L’INTENDANT BIGOT
Dans son troisiéme travail historique — le premier est intitulé Charles et Eva — M. Marmette a abordé de plein pied la plus triste période de notre histoire, et votre main d’honnéte homme va se crisper rien qu’a venir en contact avec celle de ce punais de
Bigot qui avait pris 4 la cour de Louis XV son luxe,
ses rafinements, ses débauches, et trouvait le moyen de mériter en sus le titre du “‘ plus effronté pillard que jamais roi de France ait eu pour financier-général. ”’ Aussi, faut-il voir avec quel art l’histoire a su grouper autour de l’époque choisie par le romancier la plus dangereuse cohorte de sacripants qu’aient jamais enfantée l’impatience de jouir et l'amour du monopole.
Regardez-les défiler devant nous.
Voici maitre Brassard-Deschenaux, fils de cordonnier, si grand amateur de gain qu’en un jour de bonne humeur il disait joyeusement :
— Moi, j’en prendrais jusque sur les autels.
Puis vient benoitement le boucher Cadet ‘ passé si vite du couteau a l’épée’’ et qui, apres avoir, sur les hauteurs de Charlesbourg, tondu les moutons de monsieur son maitre, finira par se faire tondre a son tour par la commission royale du Chatelet, car neuf ans plus tard il sera condamné a 500 livres d’amende et asix millions de restitution ! Puis, maitre Bréard, né pauvre, mort millionnaire ; puis, toute la troupe des escrocs, Estébe, de Villiers, Clavery, Jean Corpron, Pénisseault, et enfin l’aide-major Péan ‘le plus laid, le moins spirituel de tous,’’ opinion générale partagée un peu par Bigot, beaucoup par madame Péan, et complétement par l’histoire et par M. Marmette.
Tous ces coquins jouent, pillent, pressurent, mangent, rient et digérent 4 qui mieux mieux en attendant le déshonneur, l’amende, la restitution, la Bastille ; et par Satan! juron favori de monseigneur l’intendant, d’ici a Vexpiation, le temps va couler joyeusement !
Il se passe en roueries, en extorsions, en mensonges, et il va sans dire que le plus gros de l’avalanche roule sur le dos complaisant du glauque et impassible major. Madame Péan le hait et le trompe. Bigot plus rusé, le cajole, lui ferme les yeux, l’endort : et comme ce qui vient par la flfte s’en retourne par le tambour, non-seulement le maitre se contente de tromper son favori, mais il trompe aussi ‘‘]’obligeante” madame Péan, épithéte pleine de promesses que lui donnent les mémoires du temps.
9 Owe
A son tour, véritable renard qu’une poule aurait pris, l’'intendant se fait jouer par son valet de chambre Sournois et, pour ne pas rester en arriére, dans cette course a l’hypocrisie, de Vergor trompe et livre la patrie !
Sombre et lugubre toile o1 M. Marmette a su tracer d’une main ferme un tableau qui ne laisse pas a l’4me les mémes pensées que fait jaillir la noble et franche figure de Francois de Bienville ; mais qui l’empoigne plus avant, et sait faire tressaillir jusqu’aux fibres les plus intimes du patriotisme outrage.
Ce roman est précédé d’un prologue saisissant.
La famine régne en maitresse dans Québec, et en attendant qu’il se nourrisse ‘‘de cheval et de merluche sans pain,’’ le peuple, ‘‘ prenant son mal en patience, comme l’avoue ingénument le commissaire ordonnateur des guerres, M. Doreil, périt de misére dans les rues de la ville, pendant que cet hiver la Bigot trouve le moyen de perdre au jeu 200,000 livres.
Nous sommes au 24 décembre 1755.
Un vieil officier, manchot, perclus de blessures, transi de froid, est agenouillé avec sa petite fille au pied de la créche du Sauveur, dans la cathédrale de Québec. La faim, le dénuement, les angoisses paternelles ont creusé de larges et profondes rides sur la figure male du baron de Rochebrune, et au milieu de tous ces noéls, ces chants d’allégresse, ces parfums de l’autel, il n’entend
qu’une seule chose ; la voix de la petiote qui lui dit :
— Pére, j’ai faim.
Que faire? Depuis deux mois le baron n’a pu retirer sa pension dont le paiement a été différé sous un prétexte, puis sous un autre. Seule sa croix de chevalier de Saint-Louis lui reste.
A cette pensée, un éclair de résolution passe dans l’ceil sombre de M. de Rochebrune.
