BÉNÉDICTION DU PONT DÉ ÉA MISTASSINI
LÉS voyageurs entrèrent tour à tour dans un pauvre camps, trop petit pour les recevoir tous à la fois, et se reposèrent dans la pièce principale, où se trouve le tabernacle, que, par respect, Ton avait isolé au moyen d’un rideau. Tous s’agenouillèrent auparavant devant le Saint des Saints, l’auteur de toute grandeur et de toute richesse, le Dieu créateur et sauveur qui nous a aimés jusqu’à la mort, et a voulu, par un miracle perpétuel de sa puissance et de sa bonté, continuer son séjour au milieu des enfants des hommes.
La pauvreté qui nous entourait était navrante.
Dans un an tout sera transformé.
De Père Alban, qui remplace le révérend Père Supérieur, absent de la résidence, reçut les visiteurs à leur arrivée, activement secondé dans sa tâche hospitalière par le Père Bernard. Nous apercevons aussi, occupés à la scierie en voie de construction, au jardin potager et au hangar, le Père Joachim et les Frères François- Xavier, Benoît et Dosithée. D’un d’eux est un habile ingénieur.
De Père Alban est Anglais de naissance. Il est Trappiste depuis quarante-neuf ans et a demeuré dix-sept ans à la Trappe de Belle- Fontaine, près d’Angers, en France, et douze ans à Oka. Il a bien connu Monseigneur Angebault, prédécesseur de Monseigneur Freppel, et notre ami Monsieur Aubry, professeur de droit, lorsqu’il habitait le pays du (( bon roi René.)) Nous lui demandâmes s’il avait connu aussi M. René Bazin, d’Angers, dont les œuvres ont traversé les mers.
« — Oui, répondit le bon vieillard... il était bien jeune. . . Que fait-il? »
Cette réponse nous fit songer au dialogue rapporté par les hagiographes, où saint Antoine le solitaire dit à son visiteur : — (( Que fait-on dans le monde ?... Est-ce qu on y bâtit encore des villes ? ))
Le Père Bernard (un Canadien du comté de Lévis) se présenta à nous en disant :
« Quel beau jour ! )) Nous crûmes que la solitude pesait à ce bon moine ; mais lorsqu il nous quitta, quelques heures plus tard, au pont de la Mistassini, il avait le même sourire, et les beaux rayons de la prière illuminaient encore
son front.
« J’apprends, dit-il, que personne d’entre vous n’a mangé depuis six heures ce matin . prenez ces biscuits en attendant le dîner. »
On sait que les Trappistes n’ont pour aliments que des légumes, des farineux, et parfois du lait ou du poisson. Les travailleurs que les moines de la Mistassini emploient en ce moment n’étant pas tenus aux austérités de ces religieux, il y avait du lard au campe , et
choses d’autrefois
cela permit au Père Bernard de faire des crêpes absolument classiques. Il nous offrit aussi du pain, des choux, des fèves, de l'huile et du vinaigre. Le thé arriva plus tard.
O bons Pères Trappistes, vous jeûnez pour vous et pour nous ; vous vous levez la nuit et multipliez les actes de pénitence pour votre salut et pour le nôtre ; vous travaillez dans le silence, avec humilité, ténacité, persévérance ; vous accomplissez des merveilles. . . mais vous ne savez pas faire le thé !
Il était près de six heures lorsque les Pères Alban et Bernard et leurs visiteurs quittèrent l’habitation des Trappistes pour se rendre au pont de la Mistassini, dont on devait faire la bénédiction.
Les travailleurs des Trappistes et les colons du voisinage, des femmes et quelques enfants se joignirent au cortège.
La scène qui se passa alors, dans ce cadre
FEUILLES ÉPARSES
grandiose, sur ce pont à vaste structure lancé entre deux rives sauvages et dominant les vagues mugissantes, est quelque chose que je me sens impuissant à décrire.
M. l’abbé Henri Cimon, en surplis et en étole, était entouré des Pères Trappistes, vêtus de leurs robes blanches, de ses trois confrères du clergé diocésain, MM. Lizotte, Tremblay et Hudon, et d’une trentaine de personnes. Au moment de lire les prières liturgiques, 1 officiant s’adressa à l’honorable premier ministre et à ses collègues, et, s’exprimant au nom de Monseigneur l'évêque de Chicoutimi, qu il représentait, il dit qu il était heureux de félicitei le gouvernement des encouragements qu il donne aux colons, et de le remercier, en particulier, de l’intérêt qu’il porte aux pionniers de la civilisation dans cette région du nord du lac Saint- Jean. Rappelant quelques souvenirs de voyage, il dit qu’il a vu ailleurs des terres autrefois stériles, devenues fécondes par le travail persévérant des moines. Dordinaiie, au sein des sociétés chrétiennes, on voit 1 Etat seconder l’Eglise dans l’accomplissement de son
œuvre divine ; ici nous voyons l’Eglise, par un de ses Ordres religieux, seconder l’Etat dans son œuvre colonisatrice. Puisse cet admirable accord des deux pouvoirs qui doivent conduire l’homme vers ses heureuses destinées, temporelles et éternelles, durer toujours dans notre beau pays !
L’officiant dit ensuite les prières de l’Eglise et bénit le nouveau pont, pendant que l’honorable M. Taillon entonnait le Magnificat.
L’assistance répondit en chœur, et l’immortelle poésie du cantique de la Visitation se déroula vibrante, solennelle, accompagnée du mugissement de la cataracte, sous le ciel gris de l’automne, à cette heure où la nuit descend et où l’âme acquiert un surcroît de sensibilité.
Tous les fronts étaient découverts. La psalmodie se poursuivait, mélodieuse, dans son incomparable majesté. Parfois une voix s’arrêtait, brisée par l’émotion. Plus d’une paupière était humide lorsque le premier ministre, et, après lui, le ministre de l’Agriculture, prirent la parole pour répondre à l’officiant. Tous
feuilles éparses
deux parlèrent brièvement, éloquemment, avec le sérieux de la circonstance et l’attendrissement qui avait gagné tous les cœurs.
Moines et prêtres séculiers, citadins et colons, femmes, enfants, chevaux attelés, tout ce groupe, avec le paysage qui l’entourait, offrait un spectacle digne du pinceau d’un grand artiste.
Le tableau qui a illuminé nos yeux en ce moment ne sera jamais fait sans doute, mais il reste inefïacé dans notre mémoire, avec le souvenir du chant du Magnificat à la limite extrême de la civilisation, avec la vision des splendeurs de la cataracte de la Mistassini.
Les infatigables voyageurs reprirent leur trajet à travers les grands bois et se dirigèrent vers Normandin.
Les Pères Trappistes regagnèrent à pied leur pauvre habitation, et nous vîmes bientôt, non sans un serrement de cœur, leurs silhouettes blanches disparaître dans la forêt.