L’ABBE MAURAULT
Missionnaire pendant vingt-cing années chez une tribu quis’en vas’ éteignant — la nation Abénaquise — Vabbé Maurault a travaillé dans les circonstances les plus favorables.
Tout est venu concourir avec lui pour mener son entreprise gigantesque a bonne fin, recueillement, profondes études sur les histoires américaines, légendes du ouigouam, traditions du passé, double expérience donnée par la philosophie du prétre et du chrétien.
Il n’a eu qu’a laisser courir sa plume pour dessiner devant son lecteur cet Abénakis des anciens jours, cette franche doublure du Frangais de la Nouvelle- France, bon, affectueux jusqu’a l’abnégation, brave, craint de ses ennemis et vrai modéle de cette foi et de cet attachement aux croyances du catholicisme, qui rayonnaient si purement sur les temps bénis de 1’ église primitive,
Prétre avant de se faire historien, l’abbé Maurault a esquissé 4 larges coups de crayon cette belle et sainte figure du missionnaire de nos bois et de nos solitudes, qui, n’ayant pour tout bagage de voyageur qu’une vieille soutane en loques, un ciboire grossier, une pierre sacrée et un crucifix, allait courbant sous le souffle de sa parole les conseils des fiers sachems et forgait 4 tomber 4 genoux devant l’énergie de sa foi, des files entiéres de Peaux-Rouges encore toutes haletantes des voluptés du combat, et les mains rouges du sang des chevelures qu’elles venaient d’y scalper.
On ne saurait écrire rien de plus simple et de plus touchant que la relation des trois voyages du Pére Druillettes, et, presqu’A chaque page de son travail, Vabbé Maurault a bien soin de toujours maintenir devant son lecteur l’austére et male caractére de ces tudes et infatigables apétres que Von n’a qu’a releguer demain a l’arriére-plan, pour faire disparaitre a jamais de l’Amérique notre nationalité si vivace.
Le style de l’abbé Maurault est nerveux, sans étre trop correct ; sa diction est serrée, et il a le talent de grouper et d’amener ses faits et ses dates, sans fatiguer ceux qui le lisent.
Les malheurs qui sont venus fondre d’une maniére si subite sur la florissante colonie de Port-Royal, la guerre du roi Philippe et les différentes phases de calmes et de tempétes par lesquelles passe la tribu des Abénaquis avant de venir allumer le feu
ee ee du conseil sur les bords agrestes du lac Saint-Pierre, sont sobrement racontés.
On sent a chaque ligne l’homme pénétré de la grandeur de son sujet. et de la vérité de ce qu’il dit.
Ga et 1a de jolies anecdotes, de beaux traits viennent donner du ton au récit historique, et les amateurs de romans et d’histoires extraordinaires me remercieront de leur faire lire le “‘ protecteur de Rebecca, ”’ «PAnglais et l’Abénaquis’’ “‘le vieux chef qui adopte un officier ennemi, ’’ et surtout cette terrible narration de “la captivité de madame Johnson. ’’ A cété de ces poignants récits, j’aurais aimé 4 voir se détacher plus nettement le visage bruni et militaire du héros des annales abénaquises, de ce terrible pourfendeur, le baron de Saint-Castin, dont le nom jeté le soir au coin du foyer, parmi les causeries des habitants de la Nouvelle Angleterre, équivalait
- aux effets magiques de l’ombre du feu roi Richard
sur les peuplades du désert.
Saint-Castin est un des plus beaux types que puisse léguer le temps 4 histoire. Son médaillon, dans une galerie de portraits, ferait un pendant admirable a celui de Le Moine d’ Iberville, et il mérite les honneurs d’un volume. La plume de l’abbé Maurault était la seule qui pfit nous donner une étude sur cette famille,
~ illustrée par ses actes de foi, d’héroisme et d’énergie.
Aujourd’hui que cette plume est retombee inerte dans son encrier desséché par la mort, qui la relevera ?
