‹ Choses du Nord et du MidiChapitre 6 sur 53 · LES VIKINGS ET HAKON-JARL · texte numérisé non relu

LES VIKINGS ET HAKON-JARL

La Norvège a eu de plus grands souverains que Hakon-Jarl, elle n'en a eu aucun de plus original. C'est un des plus singuliers mortels qui aient jamais régné dans aucun pays, et F un des caractères historiques les plus naturellement formés pour la poésie dramatique qui se puissent concevoir. Le poète danois QEhlenschlager Ta mis en scène avec succès, sans avoir, pour ainsi dire, rien à. changer à ce que l'histoire nous apprend de lui; mais le vrai poète qu'il lui aurait fallu, c'était quelqu'un des contemporains de Shakspeare , Marlowe aux inspirations sataniques , Webster aux passions cruelles, ou Ford à la psychologie dépravée. Un personnage ténébreux, sinistre, ne demandant ses ressources qu'aux puissances infernales de l'âme, et dont toutes les aspirations, même les plus élevées, tournaient au profit de ces puissances. Il passait pour magicien et l'était, eh effet, non seulement parce qu'il consultait le sort au moyen de balances ou par d'autres jongleries semblables, mais parce qu'il était maître consommé dans les arts de la fourberie, qui constituent véritablement la magie. Nous avons vu par quel chef-d'œuvre de trahison il réussit à amener

la vacance du pouvoir en Norvège et à se substituer à la race d'Harald Haarfagr. Usurpateur avisé autant qu'heureux, il ne voulut jamais du nom qu'avaient porté ceux qu'il avait dépouillés, et, se contentant d'être roi de fait, il gouverna vingt ans la Norvège sous son simple titre de jarl. Son gouvernement fut dur, âpre, mais obéi et redouté, comme le sont facilement ces sortes de dictatures monarchiques. Une seule chose nous en importe en dehors de sa résistance aux vikings de Jomsburg : sa politique, dans ce qui était h cette époque la grande question du Nord, c'est-à-dire la substitution du christianisme h la vieille religion d'Odin. Cette politique fut la principale affaire de son règne, et c'est par elle que son caractère se révèle tout entier.

Cette substitution s'accomplissait partout dans le Nord avec lenteur, tiédeur et mauvais vouloir; en Danemark, elle avait été tout récemment opérée par la forte volonté de l'empereur Othon I« p , qui l'avait imposée h Harold à la dent bleue; en Suède, elle s'était arrêtée en grande partie à la province de la Gothie orientale et avait été repoussée par les souverains, car nous voyons, plusieurs années après le point du temps qui nous occupe, la princesse suédoise Sigrid répondre à Olaf, fils de Tryggvi, qui sollicitait sa main en mettant sa conversion au christianisme parmi les conditions du mariage : « Ce sont les dieux de tous mes ancêtres, choisis ceux qu'il te plaira et laisse-moi les miens. » Quant à la Norvège, le christianisme venait à peine d'y faire son apparition, et il n'y avait encore poussé que de très faibles racines. Le roi Hakon le Bon, le plus jeune fils d'Harald Haarfagr, l'avait importé d'Angleterre, où il avait été baptisé à la cour du roi saxon Athelstan, son père adoptif. Disons ici par parenthèse que c'est h l'Angleterre que la Norvège a dû véri-

