‹ Chonchette; illustrations de GrivazChapitre 4 sur 7 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

cette époque de l'année, la campagne bretonne était toute blanche. Décem- ^^i^ bre couvrait de neige les petits coteaux, gelait les cours d'eau, givrait les haies. Le ciel, d'un gris uniforme, n'avait plus de transparences... Louise arriva à Quimper, passé midi. A peine descendue du train avec Mme Armande, elle reconnut Jean derrière la barrière de la station. Il les attendait avec l'omnibus du château. Le jeune homme lui serra la main.

— Tante n'est pas venue, Louisette, fit-il, il faut l'excuser. Elle est un peu enrhumée ces jours-

ci, et je lui ai défendu de m'accompagner. Elle doit être sur les charbons là-bas, à Locnevinen, et. je suis sûr que pour le moment elle regarde, à travers les vitres de la fenêtre, si rien n'arrive par la route de Quimper. .. Vous avez fait un bon voyage, n'est-ce pas? et Mme Armande aussi?

Louise répondit qu'elles avaient eu un peu froid de Paris au Mans... que, là, elles étaient descendues au buffet et avaient pris un bouillon pour se réchauffer; puis on leur avait changé leur eau chaude, et jusqu'à Quimper elles avaient été vraiment très bien.

Tous trois montèrent dans l'omnibus et le cheval partit à un bon trot allongé. Les silhouettes des arbres, noires et blanches, passaient très vite derrière les glaces levées. Jean s'était repris à causer par petites phrases courtes qu'il cherchait une à une :

— Louise verrait le parc 5 ce n'était plus la gaieté du mois d'août. Il avait tant neigé, qu'on ne distinguait plus les allées. L'eau était gelée dans l'étang, et, pour avoir à boire, il fallait aller jusqu'à la ferme voisine, au puits des Ligourets.

Puis, comme leur entretien se glaçait de nouveau sous l'œil froid de Mme Armande, Jean, qui d'abord s'était mis à côté de celle-ci, tandis que Louise était seule sur la banquette d'en face, quitta brusquement sa place et vint s'asseoir près

de la jeune fille. Il lui fit regarder par la portière les bandes blanches qui fuyaient, fuyaient derrière la voiture, avec deux ornières dévidées comme deux fils qui n'en finiraient plus. Une brume grise flottait de tous côtés, percée d'une trouée rougeâtre dans la direction 011 Ton devinait le soleil.

Ils étaient retombés en plein silence quand ils atteignirent Locnevinen... Louise sauta à terre sur le tapis blanc où les piétinements avaient emmêlé leurs traces. Elle avait peine à reconnaître le petit château. Qu'était devenue cette splendeur de l'été, le soleil reflété par les ardoises violettes, les profondeurs illuminées du parc et le gravier jaune des allées courant entre les pelouses et les massifs? Maintenant la grille avait son appui de pierre caché sous une couche de neige durcie, les pointes des piques étaient blanches aussi; blanches, les cheminées, les allées, les pelouses. Des arbres, à travers la demitransparence du brouillard, on ne distinguait que les bras noirs d'où pendaient des aiguilles de givre.

Rien, dans la demeure où ils s'étaient aimés, n'avait remué à leur approche. Les jeunes gens précédèrent Mme Armande. Jean, ressaisi parle souvenir de l'idylle des vacances, gardait la main de Louise dans la sienne.

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Ils entrèrent dans le vestibule, et, tout de 'suite, la tiédeur de cette pièce chauffée les réconforta. Le salon s'ouvrait à droite; parl'entre-bâillement des tentures on apercevait la lueur dansante d'une grande flambée de bois. A gauche, la salle à manger laissait voir la table mise, avec la nappe éblouissante, soigneusement nouée aux coins pour qu'elle ne traînât pas à terre; les hautes piles d'assiettes sur les crédences, les trois couverts, le poêle allumé... Ainsi la maison vivait tout de même, malgré le deuil de ses apparences. On attendait les voyageurs, tout était prêt.

Ils montèrent l'escalier de pierre, lentement, plongés dans l'enchantement de leurs souvenirs. Sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent d'un mouvement commun. C'était là que, pour la première fois, au cours des vacances précédentes, Louise, tout alanguie, avait appuyé sa tête sur l'épaule de Jean... Jean, un peu indécis jusqu'alors, conquis par ce naïf abandon, avait serré contre lui la jeune fille et l'avait baisée au front.