Outre sa valeur intrinséque, l’histoire des Abéna-
quis renferme des détails intéressants sur les mceurs
et les coutumes des Sauvages, ainsi que des explications détaillées sur l’étymologie des mots indiens qui se rencontrent dans le cours du récit.
Ces détails qui n’ont pas pour certains lecteurs le charme que pourraient avoir les péripéties et Vintrigue du théme historique, sont plus importants que l’on ne serait tenté de le croire a premiére vue.
Ils nous raménent vers les restes mutilés d’un passé qui s’en va; ils invitent notre curiosité a étudier a fond les légendes et les traditions d’une histoire perdue, et sément peu a peu d’imperceptibles jalons qui plus tard pourront mener a une étude profonde, vraie et savante des anciens peuples du continent américain.
Le premier mot vient a peine d’étre prononcé sur cet intéressant sujet.
Toute Vhistoire archéologique de l’Amérique est encore a faire, et ce n’est qu’en travaillant ferme, qu’en recueillant une a une ces étymologies, ces traditions — méme les plus insignifiantes — que l’on parviendra a rebatir pierre par pierre, toutes ces ruines qu’ont laissées derrrére eux les jours enfuis et Voubh.
J'ai déja pris sur moi d’attirer l’attention de nos archéologues canadiens sur les curieuses affinités qui semblent exister entre nos tribus algonquines et les descendants de cette fameuse race Aztéque, fondatrice des mystérieuses villes que l’on retrouve
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64 CAOSES ET AUTRES.
tous les jours au milieu des mornes solitudes de l’Ameérique centrale. (1)
Il doit y avoir la, cachée quelque part, une énigme de notre histoire, et ce n’est qu’en étudiant rudement, qu’en piochant fort, comme Ia fait M. Vabbé Maurault, que l’on réussira peut-étre a résoudre ce difficile probléme.
La tache serait énormément simplifiée, si tout missionnaire, si toute personne instruite suivait son courageux exemple et publiait le fruit de ses notes et de ses observations sur ces indiens de la puissance du Canada, que chaque année voit diminuer en nombre et agoniser lentement devant 1’ eau-de-vie et les mille petits moyens qu’emploie la civilisation pour les détruire.
De nobles efforts ont déja été tentés par quelquesuns de nos compatriotes zélés et intelligents. M. Eugéne Dorion — mort lui aussi, hélas ! — et M. Joseph Doutre, avocat de Montréal, ont écrit deux excellents essais, l’un sur la nation huronne, |’autre sur les iroquois de Caughnawaga. Une savante grammaire des langues algonquine et iroquoise a été publiée par le trop modeste auteur des ‘‘ obseryations 4 M. Renan,’’ sur quelques ‘dialectes sauvages, et l’abbé Belcourt, avant de mourir, nous a légué un travail complet, grammaire, dictionnaire et livres religieux sur la langue des Sauteux, ‘‘ langue
(1) Voir dans le premier volume De Québec & Mexico les chapitres intitulés ; “ Les ruines d’un passé” et ‘“ Mexico,”’
qu’1il considérait comme la source et la racine de tous les autres idid6mes sauvages du Nord-Ouest. (1)
Mais il ne faut pas en rester la dans ces fouilles a peine commencées.
Plus la pelle et le pic maniés par des bras robustes, comme ceux-la, s’enfonceront avant, moins on regrettera la solitude de ces longues veilles et de ces longues soirées passées seul, en téte-a-téte avec une tache ardue. La mine ouverte déja par nos historiens Garneau et Ferland, et largement entaillée par Vabbé Maurault, est encore bien riche, et le couloir s’étend vaste et profond devant tous les hardis chercheurs. Allons!- qu’ils aillent de l’avant sans broncher, et plus tard, quand ils seront a se reposer sur les résultats de leurs labeurs, ils s’apercevront que Champfleury avait raison, lorsqwil disait 4 ’un de ses amis :
— Le travail est une joie.
(1) Pour donner une idée de cet immense travail, le Moniteur Acadien, dans une notice biographique du regretté défunt, dit que ‘le dictionnaire seul couvre un peu plus de trente-deux rames de papier foolscap, en écriture.”’