tablement le christianisme; il en est venu à trois reprises différentes, car il fallut recommencer souvent cette difficile entreprise : sous Hakon le Bon, sous Olaf, fils de Tryggvi, qui pendant sa vie de viking avait été baptisé, selon la tradition, par un ermite des îles Sorlingues, et rebaptisé par Elphège, archevêque de Cantorbéry, et enfin, et cette fois d'une manière définitive, sous le second Olaf, qui, pirate aussi dans sa jeunesse, se fit instruire dans la nouvelle religion et en embrassa les principes avec une ardeur si particulière qu'elle lui gagna le nom de saint. Pour en revenir au roi Hakon, l'introduction du christianisme en Norvège fut le grand souci de son règne, et il y réussit peu. Il faut qu'il ait été réellement bon, en effet, pour s'acquérir cette épithète en dépit de la constante, opposition où sa tentative le mit avec ses sujets. Le roi n'avait qu'horreur pour les coutumes religieuses de son peuple, et le peuple n'avait que mépris pour la religion de son roi. Heureusement il avait auprès de lui, pour tempérer cet antagonisme, un sage conseiller, Sigurd, jarl de Trondjhem, le père même de Hakon-Jarl, païen conciliant et même un peu sceptique, un caractère tout au rebours de celui de son fils. Sigurd rendait au roi le service de donner de ses actes et de ses paroles les interprétations les plus populaires. Carlyle en cite un curieux exemple. Un jour Hakon étant obligé, dans une fête nationale, de boire la bière sacrée, fit le signe de la croix au-dessus de la coupe avant de la porter à ses lèvres, et comme l'assistance grommelait sourdement en demandant l'explication de ce geste : « Ne voyez-vous pas, dit Sigurd, qu'il fait le signe du marteau de Thor avant de boire? » Cette adroite parole prévint une explosion ; mais les mécontentements n'étaient pas toujours aussi faciles h apaiser, et un jour que dans une assemblée populaire, convoquée dans le

district de Trondjhem, — une sorte de parlement primitif qui s'appelait Thing, — Hakon pressait impérieusement ses sujets de renoncer aux anciens dieux et d'embrasser le christianisme, il souleva une effroyable tempête parmi ces paysans et ces propriétaires, qui, ayant toujours eu avec leurs rois le franc-parler le plus familier, n'eurent aucune habitude de respect à dominer pour lui faire une déclaration où les anciennes cortès d'Aragon n'auraient rien trouvé à ajouter pour la fierté des expressions et l'indépendance des résolutions. « Nous ne savons vraiment, lui dit, dans un petit discours admirable de netteté, un certain erateur du nom d'Osbjorn, si tu es dans l'intention de refaire de nous des esclaves avec cette étonnante proposition que tu nous fais d'avoir à renoncer à la religion que nos pères ont eue avant nous, et avant eux tous nos ancêtres, d'abord dans l'âge de la sépulture par le feu, et puis dans l'âge de la sépulture en terre, et cependant ces ancêtres étaient de beaucoup nos supérieurs, et leur religion aussi nous a porté bonheur. Nous t'avons si fort aimé que nous t'avons élevé audessus de nous pour faire exécuter les lois du pays et pour nous parler à nous tous comme leur voix. Nous sommes encore disposés à garder le pacte que nous avons fait avec toi à ta première assemblée, pourvu que tu ne nous demandes pas des choses impossibles ; mais, si tu veux t'entêter avec obstination à ce projet et employer la force, nous avons pris la résolution de nous retirer de toi et de nous choisir un autre chef qui nous laissera suivre en toute liberté la croyance qui nous est agréable. Et maintenant, roi, choisis entre ces deux partis avant que l'assemblée se sépare. » Lorsque, quelques années plus tard, l'autre Hakon voulut réagir contre ces faibles commencements du christianisme en Norvège, il est aisé de comprendre quel appui il trouva

parmi des populations animées des sentiments que révèle ce discours.