Il quitte le saint lieu d’un pas lourd et se dirige
vers fa Friponne, ce magasin ot lon trouvait le moyen de revendre au roi sa propre marchandise,
tout en la lui faisant payer plus cher que la premiére fois. A travers la neige et la poudrerie, le vieillard se fraie un chemin vers le Palais.
Du cdété de fa Frifonne tout est sombre et triste, comme dans le cceur de ceux qui chaque jour vont y mendier une prolongation d’existence. Mais qu’importent leur misére et leurs angoisses? L’intendance n’est-elle pas illuminée du rez-de-chaussée au faite ? Et tout reste rose dans le meilleur des mondes possibles, puisque l’on fait un jeu d’enfer et que, la bouche en cceur, on débite des madrigaux aux belles dames, tout en humant les parfums du souper charmant qui va se servir chez monseigneur l’intendant.
A cette vue, indigné, comme citoyen, navré, comme pére, le vieux soldat sent les vapeurs de la faim, de l’outrage et de la fiévre lui monter au cerveau. Pale, déguenillé, mais resplendissant de mépris et de
fierté, le baron de Rochebrune s’avance 1’ceil en feu, la lévre dédaigneuse. II pénétre, le front haut, dans ces salons dorés, et la, laisse tomber des paroles de malédiction et de prophétie au milieu des rires et des ivresses de la féte. Puis, sortant lentement du palais maudit, brisé par le cauchemar de toutes ces joies et
de toutes ces splendeurs véreuses qui viennent de se
mesurer avec son désespoir et son inanition, il trébuche et va mourir d’épuisement aux pieds de l’escalier d’honneur, pendant qu’au dessus de sa téte les violons insoucieux jettent a l’hiver les joyeuses notes d’un menuet, et que madame Péan encore tout énervée par cette scéne laisse tomber, derriére son éventail, cette triste pensée :
— Mon Dieu! bien sfir, je ne dormirai pas cette nuit !
De ce croquis analysé a la hate, M. Marmette aurait fait la partie la plus dramatique de son roman, s'il n’avait a soutenir la comparaison avec la mort du capitaine Brown dans la cataracte du Montmorency -et celle de Sournois qui, blessé par un coup de feu, en essayant de voler le coffre-fort de Bigot, se traine dans le souterrain du chateau de Beaumanoir, s’efforce de remuer la pierre qui en défend lentrée, la souléve assez pour rester pris dessous, et se sentir dévoré lentement par quelques loups friands ° de bons morceaux, qui rddaient dans les environs.
A mon avis le décés de cet honnéte homme est une des choses réussies de la littérature horrible, et, tout en présentant mes compliments de condoléance
a l’inventeur du regretté défunt, je lui sais gré de m/avoir si bien décrit la coquinerie et les Apres appetits de cette carriére si tét brisée.
D’une grande souplesse, la plume du romancier canadien se préte facilement aux scénes sombres et lugubres, mais dans cet ouvrage elle a peut-étre fait un étalage trop considérable de panneaux tournant dans leurs boiseries, de pierres pivotantes, et de souterrains humides et mystérieux, toutes choses bien a leur place dans ce sombre et terrible chateau d’Udolphe qu’a décrit l’imagination malade de madame de Radcliff, mais qu’on ne s’est pas habitué ad imaginer en contemplant les ruines bourgeoises du Chateau-Bigot. Quelques descriptions de personnages me paraissent un peu longues; mais en revanche, comme tous ces vils caracteres de pillards s’accusent et ressortent en relief !
Voyez-vous Cadet de mauvaise humeur et de plus mauvaise compagnie encore, qui réplique a une plaisanterie de Deschenaux en lui jetant son assiette par la téte, pendant qu’attablés autour d’eux, leurs compéres rapaces, la figure animée, écoutent religieusement Bigot qui laisse tomber ses premiéres paroles de trahison. Puis, 4 quelque temps de la, écoutez la triste entrevue que provoquera monseigneur 1’intendant avec M. de Vergor — encore un traitre celui-la — qui a fait son apprentissage au siége de Beauséjour, défense si mollement conduite que les mauvais plaisants d’alors ne la désignaient plus que
sous le nom du Szége de velours. Voyez comme tous
| a SSS ces misérables s’entendent pour embrouiller comptes du roi, cacher leur rapines et hater la ruine de la patrie, afin de pouvoir se sauver lachement au milieu du bruit de son immense effrondrement.