Ils se regardèrent dans les yeux et se pressèrent la main.

— Allons, Louisette, fit Jean. La pauvre tante est là qui nous attend. Dépêchons-nous.

Ils frappèrent. La femme de chambre vint

leur ouvrir... Du fond de l'alcôve, une voix cria gaiement :

— Voilà nos amoureux !

Et les jeunes gens, ensemble, se jetèrent dans les bras de leur tante. Mme Bétourné dont le rêve avait toujours été de voir s'accomplir le mariage, depuis si longtemps projeté, de Jean et de Louise, ne se lassait pas de garder dans ses mains leurs mains unies.

Elle se désolait de ne pouvoir être sur pied au moment de la réunion. Cette vilaine grippe ne lui donnait pas un instant de répit, et déjà elle avait retardé sa guérison par deux imprudences. Quelle misère! les laisser déjeuner tout seuls en bas... Au moins, dès qu'ils auraient fini, ils reviendraient la voir et causer un peu avec elle qui s'ennuyait si fort dans sa chambre!

La femme de chambre entra annonçant que le déjeuner était servi et que la cuisinière demandait si l'on allait bientôt descendre.

— Allons, partez, jeunes gens, dit iYlme Bétourné. Vous devez avoir des faims d'ogre. Allez déjeuner, jeunesse, et laissez les vieux à leurs infirmités.

Ils descendirent. Jean donnait le bras à Mme Armande, et Louise les suivait. Le repas s'égaya très vite. La présence d'une étrangère les gênait bien un peu, mais vers la fin, ils l'ou-

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blièrent et laissèrent percer leur tendresse à travers les mots.

Jean, très amusé, demandait des renseignements sur Vernon, sur les rigueurs de l'ordinaire, sur les classes, sur les dortoirs. Il n'avait jamais pu, malgré les instances de Mme Bétourné et le vif désir qu'il en avait, pénétrer dans l'abbaye plus loin que le parloir. Et Louise, avec sa franche naïveté de pensionnaire, sans dissimulation et sans coquetterie, racontait la douce monotonie de ses journées cloîtrées : le lever, la promiscuité du lavoir, la prière, les récréations du soir dans les classes où il est de bon ton de travailler tout en goûtant, le coucher dans l'immense dortoir... Rien n'égalait le charme de ce récit fait avec une innocence enfantine par la jeune fille. Et Jean, songeant à son existence de marin, — homme précoce dès quatorze ans, — >■ avait comme honte de ne pouvoir dérouler un passé de cette blancheur.

Des souvenirs lui revenaient de sa jeunesse, de ses années d'embarquement, traversées d'amours fugitives durant les mois passés à terre. Amours bizarres, empreintes de Tétrangeté des pays qui en avaient été les théâtres.

Ce qu'il éprouvait auprès de Louise n'avait rien de comparable. Auprès d'elle, il ne se sentait aucunement troublé, heureux simplement de

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ce bonheur qu'on ressent à respirer de l'air très pur, à se laisser bercer par une mélodie captivante. Tout ce qu'il eûi voulu effacer de son passé, il le rachèterait, lui semblait-il, par cet amour. Pourtant, il se reprochait parfois, devant l'abandon de son cœur que lui avait fait cette enfant, de ne point lui rendre assez de passion, de rester sans inquiétude, même à la fraternité des baisers.

La journée s'acheva dans le calme, partie en causeries communes avec Mme Bétourné, partie en soins d'installation pour Louise. Mme Armande était repartie pour Paris .par le premier train. Et Jean, resté seul avec son amie, lui avait montré l'appartement préparé pour elle — au premier étage, en face de la chambre de sa tante.

D'avance il avait empli cette chambre de verdures hivernales, de tableaux gais, de livres favoris. . . Chaque détail avait eu son coup d'œil. Même il avait fait remplacer l'oreiller par un simple traversin, selon le goût qu'il connaissait à Louisette, s'occupant de ce lit de jeune fille avec une simplicité de frère.

Le soir vint. Louise voulut se coucher de bonne heure, elle était un peu fatiguée par son voyage. Quand les deux jeunes gens eurent embrassé Mme Bétourné, Jean reconduisit Louise

jusqu'à la porte de sa chambre. Là, comme ils étaient restés seuls un moment, la jeune fille se pencha vers lui et lui dit à l'oreille :

— Jean, faites- vous votre prière le soir? Jean répondit en souriant qu'il remplissait

souvent ce devoir d'intention plutôt que de fait.

