BIBLIOTHECA J
IOO CHONCHETTE
y avait accumulé tous les cadeaux qu'elle avait reçus de ses chères élèves : tapisseries, livres, œuvres d'art. Elle vivait là avec ses souvenirs, donnant aux objets un peu de la tendresse qu'elle avait eue pour les êtres aimés qu'ils lui rappelaient.
Le douloureux soir venu, quand Chonchette pénétra dans la chambre de Mme de Chastellux, elle la trouva vide. Elle arrivait la première au rendez-vous.
L'abat-jour brodé tamisait une clarté verte très douce. C'était, — cette pièce étroite, — un coin plein de silence et de calme : il y régnait ce je ne sais quoi de reposé qui s'attache aux lieux bien clos, dont rien ne trahit au dehors l'obscurité désirable.
L'enfant tomba dans un grand fauteuil Voltaire placé près du lit. Elle pensait que sa vie, maintenant, ne pouvait plus s'achever que dans une chambre pareille à celle-ci, où rien ne la viendrait troubler, ou elle garderait sa blessure au cœur sans espérer et sans souhaiter que l'oubli la fermât jamais.
On poussa la porte. Louise de Morland entra. Elle n'avait pas son petit costume noir de pensionnaire de Vernon, ce deuil éternel de l'enfant, à peine égayé par la blancheur écrue des bretelles et les nuances variées des ceintures.
CHONCHETTE IOI
Elle avait revêtu une robe de ville très simple, gardant encore quelque chose de l'austérité du cloître. Un chapeau fermé encadrait ses cheveux blonds. A la main, elle portait un en-cas et un imperméable roulé dans une courroie.
D'abord, sous le crépuscule de la chambre, elle ne distingua rien.
— Chonchette, es-tu là, chérie? murmurat-elle.
Une plainte étouffée lui répondit. Alors Louise jeta son paquet à terre et vint s'agenouiller auprès de l'enfant.
— Tu pleures, mignonne? lui dit-elle en baisant doucement ses yeux gonflés. Voyons, sois raisonnable, petite chérie... Nous ne nous quittons pas pour bien longtemps. Pâques n'est pas si loin. Tu viendras bien un peu là-bas, en Bretagne; tu verras comme nous serons bons pour toi. Jean t'aimera tout de suite; d'abord, parce que personne ne peut te voir sans t'aimer, et puis aussi parce que Jean aime tout ce que j'aime. Tu verras comme ce pays-là est joli, bien plus joli que Vernon et que Paris, va!
Chonchette soupira :
— M'écriras-tu, au moins ?
— Mais bien sûr, mignonne, je t'écrirai. Tiens, je te promets, demain matin, de Renvoyer un petit mot pour te dire que je suis arri-
vée saine et sauve. Toi, tu me répondras, tu me raconteras ce que tu fais ici, ce que deviennent nos amies et ces dames...
Les deux jeunes filles avaient entrelacé leurs mains.
Louise reprit, un peu émue :
— Allons, tu ne pleures plus; te voilà sage. Ce ne serait pas gentil, voyons, d'être triste comme cela quand il arrive quelque chose d'heureux à ton amie !
— Ah î vois-tu, répliqua Chonchette en embrassant passionnément le cou de la jolie voyageuse, je te pardonne de me dire cela, Louise 5 tu ne sais pas du tout comment je t'aime. Pense donc! je n'ai jamais eu que toi! Je t'aimais tant! Et puis, tout de suite après t'avoir connue, voici que tu me délaisses. Et c'est toi qui m'accuses d'être méchante!...
Les larmes coulaient de nouveau sur les joues de la petite... Louise de Morland n'osait plus parler et pleurait doucement, elle aussi, le front appuyé contre celui de Chonchette.
Elles restèrent longtemps sans rien se dire. Du trouble que leur causait cette dernière entrevue, s'élevait, comme une fjmée, le souvenir du passé...
Maintenant, une idée venait à Louise, et cette idée l'obsédait :
CHONCHETTE IO}
— Personne, se disait- elle en elle-même, personne, pas même Jean, ne m'aimera jamais ainsi!
Et elle se rappelait que l'amour de Jean n'était effectivement pas le même, qu'il était traversé de distractions, qu'en toute circonstance il avait plus de souci d'être correct dans la façon dont il s'exprimait.
Elle pressa plus fort contre sa poitrine le buste secoué de l'enfant.
— Chère, chère petite! murmura-t-eile.
— Embrasse-moi, souffla imperceptiblement Chonchette.
Louise appuya ses lèvres sur le front de l'enfant.
Une clarté envahie subitement la chambre. Quelqu'un avait levé la flamme de la lampe... Les deux amies se retournèrent. Mme de Chastellux était debout derrière elles, les mains croisées, son fin sourire énigmatique aux lèvres.
— Allons, fillettes, quittons-nous, dit-elle. Si je vous laisse dix minutes ensemble, Louise ne partira plus, ou bien Chonchette voudra la suivre.
Louise se releva. Elle se jeta dans les bras que sa maîtresse lui ouvrait, et se laissa embrasser sur les joues.
Puis, effleurant d'un baiser le front de Chon-
chette, elle sortit. Son pas résonna un instant sur les dalles du corridor, puis s'effaça.
Chonchette alors, sans rien dire, se leva à son tour et remonta au dortoir, tout doucement.
Les lumières étaient déjà baissées. Des formes moulaient les couvertures, et les contours de ces formes flottaient dans la pénombre. Des haleines régulières rythmaient le silence de l'immense salle.
... Cependant Mme de Chastellux ajustait l'abat-jour de sa lampe pour lire l'office de la Sain te- Vierge.
Les solitaires parlent souvent leur pensée. Elle murmura :
— N'est-ce pas étrange, ce retour des choses? Quand je songe que moi-même, dans cette même chambre... Enfin! en voilà une de plus de mariée, — et de sauvée!
Et elle commença l'office, s'étant signée :
« Domine, in adjutorium meum intende... »