l'assaut d'un boulevard transversal, qu'on apercevait tout en haut : et ce boulevard faisait une trouée claire et ensoleillée, qui contrastait avec la rue elle-même, noire de neige fondue, aveuglée de brouillard. Peu de voitures, mais des passants nombreux. Les uns grimpaient la pente vers le boulevard, soufflant, penchés en avant; d'autres la descendaient vers le bas-

fond où elle s'enfonçait en pleine brume, et où le chœur d'une église, arrondi comme un dos de bête, semblait la boucher de ce côté... Ces passants étaient des femmes en cheveux, ramenant sur leur tête un petit châle de tricot rouge ou bleu, et filant vers les crémeries ; des hommes débraillés, à chevelure abondante; puis des ouvrières au visage tout rose de froid, le pas décidé et sonore; des employés de ministères, en redingote et en chapeau haut de forme, l'air honnête et râpé.

Tous les cris de Paris matinal se croisaient dans cette rue, tandis que les maraîchers, d'un mouvement oscillant et rythmique comme le tangage d'un navire, poussaient le long de la montée leur étalage en plein vent.

Tout cela ne ressemblait guère au faubourg Saint-Germain... Chonchettelut sur une plaque bleue, en face d'elle :

— Rue des Martyrs.

... Le fiacre s'était arrêté devant la grille d'une vaste cour, enceinte de bâtiments moroses qui avaient assez l'aspect d'une caserne.

Dinah tira par la manche Chonchette qui regardait.

— Dépêchons-nous, mon amour; vous attraperiez froid.

Elle franchirent la petite porte ouverte dans

la grille, à gauche. Une femme assez jeune, qui balayait la cour, interrompit son travail en les apercevant. Dinah la connaissait sans doute, car elle alla vers elle, et lui dit simplement :

— C'est nous... rien de nouveau?

— Non, rien, fit la concierge. J'ai vu la bonne sœur ce matin. Ça va toujours la même chose. C'est la petite que vous amenez?...

— Oui, répliqua Dinah.

— Elle est bien jolie... Et elle lui ressemble, c'est frappant... Voulez-vous m'embrasser, ma mignonne ?

Chonchetre répondit :

— Non, Madame.

— Elle a peur, vous savez, se hâta de dire Dinah... à tout à l'heure. Je monte avec elle.

Elle entraîna l'enfant par la main, à travers la cour. Oui, sûrement elle connaissait la maison, car elle n'hésita pas entre les portes nombreuses qui s'ouvraient sur cette cour, avec des lettres noires au-dessus : escalier A; escalier B... Les deux femmes montèrent un escalier de bois, étroit, pauvre et propre, comme toute la maison.

Au troisième étage, devant une petite porte, Dinah s'arrêta et dit :

— C'est là.

Elle frappa. On n'ouvrit point. Toutes deux

attendaient, le cœur. secoué; un bruit de toux résonna derrière la porte. Dinah n'osait refrapper.

Elles entendirent distinctement une voix qui disait : Ma sœur !

Rien ne remua. Alors Dinah tourna le bouton et entra. Il régnait à l'intérieur de cette pauvre chambre un jour aveuglant au sortir de la demi-nuit de l'escalier; la lumière blanche des matins de neige entrait à pleins carreaux par les croisées sans persiennes.

Une sœur bleue, éreintée par la nuit passée, dormait dans un fauteuil, sous cette clarté.

Chonchette se serrait contre Dinah. Elle avait aperçu dans le lit, en face de la porte, une figure de cire aux yeux noirs ardents, encadrée de cheveux noirs...

La même voix qui avait dit : « Ma sœur! » à travers la porte et qui était celle de la malade, s'écria tout altérée d'émotion :

— Hélène! Ah! je suis sûre que c'est Hélène... N'est-ce pas, Dinah, que c'est elle!... Ah! que je suis heureuse... Viens, ma petite Chonchette!...

Elle rejeta un peu le haut des couvertures et sortit du lit son buste maigre et ses bras tendus.

Dinah poussait l'enfant.

Chonchette sentit une grande pitié la saisir.

Elle lâcha la robe de Dinah et courut au lit.

La bonne sœur dormait toujours.

— C'est toi, ma Chonchette, dit la malade en passant ses doigts dans les cheveux foncés de l'enfant et en l'étreignant. Comme te voilà grande ! Il y a six ans que je ne t'ai vue, sais-tu bien?... Oh! six ans! mon Dieu; pauvre bienaimée ! Six ans sans toi et sans personne! Tu avais les cheveux presque blonds, dans ce tempslà... Tu étais toute petite... Tu jouais avec Diane sur les pelouses de Soupize... Te rappelles-tu ?

Diane?... Soupize?... Non, en vérité, Chonchette ne se rappelle point. Elle avait plutôt la mémoire de la dame qui la caresse maintenant. Seulement, ce qui déroutait ses souvenirs, c'était cette chambre sordide, cette bonne sœur endormie, ce lit de malade.

— Dis-moi, mignonne, fait celle-ci, ton père te parle-t-il quelquefois de moi ?...

— De vous, Madame?... Mais, jamais... je ne vous connais pas...

Elle avait dit cela tout simplement, la petite Chonchette, sincère et cruelle comme sont les enfants... Mais tout de suite elle le regretta. La tête de la pauvre femme était retombée sur l'oreiller ; le spasme d'une toux agitait son corps

sous les couvertures. La sœur, réveillée par le bruit, s'approcha, écartant Chonchette et Dinah. Elle releva le traversin et l'oreiller, et prépara une potion.

Un instant, la malade resta immobile sur le dos, sans parler... Puis elle dit lentement :

— C'est vrai pourtant qu'elle ne me connaît pas... Oh! c'est horrible... On ne peut pas punir plus que cela, mon Dieu!...

Chonchette s'était rapprochée du lit. Elle prit dans ses mains la tête pâle et se mit à baiser les cheveux noirs mêlés de fils gris. Une clarté intense avait illuminé soudain ses souvenirs.

— Mère, mère, fie-elle, la voix éteinte par les sanglots, ne souffre pas, ne sois pas malade, je te reconnais... viens...

Pauvre mère malade! Elle eut dans les yeux à ces mots de l'enfant le rayonnement d'une joie démesurée. Chonchette, échouée sur le lit dans l'affolement de son émotion, continuait de lui parler à l'oreille.

— Si, viens!... Il y a une voiture en bas qui attend... Dinah va t'envelopper dans les couvertures et nous partirons pour la grande maison. Il y a tant de chambres... tu ne sais pas... plus de cinquante lits! Et c'est plus beau qu'ici, va... Je te donnerai la mienne — ma chambre — et je coucherai sur un petit lit à côté de toi...

CHONCHETTE 2f

Dinah te fera du chocolat... et je mettrai ma main sur ta bouche pour t'empêcher de tousser.

Et elle tirait doucement sa mère par la main, comme pour l'entraîner. Mais celle-ci secoua la tête.

— Je te remercie, ma petite Chonchette; tu m'as fait du bien, va. Mais tout cela est impossible. Je vais mourir, moi. Ne pleure pas, cela vaut mieux. Tu retourneras dans la grande maison et tu prieras pour ta pauvre maman, qui a peur du purgatoire. Pour le moment, chère petite, va un instant avec la bonne sœur Angèle. 11 faut que je parle à Dinah. Va, ma chérie.

Et tandis que l'enfant, tout en larmes, se laissait entraîner vers la fenêtre, sa mère dit à la mulâtresse :

— Dinah, cette fois c'est la fin de tout, voistu, et je crois bien, ma pauvre vieille, que je ne te verrai plus. Je te recommande Hélène... sois dévouée pour elle comme tu l'as été pour moi... et gâte-la moins... Tâche qu'elle soit honnête femme, surtout... Si jamais!... tu me comprends, arrête-la!... fais tout au monde pour larrêcer... Vois-tu, au bout de la vie, les choses paraissent tout autres... Sois aussi fidèle à son père qu'à elle-même. Si tu le peux, tâche de le

convaincre qu'elle lui appartient bien, afin qu'il ne la punisse pas par haine de moi. Tu sais bien que c'est vrai, toi, Dinah ! Tu sais bien qu'elle est née, la chère innocente, à un moment où je n'avais pas un reproche à me faire!... Mais il n'a pas voulu me croire quand je le lui criais. Le lui as-tu dit, au moins, depuis, que c'était vrai?...

La mulâtresse répondit :

— Ma Juliette, on ne peut pas lui parler de cela... Il est comme fou quand il se rappelle... et il nous briserait toutes les deux, Chonchette et moi.

— Ah ! soupira la malade, la vie est mauvaise! Qu'ai-je trouvé de bonheur dans la mienne, moi? Tant que j'ai eu le calme, mon cœur restait vide. Quand il s'est rempli, ma vie s'est brisée... Chonchette !...

L'enfant accourut.

— Pauvre chérie, poursuivit la mère exaltée, en la serrant contre elle, la gorge pleine de sanglots... Ah! va, entre l'amour et le repos, choisis le repos! N'aime jamais, va, mignonne, jamais, jamais...

Elle retomba sur son oreiller brisée d'émotion. La sœur, qui s'était approchée, murmura :

— Je crois que c'est fini!...

Alors Dinah voulut écarter l'enfant. Mais

celle-ci se cramponnait au lie... Soudain, ses petits bras se raidirent, il lui sembla que tout dans la chambre, les blancheurs des couvertures, la fenêtre, la bonne sœur, tout cela se mettait à tournoyer éperdument.

Ft elle s'abattit inerte dans les bras de Dinah.

uand Chonchette revint à elle, elle était assise sur les genoux de Dinah, dans le fiacre. Voyant que l'heure pressait, la mulâtresse, perdant la tête, l'avait roulée dans son châle et emportée tout évanouie.

Ce fut la piqûre du froid qui la réveilla. Elle dit tout de suite :

— Où est maman?...

Dinah répondit en l'embrassant :

— Maman est partie, mon doux trésor. Partie... Nous ne la reverrons plus jamais !...

Alors l'enfant eut un gros chagrin, et elle s'abîma contre la vieille, secouée douloureusement. Dinah, voyant tout son corps s'agiter

convulsivement^ eut peur, et pour la calmer, elle lui dit :

— Ecoutez, mon cabritt. Ne pleurez pas... Je vais vous donner quelque chose à elle...

— Quoi? lit l'enfant à travers ses pleurs. Donne vite...

Dinah fouilla dans son corsage et retira, pendue à une ganse noire, une petite boîte d'or, plate et ronde comme une toute petite montre...

— Elle l'avait autour du cou... Je la lui ai ôtée après, quand nous sommes parties...

Chonchette tournait la boire dans ses doigts.

— Est-ce que ça s'ouvre ? fit-elle.

— Je ne sais pas; je ne crois pas.

L'enfant cacha l'objet dans sa poitrine et demeura pensive. Elle ne pleurait plus. Mais les souvenirs l'assiégeaient. En regardant en ellemême, il lui parut qu'elle n'était plus cette petite fille qui, le matin, était venue à ce lointain pèlerinage, en se demandant si ce n'étaient pas des étrennes qu'on allait lui donner.

Comme elle se sentait plus vieille à présent et mûrie par la révélation de ce quelque chose de mystérieux qui planait sur sa naissance, sur son enfance!... Elle songea qu'elle était bien malheureuse de n'avoir personne à qui confier les pensées qui l'obsédaient.

Dinah lui prit les mains qu'elle avait toutes

froides et les glissa dans ses manches pour les réchauffer.

— Si, vraiment, se dit l'enfant... Si, vraiment, j'ai quelqu'un. Je suis ingrate.

