‹ Choses et autresChapitre 7 sur 23 · FRANCOIS DE BIENVILLE · texte numérisé non relu

FRANCOIS DE BIENVILLE

— Qui vive?

= France !

Chapeaux bas, messieurs ! car vous allez voir défiler sous vos yeux la patrie d’autrefois, avec son drapeau fleurdelysé, ses mousquets a méche, ses haches d’armes, ses élégants pourpoints, ses soyeuses plumes blanches,

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EN BOUQUINANT. 73 eee C’est la Nouvelle-France du comte de Frontenac, leste, joyeuse et brave, courant sus al’ anglais, partout ou il se montre, gasconnant et donnant de larges coups d’estoc, sans nul souci du nombre et de l’isolement ; puis, toute noirciede poudre et de soleil, allant dévotement s’agenouiller 4 la petite chapelle de Québec et acclamer Notre-Dame de la Victoire.

Ah! vive Dieu! c’est qu’en ces temps-la, le dévouement et la valeur, ces bonnes vieilles vertus gauloises, pesaient lourdement sur les corselets d’acier de l’ennemi. La science de chevalerie ne consistait pas alors a jeter furtivement a l’affat un demi-million de braconniers au coin d’un bois, pour y guetter le passage de la France et l’assassiner a loisir sous le couvert des hautes futaies.

Les fils de Fontenoy et de Raucoux, les grands peres de Jemmapes et de Valmy savaient faire les choses en gentilshommes ; on se canardait poliment, le sourire aux lévres, en songeant un tantinet aux folles marquises du temps ot I’on faisait si joyeuses collations sur l’herbe de Chantilly, de Fontainebleau, de Versailles, et le soir, au Chateau St. Louis, en devisant autour d’une bouteille de vieux vin, on comptait.sous lemanteau, comme aurait dit LaBruyére, les pertes de l’ennemi par les coups d’arquebuse qui manquaient au fourniment.

Pauvre Nouvelle-France ! il n’est pas vrai que tu gises tout entiére dans le trou béant que t’a creusé le dernier boulet de Sainte-Foye.

Le chercheur te retrouve encore aussi complete, aussi charmante que jadis, douillettement enfouie sous les annales et les chroniques du passé, et de temps a autre tu reviens te livrer.4 ceux qui ont ton culte et te gardent leur meilleure part de souvenir. Hier, c’était un vieillard — M. de Gaspe — que tu choisissais; car il t’avait semblé voir passer sur ses cheveux blancs un reflet lointain de la blanche oriflamme aux fleurs de lys.

Aujourd’hui ta main bénie vient se poser dans celle de notre jeunesse : ton privilégié a vingt-cing ans, — lage ou déja les tiens appartenaient a Vhistoire — et pour enseigner les sublimes choses du passé a tes fils d’aujourd’hui, tu as permis a]’un des ndtres de choisir un des chevaleresques portraits de ton illustre galerie, ‘un frére de héros, héros lui-méme,’’ Frangois Le- Moyne de Bienville.

C’était un rude homme, ce Frang¢ois de Bienville qui, ‘‘flairait de loin la poudre, haissait mortellement )’ Anglais, et se trouvait bien, partout ot il y avait de glorieuses estocades 4 donner.”” Il faisait bon étre son ami, et sentir passer sous son bras, cette main ‘large, musculeuse,” certaine ‘‘de pourfendre son homme au champ d’honneur.’’

A le voir, on se sentait fier de sa race, et rien d’étonnant que M. Marmette se soit mis en téte de dessiner sa grande figure, un jour que le guerrier, revenant de Montréal, était a causer avec M. de Frontenac ‘ce vieux gentilhomme qui avait un roi — Louis

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ee ee os XI — pour parrain, et la discipline militaire pour tutrice.””

Pendant deux ans, M. Marmette n’a fait qu’ étudier tout ce qui pouvait mettre en relief le male caractére de son héros et rappeler la lointaine époque ow il Vivait.

Vieilles éditions 4 culs de lampe, mémoire des belles dames de jadis, chroniques veloutées de poussiére, manuscrits jaunis par le temps, tout est venu se grouper autour de lui, pour faciliter son patriotique

travail. Douéd’une patience véritablement bénédictine, il a su serrer de prés chaque détail, chaque minutie de nature a jeter la moindre lumiére sur l’ombre qui enveloppe l’histoire des mceurs canadiennes au XVIIe siécle. A voir l’exactitude avec laquelle il décrit ses costumes et les choses du vieux temps, on sent homme qui tous les jours hante amoureusement. Monteil, fréquente le Grand d’Aussy et se laisse prendre a réver de longues heures sur les gravures du ‘SMrereure Galant.”]

