‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 15 sur 42 · ST DUT ES · texte numérisé non relu

ST DUT ES

Pierre à pierre ‘“ il l’a reconstruit, et tout-à-coup surgit devant le lecteur étonné le Québec de 1690, avec ses palissades, ses vieux bastions noircis, son château St. Louis assis sur le bord du cap, et arrêté par les fondations qui servent encore à soutenir la plate-forme, ses communautés religieuses occupant presque toujours la haute ville, ses rares maisons disséminées le long des rues Saint-Louis, Buade, de la Fabrique, du Palais et Saint-Jean, son grand calvaire planté près de la palissade qui domine à plus de 100 pieds la rue du Saut-au-matelot, à peu près où l’on voyait autrefois sur la grande batterie une espèce de demi-lune, défendue par un canon de trentedeux, ’”’ aujourd’hui remplacé par la terrasse Bienville.

Les pages que remplissent ces détails sont à citer. N'est-ce pas là la ville de Frontenac, telle qu’elle n'existe plus que dans la pensée de M. Casgrain, puisque MM. Ferland et Laverdière sont partis ? Aussi, ne faut-il pas s'étonner si, forte de sa science et tout imbibée de l’époque qu’elle veut faire revivre, la plume de M. Marmette, est allée chercher au fond de l’encrier où ils dormaient la douce et sainte figure de Louise d’Orsy, la trogne rebondie de maître Jean Boisdon, le sauvage profil de Dent-de-Lorp, l’âme haïineuse de Harthing.

Tous ces divers personnages à travers lesquels va se mouvoir la sympathique physionomie de Bienville, sont bien esquissés.

L'intrigüe fortement tissée est soutenue par un style simple, parfois imagé, et partout l’entrain du dialogue captive.

M. Marmette fait causer nos ancêtres à ravir.

Pour s’en convaincre, il suffit de prendre place à la table hospitalière du château, entré M. le major Prévost et François de Bienville. On s’expose, il est vrai, à boire sec chez le comte de Frontenac; mais comme il fait plaisir d’y discuter gaiement les affaires de la colonie, tout ‘‘ en suçotant une aile de pluvier,”? ou en s’exposant ‘‘ à battre en brèche avec grand succès un second bastion de pâté au chevreuil.’ Le siége que les gentils-hommes font subir ‘au gardemanger du comte est de tout point plus dévastateur que celui qu’apportent en ce moment ‘‘ les frégates, les brigantins, les caïches, les barques et les flibots’” de Sir Wm. Phipps. Quels francs éclats de rire s’échappent joyeusement le long des corridors du château ! quelles pleines rasades on se sert en attendant le moment où un heureux parieur enverra un boulet décrocher le drapeau anglais qui flotte à la corne d’artimon du vaisseau amiral !

Le conteur se sent à l’aise au milieu de ces scènes grandioses de notre histoire militaire. L'épisode de ce drapeau que le courage de Bienville va bientôt sanctifier en le suspendant, précieuse relique, aux voûtes de la cathédrale, est à détacher et à mettre dans ce recueil de morceaux choisis de notre littérature que je voudrais voir publier sous le patronage du ministère de l'instruction publique.

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Partout où il y a de la poudre et du bruit, de la mousquetade et des coups d’estoc, des canons et de la bataille, la phrase de M. Marmette prend le pas gymnastique et se fait entraînante. Le combat de la Canardière est enlevé, ainsi que celui de Repentigny.

M. de Vaudreuil vient de placer ses grands gardes autour du village ; ‘au bout d’une demiheure 120 Canadiens investissent la maison. ”?

— ‘f Couchés qu'ils étaient parmi des broussailles, derrière quelques gros arbres et des clôtures qui avoisinaient l’habitation, personne n'aurait pu soupçonne: :eur présence.

On n'’entendait que les ronflements sonores des Iroquois qui dormaient sur l'herbe, et, de la tête touffue des arbres s’échappaient quelques cris d'oissaux éveillés par un bruissement inusité, mais imperceptible à toutes autres oreilles qu’aux leurs.