Tout le long dévouement de la mulâtresse, qu'elle avait accepté jusqu'ici sans y prendre garde, lui apparut en un instant.

— Aime-moi bien, vieille Nah, lui dit-elle gravement en la regardant de ses grands yeux illuminés... Je n'ai que toi !

— Si je vous aime, mon trésor, répliqua la vieille, touchée aux cordes profondes... Si je vous aime ! Mais je me ferais couper en morceaux pour vous, vous savez bien.

La voiture avait enfilé la rue Saint-Dominique. Chonchette voyait passer une à une devant les glaces relevées les façades moroses. Elle reconnut la grande maison, construction étrange qui semblait murée rigoureusement de toutes parts. L'entrée était dans la rue de Varenne, et non pas à la maison qui faisait l'angle, mais à la suivante. Elles y pénétrèrent furtivement. Dix heures sonnaient.

Chonchette courut vite à sa chambre et s'y enferma. Elle voulait être seule. Cette chambre, elle la retrouva telle qu'elle l'avait laissée, avec son ameublement bizarre, l'amas incohérent des fauteuils, des guéridons et des bibelots... Même

CHONCHETTE }l

le lit restait défait, avec l'empreinte creusée par ses formes de fillette... Tout cela était bien la même chose qu'avant, et pourtant tout cela lui paraissait différent. C'est que son cœur était changé.

Elle s'assit sur son lit et tira de son cou la petite boîte d'or. Elle la tourna, la retourna... Elle cherchait à l'ouvrir et se meurtrissait inutilement le bout des ongles au rebord du couvercle. Puis, tout à coup, comme elle mettait le doigt sur un point de la tranche, cela s'ouvrit tout seul, mystérieusement.

Elle regarda ; son cœur battait.

Une fine miniature, peinte sur porcelaine, •était enchâssée dans la boîte : elle représentait à mi-corps un jeune homme, vêtu du prestigieux uniforme que portaient sous le second Empire les officiers de cent-gardes. Il parut à Chonchette extrêmement beau, avec ses longues moustaches blondes, pendant des deux côtés d'une bouche dédaigneuse, et ses grands yeux bleus. En vérité, c'était là un superbe officier. Rien qu'à le voir, l'enfant se sentait prise d'une émotion respectueuse, comme si le cent-garde eût véritablement été devant elle, et qu'une pensée vivante eût animé ses yeux peints. Elle chercha un nom au bas du portrait, sur la boîte, dans le couvercle, partout.

Elle ne trouva rien.

Elle s'oubliait dans ses songeries. Dinah entra, et lui rappela qu'il était l'heure d'aller voir M. Ducatel... Alors l'enfant, ayant serré son trésor, suivit la vieille servante. Elle n'avait plus peur cette fois, comme les autres jours. Le cœur encore gros de tristesse, elle se sentait cependant plus forte, petite femme, fière de son secret, comme les jeunes filles auxquelles on a chuchoté des mots d'amour au bal, dans l'ombre d'un rideau... Elle soutint sans trembler le regard aigu de son père... Plutôt que de révéler un mot de ce qui s'était passé le matin, elle se serait laissé martyriser... Mais M. Ducatel ne demanda rien, et l'entrevue fut sans incident.

...Vers deux heures, elle déjeuna avec Dinah. Elles mangeaient dans la cuisine, car la mulâtresse n'avait jamais eu l'idée que les meubles de la grande maison, les tables en vieux chêne fouillé à miracle, les dressoirs Henri II, les buffets aux portes ogivales, pussent être utilisés dans la vie ordinaire, aux repas de tous les jours.

Et puis, bien que située en sous-sol, cette cuisine était la seule pièce de la maison qui eût l'air raisonnable, habitée.

Chonchette n'avait pas faim, encore moins faim que d'ordinaire... Elle fit des boulettes avec

la mie de son pain, et disposa machinalement sur son assiette les morceaux de viande en figures régulières.

Ses souvenirs l'envahissaient de plus en plus. Elle cherchait maintenant à se rappeler Soupize, dont sa mère lui avait remis le nom dans la mémoire. Et peu à peu les images se précisaient... Une grande plaine caillouteuse, des arbres grêles alignés de chaque coté d'une route. Puis des garennes, des verdures naines en broussailles, qui encaissaient un temps le chemin et bientôt s'interrompaient pour découvrir un petit vallon, des pelouses, des rideaux de peupliers, et, derrière l'écran des arbres, une immense maison blanche: c'était Soupize. Elle s'en souvenait bien maintenant. Elle avait joué sur les pelouses entre les massifs de rhododendrons et de salvias bleus. Elle s'écaitTOulée dans l'herbe avec Diane, la belle chienne de chasse, à l'échiné souple, à la robe brune tachetée de blanc...

Soudain, elle tapa dans ses mains. Dinah, qui, de temps en temps, s'épongeait les yeux, sauta sur sa chaise.

— iMon Dieu ! qu'est-ce que vous avez, Mademoiselle ?

— Rien, vieille Nah ! je viens de me rappeler quelque chose.

Elle venait, — comme une fenêtre s'ouvre au

jour sur une chambre noire, de le revoir, lui, le portrait!... La vision des soirées de Soupize lui était apparue tout d'un coup; la table de whist où, le soir, trois personnes s'installaient pendant qu'elle faisait des châteaux de cartes. Elle scies figurait à présent, comme si elle y eût été : sa mère, très jolie, les cheveux tout noirs, enveloppant ses épaules d'un petit châle à rubans havane, car elle avait toujours froid; M. Ducatel, déjà voûté, moins qu'à présent pourtant; et lui, le portrait, avec les mêmes moustaches blondes, les mêmes yeux bleus. Elle comprit pourquoi elle avait eu tant de peine à se souvenir. Jamais, à Soupize, elle ne l'avait vu en uniforme d'officier... Il s'habillait comme tout le monde.

Chonchette, ayant fini de grignoter son dessert, un petit morceau de pain trempé dans des confitures de groseilles, se sauva dans sa chambre pour revoir son trésor. Elle resta longtemps encore à le contempler, et, dans ce tête-à-tête avec l'absent, tout son passé achevait de percer la brume des souvenirs. Trois heures sonnèrent. Chonchette se rappela que Mlle Lebhaft allait arriver. Elle chercha ses livres.

Justement, l'institutrice entrait, toute mince dans sa rotonde à dix-huit francs. A travers la voilette, le froid avait rougi les saillies anguleuses de son visage. •

CHONCHETTE tf

Chonchette s'amusait toujours à la regarder se déshabiller. Elle ôtait au moins dix épingles derrière son chapeau, affairée, maladroite, s'impatientant; puis, une fois en cheveux, elle s'installait devant une glace et rajustait sa natte, d'un blond si affadi que les fils gris ne s'y remarquaient pas. Ensuite elle se débarrassait de sa rotonde et apparaissait en taille, plus plate de poitrine que la petite Chonchette elle-même, dont le corsage avait déjà des tendances à s'arrondir.

Alors seulement elle parlait.

— Chonchette, avez-vous bien appris ? disaitelle en embrassant la petite sur le front.

— Oui, Fraùlein.

Et, après ce préambule, la leçon commençait.

Les paroles de la vieille fille tombaient avec le bruit d'un filet d'eau; parfois, à ce bruit, la paupière de Chonchette se fermait doucement. Une seule chose amusait l'enfant : c'était de faire conter à Mlle Lebhaft des histoires de sa jeunesse, son roman, comme elle disait.

Pauvres et douloureuses histoires, celles-là î Roman de misère et de déception, commencé le jour où la mort de son père, garde forestier dans un district de Saxe, l'avait, à seize ans, privée de ressources. L'orpheline, grâce à quelques protections administratives, avait trouvé une place dans un gymnase de jeunes filles, où

elle avait pu terminer son instruction tout en gagnant son pain de chaque jour. Puis, elle était partie à travers le monde, elle avait suivi à son tour cette carrière éternellement pareille de l'institutrice cosmopolite, parcourant l'Allemagne, l'Angleterre, la France, usant tout doucement sa jeunesse dans ce labeur ingrat.

Pourtant, elle parlait volontiers de ce temps de voyages; chaque leçon était interrompue par le récit de ses aventures... Chonchette les connaissait, mais elle n'aimait que mieux à les lui entendre conter.

— Je n'étais pas jolie, disait M1,e Lebhaft; mais j'avais la beauté du diable.

Et, de fait, c'était peut-être vrai. Avec ces Allemandes qui ont passé la quarantaine, on ne sait jamais... S'il fallait en croire ses récits, elle avait dû être assez tentante, car, périodiquement, son roman se corsait de quelque fuite précipitée pour échapper aux poursuites d'un monsieur quelconque, dont elle avait fait la conquête dans une de ses places.

Cette fois, Chonchette venait d'entendre Mlle Lebhaft raconter l'histoire bien connue du château de Red-Casde : Comment Fraiilein s'était sauvée la nuit de ce manoir,écossais pour ne point mettre d'obstacle à l'union du jeune châtelain et de lady Osmond.

— Dites, Fraiilein, questionna l'enfant qu'une idée poursuivait, ces messieurs qui vous trouvaient si jolie, ne vous ont-ils jamais laissé de souvenirs ?

L'Allemande rougit terriblement. Elle minauda un peu. Puis elle répondit :

— Voilà une bizarre question, en vérité, Chonchette. Est-ce que les demoiselles comme il faut acceptent les cadeaux des messieurs?... Voyons, nous disions: Prise de Berg-op-Zoom, par Lowendal, quelle année?

Chonchette insista :

— Je suis sûre que si, que vous en avez ! Oh ! Fraiilein, ajouta-elle câlinement, montrez-m'en un, je vous prie !...

La vieille fille résistait, très troublée. Elle porta instinctivement la main à son cou comme pour protéger des tentatives indiscrètes quelque chose qui devait être caché là. Mais déjà Chonchette avait glissé ses petits doigt agiles par Tentre-bâillement de la ruche blanche qui ornait le col de Fraiilein. Elle rencontra une chaînette d'argent, qu'elle tira tout doucement. Maintenant Mlle Lebhaft se laissait faire. Chonchette finit par amener un médaillon, d'argent aussi, en forme de cœur, et, après avoir interrogé l'institutrice du regard, elle l'ouvrit.

Il y avait dedans un petit rond de cheveux

}8 CHONCHEiTi;

frisés, très blonds, de la couleur que devaient avoir les cheveux de Fraiilein, quand elle était jeune. Seulement ceux-ci étaient moins fins tout de même.

Chonchette demanda :

— A qui sont-ils ?

Mais Fraiilein n'entendait plus. Sans doute la vue de ces quelques crins fauves avait éveillé en elle la symphonie confuse de ses souvenirs d'amour, et elle écoutait chanter les échos de son cœur.

— Ce sont des cheveux du M. de Red- Castie?

— Oh non ! répliqua l'institutrice, d'un air de pudeur effrayée. Jamais je n'aurais rien accepté de ce jeune lord 5 je ne l'aimais pas.

— Alors vous aimiez celui-ci, — celui des cheveux ?

— Si je l'aimais ! murmura la vieille fille avec une émotion véritablement attendrissante! Ah I pouvez-vous me le demander? Tenez, vous n'avez pas le même cœur que nous dans ce pays. Les Françaises aiment un homme huit jours, six mois, jamais un an, cela est prouvé... Nous, quand nous nous sommes données une fois, nous ne nous reprenons plus jamais. C'est fini.

— Il était beau ? demanda la petite.

Mlle Lebhaft eut un sourire orgueilleux.

— Tenez, fit-elle, regardez.

