LES VIKINGS ET LE ROI SWEYN
Le roi Sweyn à la barbe fourchue et les vikings de Jomsburg se connaissaient de longue date et ne s'en aimaient pas mieux pour cela. Sweyn avait été le fondateur involontaire de Jomsburg. Bâtard comme Guillaume de Normandie et né d'une Arlète danoise, il eut querelle dans sa jeunesse avec le roi Harold à la dent bleue, qui ne voulait pas reconnaître pour sien ce fils de l'artisane iEsa. Des récriminations et des injures, la querelle passa vite aux coups ; Sweyn se révolta, et les vikings lui ouvrirent leurs bras. Palnatoki avait été son père d'armes, et Ton sait combien était forte chez toutes les nations barbares cette parenté militaire qui s'est maintenue pendant toute la période chevaleresque, et très particulièrement en Angleterre, comme on peut le voir par les drames historiques de Shakspeare, où ces noms de père, de fils et de frère reviennent perpétuellement dans les discours des chevaliers. Palnatoki prit parti pour Sweyn, mais, ayant été forcé de faire un voyage dans le pays de Galles, où il s'était taillé une manière de principauté à la pointe de sa lance, il trouva à son retour son fils d'armes étroitement cerné par le roi dans une petite crique de la côte
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suédoise. Le vieux pirate n'essaya pas de le délivrer par la force et pensa que, dans la situation où la fatalité de la guerre l'avait placé, il n'avait d'autre moyen de le sauver que de lui donner le trône. Il se jeta dans une barque avec un seul compagnon et s'approcha de nuit du camp d'Harold à la dent bleue. Le roi était là devant eux, vivement éclairé par la lueur des feux, aisément reconnaissable à son casque d'acier surmonté d'un sanglier d'or; une flèche siffla dans l'air, et le lendemain Sweyn était salué souverain de Danemark presque sans combat.
Palnatoki se garda bien de se vanter auprès de son fils d'armes du service qu'il venait de lui rendre, car il savait que chez ses compatriotes il n'y avait pas de reconnaissance qui pût l'emporter sur le devoir imposé par la querelle du sang ; mais Sweyn comprit d'où le coup était parti, et, arrachant du corps de son père la flèche qui l'avait percé, il la mit en réserve pour la présenter au meurtrier au jour où s'accomplirait la vengeance ordonnée également par la tradition et par la nature. C'était une coutume en vigueur dans tous les pays Scandinaves, depuis les rois et les plus puissans jarls jusqu'aux plus humbles paysans, de célébrer l'entrée en héritage par une fête en l'honneur du défunt; cela s'appelait boire la bière des funérailles, et nul fils n'y manquait jamais, en quelque mésintelligence qu'il eût vécu avec son père. Lorsque Sweyn annonça son intention de tenir la bière des funérailles d'Harold, Palnatoki pria le roi d'excuser son absence, sous prétexte que des affaires importantes le retenaient dans le pays de Galles, et le roi à sa considération consentit à ajourner le festin. Trois ou quatre fois l'invitation fut réitérée, et autant de fois le pirate usa d'excuses pour n'y pas répondre; enfin, au bout de trois ans, l'invitation se changea en sommation, et
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Palnatoki, sentant qu'il fallait obéir, se rendit au festin royal, mais en emmenant avec lui cent hommes bien armés et trois bons navires, dont au débarquer il fit tourner les proues du côté de la mer, avec ordre aux marins de se tenir les rames en mains, prêts à partir au premier signal. Lorsque le festin fut terminé et que les toasts commencèrent, le roi remit à l'un de ses serviteurs une flèche dont la barbe était enroulée dans un fil d'or, avec ordre de la passer à la ronde en demandant à chaque guerrier s'il la reconnaissait pour la sienne. « Donne-moi cette flèche, car elle m'appartient, dit hardiment Palnatoki lorsque le serviteur s'arrêta devant lui. — Palnatoki, dit le roi, quand donc t'es-tu séparé de cette flèche? — La nuit même où je tuai vôtr*e père, le roi Harold, » répondit le pirate. Sur ce mot, le roi ayant donné l'ordre de mettre à mort le vieux chef et ses hommes, un combat s'engagea dans la salle de festin, tout semblable à celui du festin de Kriemhild dans la salle d'Attila, et Palnatoki, *e frayant un passage à force de tuer, courut à ses vaisseaux. Il sortit du Danemark, s'enfuit sur la côte du pays des Wends, et il en résulta la forteresse de Jomsburg, qui depuis lors fut pour le roi Sweyn un sujet de perpétuelles inquiétudes et comme une sorte de remords. En manquant sa vengeance, il était devenu l'auteur involontaire de la prospérité de ces vikings, composés en grande partie de ses propres sujets, et qui maintenant, vassaux des rois wends, pouvaient prêter dans une heure dangereuse leurs services à ses ennemis. Il cherchait donc un moyen de se débarrasser des pirates de Jomsburg sans en trouver d'efficace, et, de leur côté, les vikings, qui connaissaient les sentiments du roi à leur égard et qui avaient, depuis cette bière des funérailles d' Harold, une sorte de querelle du sang avec lui, ne demandaient pas mieux que de
favoriser tout projet qui pourrait lui nuire. L'amour, plus puissant pour les œuvres de la haine que la haine elle-même, se chargea de fournir à l'un et aux autres l'occasion désirée.
