EDMOND LAREAU
Jeune, disposé aux choses sérieuses, ayant un certain penchant pour les études esthétiques, M. Lareau s’est mis, dès sa sortie du collége, à recueillir les documents qui forment aujourd’hui le volumineux travail qu’il soumet au public.
Depuis longtemps l’auteur s’est dit :
‘66 — La critique est une science nouvelle parmi nous. À part quelques articles bibliographiques publiés dens les journaux et les revues, faits plutôt dans le dessein d’accuser réception de l’ouvrage que dans un but d’examen, il n’existe pas encore une véritable tribune d’où partent les enseignements d’une critique indépendante, sobre, modérée et impartiale. Hélas ! que de fois on a sacrifié la vérité, qui est toujours dure à dire, au charmant plaisir de flatter les hommes et leurs œuvres, ’?
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D'honnêtes esprits, de modestes observateurs pensaient déjà comme M. Lareau ; mais, tout en le félicitant du courage d’avoir été le premier à exprimer leurs idées, ils se demanderont si l’auteur a bien ce qu’il faut pour louanger, critiquer et juger les lettres canadiennes.
Homme de tact, de goût et de style, le critique doit, avant tout, fuir les préjugés littéraires et politiques, redouter l’exagération, connaître à fond le sujet qu'il traite, et se tenir le plus possible en bons termes avec la grammaire.
M. Lareau remplit-il ces conditions ?
C’est ce que nous examinerons ensemble, tout en restant en dedans de la ligne de démarcation qu'il a tracée lui-même en disant :
— Une critique doit être ‘‘ indépendante, sobre, modérée et impartiale.?”
Le plus grand tort de M. Lareau, à mon avis, c’est d’avoir donné à son travail le titre d’ ‘‘ Histoire de la littérature canadienne. ??
L'auteur — il l’assure dans sa préface — n'avait que l'intention d'offrir au public un ‘ modeste catalogue de notre librairie. ”?
Mais alors, il aurait été plus vrai d’intituler son ouvrage : Votes pour servir & l'étude et & a critique de la littérature canadienne. C'était modeste, juste, et M. Lareau restant dans son véritable rôle, aurait rendu à la bibliographie de son pays un service encore plus grand que ne le faisait M. Faribault
lorsqu'en 1837, il publiait avec des jugements critiques et littéraires son catalogue d’ouvrages sur l’histoire d'Amérique. A l’abri de cet humble titre, son érudition, ses recherches et ses conclusions se seraient coudoyées plus à l'aise, et le lecteur se souvenant à propos que la monotonie et le style uniforme appartiennent à la nomenclature, tandisque l’histoire se réserve toutes les ressources, toutes les élévations du grand style, ne se serait pas offusqué de cette interminable file de noms et de prénoms échelonnés sans transitions le long des 491 pages du livre de M. Lareau.
Malgré ce faux pas fait dès le début, l’auteur a su trouver de belles pages, lorsqu'il parle de l’éloquence, de la poésie, de l’histoire et de l’éducation. Garneau l'enthousiasme avec raison ; la période qui s'étend de 1791 à 1841 lui fournit de patriotiques réflexions ; il déplore avec des paroles toutchantes l’émigration canadienne aux Etats-Unis ; nous démontre le rôle que jouent ici nos revues et nos "”agazines ; résume fièrement et noblement la mission de l’avocat et du journaliste ; et le romantisme canadien lui fait écrire une page que je veux citer.
— ‘ Nous avons, dit l’auteur, tout ce qu’il faut pour servir de thème aux romans honnêtes.