— Eh bien ! ce soir en rentrant chez vous, vous vous mettrez à genoux... Non, tenez, faitesla tout de suite ici, dans ma chambre.

Et prenant Jean par la main, Louise l'amena au pied de son lit, et, d'une légère pression, le fit mettre à genoux sur le tapis. Jean obéit et, envahi par une émotion pleine de fraîcheur, appuya comme elle son front sur les couvertures.

Louise avait commencé.

— Je vous salue, Marie, pleine de grâces... Au répons, elle fit une pause. . . Jean cherchait

dans sa mémoire et, tant bien que mal, reconstruisait la pieuse oraison, aidé par Louise qui le soufflait.

— ... et à l'heure de notre mort. Ainsi soit-il !

Louise, prenant la main de Jean, ajouta :

— Nous vous en prions, très sainte Vierge, faites que rien ne s'oppose à notre union et que nous soyons heureux après... toujours!

Et Jean docilement répéta la phrase.. . Main-

tenant, il se sentait très attendri. Cette jeune fille à genoux, à coté de lui, qui ne demandait de joie que par lui, que pour lui, c'était, semblait-il, le port enfin gagné, c'était la paix; bien sûr, c'était le bonheur.

Ils se relevèrent. Louise le reconduisit jusqu'à la porte, et, quand il fut sur le point de disparaître au tournant de l'escalier, elle lui envoya un baiser.

Rentré dans sa chambre, il fuma une cigarette à la fenêtre. Le froid de la nuit entrait par l'ouverture des deux battants, se glissant avec le brouillard qui déjà se répandait visiblement dans la pièce. Mais Jean était accoutumé à ne se soucier ni de l'hiver, ni de l'été, et, en toute saison, il fumait ainsi le soir, avant de s'endormir, sur le pont, le col ouvert à la caresse du vent, jouissant du plaisir de sentir une vigueur singulière courir dans ses veines avec son sang.

La cigarette finie, il ferma sa fenêtre. La fumée bleue n'avait point emporté sa rêverie, car son front se coupait entre les sourcils d'un pli perpendiculaire. Il se glissa dans son lit en deux minutes et ouvrit un livre favori — les T{eisebilder de Heine, — qui l'avait suivi par le monde. Il en savait par cœur les pages, et pourtant il ne se lassait point de les relire.

Il tomba sur le passage suivant :

... « Mais la belle Hedwige m'aimait, car, « dès que je m'approchais d'elle, sa tête s'incli- « nait vers la terre et sa chevelure noire, tom- « barft sur son visage qui rougissait, ne laissait « voir que ses yeux brillants comme des étoiles « qui percent un ciel sombre... J'écoutais, un « jour, sa pieuse prière devant la petite image « de la Vierge, ornée de clinquants d'or, et « éclairée par une lampe qui brûlait dans une « niche au-dessus de la porte ; je l'entendais dis- « tinctement qui priait la mère de Dieu demedé- « fendre de grimper, et de me baigner après avoir « bu... Je serais certainement devenu amoureux « de cette belle fille, si elle avait été indifférente; a mais je fus indifférent parce qu'elle m'aimait... u Madame, lorsqu'on veut se faire aimer de moi, u il faut me traiter comme un chien. »

Jean ferma le livre et souffla la bougie.

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^T^f^ETTt nuit-làj la pauvre Chonchette la v l x^y, M Passa a l'infirmerie. Le matin qui suizè^^. vif Ie départ de Louise, elle avait, en se réveillant, senti sa tête lourde comme un poids de plomb. Ses oreilles brûlaient ; en même temps, elle avait très froid au bas du corps, dans les jambes. Elle essaya de se lever. Mais à peine eut-elle posé ses pieds à terre qu'elle défaillit et tomba contre son lit. On accourut, on l'emporta à l'infirmerie. Le médecin, qui vint bientôt, crut d'abord à une fièvre scarlatine. Il se trompait. Dès le lendemain, l'enfant ne délira plus. Mais le malaise persistait: une lassitude infinie, coupée de surexcitations nerveuses. Les nuits suivantes, elle ne dormit guère. Oh !