Il ne faut pas s'y tromper cependant ; les obstacles que le christianisme avait à surmonter étaient nombreux, mais au fond ils étaient plus grands en apparence qu'ils ne Tétaient en réalité. Les facilités que le jarl Hakon rencontra parmi les populations norvégiennes pour sa réaction païenne consistèrent simplement dans la force acquise des habitudes séculaires et dans le premier étonnement que dut causer à des hommes pénétrés des mœurs nées d'une religion toute guerrière l'apparition d'une doctrine qui recommandait le jeûne, conseillait de ne pas s'enivrer, mettait la paix au-dessus de la guerre, et défendait de verser le sang de son ennemi. Quelques-uns des raisonnements inspirés à ces populations par cette logique de la routine qui ne manque jamais d'assaillir toute innovation bonne ou mauvaise, et qui est souvent si courte, sont venus jusqu'à nous. « Gomment travaillerons-nous, si nous ne mangeons pas? » disaient-elles lorsqu'on leur recommandait le jeûne; « comment la terre sera-t-elle cultivée si l'on nous enlève notre temps de travail? » disaient-elles lorsqu'on leur recommandait le respect du dimanche. Une pareille logique ne pouvait tenir longtemps qu'à la condition d'être soutenue par un grand zèle et une grande ferveur; or cette condition manquait absolument dans le Nord à cette époque. Il était arrivé à la religion d'Odin ce qui arrive à toute religion vieillie : c'est qu'il n'en restait plus qu'un simulacre extérieur et que la foi intérieure s'était éteinte. De là chez ces populations une disposition déjà ancienne au scepticisme et qui ne fit qu'augmenter lorsqu'on vint leur proposer de nouvelles croyances. Placées entre des dieux anciens auxquels elles ne croyaient plus parce qu'ils étaient trop vieux, et un dieu nouveau auquel

elles ne croyaient pas encore parce qu'il était trop jeune, leur embarras d'esprit fut grand et se traduisit chez les masses rustiques par une tiédeur voisine de l'indifférence, et chez les hommes qui menaient une vie guerrière de tous les jours, tels que nos vikings, par un parti pris d'athéisme où le culte expirant semblait avoir fait passer toute son énergie. « A quoi crois-tu? demandait saint Olaf à l'un de ses soldats. — Je crois en moi, » lui répondit le guerrier. Le philosophe américain Emerson, si j'ai bonne mémoire, a cité ce mot dans son fameux essai Self reliance, comme exemple de l'appui que l'homme doit chercher en lui-même, et le mot peut être en effet pris dans ce sens, si on l'abstrait du milieu historique où il a été prononcé ; mais, si on l'y laisse, on lui trouvera une signification moins morale. Ce mot, habituel aux guerriers du Nord aux x e et xi e siècles, exprimait la croyance toute brutale à laquelle ils s'étaient arrêtés dans l'incertitude où les laissait le conflit des religions. Ils déclaraient croire en euxmêmes, croire à leur vaillance personnelle, à l'excellence de leurs armes, à la vigueur des bras qui les maniaient et aux bons coups qu'elles portaient. Cet individualisme athée et ce culte intérieur de la force ont été mis en lumière par M. Dasent dans leur nuance la plus particulière et la plus précise.

Hakon-Jarl a été peint avec grand détail par M. Dasent et jugé par Thomas Carlyle en quelques traits dune lucidité admirable; toutefois on serait presque tenté de trouver qu'ils sont restés l'un et l'autre en deçà delà triste justice qui lui est due. Dans cette réaction contre le christianisme, Hakon-Jarl fit montre d'un génie véritable et d'une entente merveilleuse de l'un des mécanismes les plus essentiels et les plus puissants de toute religion. On voit clairement que Hakon essaya de créer un ravivement de ferveur parmi ces popula-