De tous les engagements qui liaient entre eux les pirates de Jomsburg, le plus puissant était l'obligation du célibat. C'était cette absence de famille qui en faisait précisément une grande famille où tous les intérêts individuels se trouvaient en harmonie avec l'intérêt général, où les cœurs, n'étant point partagés, concentraient sur la compagnie seule toutes leurs forces de dévouement. Cette obligation du célibat n'était pas particulière aux vikings de Jomsburg; elle était pour ainsi dire de tradition chez les aventuriers Scandinaves. Ces hommes qui n'avaient peur de rien avaient peur de l'élément féminin et le regardaient comme un dissolvant de l'ardeur militaire. Dans un chant admirable composé pour une génération antérieure, le Code viking de Frithiof, fils de Hildïng, se trouvent ces conseils qui, tout peu galants qu'ils soient, ne manquent ni de sagesse ni d'expérience : « Les jeunes filles sont en lieu de sécurité sur le rivage, elles ne doivent pas venir à bord. Fût-elle Freya, prends garde à la jeune fille, car la fossette de sa joue est une fosse pour toi, et ses blondes tresses flottantes sont un piège. » Les chants des skaldes, les légendes sanglantes du Nord, et ce qui était d'un enseignement plus direct encore, les événements de l'histoire récente, ne disaient-ils pas également à quel point l'influence des femmes était fatale, soit qu'elle s'exerçât avec douceur, soit qu'elle s'exerçât avec violence? Dans le premier cas, elle perdait les cœurs des braves en leur persuadant qu'il y avait quelque chose au-dessus de la guerre, et, dans le second, quelles semences de haines et quelles moissons de vengeances ! N'était-ce pas pour satisfaire un
désir de femme que, quelque cent ans auparavant, le royaume de Norvège avait été fondé et tant de braves jarls réduits à, la dépendance? Il y avait une belle jeune fille du nom de Gyda, dont Harald aux blonds cheveux (Haarfagr) devint amoureux ; mais, lorsqu'il demanda sa main, elle répondit nettement qu'elle n'était pas faite pour un simple jarl et qu'elle n'épouserait jamais qu'un roi ; sur quoi Harald fit vœu de laisser croître sa blonde chevelure jusqu'à ce qu'il eût satisfait à la condition posée par sa bien-aimée. Il en résulta douze ans de guerre, au terme desquels tous les jarls eurent succombé ou se furent soumis. Ce ne fut donc pas sans soulever d'âpres récriminations que Sigvald, fils du comte de Scanie , le capitaine de Jomsburg , vint annoncer h sa compagnie l'intention où il était de se marier, et lui proposa de modifier la loi qui prescrivait le célibat à, ses membres. Si une femme avait été assez forte pour faire le royaume de Norvège, une autre ne pourrait-elle pas l'être assez pour défaire la compagnie de Jomsburg? Néanmoins l'abstinence charnelle, étant pour les saints eux-mêmes une dure épreuve, l'est à plus forte raison pour des pirates, et la masse des vikings, pensant avec son capitaine qu'il y avait des lèvres plus aimables que celles qu'ouvrait le fer dans les combats, accéda à la proposition de Sigvald ; mais les prophéties des puritains de la bande revinrent par la suite plus d'une fois à leur souvenir, car les femmes furent aussi fatales à Jomsburg qu'elles le furent au royaume des Bourguignons, selon les traditions germaniques et le poème des Niebelungen.
La jeune fille sur laquelle Sigvald avait jeté ses vues était Astrida, fille aînée de Burislaf, roi des Wends et suzerain pour la forme de Jomsburg, qui s'élevait sur son territoire : une prétention bien hautaine pour un capitaine de vikings, simple fils de jarl et destiné à
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n'être que jarl lui-même, pensait et disait le roi Burislaf; malheureusement le pauvre souverain n'était pas tout à fait en mesure de refuser, car il était dans la plus embarrassante des situations. Il redoutait les vikings, et il en avait besoin pour la protection de ses Etats. Les vikings faisaient la police de la côte contre leurs confrères des autres bandes du Nord, et ils la faisaient merveilleusement, justifiant ainsi le proverbe septentrional qui prétend que si Ton veut prendre un voleur, c'est un voleur qu'il faut charger de ce soin. Depuis qu'ils étaient maîtres de Jomsburg, cette côte autrefois inculte et déserte s'était peuplée et couverte de riches moissons. En outre, Burislaf pouvait avoir besoin d'eux pour sa propre sécurité à lui-même et contre ses sujets, encore païens rebelles et obstinés, Ce n'est point qu'il fût chrétien lui-même, mais par politique il avait cru prudent de faire semblant de vouloir le devenir. En conséquence, il avait été marqué du signe de la croix, ou primesigné, comme on disait alors, ce qui était la préparation au baptême et le premier pas d'introduction au sein du christianisme. Il n'avait pas cru pouvoir faire moins, afin de prévenir le redoutable mécontentement de l'empire d'Allemagne, qui tout récemment, sous le grand Othon, avait imposé par la force le christianisme au Danemark d'Harold à la dent bleue, et il n'avait pas cru devoir faire plus par crainte d'une collision avec ses sujets, qui lui avaient fait fort nettement entendre qu'ils n'avaient plus besoin des rois de leurs pères, si ceuxci abandonnaient la religion de leurs pères. Un danger était donc à prévoir dans le cas où il serait un jour forcé d'aller plus loin que cette marque de bonne volonté, et ce jour-là les vikings pouvaient lui être d'un puissant secours.