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ces nuits d'infirmerie ! combien elles lui parurent lentes! Le jour passait encore assez vite; ses petites amies venaient la voir, les sœurs apparaissaient de temps à autre, soulevant d'un léger frôlement la frange des rideaux... Mais, vers sept heures du soir, après le frugal repas auquel elle avait à peine touché, un grand silence envahissait l'infirmerie. On fermait les jalousies ; il ne restait plus dans la chambre que la lueur d'une veilleuse de liège, flottant sur l'huile d'un verre. A sept heures et demie environ, Chonchette entendait le susurrement affaibli de la prière en commun que faisaient dans la chapelle, avant le coucher, les convalescentes déjà sur pied. Puis tout redevenait silencieux jusqu'à huit heures. Alors la porte de la petite chambre à trois lits où reposait Chonchette s'ouvrait. La supérieure des sœurs infirmières venait faire sa ronde, visiter les malades, et, quand elle les trouvait éveillées, leur demander si elles n'avaient besoin de rien pour la nuit. . . Chonchette, reprise, avec l'ombre venue, d'une envie démesurée de pleurer, fermait les yeux pour avoir l'air de dormir. La pieuse femme s'approchait de son lit, la regardait un instant étendue toute blanche, avec ses cils noirs frangeant les paupières fermées, et ses noires boucles de cheveux débordant le bonnet phrygien...

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Parfois, avant de s'en aller de son pas insaisissable de religieuse, — elle lui traçait légèrement avec le pouce une croix sur le front.

Et puis, c'était l'égrènement lent et monotone de toutes ces heures de nuit pareillement silencieuses, pareillement impuissantes à apporter à l'enfant un peu de sommeil. Il y avait des moments où rien ne remuait dans la chambre ; et Chonchette, fermant les yeux, s'imaginait alors qu'elle était une petite morte couchée dans son cercueil, et que jamais — jamais plus — elle ne se réveillerait. Puis brusquement, elle sautait dans ses draps, le cœur secoué. Une de ses compagnes de chambre avait parlé dans son sommeil, les boiseries avaient craqué longuement, ou bien, sur le parquet, une souris avait détalé de son trot menu... Et le silence recommençait. Les heures, les quarts, les demies, tombaient un à un du haut de l'horloge dans l'ombre des cours... Les yeux clos, les paupières agitées d'un imperceptible tremblement, Chonchette laissait travailler sa pensée. Son rêve se promenait très vite de la grande maison, où l'on s'inquiétait beaucoup d'elle, mais d'où Dinah, retenue auprès de M. Ducatel, malade aussi, ne pouvait s'absenter que bien rarement pour la venir voir, — à Soupize, à Locnevinen, où était son amie... Louise lui avait écrit, comme elle

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Pavait promis en partant. Elle lui avait conté son arrivée, ses impressions... Et, chaque fois, les lettres devenaient plus sérieuses. Une anxiété quelle cachait mal perçait à travers ses affirmations de bonheur. H

Ils étaient fiancés à présent. « C'avait été, disait la jeune fille dans sa dernière lettre, une cérémonie bien simple et bien émouvante. Quelques cierges allumés, le curé de Locnevinen en surplis, le baiser de fiançailles, l'anneau passé au doigt. » Chonchette repensait à tout cela fixement, impuissante à chasser ces images, même quand elle s'y appliquait.

Son ouïe, excitée par l'état de ses nerfs, percevait vers quatre heures les premiers bruits du réveil. Les hommes de peine se levaient d'abord, passaient dans les classes et dans les salles pour les ouvrir et les balayer. Puis, le lever des dames vers cinq heures. Tout cela n'était qu'un vague murmure, un roulement très lointain, à peine saisissable. Mais le lever des élèves, à six heures, s'entendait distinctement et aussi, trois quarts d'heure après, le grondement de la descente des escaliers des dortoirs..,

C'était alors seulement que Chonchette sommeillait un peu. Après la surexcitation débilitante de cette nuit d'insomnie et de songeries, le bienfait de ces deux ou trois heures de sommeil

la pénétrait délicieusement. Elle sommeillait, ses lèvres entr'ouvertes laissant échapper un petit souffle égal et pressé. . . On avait remarqué qu'elle dormait seulement à ce moment-là, et, pour lui laisser un peu de repos, les sœurs n'entraient qu'à huit heures dans la chambrette aux trois lits. Du reste, le premier rayon de jour franc pénétrant jusqu'à elle la réveillait.