Les malheureux dormeurs devaient voir en ce moment passer dans leurs rêves le hideux spectre de la mort aui effleurait leur front de ses ailes de chauvesou’ is.

Il pouvait être trois he: ‘es quand l’aurore, comme un ruban lumineux, se déroula lentement à l’horizon. Peu-à-peu, la cime des montagnes dont la base dormait encore dans la brume, se détacha sur le ciel, et le premier sourire du jour naissant descendit languissamment sur la vallée.

Le rayonnement des étoiles devint moins vif et finit par s’éteindre à mesure que la clarté refoulait les ténèbres.

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La lumière, en effieurant l’herbe humide, permit aux Canadiens d’entrevoir et de compter quinze Iroquois endormis devant la porte de la maison.

— Feu ! dit une voix tonnante.

Vingt mousquetades rasèrent le sol, ainsi que des couleuvres de flamme, et leurs détonations n’en faisant qu'une seule éclatèrent comme un coup de foudre.

Dix Iroquois restèrent sans bouger sur place ; ils dormaient leur dernier sommeil. Les cinq autres se levèrent effarés. Mais les balles sifflèrent de nouveau dans le taillis et les survivants se recouchèrent sans jeter une plainte. Ils avaient cru rêver, et la mort les tenait à leur tour.”?

Cette largeur de description et de mise en scène se retrouve quand M. Marmette veut raconter les tentatives de Dent-de-Loup, prisonnier dans les cachots du Château St. Louis, et s’arc-boutant aux ‘ solides tiges de. fer qui le séparent de la liberté.”? Elle revient encore lorsqu'il nous fait assister à l’enterrement de Le Moyne de St. Hélène et à la scène du ÆAseremint pleine de cette grandeur que seule peut trouver une plume véritablement religieuse. Elle se maintient dans l’épisode des ‘‘ Marches naturelles de Montmorency, ’’ qui rappelle un peu le genre d'Anne de Radcliffe, mais là où elle se décuple et prend son élan, c’est au récit de la nuit terrible où Harthing tee l'enlèvement de mademoiselis Louise d’Orsy.

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Il y a dans c* chapitre des situations, comme aimait à les peindre Salvator Rosa. L’épouvante, la terreur remplissent à pleins bords l’âme du lecteur, et involontairement, en lisant les angoisses épouvantables par où passe François de Bienville, l’esprit se reporte au supplice de Claude Frollo lancé du haut des tours de Notre-Dame et sentant son espérance et sa vie lâcher prise, à mesure que fléchit la gargouille de plomb, où l’a suspendu le doigt du hasard.

A côté de ces sombres toiles, la main de l'artiste a su éparpiller de coquets pastels, de frais sépias qui reposent l’œil et l’imagination.

Rien de plus joli que cette vision où M. Marmette entrevoit passer sur la place-d’armes l’élégant défilé des mignons de l’époque Frontenac.

Il y aurait de gros in-folios de philosophie à écrire sur ce quart-d’heure de tête-à-tête où le vieux comte vient appuyer sur son cœur endolori l’âme brisée de Bienville, et, il y a quelque temps, en relisant avec moi les pages colorées où M. Märmette raconte le vœu de Louise d’Orsy, Eugène Hamel, qui nous est revenu de Rome avec tout un bagage de croquis, d’esquisses et de toiles ravissantes, me disait :

— Il y a dans ces lignes un charmant sujet qu’un de ces jours je veux me donner le plaisir de copier ; car Marmette n’y a rien laissé à créer.

C’est surtout les scènes de la vie populaire qu’aime à travailler la plume du jeune romancier. Un de ses types restera : celui de maître Jean Boisdon, ‘‘ gros,

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EN BOUQUINANT. 81 court, ayant de prime abord l'apparence d’un baril de vin, possédé toujours de la manie de crisper les doigts sur les piécettes qui s’acheminent vers son comptoir, et n’ayant qu'un seul penchant capable de lutter convenablement avec sa douce ivrognerie et son implacable avarice: l’énergique amour de son existence joufflue. ??