tions en atteignant cette disposition intérieure au scepticisme qui ne les laissait soumises à la religion d'Odin que par la seule force de l'habitude. Le moyen qu'il employa pour arriver à ce but fut exactement le même qu'ont employé à leurs heures critiques des religions autrement puissantes que le vieux paganisme du Nord, la dévotion. Atteindre l'intérieur de l'homme par l'habitude des pratiques extérieures, élever l'accomplissement de ces pratiques à la hauteur d'un devoir essentiel et indispensable, effaroucher l'âme par l'exigence de ces pratiques au moment même où elle fait montre d'indépendance, lui faire violence si besoin est, et préférer l'irriter et la révolter que la laisser dans l'état de tiédeur ou de sécheresse sceptique; telle a été la tactique de la plupart des réformateurs célèbres, du catholicisme en particulier, et telle fut la tactique du jarl Hakon. M. Dasent nous le montre prosterné, avec la plus complète humilité, dans les temples bâtis et décorés par lui, multipliant les génuflexions devant les idoles des vierges du bouclier, les valkyries Thorgerda et Irpa, déclarant que ce n'est pas assez de croire aux dieux, mais qu'il faut encore les prier avec tremblement, leur prodiguer les marques de respect et de soumission, ou même en inventer de nouvelles pour se les rendre favorables. Hakon était donc dévot dans toute l'exactitude du mot, c'est-à-dire croyant aux rites, aux cérémonies, à la récitation des formules consacrées, et dévot à ne reculer devant aucune extrémité, aussi noire fût-elle ; la tradition raconte qu'au milieu de la bataille navale contre les vikings de Jomsburg, voulant se rendre les dieux favorables, il leur sacrifia son plus jeune fils. Sa dévotion le faisait passer pour magicien aux yeux des populations, qui prenaient ses prières pour des incantations et ses gestes pour des sortilèges; mais il croyait lui-

même à la magie, c'est-à-dire à l'efficacité de certains moyens pour entrer en communication avec l'invisible, et nous le voyons, dans le récit de M. Dasent, cherchant à connaître la volonté des dieux par des dés sculptés d'or et d'argent jetés dans des balances d'or. 11 avait en lui, dit excellemment Garlyle, une sorte de puséysme Scandinave, et ce que nous venons de dire suffit pour expliquer ce mot sans qu'il soit besoin de commentaires. Représentant de la haute église, highchurchman par excellence de la religion d'Odin, telle fut, en effet, la définition originale que Ton peut donner du jarl Hakon. C'est contre cet homme singulier et profond que les vikings de Jomsburg vinrent se heurter et se briser pour accomplir leur vœu téméraire.

Les vikings partirent de Danemark pleins de confiance, et nul doute qu'ils eussent réussi dans leur entreprise si, remontant lestement la côte de Norvège et n'opérant que les descentes nécessaires au ravitaillement de leur flotte, ils étaient tombés à l'improviste sur Hakon- Jarl. Malheureusement pour leur succès, ils s'arrêtèrent au sac de la ville de Tunsberg, puis s'attardèrent à parcourir la côte en brûlant les fermes et les villages, en sorte qu'ils laissèrent au cri d'alarme des populations le temps d'arriver aux oreilles du jarl, qui, n'étant pas seulement un dévot fervent, mais un homme de la plus redoutable activité, eut bientôt pris toutes ses mesures de défense. Sur-le-champ ses messagers portèrent dans tous les districts de la Norvège la flèche de guerre, signe de convocation analogue à cette croix brûlée par le bout et teinte dans le sang d'un chevreau qui appelait les Écossais aux armes. L'arrivée de cette flèche n'était pas un simple appel au patriotisme du peuple, c'était un ordre absolu de marcher, et quiconque n'obéissait pas était brûlé dans sa maison, ou, s'il parvenait à traverser les flammes,

pendu à l'arbre le plus voisin ; mais les cas de désobéissance étaient rares parmi ces peuples, que leur vieille religion avait instruits h considérer la lâcheté comme le plus grand des crimes, et on n'avait presque pas souvenir que cette pénalité eût été jamais appliquée. Tous accoururent, même les proscrits et les gens hors la loi pour crime de bravoure mal employée, et il n'y eut si mince pêcheur qui ne mît sa barque au service du jarl. Aussi Hakon eut-il en peu de temps réuni des forces considérables dans les districts du Nord, où il faisait sa résidence; il les concentra entièrement dans sa flotte et vint attendre ses ennemis dans la baie de Hjoring.