Ah! triste époque, pleine d’enseignements, de terreurs et de sanglots, bien faite pour tenter le romancier et pour navrer le lecteur 4 la recherche de poignantes émotions.
A cété de ces hontes et de ces douleurs, M.
Marmette a su faire intervenir 4 propos la gracieuse figure de Berthe de Rochebrune, ainsi que celles de Raoul de Beaulac et de maitre Lavigueur. Dans la premiére de ces créations, le romancier a voulu personnifier ce héros gentilhomme, perdu aujourd’hui, et qui trouvait alors le temps d’étre spirituel, aimant, heureux de se l’entendre dire souvent, et jetait a pleines mains son coeur, sa bravoure et sa jeunesse. Dans la seconde, i’auteur a eu la patriotique pensée de faire ressortir ce type d’intelligence, de dévouement et d’amour du sol, que le peuple canadienfrancais sut faire surgir en ces temps d’épreuves. L’ami Lavigueur est bien encore ce véritable enfant de Saint-Roch, moitié charpentier, moitie trappeur, qui ne recule devant rien, et jamais fils de nos faubourgs ne s’est montré plus fort, plus charitable et plus dévoué que cette création de M. Marmette qui, d’ailleurs a le soin de nous dire :
__ «‘ N’était-ce pas de l’héroisme que l’acte de ces gentilshommes et de ces paysans qui couraient a la mort, les uns persuadés qu’elle serait inutile au
Se te Ee ra geht ii ts
EN BOUQUINANT. 89 SSS salut du pays, et les autres confiants dans le succés de leurs armes, et comptant toujours sur des secours que la France ne leur envoyait plus depuis longkemops'e **
Le roman de M. Marmette est une réponse au point d’interrogation du romancier, et a eux trois — Berthe de Rochebrune, Raoul «de Beaulac et Lavigueur forment cette brillante et sainte trilogie de la femme, de lofficier et du soldat qui furent en ces temps maudits les seuls défenseurs de la patrie bafouée, mutilée et agonisante. Aussi, faut-il voir comme la pauvre Berthe se défend en lionne contre les déclarations fougueuses de l’intendant millionnaire ; puis, tout le courage qu’elle sait déployer pour s’évader de la flotte anglaise ancrée au Cap-Rouge et venir seule dans un canot avertir un de nos avantpostes que l’ennemi se glissant dans l’ombre vient opérer le débarquement.
Et le chevalier Raoul ?
Comme celui-la sait avoir toutes les tendresses et tous les courages |! — Peut-on étre plus sentimental et plus terrible que lui ? — Regardez-le aux genoux de Berthe ; on dirait un muguet de la cour qui n’a cessé d’étudier des rondeaux et d’ éparpiller des madrigaux et des lais d’amour ; pourtant, demain vous le verrez l’€pée au poing, le pistolet ala ceinture, faire des marches de nuit, se glisser dans le camp de Wolfe a lAnge-Gardien, et au grand jour des Plaines d’Abraham, il vous apparaitra “ téte nue,
les cheveux au vent, l’ceil en feu, le sourire de la vengeance aux lévres, langant son cheval au beau milieu des rangs épais des montagnards écossais,”” tandis que Lavigueur, tout en distribuant balles et plomb a l’Anglais, ne trouve d’autre moyen d’exprimer sa farouche satisfaction qu’en criant d’une voix rauque :
— En avant les gars! tue! tue!
C’est au milieu de ces grandes scénes que M. Marmette se sent a l’aise ; et l’enlévement de mademoielle de Rochebrune par les Anglais, son évasion, la description de cette escadrille de débarquement, glissant silencieuse le long du Cap Rouge, et passant 4 demi-portée de nos avant-postes qui croient que c’est le ravitaillement attendu de Montréal depuis si longtemps ; le récit de la bataille des plaines d’ Abraham ; cette lutte gigantesque de deux cents canadiens contre Vaile gauche de l’armée anglaise; toutes ces péripéties, tous ces chocs, toutes ces gloires ont ete rendus dans un style vif et passionné par notre romancier qui, tout en nouant son intrigue, n’a pas cessé de suivre de prés la vérité historique.
Pour vous en convaincre ; suivez-moi au camp de Beauport, et asseyez-vous entre Beaulac et Lavigueur, sur le tronc de cet arbre renversé.
Maintenant retenez vos larmes pour mieux voir, car l’Anglais bombarde Québec :
— ‘*De minute en minute, et trouant soudain le voile immense, tissu de ténébres jeté sur le fond du
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tableau, de livides éclairs bondissent et roulent sur les flancs 4 pic des rochers de Québec et de Lévis.
