‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 16 sur 42 · RE TES · texte numérisé non relu

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A son tour, véritable renard' qu’une poule aurait pris, l’intendant se fait jouer par son valet de chambre Sournois et, pour ne pas rester en arrière, dans cette course à l'hypocrisie, de Vergor trompe et livre la patrie !

Sombre et lugubre toile où M. Marmette a su tracer d’une main ferme un tableau qui ne laisse pas à l’âme les mêmes pensées que fait jaillir la noble et franche figure de François de Bienville ; mais qui l’empoigne plus avant, et sait faire tressaillir jusqu’aux fibres les plus intimes du patriotisme outragé.

Ce roman est précédé d’un prologue saisissant.

La famine règne en maîtresse dans Québec, et en attendant qu’il se nourrisse ‘‘de cheval et de merluche sans pain,’ le peuple, ‘ prenant son mal en patience, comme l’avoue ingénument le commissaire ordonnateur des guerres, M. Doreil, périt de misère dans les rues de la ville, pendant que cet hiver là Bigot trouve le moyen de perdre au jeu 200,000 livres.

Nous sommes au 24 décembre 1755.

Un vieil officier, manchot, perclus de blessures, transi de froid, est agenouillé avec sa petite fille au pied de la crèche du Sauveur, dans la cathédrale de Québec. La faim, le dénuement, les angoisses paternelles ont creusé de larges et profondes rides sur la figure mâle du baron de Rochebrune, et au milieu de tous ces noëls, ces chants d’allégresse, ces parfums de l'autel, il n’entend

es

qu’une seule chose ; la voix de la petiote qui lui dit :

— Père, j'ai faim.

Que faire? Depuis deux mois le baron n'a pu retirer sa pension dont le paiement a été différé

sous un prétexte, puis sous un autre. Seule sa croix de chevalier de Saint-Louis lui reste.

A cette pensée, un éclair de résolution passe dans l’œil sombre de M. de Rochebrune.

Il quitte le saint lieu d’un pas lourd et se dirige

vers /a ÆFriponne, ce magasin où l’on trouvait le moyen de revendre au roi sa propre marchandise,

tout en la lui faisant payer plus cher que la première fois. A travers la neige et la poudrerie, le vieillard se ‘raie un chemin vers le Palais.

«té de /a Friponne tout est sombre et triste, cime dans le cœur de ceux qui chaque jour vont y mendier une prolongation d'existence. Mais qu’importent leur misère et leurs angoisses ? L’intendance n’est-elle pas illuminée du rez-de-chaussée au faîte ? Et tout reste rose dans le meilleur des mondes possibles, puisque l’on fait un jeu d’enfer et que, la bouche en cœur, on débite des madrigaux aux belles dames, tout en humant les parfums du souper charmant qui va se servir chez monseigneur l’intendant.

A cette vue, indigné, comme citoyen, navré, comme père, le vieux soldat sent les vapeurs de la faim, de l’outrage et de la fièvre lui monter au cerveau. Pâle, déguenillé, mais resplendissant de mépris et de

fierté, le baron de Rochebrune s’avance l’œil en feu, la lèvre dédaigneuse. Il pénétre, le front haut, dans ces salons dorés, et là, laisse tomber des paroles de malédiction et de prophétie au milieu des rires et des ivresses de la fête. Puis, sortant lentement du palais maudit, brisé par le cauchemar de toutes ces joies et de toutes ces splendeurs véreuses qui viennent de se mesurer avec son désespoir et son inanition, il trébuche et va mourir d’épuisement aux pieds de l’escalier d'honneur, pendant qu’au dessus de sa tête les violons insoucieux jettent à l’hiver les joyeuses notes d’un menuet, et que madame Péan encore tout énervée par cette scène laisse tomber, derrière son éventail, cette triste pensée :

— Mon Dieu ! bien sûr, je ne dormirai pas cette nuit |

De ce croquis analysé à la hâte, M. Marmette aurait fait la partie la plus dramatique de son roman, s’il n’avait à soutenir la comparaison avec la mort du capitaine Brown dans la cataracte du Montmorency et celle de Sournois qui, blessé par un coup de feu, en essayant de voler le coffre-fort de Bigot, se traîne dans le souterrain du château de Beaumanoir, s'efforce de remuer la pierre qui en défend l’entrée, la soulève assez pour rester pris dessous, et se sentir dévoré lentement par quelques loups friands de bons morceaux, qui rôdaient dans les environs.

A mon avis le décès de cet honnête homme est une des choses réussies de la littérature horrible, et, tout en présentant mes compliments de condoléance

es,

à l'inventeur du regretté défunt, je lui sais gré de m'avoir si bien décrit la coquinerie et les âpres appetits de cette carrière si tôt brisée.