Elle s'étirait, doucement épuisée sous la moiteur des draps. Elle avait l'illusion d'une force factice que venait de lui communiquer son court assoupissement. Quand la bonne supérieure venait embrasser son front humide de transpiration, elle la recevait câiinement, désireuse de manger un peu, de se lever. Cela durait une demi-heure; puis, tout d'un coup, la force tombait, l'envie de se remuer faisait place à une prostration profonde. Elle repoussait, dégoûtée, le bol de chocolat qu'on venait de déposer sur sa table de nuit et se retournait contre le mur, subitement aigrie, prenant en haine le jour, irritée des bruits légers de pas ou de portes refermées qui parvenait jusqu'à son oreille.

C'est alors que l'amertume de ses souvenirs lui torturait le cœur plus âprement. Elle repassait les chapitres de son roman de fillette, la tribune de la chapelle, les rendez-vous du soir, avec

Louise, puis les heures anxieuses des vacances, le recour, Louise changée, refroidie, ne l'aimant plus, puis enfin la séparation définitive...

A neuf heures le docteur venait. Il tarait le pouls de l'enfant, toujours agité, hochait sa tête blanche en considérant le cercle plombé qui, sous les yeux, allait s'élargissant. Parfois, anxieux, pris de la peur subite de quelque lésion intime aux poumons ou au cœur, il l'auscultait. Le vieux médecin, avec une douceur infinie, approchait son oreille de cette poitrine indécise, la posant successivement sous chaque sein, revenant aux places où il croyait entendre des frôlements suspects... Puis, au moment de prononcer le diagnostic, il hésitait. Un peu de pleurodynie peut-être. . . Des palpitations causées par l'anémie générale. Une potion de digitale à l'alcool, et, le soir, un peu de bromure de potassium pour réagir contre les insomnies. Et il quittait la petite sur un mot affectueux ; quelquefois, Chonchette l'entendait dire à la supérieure, quand ils s'en allaient :

— Non; Dieu merci, il n'y a rien... Vous savez, cette épreuve est plus ou moins cruelle suivant les tempéraments. Tout cela passera.

Cela dura deux longs mois... Et c'est au cours de cette crise que Chonchette, sans secousse, sans effarement, préparée par le lent

épuisement de cette maladie sans nom — devint jeune fille.

Alors, peu à peu, comme à une plante nouvellement transplantée qui reprend terre, la santé lui revint.

Le temps, qui efface tout à cet âge et plus aisément la trace des affections exceptionnelles, lui rendit ses souvenirs moins cuisants. L amourpropre, un moment vaincu, reprit insensiblement ses droits. Elle se dit qu'il y avait pour ellemême quelque chose d'humiliant à donner ainsi toute sa pensée à quelqu'un qui la négligeait. Très raisonnablement, comme une grande personne, elle chercha à se distraire de l'obsession de ce passé, elle s'intéressa de nouveau aux choses de la maison de Vernon, elle écrivit à Louise des lettres qui ne trahissaient pas la moindre rancune.

Louise répondit. Elle avait de longs loisirs, car Jean n'était plus à Locnevinen, rappelé momentanément au ministère, où l'on faisait alors une enquête sur l'expédition de Francis Garnier. Et sa fiancée emplissait le vide des heures en entretenant son amie des journées qu'elle venait de passer avec lui. Comme ils avaient été heureux l'un près de l'autre! Elle citait les mots qu'il avait prononcés, les gestes qu'il avait eus...

Maintenant qu'il ét.ait parti, et pour plus d'un mois, comment vivre sans lui? Il fallait que Chonchette vînt elle-même à Locnevinen consoler la fiancée veuve... On allait, comme c'était l'usage à Vernon, lui donner un congé de convalescence. Pourquoi n'en pas profiter pour visiter son amie?...

La première fois que Louise exprima ce désir, le cœur de Chonchette eut une révolte. Non, bien sûr, elle ne s'exposerait pas à rencontrer là-bas le fiancé de Louise! Puis, comme d'autres lettres insistaient, l'enfant peu à peu réfléchit. La voix de sa tendresse parlait au dedans d'ellemême — bien qu'affaiblie... « Tu la verras au moins, tu seras avec elle, seule, comme jamais tu n'as été ! Combien tu l'as désiré jadis, ce bonheur-là ! » Et, sans se l'avouer, elle percevait confusément un autre espoir : « Qui sait, si tu ne pourras pas la reconquérir? » De telles luttes se livrent en des coins si mystérieux de lame qu'on ne se les avoue point. Et, c'est pour cela qu'on est toujours vaincu.