** Puis tout redevient nuit ; et le fracas des détonations de l’artillerie passe en hurlant dans l’air pour aller se briser dans la brume sur les masses géantes des Laurentides, et revient vers la ville en ralant un sourd et dernier grondement. Ces suprémes ronflements de la canonnade, répercutés par Techior tse confondent alors avec les mugissements lointains et graves de la cataracte du Montmorency, dont les eaux emportées par un élan terrible jettent vers le ciel une immense clameur d’effroi, avant de crouler éperdues dans un abime de deux cent quarante pieds.
** A gauche, la scene change.
“De rougeadtres lueurs empourprent d’une teinte sanglante les sommets embrasés de lJ’ile et de la céte du sud depuis Beaumont jusqu’ot la vue peut s’étendre en descendant le tleuve. Ce sont les torches de Vincendie allumé pour éclairer les funérailles de la domination francaise en Amérique.
*¢ Selon que le vent souffle avec plus ou moins d’intensité, ces grandes lueurs fauves, enchainées lune 4 l’autre dans un vaste parcours, semblent danser sous le ciel blafard comme une immense filée de spectres qui viendraient de sortir de l’enfer et secoueraient au vent dans une ronde satanique leurs vétements de flamme.”’
Voici maintenant le spectacle qui se déroule du cété de la ville.
— ‘*Grace a la courbe lumineuse dont la fusée des bombes et des obus sillonnait la nuit entre Lévis et Québec, on pouvait constater la précision et la grande portée des grosses piéces des assiégeants. Plusieurs maisons qui brfilaient ¢a et la dans la ville prouvaient, a n’en plus douter, que les projectiles ennemis n’atteignaient que trop bien leur but ; tandis qu’au contraire, nos bombes, lancées par des mortiers d’un trop petit calibre, s’en allaient éclater, inoffensives, dans l’eau subitement éclairée qui bruis-
sait dans l’ombre au pied des falaises indécises de la Pointe-Levis.
“¢ Placez cette scéne étrange dans un pays a demicivilisé, encadrez ce tableau dans un immense réseau de foréts presque vierges encore, et vous aurez une idée de la mise en scéne de cette lutte opiniatre engagée depuis si longtemps pour la possession d’une contrée perdue comme un ilot dans l’Océan.”’
M. Marmette a su trouver des couleurs aussi sombres pour nous peindre Québec ruiné, briilé, écrasé par V’ennemi. Ecoutez-le vous conter cette désolation.
— ‘*Au fond de la grande place se dressaient les hautes murailles de la cathédrale en ruines. Le toit s’étant effondré dans les flammes, le ciel apparaissait librement a travers les vitraux du portail et les fenétres défoncées de la nef. Du clocher élevé il ne restait plus que la lourde tour du beffroi, au-dessus de laquelle se levait en ce moment le disque de la lune, si brillant, si mystérieux et si grand, qn’on aurait cru voir I’ ceil de Dieu errer sur les décombres de son temple dévasté,
‘¢Ta cloche des Ursulines laissait tomber sans relache ses sanglots dans la nuit, car Montcalm venait de mourir. .
‘«* A mesure que Raoul avangait, il se heurtait de plus en plus contre mille débris de poutres noircies et de pierres calcinées qui encombraient la rue. Car toute la partie de la haute ville qui s’étendait depuis la rue de la Fabrique jusqu’au Chateau-du-Fort, se trouvant la plus élevée, avait souffert de la bombe plus que le reste de la cité qui descend avec le terrain dans la direction du faubourg.
‘¢ Tia lumiére blanche de la lune donnait en plein sur léglise et la facade du collége des Jésuites. Sur leurs murs éclairés se voyaient partout de grosses taches étoilées, tandisque sur les toits s’étendaient comme des flaques de sang. . C’étaient les trous creusés par la bombe et les boulets anglais.
‘* Raoul traversa la grande place et s’engagea dans la rue Buade, oti plus encore était la désolation.
“‘ Outre les murs élevés de la cathédrale qui dressaient a gauche leurs pans noircis et 4 demi écroulés, on ne voyait que des ruines a droite. Le feu et la bombe n’avaient rien épargné. Les toits embrasés s’étaient écroulés dans les caves, et les fenétres crevées fixaient sur le passant leurs regards creux comme les orbites d’une téte de mort.