Autant qu'il est possible de comprendre les descriptions qui nous sont données, cette baie était ce qu'on appelle une baie couverte, c'est-à-dire qu'elle formait comme deux enceintes dont l'une, du côté de la mer, était fermée par une muraille de rochers coupée au centre par une ouverture assez large pour donner passage aux vaisseaux, et dont la seconde s'ouvrait du côté de la terre en forme de fer à cheval. C'est dans cette seconde enceinte que le jarl Hakon s'était comme tapi avec sa flotte par une disposition bien entendue , qui lui ménageait le rivage en cas de désastre, et qui créait aux vikings le désavantage marqué d'un retour par l'étroite passe s'ils étaient vaincus. Les vikings franchirent allègrement le défilé, se formèrent en trois divisions, attachèrent leurs vaisseaux les uns aux autres pour donner avec ensemble, puis les cornes de Sigvald sonnèrent le signal du combat, et l'action s'engagea. Ce ne fut pendant longtemps que grêle de pierres énormes, de flèches, de dards et de lances; cette abondance de projectiles lancés des deux flottes à la fois avait pour but d'éclaircir les équipages des navires, et ce n'était que lorsqu'on les

croyait suffisamment éclaircis qu'on essayait de rompre la ligne de l'adversaire et de monter à l'abordage. Hakon, secondé par ses deux fils aînés, Éric et Sweyn, essaya plusieurs fois de rompre cette longue ligne de cent cinquante navires et fut souvent sur le point de réussir; mais chaque fois le combat fut rétabli à l'avantage des vikings, et à la fin, bien que l'issue de la lutte fût encore fort éloignée, il sembla aux deux flottes que la victoire faisait mine de vouloir tourner du côté des assaillants. Hakon sentit le péril et, en capitaine habile et prudent, interrompit le combat et fit reculer sa flotte comme pour lui donner un instant de repos, mais en réalité pour gagner du temps sur la fortune, qui semblait vouloir se prononcer en faveur de ses ennemis, et la jouer, s'il était possible.

Un des chefs vikings, le premier pour l'intrépidité, Bui, fils du jarl de Bornholm, comprenant le piège, voulait que les vikings poursuivissent leur avantage sans laisser à Hakon le temps de respirer ; mais Sigvald, qui était un autre Hakon pour la perfidie et la prudence, sinon pour la dévotion, objecta que le combat durait depuis longtemps, qu'il fallait donner aux troupes quelques heures de repos, et ce conseil prévalut, au grand détriment des vikings. Profitant de cet intervalle d'inaction, Hakon descendit à, terre et se rendit avec un de ses conseillers dans un petit temple situé près du rivage pour y consulter la volonté des dieux. Dès qu'il avait eu appris l'arrivée des vikings, une de ces obsessions tenaces qui sont propres aux dévots de tous les temps s'était emparée de son esprit. « Peut-être les dieux sont-ils irrités contre la Norvège ; mais peut-être pourraient-ils être apaisés par le sacrifice de quelque noble victime? Qu'ils me la nomment, et que la Norvège soit sauvée, même au prix de mon propre sang ! » Si les dieux pouvaient être apaisés, il n'y

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avait plus maintenant un instant à perdre pour connaître leur volonté. Il s'agenouilla donc devant l'idole de Thorgerda, la vierge du bouclier, et, lui défilant une longue liste de noms illustres, la supplia de lui désigner par un signe la victime qui lui plairait. Il parait que la déesse fit un signe affîrmatif lorsque fut prononcé le nom d'Erlend, le plus jeune fils de Hakon. A la fois triomphant et désespéré, Hakon descendit au rivage et fit connaître le sombre oracle qui venait d'être prononcé. Le jeune Erlend n'hésita pas, et, se précipitant sur le vaisseau de Sigvald, où il trouva une mort immédiate, il accomplit la volonté des dieux.