‘ N’avons-nous pas notre passé, notre histoire fertile en beaux dévouements, en traits d’héroïsme, en anecdotes touchantes ? N’avons-nous pas nos forêts avec leurs poétiques aspects, les peuplades indiennes avec leur mythologie bizarre, leurs mœurs originales
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et la lutte qu’elles ont soutenue contre l’homme civilisé ? N’avons-nous pas nos légendes, les aventures de nos coureurs des bois et de nos voyageurs d’ez haut ? I] y a tout un monde légendaire et fantastique, tout un drame palpitant d’intérêt dans le grand acte de la colonisation de l'Amérique. J'imagine un homme de talent travaillant à un tel sujet : sa plume crée des personnages grands comme les héros de l'antiquité, des martyrs dignes des premiers temps de l’Eglise, des défenseurs de nos libertés et de nos droits nationaux ; la scène s’étend de l’Atlantique au Pacifique, des froides régions du pôle nord aux zônes tropicales ; le récit se déroule dans les bois, dans les montagnes, sur les fleuves et sur les lacs ; le peintre anime ce tableau des riches couleurs de l'imagination ; c’est l’indien avec son tomahawk, c'est la bête fauve guettant sa proie dans le ravin, c’est la vie de famille dans le wigwam, c’est le souvenir de la patrie absente, et les liens d'amitié qui rattachent les personnages du livre à la mère patrie ; c’est le frêle canot d’écorce portant le héros du liyre à travers les récifs, luttant contre l’homme, contre les éléments, contre lui-même, et, pardessus tout, l’œil de la Providence, éclairant la voie aux premiers colons et ralliant leur courage, au pied de cette croix plantée à Hochelaga par Jacques-Cartier foulant pour la première fois le sol de la Nouvelle-France. ””
Toutes ces choses sont vraies et bien dites ; je suis le premier à les admirer. Malheureusement elles touchent chaque instant aux phrases les plus curieuses ;
et, au moment où vous voulez applaudir l’auteur, le rideau tombe soudain, et vous voilà en tête-à-tête avec la plus étrange des fantasmagories.
Jugez plutôt :
Voici d’abord ‘‘ le sentiment du beau, fleur tendre
et insensible ’” qui ‘‘ ne croît qu’à l’ombre des broussailles de la vie pratique. ”?
Puis, ‘‘ le prosaïsme de la vie réelle donne le bras avec un sans-gène tout cavalier à la légire donzelle de l’imagination qui s’honore de ce rude et grossier dameret. ??
‘€ L’orgueilleuse prose ?” est ‘* devenue à tout ja-
mais le costume léger du philosophe. ”?
L'album de M. Le Moine est ‘ un écrin où l’on peut trouver des idées et des sentiments. ?” ‘ Les fiancés d’outre-tombe de mademoiselle Chagnon ne sont sans doute qu’un ballon d’essai destiné à courtiser l’opinion publique. ?’ Chaque ligne ‘‘ de la Lanterne est ’’ un dard qui se dresse. Ces petits dards continuellement en mouvement simulent un rire amer qui vous étourdit et vous fait mal : le rire de l’homme blessé. ”?
‘€ À force d’énergie et de persévérance, M. Perreault réussit à se meubler l'intelligence ; ?” ‘le Dr. Labrie fonde sur un grand pied des écoles modèles ; ’’ le dictionnaire de l'Abbé Tanguay est un ‘ document élevé à la gloire de nos ancêtres ; ” M. Tassé ‘est un chercheur infatigable qui se plaît à casser des noix dans le jardin de l’histoire de
son pays ; ’’ les pêcheurs sur la grève ‘‘ vous enseigneront l’art de prendre les animaux qui nagent dans le St. Laurent ”” ; et, pour être trop triste, la poésie de M. Proctor ‘‘ devient fade et son livre fait l’effet d’une tombe où sont ensevelis d'excellents vers. ”?
Cette dernière image surtout est faite pour donner la chair de poule, et je prie Dieu, qui fait pousser les ‘€ broussailles de la vie pratique, ?” de me préserver le plus longtemps possible des effets de la poësie de M. Proctor, et de m'épargner ‘‘les albums qui sont des écrins,” les ‘ fiancées qui ne sont que des ballons d'essai, ’” et ‘les animaux qui nagent dans le St. Laurent.’’ Quant aux ‘‘ écoles modèles fondées sur un grand pied ”” et aux ‘ documents élevés à la gloire de nos ancêtres, ”” j'avoue que cela doit être curieux à voir; mais je n’hésiterais pas à me déranger pour bien me rendre compte du fonctionnement ‘‘ de ces petits dards continuellement en mouvement qui simulent le rire de l’homme blessé,’’ et vraiment, si ce n'était pas montrer trop d’indiscrétion — j'aimerais à voir M. Tassé casser devant moi ‘‘ quelques noix dans le jardin de l’histoire.”
