‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 18 sur 42 · LE · texte numérisé non relu

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— ‘Grâce à la courbe lumineuse dont la fusée des bombes et des obus sillonnait la nuit entre Lévis et Québec, on pouvait constater la précision et la grande portée des grosses pièces des assiégeants. Plusieurs maisons qui brûlaient çà et là dans la ville prouvaient, à n’en plus douter, que les projectiles ennemis n'atteignaient que trop bien leur but ; tandis qu’au contraire, nos bombes, lancées par des mortiers d’un trop petit calibre, s’en allaient éclater, inoffensives, dans l’eau subitement éclairée qui bruissait dans l’ombre au pied des falaises indécises de la Pointe-Levis.

‘ Placez cette scène étrange dans un pays à demicivilisé, encadrez ce tableau dans un immense réseau de forêts presque vierges encore, et vous aurez une idée de la mise en scène de cette lutte opiniâtre engagée depuis si longtemps pour la possession d’une contrée perdue comme un îlot dans l’Océan.”?

M. Marmette a su trouver des couleurs aussi sombres pour nous peindre Quebec ruiné, brûlé, écrasé par l'ennemi. Ecoutez-le vous conter cette désolation.

— ‘ Au fond de la grande place se dressaient les hautes murailles de la cathédrale en ruines. Le toit s'étant effondré dans les flammes, le ciel apparaissait librement à travers les vitraux du portail et les fenêtres défoncées de la nef. Du clocher élevé il ne restait plus que la lourde tour du beffroi, au-dessus de laquelle se levait en ce moment le disque de la lune, si brillant, si mystérieux et si grand, qu'on aurait cru voir l’œil de Dieu errer sur les décombres de son temple dévasté,

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‘€ La cloche des Ursulines laissait tomber sans relâche ses sanglots dans la nuit, car Montcalm venait de mourir.

‘€ À mesure que Raoul avançait, il se heurtait de plus en plus contre mille débris de poutres noircies et de pierres calcinées qui encombraient la rue. Car toute la partie de la haute ville qui s’étendait depuis la rue de la Fabrique jusqu’au Château-du-Fort, se trouvant la plus élevée, avait souffert de la bombe plus que le reste de la cité qui descend avec le terrain dans la direction du faubourg.

‘ La lumière blanche de la lune donnait en plein

‘sur l’église et la façade du collége des Jésuites. Sur

leurs murs éclairés se voyaient partout de grosses taches étoilées, tandisque sur les toits s’étendaient comme des flaques de sang. C’étaient les trous creusés par la bombe et les boulets anglais.

‘€ Raoul traversa la grande place et s’engagea dans la rue Buade, où plus encore était la désolation.

‘ Outre les murs élevés de la cathédrale qui dressaient à gauche leurs pans noircis et à demi écroulés, on ne voyait que des ruines à droite. Le feu et la bombe n'avaient rien épargné. Les toits embrasés s'étaient écroulés dans les caves, et les fenêtres crevées fixaient sur le passant leurs regards creux comme les orbites d’une tête de mort.

‘ Enervé de plus en plus par ces scènes de poignante destruction, Raoul tourna brusquement le coin de la rue du Trésor, dans laquelle il entra comme pour fuir ce navrant spectacle,

‘6 La cloche du couvent se lamentait encore, et sa voix aérienne prenait des accents de plus en plus éplorés, à mesure que Raoul se rapprochait du monastère.

‘ Quand il déboucha sur la Place d’Armes qui s'étendait devant le Château St. Louis, le premier objet qui frappa les yeux de Beaulac fut le couvent avec la chapelle des Récollets, dont les projectiles avaient respecté le petit clocher pointu.

‘4 Le monastère et la chapelle étaient encore debout, mais leurs murs crevassés et leur toiture en maints endroits défoncées indiquaient encore l’œuvre infernale des projectiles anglais.

‘6 Comme Raoul arrivait en face du château, ses yeux s'étant machinalement tournés à droite, du côté opposé, s’arrêtèrent sur le portail de l’église des Récollets. La grande porte en était ouverte et laissait entrevoir la faible lumière de la lampe du sanctuaire, qui dormait sous les noires profondeurs de la voûte.

L’infortuné ressentit le besoin de prier, et, coupant sa marche à angle droit, il se dirigea vers la chapelle. Quand il entra, un bien triste spectacle s’offrit à ses yeux. Mille débris de planches, de poutres et de ferrailles jonchaïient le pavé effondré en beaucoup d’endroits. ‘Tous provenaient de la voûte percée à jour par les bombes et les obus dont le violent passage avait laissé en de certaines places la charpente de la toiture à nue comme les vertèbres d’un squelette, tandis qu'ailleurs où tout avait cédé sous le poids

des projectiles on apercevait, à travers les déchirures.

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du toit, quelques coins du ciel, et surtout une grande gerbe de lumière blanche provenant de la lune et descendant jusqu’au parquet. Dans un coin de la chapelle un vieux moine, agenouillé sur les dalles en désordre, priait dans l'ombre. Sa tête grise dont le sommet dénudé reluisait sous la lumière de la lampe et sous les pâles rayons de la lune qui tombaïent de la voûte, regardait vers le ciel, tandis que ses bras étendus s’élevaient en suppliant. A sa figure ascétique où la privation et les ans avaient creusé leurs rides, à l’ardeur de sa prière qui s’exhalait de son œil inspiré et de sa bouche entr’ouverte par l’extase, grâce aussi au jeu de la lumière qui tombait en plein sur la partie supérieure de sa figure, tandis que le reste de la tête et le corps entier se noyaient dans l’ombre, on aurait cru voir le moine en prière qui posa devant Zurbaran. ?

Combattre, aimer, prier, ce sont là trois nobles pensées que M. Marmette a su faire surgir presqu’à chaque chapitre de ce roman — dont le titre a peut-être le tort d’être une tristesse nationale — et à eux seuls ces trois mots magiques nous font oublier les tripotages et les trahisons de François Bigot et de sa vilaine clique ; ils effacent le dégoût et la haine que cette lignée de voleurs laisse à l’âme, et nous font refermer le livre du romancier canadien avec un sentiment de fierté et d’attendrissement.

Involontairement, on se prend à songer à ce peuple de paysans et de soldats — obscurs héros qui furent nos aïeux — et nous nous rappelons alors que dans ces jours

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d'épreuves où tout vint à manquer, pendant que les pères et les fils allaient à l'ennemi, les petits enfants, les femmes, les vieillards se faisaient bêtes de somme. Oui, ‘‘bêtes de somme, ’” messieurs, et soyons fiers de ce titre qu’a consacré l’histoire ; car en ces temps-là, ces êtres faibles et affamés s'attelèrent sur 271 charrettes, ct charroyèrent de Batiscan à l’armée — l’espace de 18 lieues — 700 quarts de lard et de farine, c’est-à-dire de quoi pouvoir subsister et lutter pendant encore douze à quinze jours. Le bruit s’affirmait alors de plus en plus que la France nous avait abandonnés, et notre résistance inattendue — c’est lord Chesterfield qui l'avoue — coûta la somme de 80 millions sterling dépensés par l'Angleterre pour l'armement de sa flotte et de son armée.

Tout s’équilibre ici-bas, mes amis, et ces millions dépensés par l'ennemi étaient destinés à compenser les millions engloutis par l’insatiable goinfre que M. Marmette a réussi à nous décrire sous le nom exécré de ‘‘ l’Intendant Bigot. ??

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