‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 33 sur 42 · RUES P · texte numérisé non relu

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L'indifférence d’un chacun, la parcimonie de l'éditeur, les découragements de toutes sortes guettent constamment le malheureux qui lutte bravement de la plume, écrit l’histoire de son | pays, dramatise les meilleures scènes du passé, HE peint sur le vif les défauts de son époque, et, tout | entier à son talent, néglige les ambitions de la | (1 politique, et ne veut pas se mêler à la fabrication de il ces réclames stéréotypées que tous les jours on ré- fl édite en faveur d’éphémères illustrations. |

Non, puisque le peuple canadien veut et doit lire auiourd’hui, puisque la pensée commence à acquérir une certaine valeur monétaire sur le marché, il est FE temps que ce triste état de choses cesse et que nos il | écrivains se ménagent un point d'appui où ils puissent | revenir de temps à autre s’encourager au travail et à lil la lutte consciencieuse.

Or, puisque vous m'avez fait l’honneur de me de- {il mander mon avis, ce point d'appui ne peut être autre que la formation d’une société canadienne française d'hommes de lettres.

(1) Il serait important d’avoir dans nos écoles, un livre d’an- d à. thologie canadienne française, fait sur le modèle du cours de À lectures graduées sur la littérature française, par le colonel Staui,

Au milieu des bouleversements et des faiblesses qui les entourent, nos écrivains ont besoin d’affirmer leur puissance. Ils doivent se tenir ensemble pour faire entendre à ceux qui ne voient que des caractères d’imprimerie là où il y a le caractère indélébile d’une pensée, ces énergiques paroles tombées

un jour des lèvres d’un ministre français :

— Nous sommes la modération et la justice; si vous nous y forcez, nous serons le pouvoir.

Qu'ils s’affirment donc messieurs ; qu’ils laissent tomber le poids de leur plume dans la balance où ne gisent que la routine, l’esprit de dénigrement et de division.

Cette société, mes amis, je voudrais la voir se composer de tout ce qui tient une plume dans mon pays ; de tout ce qui s’en va puiser à l’encrier de la pensée. Son but serait de protéger les lettres, d'encourager la saine critique, — sans critique impartiale il n’y a pas de littérature possible — de s'entendre sur tout, comme on sait se comprendre en famille, et de faire primer l'intelligence, en la posant partout où il y a un piédestal.

Elle pourrait avoir une revue intitulée ‘‘ Z’année Canadienne,” paraissant le 31 décembre et rédigée par les sociétaires. Chaque spécialité y aurait sa page, et le tout formerait un faisceau d’études sur l’histoire politique et religieuse, la critique, les lettres, les statistiques, les arts, les sciences, sur ce qui pendant douze mois aurait illustré ct fait prospérer la patrie. Dans les fréquentes réunions nécessitées par cette

EN BOUQUINANT, 183 collaboration, nos journalistes, nos feuilletonistes, nos poétes, nos critiques, tous ceux qui, tenant à leur titre d'écrivains, veulent mériter la réputation d'hommes d'esprit et d'hommes de cœur, apprendraient à mieux se connaître. L’amertume des polémiques qui chaque jour déshonorent notre presse disparaîtrait bientôt, et, en se respectant eux-mêmes, nos gens de lettres s’attireraient le respect de l’opinion publique — ce levier puissant qui les jette, les uns à l’oubli, les autres à l’histoire.

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Dans une oraison funèbre qui restera comme un des monuments de l’éloquence humaine, monseigneur Dupanloup laissait tomber ce cri d’orgueil et de patriotisme sur le couvercle du cercueil du général de la Moricière, qu'il allait bénir :

(1) Conférence faite devant la société littéraire et historique de Québec, le soir du 21 avril 1869.

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— Je ne traverse jamais une partie du sol français, sans être ému par son histoire autant qu’ébloui par sa beauté, car j'y retrouve partout l'honneur.