La ‘‘ donzelle de l’imagination ’’ donne trop souvent le bras à M. Lareau et l’entraîne à dire des choses qui sont contre le bon goût, si non quelquefois contre le véritable sens attaché aux mots. Ainsi, lorsque l’auteur écrit: ‘‘ Je termine ici cette liste de nos poëtes. C’est, on le voit, une mine riche et féconde ;” il doit s’avouer qu’il est de toute impossibilité de faire d’une liste une mine. Ce n’est pas être ‘‘ malveillant
et bilieux’”’ que de relever ces phrases illogiques et, avant de les écrire, M. Lareau aurait dû se rappeler
qu’il faisait l’histoire de la littérature canadienne, dont il était le censeur.
La manière de procéder de l’auteur est la même par tout le volume. Chaque groupe est précédé de considérations générales, pleines d’érudition quelquefois, mais trop didactiques et faites sur le ton doctoral d’un professeur en Sorbonne. La poésie, l’étoquence, l’histoire remontent vers leur source, sous le suuffle de M. Lareau, et, pour arriver à notre modeste littérature, il les fait passer par l'Inde, la Chaldée, la Chine et l’Asie Mineure. Cette promenade savante, très intéressante à coup sûr, — mais aussi très rebattue par ceux qui ont professé des cours littéraires, — me semble inutile, et j'aurais préféré entrer de plein pied dans mon pays, à la suite de Jacques-Cartier, de Champlain et du joyeux Lescarbot.
Plus travaillés que le reste, ces hors-d’œuvre font trop ressortir l’aridité de la classification suivie par M. Lareau, et sa monotone façon de procéder qui consiste presque toujours à donner le nom d’un auteur, à l’environner d’un petit nuage d’encens ; puis, l’analyse de ses ouvrages terminée, à citer, en guise de critique, l’opinion de MM. Fabre, Provencher, Fréchette, Sulte, de Guise, Lemay, Royal ou Casgrain. Une fois les guillemets fermés, il s’empresse de murmurer quelques mots d’éloge ou de blâme, et va porter sa cassolette devant un autre.
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Assurément, il y a des choses charmantes parmi ces citations, mais bien que cela fasse plaisir de relire les jugements de MM. Fabre, Provencher et autres, ceux de l’auteur n’auraient pas été à dédaigner, et nous étions en droit de lui demander plus souvent son avis, puisqu'il écrivait l’histoire de la littérature canadienne.
À l’uniformité du pl ’. Lareau ajoute le défaut qu’il reproche à M. B. . su, lorsqu'il est ‘d'avis que l’auteur devrait varier davantage son récit, ”?
De la première page à la dernière, c’est un peu le même thème.
Jacques et Marie de Bourassa renferme ‘‘ des pages éloquentes, des études de caractères, des sentiments qui font de l'ouvrage un des mieux faits que nous ayons.”
‘Les Anciens-Canadiens de M. de Gasné sont peut-être la meilleure esquisse de mœurs qui ait été publiée en Canada.”?
Les Zorestiers et Voyageurs de JT. C. Taché ‘‘ seront pendant longtemps encore une de nos meilleures esquisses de mœurs”?
Une de perdue de M. de Boucherville ‘est sans contredit le meilleur ouvrage dans le genre qui ait été écrit en Canada.”?
‘Les Mélanges du Dr. Larue sont une de nos meilleures publications; on les relit jusqu’à deux fois.”?
‘ Comme historien politique, Garneau est le primus inter pares.”?
‘ Dans la poésie lyrique, Fréchette a plus de rivaux que d’égaux : il est le prés inter pares.”’
M. Lareau avouera avec moi que ces conclusions manquent de variété ; mais au moins elles n’ont pas l’exagération de certaines de ses comparaisons.
Le nom de Charlevoix tombe-t-il sous la plume de l’auteur? de suite il est ‘notre Froissard ;’’ ‘on peut le considérer comme le Ville-Hardouin ou le Joinville du Canada.”’
‘ Lenoir tient plus de Lamartine que de Hugo.”