Chonchette céda. Le docteur imposait un congé, la cessation absolue de tout travail pendant quelques semaines, le changement d'air, une cure par le printemps. Elle écrivit à Louise que, si son père le lui permettait, elle irait passer une quinzaine de jours à Locnevinen.

Elle devait y rester plus longtemps.

Un matin de mars — un jour de soleil — elle quitta Vernon avec Mme de Chastellux qui la ramenait à Paris. Cette année avait de précoces sourires. Tandis que le train dévalait entre les talus encore chauves, on sentait passer par instants comme une haleine plus tiède que l'enfant buvait avec délices. L'élève et la maîtresse traversèrent le brouhaha de Paris ranimé par ces premiers beaux jours et atteignirent la grande maison. Mme de Chastellux était sûrement curieuse de voir l'étrange personnage que Chonchette lui avait dépeint tant de fois. Mais M. Ducatel malade se fit excuser par Dinah, et elle dut repartir sans l'avoir même aperçu.

Chonchette, elle, monta avec Dinah, Dinah pleurante et riante, extasiée de la santé reconquise de son cher trésor. Elle retrouva son père tel qu'elle l'avait laissé à la fin des dernières vacances, cloué dans son fauteuil par la goutte. En la voyant, le vieillard étouffa un cri. Puis il lui ouvrit les bras.

— Viens m'embrasser, ma belle mignonne.

Comme tu es grande, mon Dieu! Comme tu es jolie !

Et en lui-même il disait avec un trouble profond : Comme elle lui ressemble! Il la fit

asseoir auprès de lui et lui demanda le détail de sa maladie, de sa convalescence. Tandis qu'elle parlait, de longues distractions traversaient son regard et à plusieurs reprises il lui fit répéter des bouts de phrases...

Ils dînèrent ensemble; Dinah les servait. Bien qu'une préoccupation visible restât au fond des yeux du vieillard, il s'efforça d'être très gai, et vraiment leur soirée fut tout à fait charmante. Ils ne se séparèrent que vers onze heures. Chonchette avait voulu coucher dans sa chambre d'autrefois au milieu de l'entassement familier des vieux meubles. Elle y goûta un repos délicieux et ne se réveilla qu'au grand jour. Déjà, elle faisait mille projets quand Dinah entra, la figure éreintée par une nuit blanche. L'enfant l'interrogea... Cette nuit avait été mauvaise pour M. Ducatel.

— Il a eu sa « maladie » plus fort encore que d'habitude, racontait la mulâtresse en s'abattant de lassitude dans une grande chaise près du lit de la jeune fille.

— Un accès de goutte? questionna Chonchette.

Non, ce n'était pas cela que voulait dire Dinah... Le vieillard avait traversé une de ces crises intermittentes qui faisaient pour un temps la nuit sur sa raison.

Chonchette, accoudée sur son oreiller, écoutait, les larmes aux yeux, cette triste histoire.

— Mon trésor béni, conclut la mulâtresse, en mettant des baisers sur les mains de l'enfant, c'est un grand malheur. Mais je sais pourquoi il est retombé malade cette nuit.

— Pourquoi?

— Je n'ose pas le dire.

— Dis-le, je le veux.

— Eh bien! c'est à cause de vous.

— De moi ?

— Oui! je vous le dis comme je le crois. Toutes les fois que vous venez, le mal le reprend, après des nuits et des nuits qu'il est resté bien portant. C'est pour cela, mon amour, vous vous en doutez bien, qu'il a voulu, aux vacances, que vous alliez au pays de Soupize !

— Pauvre père, murmura Chonchette toute soucieuse. Alors, Dinah, tu crois que si je m'en allais?...

— J'en suis sûre, répliqua la mulâtresse sans la laisser achever.

Chonchette s'était jetée en bas de son lie. Elle s'habillait.

— Monte voir si papa dort toujours, Dinah, fit-elle après un moment de réflexion. S'il est réveillé, demande-lui si je peux lui parler.

Dinah obéit. Un instant après, elle redes-

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