D'une grande souplesse, la plume du romancier canadien se prête facilement aux scènes sombres et lugubres, mais dans cet ouvrage elle a peut-être fait un étalage trop considérable de panneaux tournant dans leurs boiseries, de pierres pivotantes, et de souterrains humides et mystérieux, toutes choses bien à leur place dans ce sombre et terrible château d’'Udolphe qu'a décrit l’imagination malade de madame de Radcliff, mais qu’on ne s’est pas habitué à imaginer en contemplant les ruines bourgeoises du Château-Bigot. Quelques descriptions de personnages me paraissent un peu longues ; mais en revanche, comme tous ces vils caractères de pillards s’'accusent et ressortent en relief !

Voyez-vous Cadet de mauvaise humeur et de plus mauvaise compagnie encore, qui réplique à une plaisanterie de Deschenaux en lui jetant son assiette par la tête, pendant qu’attablés autour d’eux, leurs compères rapaces, la figure animée, écoutent religieusement Bigot qui laisse tomber ses premières paroles de trahison. Puis, à quelque temps de là, écoutez la triste entrevue que provoquera monseigneur l’intendant avec M. de Vergor — encore un traître celui-là — qui a fait son apprentissage au siége de Beauséjour,. défense si mollement conduite que les mauvais plaisants d’alors ne la désignaient plus que sous le nom du Siége de velours. Voyez comme tous

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ces misérables s'entendent pour embrouiller les

‘comptes du roi, cacher leur rapines et hâter la ruine

de la patrie, afin de pouvoir se sauver lâchement au milieu du bruit de son immense effrondrement.

Ah! triste époque, pleine d'enseignements, de terreurs et de sanglots, bien faite pour tenter le romancier et pour navrer le lecteur à la recherche de poignantes émotions.

A côté de ces hontes et de ces douleurs, M.

Marmette a su faire intervenir à propos la gracieuse figure de Berthe de Rochebrune, ainsi que celles de Raoul de Beaulac et de maître Lavigueur. Dans la première de ces créations, le romancier a voulu personnifier ce héros gentilhomme, perdu aujourd’hui, et qui trouvait alors le temps d’être spirituel, aimant, heureux de se l'entendre dire souvent, et jetait à pleines mains son cœur, sa bravoure et sa jeunesse. Dans la seconde, j’auteur a eu la patriotique pensée de faire ressortir ce type d’intelligence, de dévouement et d'amour du sol, que le peuple canadienfrançais sut faire surgir en ces temps d'épreuves. L’ami Lavigueur est bien encore ce véritable enfant de Saint-Roch, moitié charpentier, moitié trappeur, qui ne recule devant rien, et jamais fils de nos faubourgs ne s’est montré plus fort, plus charitable et plus dévoué que cette création de M. Marmette qui, d’ailleurs a le soin de nous dire :

— ‘* N’était-ce pas de l’héroïsme que l’acte de ces gentilshommes et de ces paysans qui couraient à la mort, les uns persuadés qu’elle serait inutile au

to et de cess mad vo fair de Pla

salut du pays, et les autres confiants dans le succès de leurs armes, et comptant toujours sur des secours que la France ne leur envoyait plus depuis longtemps ? ?”

Le roman de M. Marmette est une réponse au point d'interrogation du romancier, et à eux trois — Berthe de Rochebrune, Raoul de Beaulac et Lavigueur forment cette brillante et sainte trilogie de la femme, de l'officier et du soldat qui furent en ces temps maudits les seuls défenseurs de la patrie bafouée, mutilée et agonisante. Aussi, faut-il voir comme la pauvre Berthe se défend en lionne contre les déclarations fougueuses de l’intendant millionnaire ; puis, tout le courage qu’elle sait déployer pour s'évader de la flotte anglaise ancrée au Cap-Rouge et venir seule dans un canot avertir un de nos avant-

postes que l'ennemi se glissant dans l’ombre vient opérer le débarquement.

Et le chevalier Raoul ?

Comme celui-là sait avoir toutes les tendresses et tous les courages ! — Peut-on être plus sentimental et plus terrible que lui ? — Regardez-le aux genoux de Berthe ; on dirait un muguet de la cour qui n’a cessé d'étudier des rondeaux et d’éparpiller des madrigaux et des lais d'amour ; pourtant, demain vous le verrez l’épée au poing, le pistolet à la ceinture, faire des marches de nuit, se glisser dans le camp de Wolfe à l’Ange-Gardien, et au grand jour des Plaines d'Abraham, il vous apparaîtra ‘tête nue,

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