Et, glorieusement, elle tira d'un vieux portefeuille une photographie toute jaunie, qu'elle tendit à Chonchette. C'était un grand soldat poméranien, l'air enfant et niais, la figure bien ouverte, sanglé dans un uniforme qui éclatait sous le ceinturon. La petite songea à la miniature du beau cent-garde, et elle n'eut pas le courage de dire à Mlle Lebhaft qu'elle trouvait joli son amoureux.

— Maintenant, murmurait lentement la vieille tille, se parlant à elle-même, maintenant il est marié ; ils ont des enfants. Mais moi, au moins, je n'ai pas oublié.

Et gravement elle approcha la photographie de ses lèvres et, avant de la serrer dans le portefeuille, la baisa.

Chonchette la regardait faire. Elle ne la trouvait plus grotesque. Avec sa figure anguleuse, ses cheveux incolores, la misère de son ajustement, elle la jalousait presque, telle quelle était. Au moins, cette pauvre fille avait aimé quelqu'un, et cet amour parfumait encore ses souvenirs... Aimer, être aimée... Pour la seconde fois, dans cette journée d'émotions, l'enfant entendait ces mots mystérieux. En se rappelant la phrase amère prononcée le matin : « N'aime jamais, va... » elle se dit que sa mère

avait dû, elle aussi, éprouver cette chose étrange dont parlait Fraiilein. Elle les envia toutes les deux. A part, dans sa fantaisie de petite fille, elle pensa :

— N'importe... moi, je veux aimer aussi, comme maman et Fraiilein !

La vieille fille, ayant secoué sa rêverie, ramassait ses cahiers pour s'en aller. Chonchette l'embrassa sans rien dire, avec plus d'effusion que d'ordinaire. Au cours de leur causerie ; le temps avait coulé... C'était l'heure où Chonchette, bien enveloppée par Dinah de cachemires et de capelines, courait au jardin, — trente mètres carrés de terre que l'hiver emplissait maintenant de sa tristesse.

Vers septembre, l'enfant avait enfoncé dans le sol de la graine de volubilis et elle allait tous les jours regarder si les petites pousses vertes ne montraient pas la tête.

Cette fois, elle fit son tour de jardin machinalement; elle jeta à peine un coup d'œil sur les plates-bandes durcies par la gelée. Elle se prenait à contempler, comme jamais elle ne l'avait fait, cette bizarre enceinte où l'avait enfermée, et pour combien d'années, mon Dieu ! le hasard de sa naissance...

La grande maison dressait sa façade morose où les fenêtres cintrées perçaient des trous

obîongs, pareils à des yeux pleins d'ombre qui regardaient... A droite et à gauche, cette façade se flanquait d'ailes perpendicula res; un mur gigantesque séparait le jardin de la rue, défiant l'escalade, sans une porte percée dans sa maçonnerie.

Au delà de ce mur, au delà des rues monotones du voisinage, qu'y avait-il? Sans doute, de toutes parts s'ouvrait le monde, ce monde mystérieux où elle avait fait le matin un court voyage, fécond en émotions, — le monde où M1,e Lebhaft avait tant couru et tant aimé, le monde des pays marqués sur les cartes en d'autres couleurs que la France.

Dans ce monde immense, quelle serait sa place, à elle, petite Chonchette ? Quels événements pourraient la faire sortir de son isolement et la lancer dans la vie? Et si jamais le hasard l'y envoyait, qui la soutiendrait?... Dinah, fidèle comme une chienne, ne savait guère mieux qu'elle-même ce qui se passait hors de la grande maison; et, quanta M. Ducatel, l'enfant ne l'imaginait pas autrement que confiné dans son cabinet.

Il faudrait donc que quelqu'un vînt là chercher et l'emmenât, quelqu'un du dehors. Quelqu'un qui l'aimerait.

Ce quelqu'un-là, son rêve l'évoqua brusque-

42 CHONCHETTF

ment, fugitivement, dans une de ces échappées qui s'ouvrent à de certaines heures sur la vie qui est derrière celle qu'on voit, hors du présent.

Etait-ce le passé, était-ce l'avenir qui le lui montrait ?

ien n est mystérieux comme ces êtres fragiles qui seront un jour des femmes... L'on passe à côté d'elles, le plus souvent, sans se douter de ce qui remue sous leurs fronts où les cheveux frisent comme des vrilles de vigne, et de ce qui fait battre leurs cœurs sous le corsage des robes princesses. . . Pourtant, toutes ont leur pensée grave et leur secret, cela est sûr. De grandes tendresses, dont nul ne reçoit l'aveu... Et puis, des rêves infinis, un monde de visions qui s'agitent sur les confins de l'imaginaire et du réel.

Chonchette, depuis qu'elle avait reconnu sa mère mourante et reçu le dépôt d'un objet qui lui avait appartenu, ne songeait plus à autre

chose. Cela suffisait à remplir son existence vide et la reniait indifférente aux bizarreries même de son père. Elle aimait maintenant à s'isoler dans l'ombre des chambres de la grande maison. Elle contemplait longuement le portrait de cet ami qui avait naguère disparu de sa vie d'enfant, et qui, elle le croyait fermement, y rentrerait quelque jour. Elle lui parlait même, car les enfants s'entretiennent aisément avec les choses... Et, bien vite, sa fantaisie bâtissait des aventures merveilleuses où il était mêlé... Le soir, sous les courtines, fermant les yeux, voici qu'elle le voyait arriver à la grande maison... Dehors, elle imaginait un violent orage, de l'ombre opaque cinglée par de la pluie. Lui était venu avec deux chevaux sellés, il l'emportait roulée dans ses couvertures, l'asseyait sur une selle et l'emmenait. . . En avant î Quel bruit faisait sur le pavé le sabot galopant des bêtes ! Paris passait à côté d'eux, — un Paris tel qu'elle l'avait entrevu le jour où Dinah l'avait emmenée à Montmartre. Quoiqu'il plût bien fort, il gelait tout de même.. . Des rues montaient très raide; on apercevait des transparents lumineux se détachant sur le noir avec les cinq lettres du mot: Hôtel... Soudain, c'était la campagne, les plaines infinies, les champs de cailloux, les rubans de routes interminables s'engoufTrant dans les taillis, tout le

CHONCHETTE 4J

Berry monotone... Puis, un sommet rocheux, et dessus, Red-Castle, avec ses toits pointus profilés sur le ciel d'orage... Des jeunes hommes venaient à la rencontre des deux voyageurs, le plaid à l'épaule, comme dans les récits de M1Ie Lebhaft. L'un d'eux disait à l'enfant ces mots que Fraiilein avait entendus un jour :

— Je vous aime... Laissez-moi vous suivre, ou je meurs.

Mais Chonchette se serrait contre son compagnon de voyage et l'enlaçait de ses bras.

— Je ne veux pas, s'écriait-elle... Voilà celui que je veux suivre et ne jamais quitter!...

C'est quelque chose, en vérité, que d'avoir un ami, même imaginaire. L'appui de cet ami soutenait si bien l'enfant qu'elle n'avait plus d'appréhensions lorsqu'elle montait, le matin, voir M. Ducatel... Elle l'abordait le front clair, l'esprit absent. Et le vieil homme, fixant sur elle ses prunelles perçantes, cherchait à lire son rêve au fond de ses yeux.

Bien sûr, on lui avait changé Ghonchette.

En se couchant, la petite déposait un baiser sur le portrait, comme elle l'avait vu faire à Fraiilein. Elle s'endormait en pensant à lui. Parfois, à cet instant, elle le sentait tout près d'elle.

— Je t'aime, murmurait-elle, ne me quitte pas.

... Un soir, rentrée dans sa chambre, elle le regardait avant de se déshabiller, quand un craquement de parquet lui fit détourner la tête. Elle étouffa un cri et cacha vivement la miniature. M . Ducatel était debout derrière elle, les bras croisés. Sa redingote flottait sur ses membres maigres.

Les personnages fabuleux des tapisseries se fussent détachés des murailles pour entrer chez Chonchette, qu'elle n'eût pas été plus épouvantée. Jamais, Jamais, depuis les jours de Soupize, elle n'avait vu son père ailleurs que dans l'appartement d'en haut.

Elle le regardait, attendant une explosion.

Le vieillard dit simplement :

— Qu'est-ce que tu faisais, Chonchette; et pourquoi avoir l'air, quand Centre, d'être prise en faute ?

— Père, murmura la petite dont les dents claquaient, j'allais... j'allais... me coucher.

- — Il n'y paraît guère, fit M. Ducatel. Montre-moi ce que tu avais dans les mains.

L'enfant, toute pâle, serra son trésor contre sa poitrine.

— Veux-tu me donner cela, tout de suite? répéta le vieillard.

Il lui prit les poignets et les sépara de force; elle desserra les doigts et le médaillon roula sur la table, ouvert, laissant voir le portrait.

La figure de M. Ducatel se décomposa. Il saisit violemment Chonchette par l'épaule et la secoua à la briser.

— Qui t'a donné cela?... qui te l'adonné? qui?... Mais parle donc, malheureuse!

Chonchette ne pouvait trouver une parole. Une seule idée emplissait son esprit: Mon père va me tuer.

Tout d'un coup il se calma. Il lâcha l'épaule de la petite... Il prit le portrait et le considéra silencieusement.

— Je comprends, murmura-t-il. C'est cette vieille folle de Dinah qui aura conservé cela.

Et, dominant son émotion par un effort de volonté :

— T'ai-je fait mal, petite?

L'enfant hésita.

— Un peu, dit-elle... Puis, se faisant très humble : Père, ajouta-t-elle plus bas, je vous en prie, rendez-moi ce portrait.

Le vieillard eut une contraction brusque de tout le visage.

— Tais-toi, Chonchette, dit-il, la voix tremblante. Tu ne sais pas ce que tu me demandes, tu es une enfant. Ne me pousse pas à bout... Je te donnerai d'autres joujoux, un médaillon bien plus beau... Mais celui-ci, tiens, voilà ce que j'en fais.

Il le lança par terre, et, d'un coup de talon, broya la miniature en miettes.

Chonchette reçut un choc en plein cœur. Elle se dressa toute pâle devant son père, les lèvres blanches, les doigts écartés... La nuit s'abattit sur ses yeux, et l'homme qui venait de briser tout ce qu'elle aimait, lui fit horreur.

— Je vous déteste, dit-elle dans une sifflement. Il viendra, lui... Il m'emmènera, et je ne vous verrai plus.

Ceux qu'une émotion extraordinaire égare ont entre eux une mystérieuse affinité d'intelligence. M. Ducatel comprit les étranges paroles de Chonchette.

— Lui, venir? répondit-il, les yeux dilatés par la peur. Non, jamais... Il ne peut plus venir... jamais.

Et tandis que Chonchette, épuisée, tombait sans connaissance, le grand vieillard sortit sans la relever et reprit le chemin de sa chambre par les longs corridors.

Il marchait à travers l'entassement des meubles, d'un pas léger et sûr de somnambule.

L fait nuit dehors, nuit close ; pas un bruit. Chonchette vient de s'éveiller tout d'un coup dans son grand lit après un sommeil qui a dû être long, oh oui ! bien long. Si long, qu'elle a comme perdu le sens net des choses et qu'elle reste étendue sur le dos, dans la moiteur des draps, et n'ose ouvrir les yeux.

Même après qu'elle s'est décidée à soulever doucement les paupières, elle met quelque temps encore à se reconnaître... Ses yeux ne se rendent compte que peu à peu du relief des objets vaguement éclairés par le reflet d'une veilleuse. Ce mur gris au-dessus de sa tête, qu'est-ce donc? C'est le rideau de son lit. Elle éprouve une joie

JO CHONCHETTE

singulière à découvrir cela. Depuis longtemps, il lui semble qu'elle souffrait de voir cette chose grise peser sur elle, sans parvenir à s'expliquer ce que c'était.