Dans cette situation difficile, le roi Burislaf avait
pris le parti de louvoyer, d'amuser Sigvald d'espérances sans lui faire aucune promesse positive; mais les événements ne lui en laissèrent pas le temps. Au moment où on lui signalait l'approche des vikings, arrivèrent à sa grange deux cavaliers porteurs d'un message du roi Sweyn de Danemark, qui signifiait à Burislaf que, si le tribut imposé aux Wends par son père Harold à la dent bleue n'était pas enfin payé, il devait s'attendre à la guerre. A cette nouvelle, le pauvre Burislaf sentit s'abattre ce qui lui restait de courage ; mais sa fille Astrida comprit à l'instant tout Je parti qu'on pouvait tirer de cette mauvaise nouvelle, et là où son père voyait la ruine, elle sut démêler le salut. « Que Sigvald obtienne, dit-elle au roi, la promesse de ma main à ces deux conditions : la première, qu'il affranchira vos États de tout tribut exigé par l'étranger, et la seconde, qu'il livrera dans un délai V\xé le roi Sweyn en notre pouvoir. S'il est assez hardi pour tenter cette entreprise, il peut succomber avec sa bande, et vous voilà délivré de la crainte de ces vikings ; s'il réussit, il vous délivre du roi Sweyn et du tribut, et, s'il refuse ou qu'il échoue sans succomber, vous serez à tout le moins délié de toute promesse. » Burislaf salua donc comme des libérateurs ces vikings qui la veille lui semblaient des hôtes fort mal venus, pour d'autres raisons encore que des raisons politiques ; car, à ses embarras de gouvernement, ce roi joignait des difficultés financières, et il calculait avec terreur que cette visite de Sigvald et de ses cinquante hommes d'armes allait mettre ses caves à sec, ses greniers à vide et ses é tables à sac, et qu'il lui faudrait jeûner et s'abstenir de s'enivrer au moins pendant six mois pour réparer la brèche que leur séjour allait faire à ses revenus.
Cette cour rustique, établie en pleine campagne, à
la fois fastueuse et besogneuse, et se sentant plus de la prodigue magnificence polonaise ou russe que de l'àpre économie germanique, a été peinte avec bonheur dans sa douceur patriarcale et son éclat menteur par M. Dasent, qui n'a pas moins bien réussi à mettre en contraste, dans l'analyse des caractères, l'astuce et la finesse slaves avec la vaillance et la brutalité Scandinaves. Burislaf reçut ses convives avec tout le luxe que lui permettaient ses ressources, couronne d'or en tête et manteau royal aux épaules, escorté de pages et de porteurs de flambeaux de cire, en riches et gais costumes, et les vikings, qui s'étaient déjà étonnés à leur arrivée de recevoir un essuie-mains par homme, purent s'extasier à leur aise sur ce brillant éclairage inconnu aux régions du Nord, où l'on ne brûlait que du suif et des bois résineux, et sur les magnificences de vêtements qu'il faisait ressortir, surtout à l'estrade où siégeaient les princesses, en chemises de soie et en habits de brocart rehaussés de fourrures. Pour les amuser, le roi fit combattre ses deux nègres, cadeau de l'empereur de Byzance, fit chanter par ses joueurs de harpe les plus douces mélodies nationales, et, divertissement mieux assorti à leurs mœurs, leur donna dans ses forêts une chasse où plusieurs d'entre eux se distinguèrent contre les sangliers et les ours. Le résultat de cette brillante réception fut qu'après un court échange de paroles mielleuses et perfides du côté de Burislaf, hautaines et brutales du côté de Sigvald, le roi consentit à la demande du chef viking, et que ce dernier accéda aux conditions difficiles suggérées par Astrida.