Depuis lors, ces paroles me reviennent à la mémoire, chaque fois que je feuillette les chroniques de mon pays. Penché sur les travaux de Garneau et de Ferland, à mesure que les pages fuient sous mes doigts distraits, sans cesse passe et repasse devant mes yeux la sainte vision de l’évêque d'Orléans :

— L'honneur.

Je le sens couler à travers les veines de cette jeunesse dévouée, infatigable, chevaleresque, quittant ‘(la terre de souvenance, ’’ sur l’ordre de son roi, pour venir dans les solitudes du Canada mettre son épée au service de la religion et de la monarchie. Sentinelle avancée, je la vois se mouvoir à travers les lueurs mourantes des bivouacs de l'Ontario, des Mon-

.tagnes Rocheuses, de la Louisiane, veillant sur le

peloton de soldats, parti avec la consigne de reculer les bornes de la civilisation. Elle sonne la charge à Beauport, à la Monongahéla, à Oswégo, à Carillon, à Montmorency : haletante, elle presse contre sa poitrine le vieux drapeau des plaines d'Abraham, de Sainte-Foye; puis, lorsque la retraite bat, lorsque le dernier boulet s’est enfoui dans le sol, c’est elle, toujours elle que je retrouve paisiblement assise sur le seuil de la chaumière canadienne, enseignant à ses enfants le dévouement à ‘la loi, l'amour de la concorde, et cette foi religieuse qui a su nous faire oublier

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les dédains égoïstes de Versailles, pour ne pius nous souvenir que de la France.

Quand pareil passé rayonne sur tout un peuple, il fait bon de lever quelque fois les yeux et de se rendre compte de ce qui peut alimenter Le phare de son immortalité. Le regard ébloui se repose alors tristement sur le présent, et notre époque tissée de commérages, de mesquines passions, du piètre esprit de parti, nous paraît petite à côté de ce temps où d’Iberville avec quelques vaisseaux s’emparait de la baie d'Hudson, où le baron de Saint-Castin nettoyait toute l’Acadie avec une poignée d'hommes, où Joliet et Marquette emportaient dans les flancs de leur canot d’écorce le secret de la découverte du Mississipi, où Jogues, Brébœuf, Lallemant proclamaient l'éternité de la vie, au pied du poteau de la torture.

L'histoire à la main, on suit fièvreusement ces annales de l’honneur, et lorsqu’enfin le livre est terminé, on se prend à regretter que le penseur n'ait pas insisté plus longuement sur ces détails intimes enfouis dans nos manuscrits, détails qui ne peuvent que faire du bien au curieux, puisqu'ils le mènent à rêver à deux choses presqu'effacées aujourd’hui, la chevalerie et la foi

Depuis quelques années, plusieurs de nos corps savants se sont mis bravement à l’œuvre. (Chaque jour, ils livrent à la publicité d’importants travaux et trouvent le temps de faire ce que ne pouvait l’historien exténué de veilles, comblant ainsi les lacunes

qui arrachaient à l’abbé Ferland ce cri de profond regret :

— ‘* Pour la première partie de nos annales, c’est-à-dire, jusqu’au temps de la création du conseil süpérieur, les documents originaux sont peu nombreux. Des matériaux précieux ont été depuis un siècle perdus par la négligence de ceux à qui ils étaient confiés. Ainsi, le collége de la compagnie de Jésus à Québec possèdait une précieuse collection de manuscrits relatifs aux découvertes et aux évènements civils et religieux de cette première période ; fort peu de papiers ont échappé à la destruction. Dans le journal du supérieur des Jésuites étaient consignés — jour par jour — les faits les plus remarquable: entremêlés de réflexions sur les affaires de la colonie et d’appréciations sur la conduite de ses hommes publics. Continué pendant plus de cent ans et tenu avec beaucoup de régularité, ce journal était d’une grande

valeur pour suivre les évènements. Eh bien ! sur

trois cahiers qui paraissent avoir été complets, à la suppression des Jésuites, il en restait encore deux, à la fin du siècle dernier ; un seul a échappé aux mains des Vandales, et encore est-ce par hazard, puisqu'il fut découvert dans un fourneau de la cuisine, au château St. Louis. D’autres causes, comme l’incendie, l'humidité du lieu où étaient déposées les archives, la mauvaise qualité du papier, ont aussi

contribué à la destruction de nos annales historiques.