Maintenant, elle s'explique tout. Les deux rideaux rejoignent presque leurs plis lourds. Par l'entre-bâillement, elle aperçoit les formes indécises d'objets connus. Sur la toilette, la veilleuse luit à travers son manchon de porcelaine et juste au-dessus, des ronds à peine teints, doucement tremblants, se dessinent au plafond.

Seulement, il y a quelque chose que Chonchette ne comprend pas. Une forme d'ombre indéfinissable, entre le lit et la veilleuse...

Cette forme remue et la silhouette s'accuse. Chonchette a reconnu M. Ducatel. Alors, tout le passé lui revient... Elle se rappelle la scène terrible qui a précédé l'anéantissement profond où elle est restée plongée pendant un temps inappréciable. Elle se fait plus petite, plus immobile encore sous l'ombre grise des tentures, pour que le vieillard ne l'aperçoive pas.

Mais M. Ducatel se lève et, à pas étouffés, s'approche du lit. Il écarte les rideaux; Chonchette tremble... Que va-t-il faire? Elle se rassure un peu, quand il lui dit bien doucement :

— Es-tu réveillée, Chonchette?

CHONCHFTTE 5"!

— Oui, père! Quelle heure est-il? Ai-je dormi longtemps ?

— Il est quatre heures après minuit... Et voilà trois semaines que tu n'as pas repris ta connaissance. Souffres-tu ?

— Non, père... Il me semble que je pourrais me lever... J'ai un peu faim.

Elle essaye de se mettre sur son séant... Mais tout de suite elle retombe défaillante sur l'oreiller, avec le sourire d'impuissance des convalescents.

M. Ducatel a pris sous les couvertures les deux mains moites de la malade dans ses grandes

mains maigres.

— Reste bien couchée, fait-il... Reste... Veux-tu manger une petite orange ?

Chonchette fait signe que oui. Alors son père va chercher l'orange. Il semble à l'enfant que le fruit sera très petit pour la grande faim qu'elle a. Mais, est-ce drôle ! après en avoir sucé deux quartiers, elle ne peut continuer, elle est rassasiée...

En rendant le reste à son père, elle demande:

— Où est Dinah ?

Elle dort... Il ne faut pas la déranger,

n'est-ce pas? Si tu savais comme elle t'a veillée!...

— J'ai été bien malade donc, père ?

f2 CHONCHETTE

— Un peu, petite... Mais, c'est fini, te voilà guérie. Allons, repose- toi. Tu as encore quatre heures de nuit à dormir.

Il la baise aux joues, ramène les rideaux pour masquer la lumière, et s'en retourne à son fauteuil.

Chonchette est toute surprise. Est-ce bien là son père, cet homme terrible qui la recevait si durement, qui si souvent l'a fait pleurer? Son cœur se dilate sous cette affection qu'elle n'a jamais soupçonnée... Il l'aimait donc? Pourquoi ne le lui à-t-il jamais dit? Pourquoi s'est-il amusé à lui faire de la peine?

Ces bizarres questions qu'elle se pose, et aussi la fatigue d'avoir parlé et mangé un peu tout à l'heure, brouillent les idées de Penfant. Bientôt, sa pensée devient confuse 5 ses sensations démolissent. Etendue, les bras le long du corps comme une petite Vierge de cire, elle s'endort.

... La convalescence de Chonchette dura de longs jours, jours ternes de fin d'hiver, durant lesquels elle ne put d'abord ni se lever, ni lire, ni même causer longtemps. A son chevet, M. Ducatel et Dinah se succédaient. La vieille restait des heures à regarder sa petite Chonchette, sans rien dire, des larmes aux yeux en la voyant si pâle 5 ou bien elle lui chantait doucement des chansons créoles. Mais le père appor-

CHONCHETTE f 3

taie des images, des livres merveilleux, à reliure gaufrée, à fermoirs d'or, et les lui montrait quand elle n'était pas trop fatiguée.

Un matin, un regard de soleil passant sous le cintre de la fenêtre réveilla la petite.

Elle tapa dans ses mains.

— Dinah ! Dinah ! Il fait beau, je veux me lever.

Elle se leva. Appuyée d'un côté sur Dinah et de l'autre sur M. Ducatel, elle put marcher... Son pas n'était pas encore bien assuré; mais enfin, c'était le premier vers la conquête de la santé. Le lendemain, elle voulut sortir de sa chambre, poussant son voyage à travers le corridor à tapisseries, jusqu'au milieu à peu près. Mais bientôt, une faiblesse la saisit, il fallut la ramener. Le lendemain, elle put descendre à la cuisine où Dinah avait allumé un grand feu pour lui faire honneur.

Dès lors, elle ne se coucha plus dans la journée et peu à peu reconquit ses habitudes d'autrefois. Seulement, elle prenait ses repas dans la chambre de M. Ducatel, à la même table que lui. Dinah les servait. Lui, s'efforçait d'égayer l'enfant, d'abord un peu intimidée par cette vaste chambre vide, respectée jadis comme un sanctuaire.

Il contait des histoires d'autrefois, quand il

S 4 CHONCHETTE

était jeune, quand il était officier du génie. Les choses merveilleuses qu'il avait vues en Afrique, en Chine, en Italie; et comme il les disait bien î II y avait surtout une histoire d'Autrichiens surpris, à vingt qu'ils étaient, dans un village du Tyrol et faits prisonniers par M. Ducatel tout seul, qui faisait rire Chonchette aux larmes.

Ensuite il la promenait à travers les chambres de la grande maison, et lui expliquait d'où venait cette prodigieuse collection de vieux et précieux objets qui emplissaient tout. Deux générations d'antiquaires, l'aïeul maternel et le père de M. Ducatel, y avaient travaillé avant lui, accumulant les trésors... Lui-même, pendant les intervalles de ses campagnes, et après sa démission, avait enrichi son musée.

Toutes les merveilles exotiques, les tapis d'Asie, les laques de Chine, les porcelaines japonaises, c'est lui qui les avait rapportées.

— Tout cela, disait-il avec un sourire un peu triste, tout cela sera dispersé quand je ne serai plus là... C'est la pire folie que d'aimer à collectionner. On meurt, et ce qu'on a réuni péniblement s'en va aux quatre coins du monde... En tout cas, il y en a ici pour beaucoup d'argent. Quand cela sera vendu, tu seras riche, petite Chonchette, très riche.

CHONCHETTE ff

Mais l'enfant se suspendait au cou de son père.

— Je ne veux pas être riche. Restez avec moi, père, et qu'on n'enlève rien à la grande maison î

Elle l'aimait maintenant, ce père qu'elle avait craint si longtemps... Elle avait demandé à Dinah :

— Pourquoi est-il si bon à présent?. . . Et la vieille avait hoché la tête :

— Oh! je lui ai parlé, voyez-vous. Je lui ai dit quelque chose que je savais, mais que je n'avais jamais osé lui dire.

Elle n'avoua rien de plus. L'enfant, habituée à vivre pour elle-même sans rien dire de ses pensées, n'en fut pas surprise. Et puis, elle se contentait d'être heureuse, de trouver exquise cette vie nouvelle. Vie qui dura huit mois environ, — tout le printemps et tout l'été. Mais, aux approches de septembre, époque redoutée de Chonchette et de Dinah, car le retour d'un douloureux anniversaire semblait alors tourmenter l'esprit du vieillard, il parut à l'enfant que son père changeait insensiblement d'allures. Il parlait moins. De grands silences coupaient leurs repas, matin et soir, et la petite n'osait plus faire sonner son rire dans la chambre redevenue sévère. Pourtant, M. Ducatel était toujours

f6 CHONCHETTE

très bon pour elle-, seulement il semblait inquiet d'une chose mystérieuse et prochaine ..Un matin, il fit dire par Dinah à Chonchette encore au lit qu'il était un peu souffrant, qu'il ne pourrait la recevoir.

Dinah lui monta son déjeuner. Elle raconta qu'elle l'avait retrouvé assis devant ses paperasses, courbé et abattu comme naguère. Chonchette fut désespérée, les jours suivants, de ne pouvoir aller le soigner, ainsi que lui-même l'avait fait lorsqu'elle était malade. Mais il consignait sévèrement sa porte, non sans lui envoyer de temps à autre, par Dinah, de jolis livres ou de belles images, ou encore des magots chinois, ventrus, hochant la tête.

Après huit jours d'anxiété, Chonchette se décida tout d'un coup, un soir, à monter l'escalier qui conduisait chez son père.

Elle traversa les corridors, un bougeoir à la main, et frappa à la porte.

Personne ne répondit.

Le cœur de l'enfant battait à se rompre.

Sans s'expliquer pourquoi, elle s'imagina qu'il y avait quelqu'un dans la chambre avec son père.

Et de fait, au bout de quelques instants, la voix de M. Ducatel s'éleva, mais une voix changée que l'enfant n'avait entendue qu'une fois :

— Non, disait-il, non... c'est fini. Je ne veuxpas... Va-t'en î... Va-t'en!...

Puis un chuchotement. .. un cri; la même voix, étranglée par l'émotion :

— Oh! j'ai peur... j'ai peur.

Malgré elle, Chonchette tourna le bouton de la serrure et poussa la porte.

La grande chambre apparut, à peine éclairée par la bougie que tenait l'enfant.

M. Ducatel était debout, seul, au milieu.

Il marcha vers Chonchette... Mais, arrivé tout près d'elle, il s'arrêta, et passa la main sur ses yeux.

Il murmura :

— C'est toi, petite fille... Pourquoi viens-tu ? Et comme elle ne disait rien :

— Tu étais là, j'en suis sûr. . . derrière la porte. Tu as entendu.

— Oui, fit Chonchette, très grave.

Entre son père et elle, l'enfant sentit passer le fantôme de leur secret.

Il l'embrassa.

— Ne t'inquiète pas, petite. Je lisais un vieux poème, dans le livre qui est là... Tu vois?... Quand je suis seul, je lis quelquefois tout haut.

— Mais, fit Chonchette, vous n'aviez pas de lumière pour lire !

fS CHONCHETTE

— C'est toi qui Tas éteinte en ouvrant la porte. Allons, va te mettre au lit, va vite.

Le lendemain, le vieillard la fit appeler dès le matin.

— Ma petite Chonchette, lui dit-il, j'ai réfléchi à une chose sérieuse. Te voilà grande, tu cours sur les onze ans. C'est l'âge où j'avais résolu de te mettre en pension. Ne sois pas malheureuse. Tu seras très bien à Vernon, une des maisons de la Légion d'Honneur où je vais t'envoyer. Tu auras de petites compagnes, et des maîtresses très bonnes pour toi. De temps en temps, Dinah ira te voir, et moi aussi. Allons, ne pleure pas, c'est une chose décidée. J'ai écrit déjà au chancelier. Tu iras aujourd'hui acheter ton trousseau avec Dinah et tu partiras lundi.

Sans ajouter un mot, il se leva et poussa doucement l'enfant vers la porte qu'il referma à clef sur elle... Chonchette descendit à petits pas l'escalier, le cœur lourd de tristesse.

Maintenant qu'il était seul, le vieillard pleurait.

IO.I RNAL DY CHONCHFTTF

h viens d'achever le journal d'Eugénie de Guérin, — que m'avait prêté Mine de Chastellux, une de nos maîtresses. La solitude de la vie de pensionnaire, dans ce cloître de Vernon, fait-elle mieux goûter le charme des lectures ? Peut-être. Ce qui est certain, c'est que ce livre m'a donné du bonheur pour longtemps.