‘ Marsais a survécu, comme Corneille, à sa propre | gloire.”? | | Le drame du jeune Latour, de Gérin-Lajoie, ‘n’a | ni l'ampleur, ni les dimensions des grandes tragédies | 4 de Corneille ou de Racine, de Schiller ou de Goëthe.” |
| ‘€ Crémazie a des poésies qui le font surnommer le | Tyrtée du Canada, comme il en a d’autres, dans le | 4 genre élégiaque et tendre, qui ne sont pas inférieures | aux Nuits d'Voung ou aux strophes touchantes de | Millevoye.”” Plus loin, il ‘‘se rapproche plus du ill Dante que de Pétrarque, plus de Shakespeare que de [hi Pope. C’est un autre Salvator Rosa.”? . (fl
‘F'aul Stevens est le Lafontaine du Canada ;”’ mais M. Lareau se ravise et avoue que dans les fables de ce poéte il ne ‘retrouve pas le naturel charmant, la naïveté incomparable du grand fabuliste :”?
et il se rattrape bientôt sur ses contes, en assurait : (ue ‘ Perrault les signerait tous sans exception.”
‘ La description de la maison du père d’Evangeline et la peinture de la vie rustique ne le cèdent en rien aux meilleures églogues de Virgile ou de. Théocrite,” et dans le poème de M. Lemay, M. Lareau ‘ retrouve la muse plaintive d’Young, les accents prophétiques d’Ossian, les plaintes amères de Tennyson, les accents éloquents de Shakespeare ; des strophes qui ont la richesse et le vernis doré des ballades brumeuses du Nord, la douceur de Lamartine se mêlant aux accents désespérés de Millevoye.”?
A son tour, la Vreille chanson de M. Sulte ramène au souvenir de l’auteur ‘les antiques ballades de la chevaleresque Espagne ou les légendes dorées des brumeuses contrées du Nord.’ Une autre, Sur a rivière ‘‘ a des strophes charmantes ; c’est du Béranger:” parfois aussi ‘‘ on croit saisir comme une strophe de Musset qui rase d’une aîle légère quelques pages amoureuses des Laurentiennes.”?
La Grand-Tronciade d'Arthur Cassegrain ‘‘rappelle en certains endroits le Vers. Vert de Gresset et le Lutrin de Boileau.”’
Lorsque M. Fréchette part en chemin de fer pour Chicago, ‘‘ il se retire du champ de bataille et, nouvel Achille, retraite à l’Exile’s Hermitage. ?”
Franchére ‘n’est ni Bouchette, ni Audubon, ni de la Pérouse, encore moins Malte-Brun ou Buffon,’
mais en revanche, Bouchette ‘‘est le Strabon du Canada ;’” ‘* Lemay en est le Lamartine, le roi de l’idylle ;”” “* Faribault le ‘‘ Villemain ;”” de Gaspé le ‘‘ Jean Paul T‘chter ;’” Sir W. Logan le ‘‘ Cuvier ;’’ M. Gonzalve outre ; ‘‘le Pigeau,’” et M. l'abbé Casgrain ‘“ dès son apparition comme auteur, fut acclamé le Châteaubriand de son pays.’”
M. Dessaulles ‘est un penseur hardi qui en Europe se placerait à côté de Laurent, de Jules Simon, de Michelet et de Sainte-Beuve. ’’
‘ L'ampleur ’’ de M. l'abbé Villeneuve ‘‘ peut rappeler un fils de St. François, mais la figure n’a pas l’ascétisme des fils de Loyola. ’” ‘‘ C’est un écrivain comme Joseph de Maistre qui veut imposer ses convictions religieuses à coups de fouet.” ‘Il y a certainement des endroits dans ses conférences, des pages qui rappellent les éloquentes inspirations de Bossuet et de Montalembert. ”?
‘6 On reconnaît la verve de Molière à la lecture de Colas et Colinette'’ de Quesnel.
‘€ Bibaud n'a ni la souplesse d’Horace, ni la verve de Juvénal, ni la franchise acerbe de Perse. ”’
Enfin, que dites-vous du ‘ Rochefort du Canada, ’’ de ce ‘‘ nez chercheur, ’’ de ‘‘ces yeux à pic ”’ ‘ quelque chose de la maladie de Mirabeau sous ces grandes cicatrices rougeâtres qui s’émaillent sur un teint bronzé ; ’’ bohème ‘‘ qui à Paris se placerait l’émule de Janin, d’About, de Gautier et de Sardou ?”
‘6 Est-ce Sterne, est-ce Rabelais, est-ce Swift, est-ce même Hoffmann ? ”?
— “ J'ignore, répond naïvement M. Lareau, ébloui par tout ce cauchemar de grands noms qui tourbillonnent autour de lui, et où il voit Théocrite donner la main à Sardou, Juvénal tirer le nez à Sheakespeare, Tyrtée bailler sur les Nuits d’Young, et Achille, un porte-manteau à la main, partir par le train de l'Ouest.