Lorsqu’il débute en disant :

— J’ai longtemps cherché quels pouvaient étre les vins que buvaient nos ancétres.”’

— ‘* Je me suis amusé a retrouver les anciens commandements d’arquebuse dans les travaux de Mars d’Alain Mallet, maitre de mathématiques des pages de la petite écurie de Sa Majesté, on peut étre sar qu’il a employé de longues veillées a fouiller le passé.

Pierre a pierre ‘‘il l’a reconstruit, et tout-4-coup

surgit devant le lecteur étonné le Québec de 1690,

avec ses palissades, ses vieux bastions noircis, son

chateau St. Louis assis sur le bord du cap, et arrété

- par les fondations qui servent encore 4 soutenir la plate-forme, ses communautés religieuses occupant presque toujours la haute ville, ses rares maisons disséminées le long des rues Saint-Louis, Buade, de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean, son grand calvaire planté prés de la palissade qui domine a plus de 100 pieds la rue du Saut-au-matelot, 4 peu pres ow Von voyait autrefois sur la grande batterie une espece de demi-lune, défendue par un canon de trentedeux,’’ aujourd’hui remplacé par la terrasse Bienville.

Les pages que remplissent ces détails sont a citer. N’est-ce pas la la ville de Frontenac, telle qu’elle n’existe plus que dans la pensée de M. Casgrain, puisque MM. Ferland et Laverdiére sont partis ? Aussi, ne faut-il pas s’étonner si, forte de sa science et tout imbibée de l’époque qu'elle veut faire revivre, la plume de M. Marmette, est allée chercher au fond de l’encrier ot ils dormaient la douce et sainte figure de Louise d’Orsy, la trogne rebondie de maitre Jean Boisdon, le sauvage profil de Dent-de-Loup, l’4me haineuse de Harthing.

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Tous ces divers personnages a travers lesquels va se mouvoir la sympathique physionomie de Bienville, sont bien esquissés.

L’ intrigue fortement tissée est soutenue par un style simple, parfois imagé, et partout l’entrain du dialogue captive.

M. Marmette fait causer nos ancétres a ravir.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre place a la table hospitaliére du chateau, entre M. le major Prévost et Francois de Bienville. On s’expose, il est vrai, a2 boire sec chez le comte de Frontenac; mais comme il fait plaisir d’y discuter gaiement les affaires de la colonie, tout ‘‘ en sucotant une aile de pluvier,”’ ou en s’exposant ‘‘a battre en bréche avec grand succés un second bastion de paté au cheyreuil.’’ Le siége que les gentils-hommes font subir au gardemanger du comte est de tout point plus dévastateur que celui qu’apportent en ce moment “‘ les frégates, les brigantins, les caiches, les barques et les flibots’’ de Sir Wm. Phipps. Quels francs éclats de rire s’échappent joyeusement le long des corridors du chateau ! quelles pleines rasades on se sert en attendant le moment ot un heureux parieur enverra un boulet décrocher le drapeau anglais qui flotte a la corne d’artimon du vaisseau amiral !

Le conteur se sent 4 l’aise au milieu de ces scenes grandioses de notre histoire militaire. L’épisode de ce drapeau que le courage de Bienville va bientét sanctifier en le suspendant, précieuse relique, aux vofites de la cathédrale, est a détacher et a mettre dans ce recueil de morceaux choisis de notre littérature que je voudrais voir publier sous le patronage du ministére de l’instruction publique,

-Partout ot il y a de la poudre et du bruit, de la mousquetade et des coups d’estoc, des canons et de la bataille, la phrase de M. Marmette prend le pas gymnastique et se fait entrainante. Le combat de la Canardiére est enlevé, ainsi que celui de Repentigny.

M. de Vaudreuil vient de placer ses grands gardes autour du village ; ‘‘ au bout d’une demiheure 120 Canadiens investissent la maison. ”’

— ‘*Couchés qu’ils étaient parmi des broussailles, derriére quelques gros arbres et des clétures qui avoisinaient habitation, personne n’aurait pu soupconner leur présence.

On n’entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient sur Vherbe, et, de la téte touffue des arbres s’échappaient quelques cris d’oiseaux éveillés par un bruissement inusité, mais imperceptible 4 toutes autres oreilles qu’aux leurs.

- Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs réves le hideux spectre de la mort qui effleurait leur front de ses ailes de chauvesouris.

Il pouvait étre trois heures quand l’aurore, comme un ruban lumineux, se déroula lentement a l’horizon. Peu-a-peu, la cime des montagnes dont la base . dormait encoré dans la brume, se détacha sur le ciel, et le’ premier sourire du jour naissant descendit languissamment sur la vallée.