Maintenant qu'il est fini, je songe que c'est une bonne coutume de mettre ainsi jour par jour les événements de sa vie en dépôt dans un petit cahier fidèle, qui vous les rend lorsqu'on les lui

demande. Plusieurs de mes compagnes le font. J'ai vu quelques-uns de ces journaux ; ils m'ont paru pleins de trop petites choses. Aujourd'hui, il me semble que je comprends comment il faudrait tenir un pareil registre. Je vais essayer.

Mais quoi?... Voilà qu'au moment de commencer je suis prise d'embarras... Je voudrais que ce petit cahier dont les pages sont encore blanches, contînt toute ma vie... Où la reprendre?... Il me paraît que je ne vis vraiment que depuis six ans... les six ans passés à Vernon... Si j'y suis arrivée en pleurant bien fort, le temps m'y a peu à peu attachée étroitement, comme il incruste le lierre aux murs du parc... Chère, chère maison, combien je t'aime!... Comme tu m'as bien enveloppée et prise tout entière depuis le moment où tu m'as reçue petite fille, jusqu'à aujourd'hui, où je suis presque grande — où j'ai seize ans !

Par la croisée à côté de laquelle se trouve le pupitre où j'écris, tout au fond de notre salle d'étude, je vois la cour du cloître, le long bâtiment à fenêtres pareilles, l'horloge dans le clocheton pointu, et le beau, le profond jardin vert avec ses statues blanches entre les arbres... C'est un bien petit monde en somme, et comme c'est grand néanmoins ! Comme c'est varié, cet horizon, pour qui le regarde souvent et peut le

CHONCHETTE 6l

comparer à lui-même! Tout à l'heure, le soleil sur le point de se coucher clorait le haut des arbres, et le dernier étage était incendié. Maintenant, le soleil a disparu ; les arbres sont bleus, le ciel est rose.

17 mai.

La nuit m'a conseillée. Il y a des choses que je n'écrirai point. Aussi bien, je ne le pourrais pas... Le bon Dieu m'a fait la grâce de m'ôter peu à peu de l'esprit les souvenirs qui m'obsédaient quand j'étais petite. Et j'ai fait le vœu de ne plus songer à tout cela. C'est devenu comme un ancien rêve, ce passé... 11 n'en reste qu'un nom dans la prière que je fais toute seule, le soir, au pied de mon lit...

... Donc, j'ai commencé vraiment à vivre, comme je l'écrivais hier, le jour où je suis entrée à Vernon. Ah ! que de larmes pourtant en embrassant Dinah qui me quittait... Et quelle nuit sans sommeil, cette première nuit passée dans le dortoir !... Une grande était venue pour me déahabi.ler. Cela m'étonna, je m'en souviens. Je savais me déshabiller toute seule... Quand tout le monde fut endormi, moi je veillais encore. C'est que ce n'était plus le silence de ma chambre!... J'entendais la respiration de mes com-

pagnes, les lits qui craquaient... Une ou deux d'entre elles parlèrent tout haut dans leur sommeil, subitement...

Cela me fit une peur terrible. Vraiment, c'est un sentiment étrange que la peur. Depuis, j'ai songé que beaucoup de mes compagnes auraient été épouvantées par une nuit dans la grande maison.

Cette nuit d'arrivée est mon plus vif souvenir de cette époque — avec l'examen que me fit passer, le lendemain, Mme de Chastellux. Elle me posa quelques questions sur l'histoire, la grammaire, le calcul. Je ne savais rien du tout, et puis je n'osais rien dire. A la fin, me voyant si sotte, et près de pleurer, elle cessa l'examen, me prit sur ses genoux et me questionna sur ma famille. Elle me demanda où j'avais été élevée, qui m'avait instruite... Peu à peu, comme elle avait l'air très bon, je me laissai aller à lui parler de la grande maison, de la façon dont je passais mes journées, de Dinah, de Mlle Lebhaft... Mais je gardais pour moi bien des choses que je ne lui ai confiées que longtemps après.

Elle m'écoutait avec un air étonné et intéressé. Quand j'eus fini elle me renvoya en m'embrassant.

Le même jour, je l'ai entendue dire à une autre de ces dames (j'ai l'ouïe très fine) :

— Elle ne sait rien. Mais elle est intelligente, trop intelligente.

Cela me fit plaisir. . . Ainsi, j'étais intelligente. Pour la première fois, je crois, j'ai eu ce jour-là comme de l'orgueil.

Ce qui était bien vrai, c'est que je ne savais rien. J'ai dû entrer dans la plus basse classe, la classe bleu liséré.., avec les plus petites. J'ai payé de cette humiliation mon orgueil de la veille.

Depuis, heureusement, j'ai sauté deux classes. Pourtant, je ne suis pas encore en avance, et mes compagnes sont toutes plus jeunes que moi.

J'ai reçu ce matin, des mains de Mme de Chastellux, une lettre de mon père. Nous l'avons lue ensemble. Quelles jolies lettres, agréables comme un livre, m'écrit ce pauvre père! N'est-ce pas triste d'être toujours, toujours séparée de lui, de le voir à peine quelques heures même quand je quitte Vernon pendant les vacances?... Et pourtant, je sais bien que c'est nécessaire, et que je ne puis pas habiter longtemps la grande maison.

Allons, ne parlons pas de cela. Ce sont encore des choses dont je ne veux pas me souvenir.

J'aime mieux, puisque j'ai écrit ces mots : « Mes vacances, » fixer ces souvenirs, qui sont meilleurs. Ah! certes, j'aime mes vacances solitaires de Soupize, et les deux mois que je passe la-bas sont des plus doux de l'année.

L'on m'y aime tant!... La bonne vieille Nanette et son mari Antoine, le régisseur, sont si fiers de me posséder!^ De braves gens aussi, dans les deux propriétés des environs. La bonne Mme Capeile, toute ronde, dévouée à soigner son mari devenu infirme... Je me rappelle sa surprise la première fois que je la rencontrai à la messe du village voisin, à Vornay, quand Nanette lui apprit que je venais passer deux mois à Soupize... Mon père avait gardé Dinah à Paris.

— Toute seule, s'écria-t-elle en joignant les mains, toute seule dans cette immense château de Soupize?...

J'avais alors douze ans juste.

— Oui, Madame, ai-je répondu. Mais j'aurai Nanette et Antoine...

Nanette m'embrassa pour ce mot-là.

— C'est égal, fit Mme Capeile, si j'avais le bonheur d'avoir une fille, je ne l'enverrais pas s'ennuyer ainsi à soixante lieues de moi.

Depuis, la bonne dame et moi, nous sommes devenues tout à fait amies. Je vais travailler chez

elle, l'après-midi, quand je ne reste pas à lire dans ma grande bibliothèque..

Plus loin de Soupize il y a le petit château de Crozan. Là habite pendant l'été un ingénieur qui a une femme extrêmement jolie et des amours de bébés. Je les vois moins intimement que Mme Capelle.

C'est charmant tout de même, tout à fait charmant, cette vie de dame à la campagne, pendant deux mois... Et puis Mme de Chastellux est venue me voir les trois dernières années. Alors, c'est le paradis.

N'importe : je voudrais embrasser plus souvent mon pauvre papa.

Les gens de Soupize m'en parlent quelquefois, rarement. Tant d'années se sont écoulées depuis qu'il est parti!

Plus de dix ans !...

Il y a quelqu'un aussi dont on ne me parle jamais. Et moi, je n'ai jamais osé en parler, même à Nanette et à Antoine.

Ce qui m'étonne, en vérité, c'est que je n'ai pas trouvé de trace de sa vie — là-bas. Pourtant j'habite, je crois, la chambre quelle a habitée. Pas un portrait, pas un vêtement. Rien. Si, pourtant. Un petit livre d'Heures avec son nom chéri : Juliette.

Depuis, je n'en ai point d'autre.

Je n'écrirai plus rien, ce soir... Voici, une fois encore, que je suis ramenée aux choses dont je ne veux point parler. . .

2 5 mai.

Aujourd'hui à deux heures, Mme Augustine, la directrice, m'a annoncé que je passais dans la classe naccara-uni. C'est un vrai triomphe, un triomphe inespéré. Faites que je n'en aie point d'orgueil, Jésus doux et humble de cœur.

Classe naccara-uni, à seize ans... C'est l'âge ordinaire et j'ai regagné enfin le temps perdu sur mes compagnes. J'espère pouvoir suivre leurs cours, bien que je m'y trouve jetée au milieu de l'année.

En me renvoyant, Mme Augustine m'a dit un mot qui m'a surprise :

— Vous passez dans une autre division. ... Vous êtes sage et sérieuse... Ne vous laissez pas détourner de l'étude par des enfantillages...

Sérieuse et sage ?... Mes nouvelles compagnes le seraient-elles moins que les petites dont je me sépare ?

Je commence à m'attacher, comme à un ami, à ce petit cahier auquel je fais mes confidences.

CHONCHETTF. 6j

J'en ai parlé à Mme de Chastellux. Elle a souri :

— Vous me ferez voir cela.

Justement, je ne veux pas qu'elle le voie et je le lui ai dit. Je devine que ce petit cahier contiendra de vrais secrets.

... Quand je suis arrivée dans ma nouvelle, classe aujourd'hui, toutes les élèves mont regardée. On a chuchoté. Quelques-unes ont ri tout bas... Puis comme j'avais bien paisiblement rangé dans ma case mes petites affaires, apportées dans mon tablier, — et que j'avais ouvert un livre pour me donner une contenance, on s'est remis à travailler autour de moi, comme si je n'avais pas existé.

juin.

J'ai eu un étonnement ce matin.

Au cours de géographie, deux de mes compagnes causaient à voix basse derrière moi. Les phrases suivantes me sont parvenues.

— Eh bien, tu as vu Jeanne ?

— Oui... dans le corridor de la petite chapelle, hier soir; j'ai fait semblant de saigner du nez pour sortir. Je savais qu'à cinq heures, elle devait revenir de chez Mme Armande. Je l'avais fait prévenir par Morel.

— Et alors ?

— Alors, je lui ai fait ma déclaration.

— Et qu'est-ce qu'elle a dit?

— Elle m'a dit qu'elle ne pouvait pas me répondre encore... Mais je crois qu'elle voudra bien. Elle avait à la main un bouquet de violettes que lui avait donné Mme Armande, elle m'en a offert une. C'est gentil, n'est-ce pas? Tiens, je l'ai là, sur mon cœur.

Elles se sont tues.

J'étais toute surprise... J'avais parfois entendu parler un peu des déclarations dans la classe aurore-uni, mais je ne savais pas encore bien ce que c'était. Je me suis informée.

Cela se fait de moyenne à grande...

J'ai remarqué que celles qui ont une grande pour amie de cœur passent leur temps en récréations à lui recopier ses cahiers.

Ce doit être bien ennuyeux.

Mais que c'est drôle, cette fleur !

4 juin.

Décidément la grande occupation de la classe naccara-uni, ce sont les amitiés avec les grandes. J'ai entendu dire : les amours. On aime les grandes. On se dit — entre moyennes — qu'une telle a de jolis yeux — une peau fine et douce comme du satin, des cheveux d'or. . . On obtient

CHONCHETTF. 69

de l'amie un bout de ceinture, une image de piété, une boucle de cheveux...

Les choses saintes de la religion se mêlent à tout cela. J'ai vu un billet d'une de mes compagnes à une blanche. On remerciait de l'envoi d'un ruban de cou, et l'on promettait de communier le lendemain à l'intention l'une de l'autre.