«¢ Enervé de plus en plus par ces scénes de poignante destruction, Raoul tourna brusquement le coin de la rue du Trésor, dans laquelle il entra comme pour fuir ce navrant spectacle,
<¢ La cloche du couvent se lamentait encore, et sa voix aérienne prenait des accents de plus en plus éplorés, 4 mesure que Raoul se rapprochait du monastere.
‘Quand il déboucha sur la Place d’Armes qui s’étendait devant le Chateau St. Louis, le premier objet qui frappa les yeux de Beaulac fut le couvent avec la chapelle des Récollets, dont les projectiles avaient respecté le petit clocher pointu.
‘< Le monastére et la chapelle étaient encore debout, mais leurs murs crevassés et leur toiture en maints endroits défoncées indiquaient encore |’ceuvre infernale des projectiles anglais.
‘¢ Comme Raoul arrivait en face du chateau, ses yeux s’étant machinalement tournés a droite, du cété opposé, s’arrétérent sur le portail de l’église des Récollets. La grande porte en était ouverte et laissait entrevoir la faible lumiére de la lampe du sanctuaire, qui dormait sous les noires profondeurs de la voitte. :
. “TZ infortuné ressentit le besoin de prier, et, coupant sa marche a angle droit, il se dirigea vers la chapelle. Quand il entra, un bien triste spectacle s’offrit a ses yeux. Mille débris de planches, de poutres et de ferrailles jonchaient le pavé effondré en beaucoup d’endroits. ‘Tous provenaient de la vofite percée a jour par les bombes et les obus dont le violent passage avait laissé en de certaines places la charpente de la toiture 4 nue comme les vertébres d’un squelette, tandis qu’ailleurs ot tout avait cédé sous le poids des projectiles on apercevait, 4 travers les déchirures
du toit, quelques coins durciel, et surtout une grande gerbe de lumiére blanche provenant de la lune et descendant jusqu’au parquet. Dans un coin de la chapelle un vieux moine, agenouillé sur les dalles en désordre, priait dans ’ombre. Sa téte grise dont le sommet dénudé reluisait sous la lumiére de la lampe et sous les pales rayons de la lune qui tombaient de la vofite, regardait vers le ciel, tandis que ses bras étendus s’élevaient en suppliant. A sa figure ascétique ou la privation et les ans avaient creusé leurs rides, a l’ardeur de sa priére qui s’exhalait de son ceil inspiré. et de sa bouche entr’ouverte par l’extase, grace aussi au jeu de la lumiére qui tombait en plein sur la partie supérieure de sa figure, tandis que le reste de la téte et le corps entier se noyaient dans l’ombre, on aurait cru voir le moine en priére qui posa devant Zurbaran. ”’
Combattre, aimer, prier, ce sont la trois nobles pensées que M. Marmette a su faire surgir presqu’a chaque chapitre de ce roman —dont le titre a peut-étre le tort d’étre une tristesse nationale — et a eux seuls ces trois mots magiques nous font oublier les tripotages et les trahisons de Francois Bigot et de sa vilaine clique ; ils effacent le dégott et la haine que cette lignée de voleurs laisse a l’Ame, et nous font refermer le hvre du romancier canadien avec un sentiment de fierté et d’attendrissement.
Involontairement, on se prend a songerace peuple de paysans et desoldats — obscurs héros qui furent nos aieux — et nous nous rappelons alors que dans ces jours
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d’épreuves of tout vint a manquer, pendant que les péres et les fils allaient 4 l’ennemi, les petits enfants, les femmes, les vieillards se faisaient bétes de somme. Oui, ‘‘bétes de somme,’’ messieurs, et soyons fiers de ce titre qu’a consacré Vhistoire ; car en ces temps-la, ces étres faibles et affamés s’attelérent sur 271 charrettes, ct charroyérent de Batiscan a l’armée — espace de 18 lieues — 700 quarts de lard et de farine, c’est-a-dire de quoi pouvoir subsister et lutter pendant encore douze a quinze jours. Le bruit s’affirmait alors de plus en plus que la France nous avait abandonnés, et notre résistance inattendue — c’est lord Chesterfield qui l’avoue — cotita la somme de 8o millions sterling dépensés par Angleterre pour |’armement de sa flotte et de son armée.
Tout s’équilibre ici-bas, mes amis, et ces millions dépensés par l’ennemi étaient destinés a compenser les millions engloutis par Vinsatiable goinfre que M. Marmette a réussi a2 nous décrire sous le nom exécré de ‘‘ |’Intendant Bigot. ”’