Il ne faut plus s’étonner si, à force de tutoyer ainsi les illustrations du passé et du présent, M. Lareau a eu des distractions, lorsqu'il s’est trouvé en tête-à-tête avec ceux qui nou: touchaient encore de plus près que Goëthe, Tennyson ou Jean Paul Richter.
Ce contact le fait tomber dans le défaut qu’il reproche à M. Morgan, lorsqu'il trouve ‘ regrettable qu’il se soit glissé ” dans son ouvrage ‘un nombre considérable de fautes typographiques défigurant les noms français. *” Sous la plume capricieuse de l’auteur, le brave capitaine Gourgues qui a donné une si rude leçon aux Espagnols de la Floride, prend l'incognito et s'appelle Gourgène ; M. de Puibusque se latinise sous le nom de Quibusc e ; Ternaux- Compans devient Fernaux-Compans ; François de Bienville François de Blainville ; l’abbé Faillon l’abbé Taillen; Mgr. Lartigue Mgr. Lartique ; l’abbé Lagacé M. Lagasse ; Amurÿ Girod Amuroy Guercd ; M. Ollier trouve plus commode d’être prosaïquement M. Ollivier; M. Gevwrges de Boucherville, l’auteur de Une de perdue, est promu, prend le nemn
de l'honorable (C. B. de Boucherville, et un groupe toujours connu jusqu’à présent sous le nom d'îles Malouines, ne doit plus être désigné à l'avenir que sous le nom d'îles Malounes.
La biographie est aussi maltraitée. Le Dr. Anderson, qui a écrit une histoire du duc de Kent, n’est mentionné qu’à titre de savant ; #» soldat de l'empire et à la mémoire de M. de Fenouïillet, deux poésies de Crémazie, publiées, il y a quelques années, dans la Zéfférature canau.?nne, — ouvrage offert en prime aux abonnés du Æoyer, — sont encore inédites pour M. Lareau qui, en retour, donne sept volumes aux six tomes du Champlain de l'abbé Laverdiére. Il y a plus fort encore, et M. Lareau n’ose prendre sur lui de décourager ‘la muse badine et gaie ”” de cet excellent Arthur Cassegrain, auteur de la Grand-Tronciade, mort il y a sept ans.
— “Il se doit à la littérature de son pays, assure-til ; elle attend encore quelque chose de lui. ”?
A côté de ces noms estropiés et de ces anachronismes, se placent de graves oublis envers notre histoire littéraire, et je suis étenné de ne pas voir ‘ portés à cet inventaire ”’ comme M. Lareau,
veut bien ‘ispeler son livre, les roms et les travaux de M. de Fenouillet qui a écrit des choses charmantes dans le ‘Fouwrnal de Québec ; du colonel Adolphe Casault qui a publié dans ce même journal des souvenirs intéressants sur la campagne de Crimée ; d'Ubalde Beaudry qui a signé ‘ Zuceat'? de fort jolis vers , de Jacques Auger qui a ciselé nos
meilleurs sonnets ; de l'abbé Cuoq qui s’est fait une réputation par ses études sur les idiômes sauvages ; de ce pauvre Charles Lerlerc qui a écrit une foule de fraîches historiettes, et d’Evariste Gélinas, un de nos esprits les plus vifs et les plus observateurs.