La société littéraire et historique de Québec posséde deux exemplaires inédits d’une grammiaire latine-huronne qui mériterait les honneurs de l’impression, et M. l’abbé Lacombe vient de publier un dictionnaire et une grammaire de la langue des Cris qui appartiennent, nous assure t-il, “ala grande famille Algique, qui s’étend depuis le Labrador jusqu’aux Montagnes Rocheuses et jusque sur les bords de la riviére Athabaskaw, et forme les tribus des Montagnais du Labrador, les Tétes de Boule du St. Maurice, les Abenaquis, etc. ”’
P. AUBERT DE GASPE,
Oui, mes amis, le travail est une joie, et je veux que ce soit un vieillard de soixante-dix ans qui vienne vous l’apprendre.
Ne vous est-il pas arrivé de réver quelquefois au passé, dans un de ces moments de recueillement ou, seul, vous flaniez voluptueusement au soleil sur les gréves parfumées du Saint-Laurent, laissant votre oreille se bercer aux modulations dela vague qui montait, et votre pensée se plonger dans les souvenirs d’autrefois.
Alors devant votre esprit passaient et repassaient rapidement les vieilles coutumes, les antiques chansons, les bonnes figures de ceux qui avaient bercé votre enfance A travers les arabesques capricieuses que dessinait la fumée de votre pipe, vous voyiez le bon vieux temps revenir avec ses charmes, son inappréciable poésie, et si—a cet instant — un facheux, comme on en trouve toujours dans ces
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moments-la, venait vous frapper sottement sur Vépaule, avec ce semblant de cordialité qu’ils ont tous, vous retombiez dans le réalisme de |’existence, et vous ne reteniez de cette vision dorée qu’un souvenir triste et amer; celui de la voir mourir avec vous.
Ce regret pouvait exister autrefois — puisque je l’ai éprouvé moi-méme — mais il disparut, le jour ot M. de Gaspé fit paraitre les ‘‘ anciens canadiens.”’
Dans cet excellent ouvrage, l’auteur s’est surtout attaché 4a peindre vivement les bonnes et vieilles coutumes de nos campagnes frangaises, — a deécrire avec vérité les costumes pittoresques et simples de nos paysans canadiens, — a reproduire fidélement leur vieux langage si énergique — et a sauver de l’oubli ces chansons de chaume qui rendent si bien, dans leur poésie rustique, les sentiments de ceux pour qui elles sont faites.
Chez l’auteur, tout tendait admirablement a le conduire vers le but proposé, puisqu’il avait pour lui la vieillesse, la sagesse, de solides études et un profond esprit d’ observation.
Le souvenir des heures perdues avait remis alors entre les doigts du vieillard septuagénaire sa plume de vingt ans. A mesure qu’elle glissait sur le papier, la poésie, l’enthousiasme, l’amour, ces fées rieuses et folatres de toute jeunesse, couraient se grouper autour de lui.
Sous leur dictée, il avait écrit quelques phrases, terminé un chapitre, et bientét M. de Gaspé offrait au lecteur étonné l’un des plus gracieux romans de la littérature canadienne.
Lors de l’apparition de ses ‘‘ mémoires,” le vieillard était plus fatigué.
Ce retour vers l’enfance lui avait rappelé que tout berceau méne a une tombe et, avant d’y descendre pour se reposer de sa longue jeunesse, il s’est assis un instant sur le talus qui la borde, non plus pour écrire la touchante histoire des amours de Blanche d’flaberville, mais pour causer un instant de ceux qui ne sont plus. Et voila pourquoi on entend, a chaque page des mémoires de M. de Gaspé, la voix du passé, jetant un inexprimable cri d’adieu a la poussiére du passé.
Aussi, n’ai-je pu me défendre d’une certaine émotion, en mettant la main sur ces Mémoires ou se sont donné rendez-vous les célébrités de tout un siécle de notre histoire.