De toutes les erreurs du jugement humain, il n'en est pas de plus lourde que celle qui s'est plu à attribuer à la barbarie la bonne foi, la naïveté et la franchise; on n'a qu'à parcourir les annales des divers
peuples européens pour se convaincre au contraire que, depuis l'invasion jusqu'à la fin du xn e siècle, la fraude et la fourberie sous leurs formes les plus variées ont régné universellement et sans rencontrer dans l'opinion des peuples d'alors la plus petite réprobation. Sigvald ne songea pas un instant à enlever le roi Sweyn à main armée; pour cela, il aurait fallu engager un combat régulier dont la chance pouvait lui être fatale; il s'arrêta donc à l'embuscade et au guet-apens comme aux moyens les plus sûrs de réussir sans péril. Il sortit de Jomsburg avec quelques navires et se dirigea sur un point de la côte de la Baltique où il savait que Sweyn faisait séjour momentanément dans une de ses maisons de campagne. A l'arrivée, son frère Thorkell, que sa haute taille avait fait surnommer le Gigantesque, sobriquet fréquent chez ces guerriers du Nord, rivaux des chênes et des sapins de leurs forêts, descendit seul à terre, et, se rendant auprès de Sweyn, le pria de venir en toute hâte vers Sigvald, qui se mourait à bord de son navire et qui, avant de partir pour le Valhalla, voulait communiquer au roi des choses importantes pour son gouvernement. Sweyn hésita quelque peu, mais Thorkell était pressant. Sigvald, disait-il, était dans un tel état de faiblesse qu'on ne pouvait le descendre à terre ; il n'y avait pas une heure à perdre, car il pouvait expirer d'un instant à l'autre, et le roi, qui se trouvait d'ailleurs en ce moment sous l'influence des libations du soir, partit avec cinquante hommes. Arrivés sur le rivage, le roi et son escorte trouvèrent les navires disposés de telle sorte qu'il fallait en traverser plusieurs avant d'atteindre celui de Sigvald, et, à chaque fois qu'ils en abordaient un, Thorkell retenait dix hommes et faisait couper le câble qui attachait ce navire au reste de la flottille, si bien que, lorsque le roi atteignit le vaisseau
de Sigvald, il était à peu près seul et sans secours efficace, ni moyen de lutte possible. « Veuillez vous courber sur mon lit, seigneur, car ma voix est si faible que vous auriez peine à m'entendre, » dit Sigvald. Le roi, sans défiance, accéda à la prière du capitaine, et celui-ci, se redressant aussitôt, saisit sa dupe de ses deux poignets vigoureux et, d'une voix de tonnerre, donna l'ordre de faire force de rames et de se diriger sur Jomsburg.
Hébété par ce coup de perfidie et incertain du sort qui l'attendait à Jomsburg, Sweyn resta quelque temps sans parler; mais, rassuré par la promesse que Sigvald lui donna qu'il serait toujours, quoique captif, traité comme roi de Danemark, il fit taire son ressentiment et attendit avec une gaieté hypocrite les explications qu'on avait à lui présenter. Il essaya cependant de prendre sa revanche sur Sigvald par une de ces ruses où se révèle l'état moral de cette sombre époque toute faite de violence et de perfidie. Au souper, Sigvald, qui s'était aperçu que le roi était venu à son vaisseau sans épée, tant sa confiance avait été grande, lui en tendit une richement ornée de pierreries qu'il avait enlevée naguère en Irlande dans le tumulus d'un ancien guerrier. « Eh bien, ceignez-moi de cette épée, Sigvald, » dit Sweyn, et, le capitaine ayant obéi, le roi ajouta tout aussitôt : « Maintenant Sigvald, fils d'Harold, m'a ceint de sa propre épée et m'a rendu hommage en témoignage que je suis le souverain de toute cette bande. »
De toutes les formes de la fourberie il n'y en avait peut-être aucune dont les hommes de cette époque aimassent autant à user que de l'équivoque. Surprendre la bonne foi d'un adversaire, abuser de son inattention, escroquer un serment dont celui qui le prêtait ignorait la portée, escamoter un hommage féodal et engager
sa dupe à son insu, c'étaient là les tours de gibecière de la politique d'alors. On connaît le serment que Guillaume le Bâtard fit prêter à Harold sur le drap qui recouvrait les redoutées reliques des saints. Parmi les ruses du genre de celle de Sweyn dont ma mémoire me présente en cet instant le souvenir, il en est une qui faillit avoir des conséquences sérieuses pour notre avenir national, à l'aurore de la dynastie capétienne. Hugues Gapet étant allé en Italie trouver Othon II pour rompre l'alliance que Lothaire cherchait à former contre lui, l'empereur, après avoir promis au duc de n'entrer dans aucune coalition qui pût lui nuire, lui fît signe de prendre son épée et de l'en ceindre, ce que Hugues allait faire, moitié par reconnaissance et moitié par inattention, lorsqu'un de ses conseillers, Arnulphe, qui comprit la gravité de cet acte, se saisit de l'épée, et, comme pour épargner une fatigue à son maître, en ceignit le souverain germanique. Cet hommage escamoté aurait constitué Hugues vassal de