Moi, ces enfantillages, comme dit Mme Augustine, me font rire... Cela étonne un peu mes nouvelles amies... Une surtout — ma préférée — (elle s'appelle Dorian) en cause avec moi. Elle a pour amie de cœur la plus jolie des blanches liséré. Comme je lui manifestais mon ignorance et ma surprise de tout cela, elle m'a dit après m'avoir donné beaucoup de raisons :

— Mais vous n'aimez donc personne, vous? Vous n'avez donc pas de cœur?

— Je crois que si, ai-je répondu en souriant. J'aime beaucoup mon père et ma vieille Dinah.

Elle a tapé du pied, comme quand on ne parvient pas à faire comprendre quelque chose à quelqu'un. Puis elle a repris :

— Ce n'est pas la même chose. Moi aussi j'aime mon père et mes frères. Seulement, cela ne me préoccupe pas. Je ne suis inquiète d'eux que quand ils sont malades; tandis que pour Jeanne (c'est le nom de son amie), j'ai toujours son idée et sa figure présentes à l'esprit, et quand

j'ai pensé un instant à autre chose, cela me ressaisit tout de suite.

... Après tout, elles ont peut-être raison et o est peut-être moi qui ne suis pas faite comme tout le monde.

Est-il vrai que je n'aie pas de cœur?...

éMèine jcar, le soir.

On nous a fait dire dans les salles d'étude un Ve Trofundis pour le père d'une des blanches (c'est la plus haute et la dernière classe). L'orpheline, la pauvre Louise de Morland., a appris son malheur en pleine récréation, brusquement. N'est-ce pas affreux? Elle est partie, le soir même, pour Locnevinen, chez ses parents.

7 juin.

Toute médaille a son revers.

Maintenant que me voilà dans une autre division, entourée de compagnes plus âgées, j'éprouve quelque peine à me plier à leurs habitudes, nouvelles pour moi. A partir de la classe naccara-uni, on ne joue plus aux jeux de petites, les rondes, le chat-perché, sauteguillaumet... Le plus souvent, on se promène et on cause. De quoi ? De la fin, pourtant

CHONCHETTF. Jl

lointaine encore, de nos études; des jours de sortie à venir; des vacances passées. Et parfois d'un sujet auquel je n'ai guère donné de pensées jusqu'à présent : du mariage.

... Quelques-unes des grandes sont vraiment bien belles. Je voudrais être belle comme cela. Cela doit être un plaisir de chaque instant. Moi, je suis laide. J'ai des cheveux trop noirs. Je n'ai pas de couleur du tout sur les joues. Et puis, on m'a dit souvent que j'avais des yeux drôîes. . .

Des yeux de vierge folle, dit l'aumônier, l'abbé Jacques. i

1 3 juin.

Louise de Morland est rentrée. Elle était à la messe ce matin. J'ai cherché à me figurer l'état où me mettrait un malheur pareil au sien..". C'est affreux de dire ceci ; mais je veux me confesser à ce petit cahier que je lirai seule. Eh bien ! je n'ai pas senti mon cœur se briser à cette pensée. J'ai encore peur de papa, qui, depuis si longtemps, est bon pour moi ! Oh ! me disais-je, je suis une ingrate : je n'ai pas de coeur.

Alors je me suis retournée et j'ai regardé Louise. Elle était à genoux, accoudée sur l'appui du banc de devant, les mains jointes. De grosses

larmes roulaient de ses yeux. Jamais je ne l'ai trouvée si jolie... Je voudrais êcre jolie comme cela... Mais, hélas! tous les matins, mon petit miroir me fait de cruelles réponses.

Comme c'est bizarre ! il m'a suffi de voir pleurer Louise pour me sentir pénétrée de l'émotion qui ne voulait pas venir, avant. J'ai pleuré aussi. Autour de moi, on chuchotait. On m'a demandé si j'étais souffrante. J'ai dit que non, et j'ai refoulé mes larmes.

Et, à présent encore, en écrivant ceci, j'ai encore envie de pleurer.

1 5 juin.

Louise ne se console pas. Il me semble que, si j'étais une de ses amies, je trouverais quelque chose à lui dire. Mais je n'ose pas lui parler. Elle a dix-huit ans, j'en ai seize. Je suis une petite pour elle.

Je dis des prières pour son père. A quoi bon? Je suis sûre que mes prières ne valent rien. Je suis trop froide 5 je ne suis pas assez pieuse...

C'est bien triste.

18 juin.

... Je suis sotte, en vérité, et je ne me comprends plus. Hier soir, pour la première fois

depuis que Louise est rentrée, elle ne s'est pas assise toute seule sur un banc, à la dernière récréation de la journée. Une de ses compagnes de classe était avec elle. Cela aurait dû me faire plaisir, puisque son chagrin et sa solitude me faisaient de la peine. Et, pourtant, je me suis sauvée sous les tilleuls de la petite cour, 011 il fait noir de bonne heure, et j'ai pleuré toute seule.

... En revenant de me confesser, j'ai rencontré Louise qui allait chez l'aumônier. Comme elle est belle! Si j'étais seulement moitié aussi jolie, je serais heureuse. Rentrée à l'étude, j'ai ouvert comme d'habitude mon Imitation, au hasard. Je suis tombée sur le ixe chapitre du livre III : Des merveilleux effets de l'amour divin... Mais tout le temps que je lisais, le souvenir de Louise m'a poursuivie. J'ai fait involontairement cette réflexion : que tous les sacrifices, tous les renoncements dont parlait le livre pieux me seraient faciles pour elle... ÏVlon Dieu! pardonnez-moi de vous aimer si mal, et faites que je sois sérieuse et sage, comme dit Mme Augustine.

30 juin.

Les pages de mon petit cahier restent blanches. Je n'ose plus y écrire ce que je ressens.

Vraiment je ne me reconnais plus. Où esc mon calme d'autrefois? Ah! que je voudrais revenir au temps où les paroles de Dorian me faisaient sourire !

J'ai à peine dormi cette nuit. Ce matin, en me regardant dans ma petite glace, j'ai vu combien j'avais l'air fatiguée. Mon Dieu ! que c'est triste d'être laide comme cela. Je n'ai pas un joli teint rose comme elle, moi! Je n'ai pas de cheveux blonds...

Depuis que je pense à elle, c'est étrange, je la rencontre continuellement. Au lavabo, elle s'est trouvée à côté de moi. Elle m'a aperçue : peutêtre elle a deviné que je la trouvais bien jolie, car elle m'a regardée longtemps aussi. Un moment j'ai cru qu'elle allait me parier. J'ai eu une espèce de défaillance et je suis partie en courant...

De la journée, je n'ai pu travailler.

... Blanche Dorian a pénétré mon secret. C'est donc vrai que je ne sais rien cacher ! Elle m'a dit au réfectoire, où elle est encore à côté de moi, — avec un petit sourire moqueur:

— Quand lui faites-vous votre déclaration? J'ai senti que je rougissais jusqu'aux yeux. J'ai

balbutié :

— Ma déclaration?... A qui?

— Mais à la belle Louise de Morland. Croyez-

CHONCHETTE J<[

vous que je n ai pas compris votre jeu, a toutes les deux?

J'allais répliquer, quand la maîtresse a passé derrière nous; elle y est restée jusqu'à la fin du diner.

Eh bien, j'aime mieux cela. Puisque Donan m'a devinée, nous pourrons en parler ensemble. Elle est très gentille, Dorian, et un peu moins enfant que mes autres compagnes.

3 juillet.

Je n'ai pas aperçu Louise aujourd'hui. Il me semble que je ne dormirai pas. Je tâcherai de passer devant son lit avant d'aller me coucher.

Dorian m'a dit une chose étrange tantôt. Elle me pressait de faire ma déclaration à Louise. C'est bizarre, comme cela l'amuse d'en causer avec moi. Je lui ai dit :

— Non, elle ne me répondra pas. Je suis trop laide.

Elle a paru très surprise.

— Trop laide? a-t-elle dit. Mais non, je vous assure. . . Au parloir, l'autre jour, une dame a dit en vous regardant: « Voilà une petite qui sera bien jolie... Elle a des yeux inquiétants. »

Oh mon Dieu ! Je vous en prie, faites que je ne sois pas laide. Faites qu'elle me trouve jolie.

JÔ CHONCHETTE

<£Mème jour.

Je ne travaille plus, tout m'ennuie. Il me semble que si seulement je pouvais voir Louise et lui parler je serais heureuse.

J'ai peur que ce ne soit mal. J'ai trouvé hier une enveloppe qu'elle a laissée tomber, et je l'ai gardée. Cette enveloppe est parfumée. Les grandes ont toutes de ces odeurs. J'ai emporté la lettre et le soir, sous ma couverture, je l'ai embrassée.

Je veux me confesser ce soir.

7 juillet.

Je ne sais comment j'ai osé dire tout cela à l'aumônier.

Il ne m'a pas bien comprise d'abord, je crois. Il est vieux et il entend assez difficilement. Il m'a répondu par un petit sermon en s'arrêtant de temps en temps, comme embarrassé de continuer. — Enfin il m'a dit :

— Jusquoù avez-vous été, mon enfant?

Jusqu'où? Je n'en savais rien; j'ai tâché de m'cxpliquer. J'ai dit que nous ne nous étions pas encore parlé...

L'abbé Jacques a soufflé bruyamment derrière la grille.

— « Que ne le disiez-vous, mon enfant? Vous ne savez pas vous confesser. — c'est très pénible, très délicat pour moi... Eh bien, n'ayez pas peur ; tout cela, ce sont des enfantillages... N'allez pas vous imaginer que vous avez fait de péché en trouvant votre amie jolie... Je vous conseille au contraire de lui parler, de causer avec elle, en présence d'une de nos dames. Allons, faites votre acte de contrition de tout votre cœur, je vais vous donner l'absolution. »

Ce matin, j'ai communié, je me sens tranquille. Mais je n'ose pourtant pas faire ce que m'a dit l'abbé Jacques, — parler de cela à une de ces dames. J'aime mieux attendre un peu.

1 5 juillet (fête de St-Henn.)

Je suis heureuse, bien heureuse, je veux que personne ne sache mon secret, mais je ne peux pourtant pas le garder pour moi toute seule. Je l'écrirai...

Comment cela s'est-il fait? Elle pensait donc à moi, elle aussi... Ah! qu'elle est charmante, et que je l'aime !...

Je verrai toujours ce coin de la tribune. La rencontrer là, à six heures du soir, sans la chercher, quel hasard ! J'avais oublié mon Imitation

aux vêpres. Elle venait prendre un livre de musique pour la fête de demain à la congrégation des Enfants de Marie. Quand je suis entrée, elle a dit: — C'est vous, Lequellec?....

J'ai répondu sans savoir ce que je disais.

— Non, mademoiselle... C'est moi.

— Qui moi?... Elle m'a pris la main et m'a amenée sous la lampe qui reste toujours allumée le soir dans l'ombre de la tribune.

— Tiens, a-t-elle dit, c'est la petite naccarauni. Comment vous appelez-vous? Ducatel, n'est-ce pas ?

— Hélène Ducatel... Oui.

Puis elle m'a demandé ce que je cherchais. Je l'ai aidée à fouiller dans le carton aux morceaux.

En sortant, j'ai bien vu qu'elle hésitait à me dire adieu tout simplement. Moi aussi, je restais près d'elle en balbutiant.

— Mademoiselle... Mademoiselle!...

Elle m'a pris les mains brusquement. Elle m'a dit :

— Je vous en prie, ne me faites pas de déclaration... Je trouve cela si ridicule ! Tenez, je ne demande pas mieux que nous soyons amies. Voulez- vous ? Moi aussi, il y a longtemps que je désire vous connaître particulièrement.