Le rayonnement des étoiles devint moins vif et finit par s’éteindre 4 mesure que la clarté refoulait les ténébres.

La lumiére, en effleurant l’herbe humide, permit aux Canadiens d’entrevoir et de compter quinze Iroquois endgrmis devant la porte de la maison.

— Feu! dit une voix tonnante.

Vingt mousquetades rasérent le sol, ainsi que des couleuvres de flamme, et leurs détonations n’en faisant qu’une seule éclatérent comme un coup de foudre.

Dix Iroquois restérent sans bouger sur place ; ils dormaient leur dernier sommeil. Les cing autres se levérent effarés. Mais les balles sifflérent de nouveau dans le taillis et les survivants se recouchérent sans jeter une plainte. Ils avaient cru réver, et la mort les tenait a leur tour.”’

Cette largeur de description et de mise en scéne se retrouve quand M. Marmette veut raconter les tentatives de Dent-de-Loup, prisonnier dans les cachots du Chateau St. Louis, et s’arc-boutant aux ‘* solides tiges de fer qui le séparent de la liberté.”’ Elle revient encore lorsqu’il nous fait assister a Venterrement de Le Moyne de St. Héléne et a la scéne du JAfiseremini pleine de cette grandeur que seule peut trouver une plume véritablement religieuse. Elle se maintient dans l’épisode des ‘‘ Marches naturelles de Montmorency,’’ qui rappelle un peu le genre d’Anne de Radcliffe, mais la ot elle se décuple et prend son élan, c’est au récit de la nuit terrible ot Harthing tente l’enlévement de mademoiselle Louise d’Orsy.

oe eS 80 CHOSES ET AUTRES.

(203 Se Il y a dans ce chapitre des situations, comme aimait a les peindre Salvator Rosa. L’épouvante, la terreur remplissent 4 pleins bords l’4me du lecteur, et involontairement, en lisant les angoisses €pouvantables par ou passe Francois de Bienville, Vesprit se reporte au supplice de Claude Frollo lancé du haut des tours de Notre-Dame et sentant son espérance et sa vie lacher prise, 4 mesure que fléchit la gargouille de plomb, ot l’a suspendu le doigt du hasard.

A cété de ces sombres toiles, la main de l’artiste a su éparpiller de coquets pastels, de frais sépias qui reposent |’ ceil et imagination.

Rien de plus joli que cette vision ou M. Marmette entrevoit passer sur la place-d’armes l’élégant défilé des mignons de l’époque Frontenac.

Il y aurait de gros in-folios de philosophie a écrire sur ce quart-d’heure de téte-a-téte ot le vieux comte vient appuyer sur son coeur endolori l’ame brisée de Bienville, et, il y a quelque temps, en relisant avec moi les pages colorées ot M. Marmette raconte le veeu de Louise d’Orsy, Eugéne Hamel, qui nous est revenu de Rome avec tout un bagage de croquis, d’esquisses et de toiles ravissantes, me disait :

—Il y adans ces lignes un charmant sujet qu’un

de ces jours je veux me donner le plaisir de copier ; car Marmette n’y a rien laissé a créer.

C’est surtout les scénes de la vie populaire qu’aime 4 travailler la plume du jeune romancier. Un de ses types restera: celui de maitre Jean Boisdon, ‘‘ gros,

court, ayant de prime abord Vapparence d’un baril de vin, possédé toujours de la manie de crisper les doigts sur les piécettes qui s’acheminent vers son comptoir, et n’ayant qu'un seul penchant capable de lutter convenablement avec sa douce ivrognerie et son implacable avarice: l’énergique amour de son existence joufflue. ”’

Cette figure joviale illumine d’un long éclat de rire le roman de M. Marmette; ses entrevues avec Saucier, le cuisinier du chateau, ses malheurs pendant le bombardement, ses gaucheries en faisant l’école de peloton, ses interminables querelles avec sa légitime madame Boisdon, tout cela est frappé a ’emportepiéce gaulois.

Il en est de méme de ces études de mceurs ot l’on voit la robuste moitié de hotelier lutter de bruit et de tapage avec les bombes de Phipps, tout en déménageant soigneusement ce qu’elle-a de plus précieux, pour le porter au monastére des Ursulines.

Ses bourgeois et ‘‘mesdames leurs épouses’’ conversent avec autant de courage et de vélocité que leurs descendants de 1874, et beaucoup d’entre eux se reconnaitront curieusement dans les personnes de MM. Poisson et Pelletier, flanqués chacun — il va sans dire — d’une de ces légendaires moitiés qui semblent croire que la vie est destinée a ébaucher des improvisations sur la réputation du voisin, puisque I’ éternité est faite pour se reposer.

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