l'empereur; c'est dire qu'il aurait détruit dans son principe même la révolution dont le duc était le représentant, puisqu'il aurait rattaché la France à l'empire, au moment même où elle aspirait à s'en séparer absolument et à se créer une destinée indépendante. Il est vrai que la dupe n'était pas toujours victime; car, dès qu'elle s'apercevait qu elle avait été jouée, elle cherchait, comme Sweyn, un moyen de rendre la pareille, et elle le rencontrait fréquemment. En voici un exemple que nous trouvons dans les Anciens rois de Norvège, de Garlyle, et qui se rapporte plus directement au sujet qui nous occupe. Un jour, le roi Harald Haarfagr vit entrer dans sa salle un messager anglais porteur d'une magnifique épée, cadeau du roi Athelstan. Il la prit, la sortit du fourreau, et, pendant qu'il était en train de l'examiner, il fut tiré comme en sursaut de sa contemplation par ces
mots du messager : « Ah ! ah ! tu es maintenant le feudataire du roi anglais mon maître, tu as accepté son épée et tu es son homme. » Harald Haarfagr ne répondit pas; mais, Tannée suivante, il dépêcha à son tour un messager en Angleterre avec son plus jeune fils qu'il avait eu d'une esclave, Hakon, alors tout enfant. Le messager entra dans la demeure d'Athelstan, et sans parler déposa l'enfant sur ses genoux. « Quel est cet enfant? demanda Athelstan. — C'est le fils du roi Harald, qu'une esclave lui a enfanté. Il te le donne à cette heure comme fils adoptif, » lui fut-il répondu. Et comme le roi faisait mine de vouloir commettre quelque acte de violence, le messager le calma tout aussitôt en ajoutant ces paroles : « Tu l'as tenu maintenant sur tes genoux. » Alors Athelstan consentit à être joué et s'appliqua à remplir envers le jeune Hakon tous les devoirs de l'adoption dont l'engagement lui avait été escamoté par cette ruse.
Sigvald ne consentit pas, lui, à être joué et fit comprendre à Sweyn que ce n'était pas l'heure de la subtilité et de la ruse, mais celle de la violence et de la force, qu'il était captif dans Jomsburg et qu'il n'en sortirait qu'après avoir satisfait à sa volonté, qui était qu'il épousât Gunnhilda, la seconde fille du roi Burislaf. Sweyn écouta ces déclarations de Sigvald, le visage empourpré et comme tuméfié par la colère, ce qui était un trait de tempérament particulier, paraît-il, à tous les rois de cette première race de Danemark, Knytling de leur nom patronymique. Toutefois, sentant bien qu'il était tombé dans un piège dont il fallait sortir à tout prix, il réprima sa fureur et répondit qu'il accédait aux exigences de Sigvald. Il fut donc conduit h la résidence de Burislaf comme un prisonnier de guerre plutôt que comme un roi, et là, après qu'il eut déclaré solennellement que le présent du lendemain
(ce Morgengab que, selon, l'ancienne coutume des nations germaniques, le fiancé offrait à sa fiancée le lendemain du mariage) serait la renonciation à tout tribut sur le royaume des Wends, on le fit approcher d'une estrade où les princesses, voilées et vêtues de blanc, se tenaient aux deux côtés de la reine. Le mariage fut accompli selon les rites traditionnels de l'ancienne religion d'Odin, plus chers aux cœurs Scandinaves que les rites, de date trop récente encore, du christianisme, c'est-à-dire sur le marteau de Thor, vieille hache de silex prise comme symbole du maillet dont le dieu Thor s'était servi jadis dans sa lutte contre les géants. Sweyn saisit cette hache et la déposa sur les genoux de la princesse en prononçant à haute voix ces paroles : « Sur ce marteau sacré, moi, Sweyn, roi de Danemark, je te prends, toi, Gunnhilda, fille de Burislaf, pour épouse légitime. » Avec ces paroles prenaient fin toutes les cérémonies du mariage, dont la consommation charnelle n'avait jamais lieu au logis de la fiancée, mais à celui du .fiancé, où l'épouse était conduite à cheval le lendemain par son seigneur, impatient d'entrer en possession. Après cette cavalcade, qui s'appelait la chevauchée de la fiancée et qui était comme une réminiscence des temps primitifs, où les mariages prenaient la forme de rapts et de conquêtes, les époux étaient dits encouckés ou, pour parler d'une façon moins barbare, unis h un seul lit. Le roi étant captif, c'était sa prison, Jomsburg, qui était désignée pour être le théâtre de cette consommation du mariage ; mais, avant d'y retourner, il lui fallut subir une humiliation plus inoubliable encore que toutes les précédentes. Dans sa hâte d'en finir avec ce mariage forcé, Sweyn n'avait pas remarqué qu'il y avait dans la salle deux fiancées voilées et vêtues de blanc, et, comme Sigvald ne lui avait pas jusqu'alors soufflé mot
de ses projets, son étonnement, en le voyant s'avancer vers Astrida, n'eut d'égal que son courroux, lorsqu'il comprit que son mariage avait été la condition même de celui de Sigvald, qui, pour comble de mépris, avait choisi pour lui la plus belle des deux sœurs et lui avait laissé la moins désirable.