Je suis tombée sur son épaule 5 elle est à peine

plus grande que moi. Elle m'a embrassée dans les cheveux.

— Vite, sauvez-vous, m'a-t-eile dit, voilà quelqu'un qui vient.

Je suis partie sans savoir où j'allais, en courant. Louise est restée encore un peu à la tribune pour qu'on ne "nous rencontrât pas ensemble. Seulement, tant j'étais troublée, je me suis embrouillée dans les corridors et il a fallu revenir sur mes pas. Je crois qu'on nous avait vues, et il me semblait que quelqu'un me suivait. En me retournant, j'ai reconnu Mme Augustine. Elle m'a appelée, comme je passais vite.

— Pss... Pss.

Elle m'a demandée d'où je venais ; je me suis expliquée, et elle m'a laissée repartir.

18 juillet.

Mon Dieu ! que je suis heureuse ! Nous avons trouvé un moyen de nous voir. C'est le soir, à la récréation, au fond du parc, près du chantier... Elle arrive, elle s'assied près de moi. Elle me prend les mains. Je l'adore. Elle est si bonne. Elle semble goûter beaucoup de plaisir à m'avoir près d'elle, surtout à glisser ses doigts dans mes cheveux. Quand elle fait cela, je sens

mon cœur qui s'en va. Jamais je n'ai éprouvé rien de pareil.

Elle a voulu me décoiffer l'autre soir. Elle die que j'ai les plus jolis cheveux du monde.

Moi aussi je voudrais mettre ma main dans ses boucles, mais je n'ose pas... Quand je suis près d'elle il me semble que je suis une chose et que toute ma volonté s'en est allée.

Louise me dirait de me jeter à l'eau — ou de me couper les cheveux tout ras, que je le ferais sans hésiter.

Je lui ai pourtant demandé un peu des siens. Elle a coupé la boucle sous le chignon, derrière, pour que cela ne se voie pas. Mais après me l'avoir donnée, elle a voulu tout de suite la reprendre ; elle a dit qu'elle me la rendrait demain enveloppée dans un petit sachet !...

19 juillet.

Comme moi, Louise est orpheline : ec plus à plaindre que moi, car elle l'est doublement. Longtemps avant la mort de son père, sa mère avait été emportée par le choléra de iSôf. Elle a été élevée par une tante qu'elle aime comme une mère, Mme Bétourné, dans un petit château des environs de Quimper, qui s'appelle Locnevinen.

Voici une histoire qu'elle m'a contée, une histoire du temps qu'elle était enfant.

Elle avait alors, à Locnevinen, un petit compagnon, un cousin à elle, qui s'appelait Jean. Elle l'aimait beaucoup.

Un dimanche, comme ils étaient à la messe à côté l'un de l'autre, elle prit dans son livre une de ces images de piété sur lesquelles on découpe les trois sacrés cœurs, Jésus, Marie, Joseph ; l'un des petits cœurs de carton rouge était décollé. Elle écrivit derrière son nom : Louise, et le donna à Jean.

Je trouve cette idée très jolie.

... Quelques mois plus tard, Jean est parti pour le collège. Après le collège, le 'Borda. Puis il s'est embarqué. Voilà cinq ans qu'elle ne l'a revu.

... Louise a un grand fonds de bonté et de gaieté... Seuls, les souvenirs des pertes éprouvées dans sa famille, même les plus anciennes, altèrent son joli sourire et la font pleurer subitement. C'est surtout ce choléra de i86f qui a marqué ineffaçablement dans sa mémoire. « Locnevinen, à ce moment, était plein de monde, me disait-elle ; et de tout ce monde, en un mois, il n'est resté que mon père, Mme Bétourné, Jean et moi. »

82 CHONC METTE

2 i juillet.

Mon Dieu! que m'est-il arrivé! Où suis-je ! Que suis-je devenue? Suis-je bien la même qu'hier? Oserai-je confier à ces pages ce que j'éprouve?

... Pendant huit jours, Louise et moi, nous n'avions pu nous voir. Je ne sais comment cela s'était fait.. Toujours quelque empêchement nous retenait, le soir: une de ces dames qui nous appelait auprès d'elle ; des compagnes qui insistaient pour nous entraîner dans un jeu. A peine avions -nous pu nous adresser quelques billets... Chère, chère Louise, quelles choses tendres elle savait me dire ! J'ai sur moi ces billets bien aimés. Jamais ils ne me quitteront.

Enfin, hier nous avons réussi à nous donner un rendez-vous... Un rendez-vous à la tribune de la chapelle, où nous nous étions rencontrées pour la première fois. . .

Quand je suis arrivée elle n'était pas encore là. Je me suis jetée à genoux, appuyée contre la balustrade de la tribune, et j'ai prié du fond du cœur pour qu'elle vînt enfin. Je l'aime tant! Cela ne peut pas être mal. Depuis que j'aime Louise je me sens bien meilleure. Je suis plus pieuse, et ma piété a plus de tendresse.

Enfin la porte s'est ouverte... J'ai reconnu son pas... Je me suis précipitée à sa rencontre. Dans l'ombre, derrière le grand orgue, je l'ai sentie qui m'enlaçait : « Chonchette, balbutiaitelle, Chonchette, ma chérie, que je t'aime!... » Je tremblais de tous mes membres... Pour la première fois, dans mon émotion, j'ai osé ce que je n'avais pas osé encore. Je l'ai attirée contre moi et je l'ai embrassée.

Alors il m'a semblé que le plancher s'enfuyait... Nous nous sommes affaissées par terre, au pied du grand orgue, sans tomber et sans nous faire mal, pourtant... je ne sais comment tout cela s'est passé.

Elle avait un de ses bras autour de ma taille, de l'autre elle écartait machinalement le haut de mon col et glissait ses doigts dans mon cou, comme faisait ma pauvre maman, je m'en souviens, quand j'étais toute petite... J'ai senti ses lèvres sur mes tempes, sur mes yeux. J'entendais nos deux cœurs battre et il me semblait que ce bruit éveillait comme un écho dans la caisse du grand orgue.

Soudain la porte s'est ouverte... Nous avons vu distinctement la silhouette de l'abbé Jacques. Lui, sans doute, ne nous a pas aperçues, et maintenant que j'y réfléchis, cela ne m'étonne pas : on ne voit rien du tout dans la tribune quand

on vient du dehors. Nous n'avons pas remué, n'osant nous séparer de peur de faire du bruit. L'abbé est resté environ cinq minutes — qui m'ont paru un siècle — agenouillé contre la balustrade. C'est son habitude d'entrer faire une prière chaque fois qu'il passe, dans les corridors, devant une porte de la chapelle.

Enfin, il est ressorti sans nous avoir vues. J'avais promis un cierge à saint Joseph, si cela arrivait. Je me suis acquittée ce matin. Maintenant, j'y songe, comme c'est bizarre, cette peur atroce que j'ai eue d'être vue par l'abbé Jacques, puisque je lui dirai tout samedi ! . . .

» 22 juillet.

Il y a des moments où je me trouve coupable, vraiment. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de mal dans notre tendresse, car, parfois, je sens une gêne infinie à regarder Louise. Si je veux parler, ma voix se trouble et je n'émets que des sons confus.

A ces moments-là, je n'ai plus de pensée.

jm

lier.

Blanche Dorian, qui est maintenant tout à fait mon amie de classe, m'a dit hier d'un air singulier :

CHONCHETTE 8f

— Eh bien, je crois que vous allez bien avec Morland.

Que pouvais-je répondre? J'ai secoué la tête sans rien dire, espérant que Dorian allait ne pas insister. Mais cette petite est terrible de curiosité. Elle s'est rapprochée de moi et m'a dir à l'oreille :

— Vous êtes-vous déjà embrassées?

— Oui, ai-je balbutié. Ses yeux se sont animés. Et elle m'a questionnée :

— De quelle façon?

Une réprimande de la dame surveillante qui nous avait vues causer m'a dispensée de répondre.

2 5 juillet.

J'ai pensé tantôt à une chose triste. Voici les vacances toutes proches et, Louise et moi, il faudra nous séparer pour deux mois.

Oh! si nous pouvions nous voir pendant ces congés!... Rien qu'un jour à passer ensemble sans qu'on nous surveille, sans l'idée que la cloche va sonner, que la maîtresse peut venir.

Hélas ! c'est un rêve, tout cela.

J'ai sous les yeux une photographie de Louise. C'est bien son regard : c'est la forme exquise de sa figure, et son sourire si doux. Mais il manque la couleur à ce portrait, et tout ce qui

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est couleur chez Louise est charmant. Elle a les cheveux un peu plus pâles que de For, des yeux bien bleus, bleus comme les pervenches, et des joues si blanches, si transparentes pour ainsi dire qu'on les dirait faites du même tissu que les fleurs. Sur le haut des joues, deux petits cercles roses, qui deviennent rouges aux moindres émotions.

28 juillet.

Le temps du départ approche. Les petites sont toutes heureuses... Moi aussi (je me le rappelle) mes premières vacances me rendaient folle de plaisir. Puis peu à peu, je me suis attachée étroitement à ce coin. Et à présent, c'est toujours avec un peu de tristesse que je pars.

Dans mon cher Soupize, Louise ne sera pas là... Moi qui ne peux me passer de l'embrasser un seul jour, il me faudra rester deux mois sans même la voir !

J'en mourrai, bien sûr.

ier août.

C'est le dernier jour... On a distribué les ceintures ce matin. Il fait un soleil admirable dehors. Je devrais être heureuse, comme mes

compagnes. Des frères, des parents les entourent, les félicitent.' Il y a des fiacres, et des omnibus, et des breacks de famille, entassés à la porte du cloître sur la petite place morose.

Moi je n'ai pas de frère, je n'ai pas de parents. Ma vieille Dinah est seule à m'attendre en bas... Et voilà que je ne puis me décider à partir. Tout ce qui est ici au moins me parle d'elle. J'ai repassé furtivement dans le coin de la cour où nous avions nos rendez-vous. J'ai été m'asseoir à sa place, au réfectoire. Je suis montée au dortoir, j'ai baisé follement son traversin.

Rien n'égale la tristesse de ce dortoir immense, à présent qu'il est vide. Seules traces du passage de ses deux cents habitantes de l'année, des morceaux de journaux, des bouts de ficelle jonchant le sol... Il fait beau au dehors, il fait gai sur cette désolation... — Allons, je pars. Viens avec moi au moins, cher petit cahier, mon confident. Je ne veux rien te confier de ma vie de ces vacances, cette vie où je serai seule et séparée d'elle. Aussi bien, je ne vivrai pas de tout ce temps-là.

JOURNAL DE CHONCHETTE

r' octobre, le matin.

N e fois de plus, la rentrée. Les portes ji*.j se referment, les parents s'en vont, et k^T'b&sC en voilà pour une année. D'ordinaire, je revois avec un peu de joie mon vieux cloître chéri et les compagnes et les maîtresses. Cette fois, je rentre ici, la mort dans le cœur, après deux mois d'absence et d'anxiété.

Louise ne m'aime plus. Voilà la pensée qui m'a torturée cette nuit, plus encore qu'au cours ■ des vacances... Car, en la revoyant un instant, hier soir, ma tristesse s'est avivée.

Elle rentrait accompagnée d'une dame à qui

elle m'a présentée; c'était sa tante, Mme Bétourné. Nous nous sommes embrassées ; je n'ai pu m'empêcher de lui dire à l'oreille :

— Méchante, tu m'as oubliée.

Elle n'a pas répondu. La cloche sonnait; nous nous sommes quittées.