La bataille recommença ; mais à peine les flottes étaient-elles en mouvement que les éléments annoncèrent de la manière la plus significative la satisfaction des dieux. Quoiqu'on fût alors en novembre, époque où les tempêtes sont rares dans les mers du Nord, le vent se mit tout h coup à souffler avec violence. En un instant, une nuit noire comme le crépuscule des dieux de la mythologie Scandinave envahit la scène de Faction, et les nuées, se déchirant sous les détonations d'un effroyable tonnerre, firent pleuvoir sur les vikings une averse épaisse d'énormes grêlons de la grosseur d'un œuf, tandis que la flotte du jarl Hakon, mieux protégée contre le vent, restait spectatrice du terrible phénomène sans en être atteinte. Plusieurs fois la tempête s'arrêta et reprit, et toujours avec les mêmes caractères. Cette tempête si exceptionnelle jeta l'inquiétude dans les âmes des assaillants. Pour être viking, on n'en est pas moins un homme, et si esprit fort qu'on soit on redevient aisément superstitieux aux jours de grand péril. Les vikings, en temps ordinaire, pouvaient bien se vanter de ne croire qu'en eux-mêmes, mais à ce moment beaucoup se rappelèrent qu'on leur avait autrefois enseigné à croire au dieu Thor, et pensèrent

qu'il ne leur serait pas bon de l'avoir contre eux. Et il semblait être contre eux, en vérité, et les menacer de son puissant marteau. Par un de ces privilèges héréditaires qui sont particuliers aux familles aristocratiques, plusieurs chefs vikings avaient le don de seconde vue ; de ce nombre était Bui, qui commandait l'aile gauche de la flotte. Il avait levé la tête pendant une des averses de grêle pour observer le ciel, et qu'avait-il vu? Une femme gigantesque volant sur un nuage les bras étendus et laissant échapper les grêlons de ses doigts. Bui, qui était d'un caractère morose et peu communicatif, garda le silence sur cette vision, et, pour contrôler le témoignage de ses yeux, il se contenta d'appeler un soldat que lui avait donné au départ sa belle-sœur Tofa, et qui passait aussi pour avoir le don de seconde vue. « Lève la tête, lui dit-il, et dis-moi si tu vois quelque chose dans le ciel. » Le soldat leva la tête. « Je la vois, l'ignoble sorcière, s'écria-t-il, ses bras sont étendus, et de ses doigts s'échappent les grêlons qui nous lapident! » Bui avait donc bien vu. Les puissances surnaturelles combattaient en toute évidence contre les vikings. Au même moment, à l'aile droite de la flotte, un jeune chef qui avait aussi le don de seconde vue contemplait la même vision sinistre. Les nouvelles de ces effrayantes merveilles se répandirent rapidement de vaisseau en vaisseau, et, à cette nouvelle, il s'en joignait une autre faite pour décourager les cœurs les plus vaillants : c'est que cette tempête avait été soulevée par les sortilèges du jarl Hakon, qui avait payé de la vie de son fils l'appui des pouvoirs invisibles. Alors les soldats envoyèrent une députation auprès de Sigvald pour lui déclarer qu'ils s'étaient engagés à combattre des hommes, mais non des démons, et qu'ils refusaient de continuer la lutte. Après avoir essayé vainement des remontrances, Sigvald, qui

jugeait déjà la partie perdue, saisit habilement le prétexte que lui fournissait ce refus de combattre plus longtemps, fit sonner la retraite et prit le chemin de la passe conduisant à. la seconde baie, au milieu des railleries et des injures d'une partie des chefs vikings, irrités de cet acte de prudence comme d'une désertion, et qui déclarèrent, en Scandinaves de la vieille école, qu'ils combattraient jusqu'à la mort. Parmi ces chefs qui écoutèrent plus la bravoure que la prudence se trouvait Bui. 11 combattit longtemps en désespéré; criblé de blessures, il en reçut enfin une dernière qui le défigurait horriblement. « Ah ! s'écria-t-il en recevant le coup, les filles de Fùnen ne voudront plus nous embrasser! » Alors, plaçant sous ses bras les deux fameuses caisses remplies d'or qui ne le quittaient jamais, il se précipita dans les flots.