Une fois remis en liberté et rentré dans ses États, Sweyn ne songea plus qu'à se venger de cette perfidie, et, quelques mois après son retour en Danemark, les vikings virent arriver à Jomsburg, par un jour de tempête, un Islandais porteur d'un message de sa part. Cet Islandais se nommait Havard et, pour son esprit ingénieux et mordant, avait été surnommé « langue de couleuvre ». Prenons occasion de cette arrivée pour résumer ce que nos auteurs nous apprennent des Islandais de cette époque. Ils ne jouent dans le récit de M. Dasent qu'un rôle fort indirect et ne sont mêlés à l'action générale que d'une façon épisodique ; mais leur importance dans l'histoire du Nord a été telle que l'ingénieux auteur ne pouvait se dispenser de. les présenter au second plan de son tableau dans leurs types les plus caractéristiques. Ces types divers peuvent se réduire à deux principaux. Le premier représente la barbarie dans son expression la plus franche et la plus primitive, avant l'aurore de toute notion morale et de toute conscience, c'est-à-dire l'animal fort et qui sent sa force , dont le bras peut tuer et se lève instinctivement pour tuer, entrant en défiance devant toute approche humaine, grognant devant le silence, hurlant aux premières paroles, s'élançant comme un ressort meurtrier au premier mot de reproche ou de menace, à la fois taciturne et violent, toujours plongé dans un mutisme morose et toujours prêt à faire explosion, un véritable fils de la terre d'Islande, à 1^ fois brûlante et glacée. De ce
Et LÉS tREttlEàS àOlâ DÛ NORD 3?
genre est un certain Rapp, que Fauteur nous présente proscrit dislande pour ses crimes et réfugié dans la demeure d'un ami de Hakon-Jarl de Norvège, Gudbrand de la Vallée, dont il paye l'hospitalité en souillant de sang son foyer, luxurieux, homicide, incendiaire, sacrilège, et tout cela presque innocemment, car qui pourrait s'étonner qu'un ours blanc du pôle n'eût pas reconnaissance de l'asile prêté, et qu'un loup rendu anthropophage par la bonne chère des champs de carnage eût envie de faire pâture de ses hôtes? Le Han d'Islande de Victor Hugo, qui, comme on le voit, n'était pas si loin de la vérité historique que l'ont cru nombre de beaux esprits railleurs et de zélés défenseurs du bon goût, pâlit presque devant ce personnage hideusement bestial. D'autres nous sont représentés comme ayant des habitudes de guerriers des lointaines époques préhistoriques, — et en effet l'âge historique ne venait-il pas à peine de commencer pour eux? De cette dernière variété est un certain Thorleif, que nous voyons marcher à la grande bataille navale entre Hakon-Jarl et les vikings de Jomsburg, ayant pour toute arme une massue faite d'un jeune pin déraciné dans la forêt voisine du rivage. Le second type d'Islandais, beaucoup plus sympathique, est tout aussi singulier : il représente, à l'aurore de la civilisation Scandinave et à la tout à fait première aube de la civilisation islandaise, ce que l'esprit littéraire a de plus compliqué en bien et en mal. Doués de plus de curiosité que de sens moral, grands écouteurs et grands conteurs d'histoires, les Islandais savaient représenter avec une grandeur presque épique les exploits des héros, mais ils savaient à l'occasion faire disparaître cette solennité pour donner essor à un esprit narquois, railleur, porté à la satire et ami de la médisance. De ces deux esprits, c'était peut-être le dernier qui leur était
le plus naturel, et ils en usaient sans aucun scrupule, au gré de leur cupidité et de leurs rancunes. Chose étrange, dans cette époque encore entièrement héroïque, les skaldes de race islandaise nous sont représentés comme entachés de cette vénalité et de cette versatilité par amour du lucre, dont les ennemis des gens de lettres se sont si souvent complu à les accuser. A ce vice capital, ils ajoutent toutes les.vanités et toutes les manies si bien peintes par Lesage, et réalisent à la lettre le type qu'un critique célèbre appelait ingénieusement Tanimal poète. Dès qu'un skalde est froissé, dès qu'on a refusé d'écouter un de ses chants, dès qu'il est froidement applaudi ou que la récompense est faible, il passe sur-le-champ même à l'ennemi. C'est l'histoire d'Einar, le skalde de Hakon-Jarl, qui, furieux que le maître de la Norvège ne veuille pas perdre son temps à écouter une de ses rapsodies à l'heure même où le danger menace, prend ses jambes à son cou' pour gagner les vaisseaux de son ennemi Sigvald et se fait poursuivre par les gardes d'Hakon, lequel demande qu'on lui ramène son poète mort ou vif. Quelquefois même, pour changer de camp, ils n'avaient pas besoin de changer de maître, ils n'avaient besoin que de changer de place, et c'est là l'histoire d'Havard, le messager de Sweyn à Jomsburg, qui, assis à la table de Sigvald, entonne une chanson satirique composée par lui-même contre le roi dont il s'est chargé de transmettre et d'exprimer les volontés. On voit que les vices reprochés aux hommes de lettres datent de loin, et, si cela ne leur fait pas de la noblesse, cela leur fait au moins des quartiers.