Outre la ‘‘ Fille du brigand ” d’Eugène l’Ecuyer, M. Lareau aurait pu nous parler de CAristophe Bardinet, de ses ‘“ historiettes * de “a lingère de Montréal’? des “rêves ef réalités, ‘’ etc., œuvres du même auteur qui méritent mieux que le silence. Les vers de Réal Angers, son ‘‘ procès de Cambray, ’’ ainsi que les comédies de Petitclair valaient certes la peine d’obtenir une appréciation. Les travaux de Soulard, l’auteur del’ Zxpérience, une des poésies les plus :hilosophiques de la littérature canadienne, demandaient à être mentionnés. Derome, de la Bruyère, les conférences du Dr. Painchaud, C. N. Dupont l’auteur de Françoise Brunon, les joviales chroniques de Letourneux, les odes et les poésies de l’hon. J. E. Turcotte, que sais-je moi? tout cela aurait dû avoir droit de cité dans le travail de M. Lareau. |
Rien, ou presque rien sur ces hommes qui, eux aussi, ont fait leur quote-part de travail ; mais en retour, des détails complets sur l’Almanach vétérinaire de Vogéli! N'est-ce pas trop fort, et ne sommesnous pas en droit de demander à l’auteur ce que font à l'esthétique et à l’histoire de la littérature canadienne le traité sur les genoux du Dr. Bacon, le calcul mental de Juneau, le guide manuel du shérif et
des huissiers par Sanborn? Que m'importe à moi de voir constater par M. Lareau que les ‘‘ informations de M. Le Moine sont moins complètes sur la morue, le maquereau et l’anguille,”” ou bien encore, que ‘le système hypothécaire qui subsiste en Canada, après avoir parcouru plusieurs phases, présente aujourd’hui, tel que la codification l’a fait, une homogénéïté qu’il n'avait pas avant l’empire du code ?’?
Ce que M. Lareau nous a promis est une histoire de la littérature canadienne : rien de plus, rien de moins ; et malgré ses théories élevées sur la législation ou encore sur l’emploi fréquent du ‘‘calembourg qui nécessairement fait réussir dans le drame, ?” je m’obstine — ainsi que vous — à réclamer mon dû et à m'insurger contre l’historien esthétique qui fait marcher de front les relations des Jésuites, l’aide mémoire du carabinier volontaire, l’histoire du Canada de l’abbé Ferland, ‘“ l’analyse chimique du venin du crapaud canadien,” les concrétions trouvées dans l’appendice véroniforme par le Dr. Alexander Grant et les décisions des tribunaux du Bas-Canada de M. Lelièvre. Quand nous lisons une histoire de la littérature de notre pays, nous ne voulons pas débuter par l'éloge de Garneau, et finir platement sur une réclame adressée à l’anti-cholérique du Dr. Crevier, malgré tout le soin que peut prendre l’auteur pour nous dire comment cet honorable savant se ‘‘ rembrunit par les artifices magiques de la chimie.”
Certes, je ne désire pas décourager M. Lareau dès son début ; mais il est temps d’avoir de la critique
chez nous, et ceci étant convenu, je me permettrai de faire une dernière observation sur ce travail que j'aimerais à voir épurer et compléter par une deuxième édition.
En étudiant le ‘* Canada sous l'Union,'' M. Lareau fait à M. Turcotte le reproche, toujours grave pour un historien, d’avoir voulu, en écrivant son livre, servir les intérêts d’une coterie politique.
M. Lareau a-t-il bien réussi à éviter cet écueil ?
Qu'il relise certains passages de son œuvre, et il se convaincra qu’il a été quelque peu partial à l’égard de certains écrivains, et que la polémique, même lorsqu'elle est dirigée contre M. Routhier ou Mgr. Desautels, doit être à jamais bannie d’un ouvrage esthétique. Les lettres n’admettent pas les querelles de partis, et s’il est un livre où les hommes ne doivent être jugés que sur leurs études intellectuelles, c’est bien dans une ‘‘histoire de la littérature.??
Tel qu’il est, le travail de M. Lareau renferme assez de matériaux pour faire une monographie des lettres anglo-canadiennes et une excellente étude sur nos arts, nos sciences et notre législation.
Détachés et mis en volumes séparés, ces travaux ne perdraient aucun de leurs mérites, et dégageraient ainsi la partie la plus importante du livre, celle qui lui a donné son nom. Alors, nous aurions — ce qui nous manque encore — une véritable histoire de la littérature canadienne française, avec ses différents groupes bien accusés, ses chantres populaires, ses
poètes, ses historiens, ses philosophes, ses journalistes, ses publicistes, ses romanciers et ses conteurs. Mais tant que ce volume compact restera tel qu’il est, le public aura le droit de citer M. Lareau à M. Lareau et de lui relire les lignes qu’il adresse à l’auteur de l’histoire de cinquante ans.
— ‘D'après l’opinion que j'en ai, ce livre n’est pas à la hauteur du sujet. Cela ne veut pas dire que l’œuvre soit sans mérite, qu’il faille l'envoyer au panier, qu'elle contient des erreurs à chaque page ; non, on pourrait désirer mieux, voilà tout.’
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