La déroute des vikings fut complète ; tous les navires qui n'avaient pu ou voulu suivre Sigvald dans sa retraite furent détruits et leurs équipages massacrés. Un petit nombre de survivants furent faits prisonniers et moururent sous la hache de Hakon avec ce stoïcisme martial propre aux anciens Scandinaves, qui a rencontré si souvent tant d'expressions d'une poésie mâle comme leurs âmes, sérieuse et triste comme cette nature du Nord qui était la scène de leurs existences. Tout cruel qu'il était, Hakon ne fut pas cependant absolument inexorable, et à la prière de son fils Éric, qui semblait deviner que ces vikings de Jomsburg étaient destinés à lui rendre un jour quelque sombre service, il consentit à faire grâce à quelques-uns et à les recevoir dans sa paix, ce qui impliquait l'octroi d'une pleine sécurité pour les vaincus et l'abandon par eux de tout projet de vengeance contre le vainqueur. M. Dasent nous a donné la très longue formule de cette paix royale. Le document est curieux et mé-

rite d'être cité, ne fût-ce que pour son style poétique, fort différent du style officiel moderne, il en faut convenir, mais qui a l'avantage incontestable d'être moins monotone et moins sec, et de nous laisser apercevoir à travers ses phrases quelque chose des mœurs des hommes du Nord et même des paysages de la nature ambiante. Voici, avec toute sa prolixité poétique et sa solennité sacerdotale, cette formule où, comme, dans toutes les civilisations primitives, la religion est appelée à consacrer les garanties politiques :

« Ceci est la première parole de notre déclaration de paix, que de même que nous sommes tous pardonnes devant les dieux, ainsi nous serons tous en accord et conciliation les uns avec les autres, au manger et au boire, au marché et au lieu de rencontre, à la porte du temple et dans la salle du jarl, et dans quelque lieu que ce soit où les hommes se réunissent. Nous nous sommes ainsi accordés, comme s'il n'y avait jamais eu aucune querelle entre nous. Nous partagerons le couteau et la viande, et toutes autres choses entre nous, comme des amis et non comme des ennemis. Si des disputes s'élèvent désormais entre nous, des amendes seront payées, mais aucune lame ne sera rougie. Mais si quelqu'un de nous brise la paix maintenant faite et tue après la garantie donnée, celui-là sera chassé comme un loup, et chassé aussi loin que les hommes chassent les loups le plus loin, ou aussi loin que les hommes prient dans des temples, que les feux brûlent, que la terre porte de la semence, que les jeunes filles disent « mère », que les navires sillonnent la mer, que les boucliers brillent, que le soleil fond la neige, que les Finnois glissent sur des souliers à neige, que le sapin croît, que l'épervier fuit en un jour d'été sous un bon vent les deux ailes déployées, que le ciel s'étend sur la terre, que la terre est peuplée, que les vents

soufflent, que les eaux courent à la mer, que les hommes sèment le blé. Il sera banni de FAsgard et du Midgard, et de tout autre séjour que l'enfer. Chacun de nous prend des garanties de l'autre pour lui-même et ses héritiers engendrés et non encore engendrés, nommés et non nommés, et chacun de nous à son tour accorde des garanties viagères et des garanties éternelles, des garanties ordinaires et des garanties exceptionnelles, qui seront toujours tenues aussi longtemps que durera la terre et que les hommes vivront à sa surface. Maintenant nous serons en paix et en accord partout où nous nous rencontrerons, sur terre ou sur lac, sur navire ou sur patins, sur mer ou sur coursier,

Compagnons de rames, Et compagnons de pompes, Sur le banc des rameurs et au tolet, Si de notre aide besoin est.