Le skalde islandais portait à Sigvald un message de la plus extrême importance. Le roi Sweyn faisait savoir au capitaine de Jomsburg que son père Harold le Superbe, le jarl de Scanie, venait de mourir, et qu'il
devait sans retard venir boire la bière de ses funérailles dans sa demeure héréditaire, où il l'attendait, lui, Sweyn, avec une partie de sa cour. Sigvald fit répondre qu'il s'y rendrait dans le plus bref délais mais, comme le piège était visible, le capitaine viking, rendant ruse pour ruse, s'embarqua avec les forces entières de Jomsburg, c'est-à-dire 10,000 hommes. Sweyn, en voyant sa vengeance lui échapper, était près de s'abandonner à la colère du désespoir; mais sa femme Gunnhilda lui souffla une inspiration à peu près semblable au plan que sa sœur Astrida avait naguère suggéré à leur père Burislaf. « Vous voulez vous venger de ces vikings, et vous aviez pensé à les brûler dans la salle du festin, et parce que leur nombre formidable rend impossible cette vengeance, qui était indigne d'un roi, voilà que vous abandonnez la partie et que vous consentez à être une seconde fois la dupe de Sigvald ; mais le nombre même de vos ennemis est l'élément de votre vengeance. Que ne leur arrachez- vous, après boire, le vœu d'une expédition contre le jarl Hakon, souverain de Norvège, l'homme que vous haïssez, le plus au monde? Ils donneront dans le piège, n'en doutez pas, car il y a dans une telle expédition gloire et butin à recueillir, et alors il arrivera de deux choses l'une, ou qu'ils succomberont sous les coups du jarl Hakon, et alors vous serez vengé sans qu'il en ait rien coûté à votre honneur, ou qu'ils triompheront du souverain de Norvège, et alors vous serez débarrassé de votre puissant ennemi. »
Sweyn reçut ce conseil comme une inspiration du ciel, car il lui fournissait le moyen non seulement de se venger, mais de réaliser une entreprise toujours présente à son esprit, la conquête de la Norvège. C'était un projet qui, bien que d'origine récente, était déjà presque de tradition en Danemark. Gela avait
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commencé sous le règne d'Éric à la hache sanglante, le détestable fils du sage Harald aux blonds cheveux. Profitant de la faiblesse dans laquelle le royaume de Noryège était .tombé pendant qu'Éric était occupé à assassiner ses frères l'un après . l'autre, les Danois avaient fait butin du pays autant qu'ils avaient pu ; puis, lorsqu'Éric eut été chassé par ses sujets et qu'il fut mort en exil, ils haussèrent leurs prétentions et les portèrent sur le pays même. La veuve d'Éric avait fait adopter son fils aîné par le roi Harold à la dent bleue ; ce Tut là le prétexte et l'occasion de continuelles ingérences dans les affaires de Norvège pendant tout le règne du plus jeune fils d'Harald Haarfagr, Hakon le Bon, celui-là même que nous avons vu adopter par le roi saxon Athelstan. Hakon finit par succomber sous les invasions des fils d'Éric, incessamment répétées, et, après sa mort, le vieux roi de Danemark eut plus que jamais la main dans les affaires de la Norvège, grâce à une circonstance qui ne manquera jamais de se présenter dans tout pays qui aura subi pendant un certain temps l'ascendant d'un voisin puissant. Cette circonstance, c'est que le Danemark devint le refuge de tous les mécontents de Norvège, et, ce qui est pis, l'auxiliaire de toutes les victimes qu'il avait aidé à faire, et le vengeur de toutes les haines qu'il avait contribué à engendrer. Le personnage qui va tout à l'heure nous occuper, Hakon- Jarl, en fut un mémorable exemple. Il était fils d'un ministre de Hakon le Bon, Sigurd, jarl de Trondhjem, mis à mort par les fils d'Éric après le décès du roi qu'il avait honnêtement servi. Hakon se réfugia en Danemark, et là il combina les voies et moyens d'une des vengeances les mieux conçues et les moins banales que nous ayons jamais rencontrées dans aucune histoire. Le roi Harold à la dent bleue avait un certain cousin, nommé également Harold, qui avait
si lucrativement exercé le métier de viking qu'il s'était acquis le surnom de riche. Cet Harold le Riche était une véritable épine pour son cousin le roi à la dent bleue, h qui il avait eu la témérité de demander une part de son royaume. « Pourquoi donc, suggéra Hakon au roi de Danemark, ne pas employer cet importun personnage à, renverser le roi de Norvège Harald à la fourrure grise, et, une fois qu'il vous aura rendu ce service, ne pas le supprimer lui-même? » Le conseil fut jugé bon, et alors Hakon, qui trouva dans sa fourberie profonde des ressources suffisantes pour jouer les trois princes à la fois, s'en alla vers Harold le Riche, le viking aux prétentions téméraires, et lui insinua d'agrandir son ambition. Pourquoi pas un royaume tout entier, celui .de Norvège par exemple, au lieu d'une part de royauté