Et, durant cette nuit sans sommeil, j'ai repassé en pleurant mes griefs. Quelles lettres j'ai reçues d'elle ces vacances! La première est tendre; la seconde n'est plus qu'aimable; les deux ou trois suivantes sont froides. Et, dans tout le mois de septembre, rien qu'un bout de billet insignifiant avec cette excuse : « Nous avons des invités à Locnevinen. Pardonne-moi mon laconisme.»

Et moi qui lui écrivais presque chaque jour! Qui donc a changé son cœur pendant notre séparation ?

N'importe, j'ai trop de fierté pour mendier une amité qui se dérobe. Je ne lui parlerai pas la première.

Mon Dieu ! faites qu'elle m'aime toujours!

Urtème jour, dix heures.

A la messe du Saint-Esprit, Louise en passant devant mon banc a cherché mon regard. J'ai fait semblant d'être absorbée dans mon livre d'Heures. Puis, quand je l'ai vue à sa place, à

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genoux, je l'ai regardée à mon tour. Cruelle Louisette ! Elle a l'air heureuse... elle ne m'aime plus... 11 m'a semblé qu'elle avait les yeux changés, plus brillants qu'avant.

Utfèine jour, quatre heures et demie.

Je m'en suis allée toute seule — tout naturellement — et sans même y songer, près du chantier, à la récréation du soir... Là, je me suis assise sur le petit banc de bois et, la tête dans mes mains, j'ai évoqué mes souvenirs. Oh ! pensais-je, c'est affreux de l'aimer encore tant que cela, à présent qu'elle est indifférente. Je ne pourrai tenir longtemps ce rôle que j'ai gardé jusqu'ici par amour-propre. J'irai lui demander à genoux de m'aimer.

Comme je rêvais à cela, j'ai senti deux bras m'enlacer et une bouche baiser mes cheveux. Louise était venue derrière moi, sans se faire entendre. Toute ma rancune s'est dissipée... Je l'ai attirée contre moi, je pleurais.

— Tu ne m'aimes plus, lui disais-je, tu ne m'aimes plus !

Elle m'a prise sur ses genoux. Elle m'embrassait tendrement, aux cheveux, au front, sur les joues... Mais, j'ai bien senti tout de suite que ce n'étaient plus les mêmes caresses.

Je lui ai dit à travers mes larmes.

— C'est mal, Louisette, de m'avoir laissée sans un mot de toi pendant un mois. Je n'ai que toi, ma Louisette. Je ne suis pas heureuse, moi, va, dans mon Soupiz?, loin de mon père et de Dinah.

Elle me serrait dans ses bras, me berçant comme un petit enfant.

— Je t'assure, mignonne, m'a-t-elle dit, que tu te fais des idées folles. Moi t'oublier? Ne plus c aimer? Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu dis là... Je t'assure que j'ai été si occupée, par nos hôtes que je n'ai pas eu un instant à moi. .

Mais je n'entendais plus ce qu'elle me disait. Je me sentais toute troublée de me trouver si près d'elle. Je me suis soulevée un peu pour chercher ses lèvres... Elle s'est dérobée...

— Tu ne veux plus ! ai-je dit avec cette voix que j'ai à ces moments-là et qui me surprend moi-même, comme si j'entendais parler une autre personne.

Elle a paru hésiter. J'ai lu dans ses yeux quelque chose qui n'était plus que de la pitié. Elle m'a dit en m'embrassant sur le front.

— Non, mignonne, voyons, pas de sottises comme cela. Nous avons été de vraies enfants fan dernier. Je t'assure...

Ç2 CHONCHETTE

La cloche a sonné la fin de la récréation. Louise m'a serrée encore une fois dans ses bras, puis m'a dit :

. — Adieu, chérie. Je t'aime. . Je t'aime mieux qu'avant, va !

Elle m'aime mieux! Quelle cruauté de me dire cela ! Mais, mon Dieu, qui l'a donc changée en si peu de temps?

3 octobre.

Une journée passée sans voir Louise. Je n'ai plus de goût à rien. Je me réfugie dans le travail pour essayer d'oublier. Oh ! je suis bien malheureuse. Pourquoi le bon Dieu m'a-t-il appelée au monde?

Je voudrais mourir.

Mon Dieu ! faites-moi la grâce de mourir!

5 octobre.

Je sais tout ! Je sais tout !

Comment ne l'avais-je pas deviné?

Je suis allée au parloir tantôt. Dinah était là qui m'attendait. Elle m'a remis un pot de fleurs que je lui avais demandé, du chocolat et une lettre de papa. Comme je m'entretenais avec elle, j'ai aperçu dans un coin de la salle

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Mme Bétourné et, assis sur une chaise en face d'elle, me tournant le dos, un jeune homme avec un uniforme que je ne connais pas... Je n'y vois pas à distance... Eh bien! j'ai tout de suite deviné et je me suis sentie défaillir.

Louise est entrée, toute rose, je ne l'avais jamais vue ainsi. Elle a passé devant moi, à deux pas, sans même me voir, et elle est allée se jeter dans les bras de Mme Bétourné. Alors, elle a paru un peu confuse. Elle et lui se sont serré la main assez timidement. Mais, bien vite, leur gêne s'est dissipée... Un instant après, ils semblaient avoir oublié le monde autour d'eux et parlaient, parlaient en se regardant. >*

Je ne distinguais pas la figure de l'officier... et je n'ai pas osé m'apprccher. J'ai dit adieu à Dinah et me suis réfugiée dans la petite chapelle de congrégation, où j'ai pleuré.

{Même jour, quatre heures et demie.

Je connais son nom. Il s'appelle Jean d'Escarpit.

6 octobre.

Louise m'a écrit : elle ne veut pas, dit-elle, me communiquer de vive voix ce qu'elle a à me

faire savoir, parce qu'elle a peur que je ne sois pas raisonnable. Elle me raconte que, pendant Jes dernières vacances, M. Jean d'Escarpit est venu les revoir à Locnevinen. M. Jean d'Escarpit, c'est Jean, le petit Jean, dont elle me parlait naguère, son cousin. Il paraît que Mme Bétourné avait ménagé l'entrevue; elle rêvait depuis leur enfance de les marier.

Ce Jean d'Escarpit est enseigne de vaisseau. Il a vingt-quatre ans. Il est décoré pour avoir accompagné Francis Garnier au Tonkin... Il parait qu'il adore Louise; c'est elle qui le dit.

En tout cas, elle s'est vite laissé conquérir... « Il est si bon, dit-elle, si supérieur! Ne le trouves-tu pas beau ? Je suis sûre que tu l'aimeras, mon cher Jean, quand tu le connaîtras. »

L'aimer ! grand Dieu ! Lui qui me prend tout ce que j'aime ! . . .

i o octobre.

Maintenant je vois Louise souvent. Elle est si bonne, si maternelle pour moi, que je ne puis pas lui dire: « Je t'en veux! » Et puis... comment exprimer ceci?... Quand elle me confie l'avenir qu'elle espère, les idées qu'elle se forme de son devoir de femme, le ménage, les enfants... j'ai

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comme une honte, moi aussi, d'opposer mon égoïsme à ces rêves de dévouement, et, si fore que je souffre, je n'ose le lui dire.

J'ai mis un masque de contentement sur ma figure.

Le soir, par exemple, je pleure. Il me semble que tout est fini... Ah ! je regrette le temps où je vivais toute seule dans la grande maison comme une petite sauvage, et où j'aimais un portrait.

Ma pauvre maman avait bien raison quand elle me disait : « N'aime jamais ! »

Aimer, c'est souffrir, voilà tout.

... Ils se marieront vers la fin de mars. Alors, Jean d'Escarpit, qui est en ce moment à Paris, à la disposition du ministre, aura un congé... Puis, il reviendra au ministère et ne naviguera plus...

Louise ne passera pas l'examen des diplômes. . . Elle partira pour Locnevinen au mois de janvier. Et Jean d'Escarpit ira la voir le plus qu'il pourra.

1 3 octobre.

Janvier! comme c'est près, mon Dieu!

Je l'ai revu au parloir. Je ne le trouve pas

beau. lia l'air méchant et dur, malgré ses moustaches blondes et ses yeux bleus.

Je ne veux plus rien écrire sur ces pages; ma vie est finie. . . Je veux mourir !

i 2 décembre.

J'avais résolu de ne plus rien confier de mes tristesses à mon petit cahier; et voici qu'elles débordent malgré moi de mon cœur.

Louise est sur le point de partir. Elle est si heureuse, si rayonnante, que je n'ose lui parler de mon angoisse. Jean d'Escarpit est à Locnevinen ; il l'attend.

Toi, pauvre Chonchette, tu es délaissée, tu es oubliée!

26 décembre.

C'est fini, bien fini, Louise a passé son concours aujourd'hui. Elle n'avait guère travaillé, m'a-t-elle dit, mais on a été très indulgent pour elle, et elle a été admise.

Elle part ce soir.

Demain, toute joie sera morte pour moi. En regardant autour de moi, j'ai peur de la blessure que j'ai à l'âme. Comment suis-je donc

faite, moi qui souffre si fort de ce qui n'est qu'un amusement pour mes compagnes?

Je ne dormirai plus sous le même toit qu'elle ! Quand je me réveillais, la nuit, je songeais tout de suite qu'elle était là, séparée de moi, il est vrai, par bien des lits, mais que pourtant je respirais le même air...

Elle m'a donné rendez-vous ce soir dans la chambre de Mme de Chasuellux. Cette femme excellente, que j'ai pourtant beaucoup négligée depuis des mois, veut bien nous permettre de nous dire adieu, chez elle, toutes seules.

, laire-Laurence de Chastellux était ^ la fille d'un capitaine de la garde de ^^ Louis-Philippe. Sa famille, l'une des plus anciennes du Dauphiné, comptait dans le passé quelques-unes de ces femmes d'esprit qui firent tant d'honneur aux dernières cours françaises. Elle avait hérité d'elles l'enjouement, la grâce, la finesse aiguisée de l'esprit. A dix-sept ans, comme elle allait faire son entrée dans le monde, elle perdit subitement son père, malade depuis longtemps. Quelques mois plus tard, la monarchie sombrait.

Toutes ses espérances d'alliance et de fortune étaient ruinées d'un coup. La jeune fille prit son parti courageusement, et vite. Elle postula une

place de dame, à Vernon, où elle avait été élevée, et l'obtint. Et elle avait vieilli ainsi entre les murs du cloître, aimant sa vie solitaire, dépensant sans compter le fonds de tendresse que toute femme a dans le cœur au profit de ces enfants qu'elle voyait arriver toutes petites, grandir, éclore jeunes filles, et disparaître dans le monde. Elle s'intéressait à leurs plaisirs, à leurs rêves, à leurs intrigues le plus souvent innocentes.

Quand Louise, sur le point de quitter Vernon, lui avait confié l'inquiétude que lui causait la surexcitation de Chonchette :

— Je connais cela, avait dit Mme de Chastellux. Toutes nous avons passé par là. On se jure de ne se séparer jamais, de renoncer au mariage pour vivre toujours unies; puis, le premier uniforme d'officier qu'on rencontre en vacances fait oublier ces graves engagements... Mais au moins ne désolez pas trop ma Chonchette.

Et elle avait permis à Louise de Morland d'amener, le soir de son départ, l'enfant dans sa chambre de maîtresse... Elle les laisserait seules pour qu'elles pussent librement se dire adieu.

Cette chambre, dont la fenêtre regardait le grand parc, était, dans son exiguïté, une merveille de confortable et de goût. Durant sa longue carrière à Vernon, Mme de Chastellux

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