Nous voilà en bon accord sur des termes égaux, comme le père avec le fils ou le fils avec le père, pour toutes nos actions. Maintenant serrons-nous la main sur cette déclaration de paix, et gardons tous fermement ces garanties avec la volonté des dieux et devant le témoignage de tous ceux qui viennent d'entendre nos garanties. Puisse-t-il obtenir l'amour des dieux, celui qui gardera toutes ces garanties, et puisse-t-il s'attirer la colère des dieux, celui qui violera les garanties légales ! Maintenant nous sommes pacifiés de tous nos cœurs, et puissent les dieux être pacifiés à notre égard à nous tous ! »

La victoire de Hakon-Jarl à Hjoring porta pour un moment un coup terrible h la compagnie des vikings de Jomsburg. Près des deux tiers périrent dans cette expédition, mais de pareilles associations ont la vie

dure, et il fallut au temps encore près d'un siècle pour avoir raison de celle-là. Elle se reforma, toujours sous le commandement de Sigvald, dont nous allons voir dans les pages suivantes le dernier exploit de ruse et de perfidie. Pendant les années qui suivirent, ils prirent part comme troupes mercenaires aux campagnes du roi Sweyn en Angleterre ; une partie périt encore dans le massacre fameux de la Saint-Brice, où la population saxonne fit une si horrible boucherie de ses envahisseurs danois; mais M. Dasent les voit campés en Angleterre jusque sous le règne du fils de Knut. On peut même dire qu'ils survécurent à toute la piraterie du Nord, car ils ne furent définitivement détruits que par Magnus le Bon, le fils de saint Olaf, nombre d'années après que son père eut frappé d'interdit et fait disparaître dans le Nord ce métier de viking qu'il avait pratiqué pourtant lui-même dans sa jeunesse, lorsqu'il était pauvre et proscrit. Garlyle soupçonne sur certains indices, et particulièrement sur le rapprochement des dates, que les Danois qui reçurent une si sanglante défaite en Ecosse, h Loncarty, sous le roi Kenneth III, furent peut-être ces pirates reconstitués de Jomsburg. Si ce sont eux, ils ont été les collaborateurs involontaires de Shakspeare, car il se rencontre dans cette bataille un épisode dont le grand poète s'est emparé pour en faire une partie du dénouement de son adorable drame de Cymàeline. Voici cet épisode tel que nous lavons naguère lu dans Hollinshed. La victoire s'était dabord déclarée pour les Danois, et les Écossais s'enfuyaient par un étroit sentier où ils étaient égorgés par leurs ennemis comme du gibier pris au piège, lorsqu'un paysan nommé Hay, qui travaillait dans un champ voisin avec ses deux fils, s'étant arrêté pour reprendre haleine, aperçut la déroute de ses compatriotes. Ce paysan qui travaille h proximité d'un champ de bataille

et pendant la lutte même, sans se détourner de sa besogne, paraîtra peut-être un personnage fabuleux; mais il faut songer que les jours de l'artillerie n'étaient pas venus, que la bataille se concentrait sur un terrain très étroit, que ces combats à la hache et à la lance ne pouvaient avoir de résultats meurtriers que sur ce terrain même, et qu'enfin la vie sociale était infiniment moins troublée par la guerre qu'elle ne Test de nos jours : le très érudit Macaulay ne nous a-t-il pas représenté les paysans anglais allant à leurs travaux et poussant leurs chariots sur les champs de Towton et de Bosworth dès que la victoire avait laissé le terrain libre? Hay, saisi d'une belle indignation patriotique, s'arme d'un soc de charrue, entraîne ses fils avec lui, et tous trois, allant se placer en travers du sentier, repoussent de ces Thermopyles à la fois fuyards et poursuivants. Les Écossais reprirent cœur à ce secours inattendu, et les Danois furent défaits. Qui ne reconnaîtra dans cet épisode Belarius et les deux frères chasseurs, Arviragus et Guiderius, transformant en victoire la déroute de l'armée bretonne, arrêtée par le moyen employé par Hay et ses deux fils? Qu'elle ait été cependant perdue par les vikings de Jomsburg ou par d'autres Danois, cette vieille bataille de Loncarty, si inconnue aujourd'hui, a eu, disons-nous, le mérite et l'honneur de fournir un dénouement à Shakspeare ; dans neuf siècles d'ici, — ce qui est juste le temps qui nous sépare de cette journée, — combien de nos fameuses batailles modernes n'auront pas même un résultat de cet ordre !

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