en Danemark? Harold le Riche prend à l'hameçon qui lui était tendu avec toute la gloutonnerie d'un corsaire. « Eh bien! conclut Hakon, apprêtez une flottille de guerre, et attendez le signal que je vous donnerai. » Gela dit, il arrange, sous un prétexte menteur, une entrevue entre le roi Harold à la dent bleue et le roi Harald à la fourrure grise à Lymfjord. Le roi de Norvège se rend sans défiance à ce rendez-vous, où il rencontre les navires d'Harold le Riche et la mort, mais il est vengé aussitôt que vaincu, car Hakon, jetant le masque, tombe brusquement sur Harold le Riche, encore tout enivré de sa victoire, le tue, puis, retournant sur-le-champ en Norvège, maintenant sans maîtres grâce à sa double fourberie, il s'empare du gouvernement avec l'aide et le consentement d'Harold à la dent bleue, dont il se déclare le tributaire. Il resta jusqu'à la fin l'ami du roi de Danemark, mais il trouva moyen de le duper comme les autres, car il n'acquitta jamais le tribut auquel il s'était obligé. C'est à ce point que s'était arrêtée la
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rivalité entre les deux pays lorsque Sweyn conçut le projet de lancer les vikings de Jomsburg contre ce perfide Hakon, doublement détesté et comme tributaire récalcitrant et comme ancien ami de son père, Harold à la dent bleue ; mais, après l'insuccès de cette expédition, elle reprit pendant tout le reste du règne de Sweyn et pendant celui de son fils Knut, amena la mort des deux Olaf, les deux plus grands rois qu'ait eus la Norvège, et dura plus ou moins vive jusqu'à l'extinction de la race d'Harald Haarfagr.
La bière des funérailles du jarl de Scanie, père de Sigvald, fut bue avec une magnificence inusitée. Jamais encore dans le Nord on n'avait vu fête si fastueuse. Pensez un peu, toute une armée faisant ripaille, obligée de se répandre dans les cours, dans les bois, sur la plage, dans les vaisseaux à l'ancre pour se repaître des bœufs et des moutons de son capitaine et s'enivrer de l'hydromel de ses celliers! Une telle fête ruinait pour des années les domaines de Sigvald ; mais il s'estimait heureux d'avoir échappé à ce prix aux pièges de Sweyn, et il s'abandonnait aux joies du festin sans défiance du coup qui allait lui venir de ces joies mêmes. C'était un usage, à la fin de ces cérémonies, que l'héritier prît solennellement en face de ses convives tels ou tels engagements et formulât tel ou tel vœu, qu'il jurait d'accomplir. Ici encore nous avons l'origine de ces vœux, qui durèrent autant que la chevalerie, qui furent particulièrement à la mode aux xiv 6 et xv e siècles, et dont un entre autres, le fameux vœu du héron, nous fut si fatal. Après donc que Sigvald eut été régulièrement investi par Sweyn de ses insignes de jarl de Scanie, — par exemple la verge ou le bâton de commandement, un symbole analogue au bâton de maréchal, — après qu'il eut bu solennellement à son entrée en héritage et qu'il eut baisé les mains du roi
en signe d'hommage, il s'apprêtait à prononcer ses vœux selon les formes habituelles, ce qui se faisait en posant le pied sur l'un de deux bas poteaux placés devant le siège royal; mais Sweyn, le prévenant, lui demanda la permission de profiter de l'occasion présente pour exprimer le vœu qu'il n'avait pu faire connaître h la bière des funérailles de son père Harold à la dent bleue, par suite de la scène que nous avons racontée. Adroitement il insinua que le Danemark avait deux ennemis qu'il serait glorieux de vaincre, Éthelred d'Angleterre et le jarl Hakon, et, regrettant de ne pouvoir se charger que d'un seul, il choisit le roi d'Angleterre. Les toasts avaient succédé aux toasts, et les convives étaient alors dans cette situation que décrit si bien ce proverbe du Nord : « Quand la bière est dans l'homme, son esprit est dehors. » C'est sur cette disposition que comptait Sweyn, et son attente ne fut pas trompée. Après lui, Sigvald se leva, et, posant le pied sur le bas poteau, il fit vœu de partir pour la Norvège et de n'en revenir que lorsqu'il aurait renversé Hakon- Jarl. Alors il se passa une scène que l'on pourrait appeler une nuit du 4 août barbare et belliqueuse pour l'élan spontané et la témérité des résolutions. Les chefs vikings se levèrent les uns après les autres, renchérissant à l'envi sur le vœu de leur capitaine. C'est, dis-je, une nuit du 4 août barbare ; mais, par les formes, cette scène, telle qu'elle est présentée dans le récit de M. Dasent, rappelle de la manière la plus frappante la scène des vœux des chevaliers de Bourgogne au banquet du duc Philippe le Bon dans la chronique d'Olivier de la Marche. Lorsque la raison fut revenue, l'enthousiasme se refroidit ; mais les vœux étaient prononcés, les vikings avaient donné dans le piège de Sweyn, et il n'y avait plus qu'à en sortir par la victoire ou à y périr.