Cette figure joviale illumine d’un long éclat de: rire le roman de M. Marmette ; ses entrevues avec Saucier, le cuisinier du château, ses malheurs pendant le bombardement, ses gaucheries en faisant l’école de peloton, ses interminables querelles avec sa légitime madame Boisdon, tout cela est frappé à l’emportepièce gaulois.

Il en est de même de ces études de mœurs où l’on voit la robuste moitié de l’hôtelier lutter de bruit et de tapage avec les bombes de Phipps, tout en déménageant soigneusement ce qu’elle a de plus précieux, pour le porter au monastère des Ursulines.

Ses bourgeois et ‘ mesdames leurs épouses ”” conversent avec autant de courage et de vélocité que leurs descendants de 1874, et beaucoup d’entre eux se reconnaîtront curieusement dans les personnes de MM. Poisson et Pelletier, flanqués chacun — il va sans dire — d’une de ces légendaires moitiés qui semblent croire que la vie est destinée à ébaucher des improvisations sur la réputation du voisin, puisque l'éternité est faite pour se reposer.

PS

É {8 L'INTENDANT BIGOT. ] | l | u Dans son troisième travail historique — le premier C

est intitulé Cards et Eva — M. Marmette a abordé de plein pied la plus triste période de notre histoire, di

|! et votre main d’honnête homme va se crisper rien | L qu’à venir en contact avec celle de ce punais de Bigot qui avait pris à la cour de Louis XV son luxe, ses rafinements, ses débauches, et trouvait le moyen de

EU . F ‘ Va mériter en sus le titre du ‘‘ plus effronté pillard que jamais roi de France ait eu pour financier-général. ”?

| Aussi, faut-il voir avec quel art l’histoire a su grouper e autour de l’époque choisie par lé romancier la plus pu dangereuse cohorte de sacripants qu’aient jamais en- , fantée l’impatience de jouir et l'amour du monopole. q Regardez-les défiler devant nous. nc Voici maître Brassard-Deschenaux, fils de cordon- fay | nier, si grand amateur de gain qu’en un jour de Pé les

|! bonne humeur il disait joyeusement :

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— Moi, j'en prendrais jusque sur les autels.

Puis vient benoîtement le boucher Cadet ‘‘ passé si vite du couteau à l’épée ?” et qui, après avoir, sur les hauteurs de Charlesbourg, tondu les moutons de monsieur son maître, finira par se faire tondre à son tour par la commission royale du Châtelet, car neuf ans plus tard il sera condamné à 500 livres d'amende et à six millions de restitution ! Puis, maître Bréard, né pauvre, mort millionnaire ; puis, toute la troupe des escrocs, Estèbe, de Villiers, Clavery, Jean Corpron, Pénisseault, et enfin l’aide-major Péan ‘“ le plus laid, le moins spirituel de tous,’ opinion générale partagée un peu par Bigot, beaucoup par madame Péan, et complètement par l’histoire et par M. Marmette.

Tous ces coquins jouent, pillent, pressurent, mangent, rient et digèrent à qui mieux mieux en attendant le déshonneur, l’amende, la restitution, la Bastille ; et par Satan ! juron favori de monseigneur l’intendant, d'ici à l’expiation, le temps va couler joyeusement !

Il se passe en roueries, en extorsions, en mensonges, et il va sans dire que le plus gros de l’avalanche roule sur le dos complaisant du glauque et impassible major. Madame Péan le haïit et le trompe. Bigot plus rusé, le cajole, lui ferme les yeux, l'endort : et comme ce qui vient par la flûte s’en retourne par le tambour, non-seulement le maître se contente de tromper son favori, mais il trompe aussi ‘‘ l’obligeante ” madame Péan, épithète pleine de promesses que lui donnent les mémoires du temps.

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