Vienne qui voudra écrire que le style aurait pu €tre plus parfait, que l’auteur aurait pu s’effacer un peu plus ; ces défauts ont cessé d’en étre pour moi, du moment que j’ai apergu derriére eux les cheveux blancs qui les protégeaient.
Quand on appartient a une famille de héros, on n’a pas le droit de se mettre a l’écart.
D’ailleurs, comment M. de Gaspé aurait-il pu nous décrire si bien la vie intime de notre bonne société
EN BOUQUINANT. 69 a ee canadienne, de cette aristocratie de vieille roche presque disparue aujourd’hui au contact des billets de banque et des coupons de chemin de fer, s’il en avait retranché l’une de ses plus spirituelles figures — la sienne ?
— Science n’est que souvenance, dit un vieux proverbe.
Le livre de M. de Gaspé nous le prouve, et chacune de ses pages respire une profonde connaissance du cceur humain.
Une d’entre elles, surtout — réflexions sur les femmes — semble détachée des livres du P. Ratisbonne, et vraiment, si je n’avais pas peur de trop allonger cette causerie, je vous la citerais.
Partout des pensées philosophiques se mélent a une foule de réjouissantes descriptions.
Les souvenirs de l’avocat McCarthy sont empreints d’une verve toute juvénile. Le caractére de Romain Chouinard, ce type du cultivateur canadien, est admirablement décrit ; son loup-garou a la queue longue de trois-quarts de ,liewe — introuvable ; et la légende de Joséphine Lalande, un petit bijou littéraire qui prendra place plus tard parmi nos ‘* morceaux choisis.’’
Carnet la, lorsque l’occasion s’en présente, l’auteur ne se fait pas faute de relever une erreur historique, un écart de limagination populaire, trop prompte a saisir au vol une calomnie, ou une insinuation jalouse.
Un trait de sa plume reléve sans tache le brave de Repentigny, et arrache son blason tout meurtri a la gueule du Chien @ Or.
Un second force le spectre sanglant de indienne du Chateau Bigot a laisser dormir le squelette poudreux de la dame de l’intendant, et un troisieme, aurait peut-étre eu pour effet de radouber la mémoire avariée du gouverneur anglais, Sir James Craig, si toutefois un élan du cceur pouvait faire disparaitre des erreurs de téte.
Mais je m’apergois que ces souvenirs du temps passé m’emportent bien loin, a la suite de M. de Gaspé. Il est temps que je m/arréte, car sans m’en apercevoir, moi qui ne voulais rien citer, il y a un instant, je sens venir en moi J’irrésistible envie de yois lire les lignes toutes noyées de larmes qu’il écrit a “celle, la belle d’entre les belles, celle qui a partagé ses joies et ses douleurs.’’ La navrante mélancolie de cette page que j’ai relue plus d’une
- fois, passe sur mon 4me en y laissant son empreinte,
et je referme le livre sans méme oser vous dire quel a été Vaccueil que lui a fait un public dont le cerveau est tout bourré de chiffres et qui, n’ayant pas le temps de lire, ne laisse battre son coeur qu’a la vue d’un lingot d’or.
A peine, s’est-il dépouillé de son égoisme en faveur du vieillard. Quelques rares exemplaires de ses ceuvres dorment, a cété de celles de ses devanciers, dans les rayons de nos bibliothéques. Beaucoup ont trainé sur les tablettes de ces boutiques ow, sous
ee eee gn es EN BOUQUINANT. 71 ee prétexte de s’occuper de librairie, on détaille des souliers, du geniévre, quelques paroissiens romains, des €ventails, des blagues de fumeur ; et, pour lui faire la royale auméne de son patronage, le public canadien a attendu que les prophéties de l’auteur sé soient réalisées, et qu’ “‘ éclos comme la fleur des champs, il se soit brisé comme elle, et ait disparu comme une ombre. ”’ | |
Bie
JoserpH MARMETTE. — Francois de Bienville ; scéne de la vie canadienne francaise au X VIle siécle. — L’intendant Bigot. —Le chevalier de Mornac: chroniques de la Nouvelle
France. (1664.)—