‘6 Ges accidents déplorables se succédant avec rapidité, ont détruit beaucoup de documents très-

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précieux pour l’histoire du Canada. Encore quelques pertes semblables, et les sources aujourd’hui ouvertes à l'historien auront complètement disparu. Pour prévenir un tel malheur, il serait important de multiplier les copies des manuscrits historiques, qui ont été préservées, soit dans les archives publiques, soit dans les bibliothèques particulières. ?”

Ces lignes malheureusement vraies avaient été prévues par la société littéraire et historique de Québec, car dès 1838, elle faisait paraître le premier volume des précieux manuscrits confiés à ses archives. Cette série, devenue rarissime aujourd’hui, contenait le travail intitulé ‘ Mémoires sur le Canada depuis 1749 jusqu’à 1760, ’’ (1) pages qui, d’après le comité chargé de leur révision, fournissent non seulement d’amples détails sur les événements saillants et peu connus de cette époque, mais contiennent encore une foule de renseignements curieux, et laissent voir à nu les ressorts et les causes locales qui influërent d’une manière si puissante sur ces événements, dévoilant en même temps le caractère et la conduite des personnages les plus marquants, sous le gouvernement de la colonie, pendant cette période mémorable. Dans ces mémoires — où les détails abondent — les intrigues et les pratiques secrètes des autorités coloniales auprès des sauvages de la frontière de

(1) L'introduction publiée par la société en tête de ces mémoires tend à faire croire que le non; de l’auteur était M. de Vauclain, officier de marine ; ce qui n’empêchait pas M. de Puibusque de les attribuer à M, de Boishébert.

l’ouest et de la Nouvelle-Ecosse, et principalement auprès des habitants français de cette dernière province, intrigues qui amenèrent le renouvellement de la guerre en 1755, se détachent en plein jour et avec de plus grands détails. Aucune relation de l’époque n’a été aussi précise, aussi curieuse et mieux écrite.

Ce premier essai fut suivi en 1840 de la publication d’un deuxième volume contenant trois documents publiés d’après les manuscrits obtenus aux archives françaises de la marine, par l’entremise du comte de Durham, et cinq autres mémoires dus aux savantes recherches faites dans la bibliothèque du roi, à Paris, par un érudit canadien trop tôt oublié, M. l’abbé Holmes. (1) Cette nouvelle collection plus considérable que la première confiait au public un ‘€ Mémoire sur l’état présent du Canada (1667) ’? probablement adressé à M. de Colbert, premier ministre de Louis XIV, et qu’une note en marge désigne comme étant de la rédaction de Talon, intendant

(1) M. Henry Harrisse dont j’ai analysé une savante étude sur nos archives dans une précédente conférence, écrivait à ce sujet :

— La société historique de Québec envoya en 1835 un agent, à qui le ministre français ne voulut rien communiquer. En 1838, malgré les efforts de l’ambassadeur d’Angleterre, un autre délégué se vit aussi refuser l’accès de ces archives. Mais en 1842, le ministre des Etats-Unis, le général Cass, qui avait à cœur de connaître l’histoire de la colonie de la Nouvelle France dont une partie de l’ancien territoire forme aujourd’hui au moins quatorze des états les plus prospères de la république américaine— le Kansas, le Minnésota, le Missouri, l’Iowa, le Wisconsin, le Michigan, l’Ohio, les Illinois, l’Indiana, l’Arkansas, l’ Alabama, le Mississipi, la Louisiane et les Florides=—obtint la communication d'environ quarante cartons,

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