‹ Choses et autres [microforme]Chapitre 4 sur 42 · I4 CHOSES ET AUTRES · texte numérisé non relu

I4 CHOSES ET AUTRES

humaiñe, que l’on a fait déteindre sur tout ce qui pouvait toucher à l’art et à la littérature.

Un romancier qui a péché lui-même plus d’une fois, et qui est presque toujours tombé dans les illusions du panthéïsme, ne pourait s'empêcher de laisser échapper ce franc aveu :

— On a compromis les destinées de l’art moderne en l’arrachant ainsi du sanctuaire, et en le jetant avec violence dans toutes les passions de la foule ! (1)

Si cet écrivain s'était donné la peine de pousser un peu plus loin, il aurait pu se rendre compte des motifs qui avaient conduit à cet acte de vandalisme.

Pour satisfaire à cette fièvre dévorante de sensualisme qui leur carie les os, les auteurs de nos jours ont eu besoin d’un peu de célébrité et de beaucoup d'argent. |

Voilà le secret.

Or, ces deux choses, dont l’une est si futile et l’autre si nécessaire, ne s’obtiennent plus maintenant qu’en devenant original quand même, et personne, j'aime à le croire, ne se levera pour leur crier qu’ils ne l’ont pas été. Reste à savoir ce que pourront inventer les retardataires qui arriveront au vingtième siècle, et surtout quelle sera l’expiation que porte avec elle cette épouvantable épidémie d’impiété littéraire.

(1) Arsène Houssaye ; préface de l'Histoire du 41ème fauteuil de l’académie française,

L'HOMME DE LETTRES. 15 De l’encrier de Diderot, de d’Alembert, du baron d'Holbach, de Voltaire, ont bondi, bras nus et carmagnole aux lèvres, les septembriseurs de l’ Abbaye et des Carmes! Et pourtant l’encrier de Voltaire n'était qu'un encrier, tandis qu'aujourd'hui cst l’abime qui est là devant notre génération, avec son insondable obscurité et ses étranges rumeurs. On s’y dirige avec nonchalance, les yeux fermés, effleurant légèrement les mœurs outragées, appuyé tranquillement sur le bras de la poésie mal comprise, du journalisme grossier et soudoyé, et guidé par la main si rose et si mignonnement gantée du roman et du feuilleton.

Le roman ! c’est là surtout que l’écrivain moderne a abjuré sa mission, a oxydé sa plume. Oublieux dè ce que le roman honnête pouvait avoir d’amusant et d’instructif, il a voulu créer le roman de bas étage, le roman barbu, où sont prodigués à droite et à gauche les grands coups de poignards, les duels, les suicides, les assassinats ; où sonnent bien haut, avec les allures d’une danseuse faisant craquet-r ses castagnettes, la mauvaise foi, les instincts fangeux, l’adultère ; où se traîne enfin toute une mascarade de vices déguisés et attifés en gandins et en lionnes du boulevard. Tous ces héros du meurtre et du carrefour, toutes ces héroïnes créées pour s'empoisonner elles-mêmes ou pour empoisonner la vie de leurs camarades, ont trouvé depuis longtemps des éditeurs complaisants pour imprimer leurs ébouriffantes aventures sur papier velin, où elles dorment sournoisement ‘ enveloppées dans leurs couvertures satinées, jusqu’au

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jour où un flâneur curieux, attiré par ce faux air de bonhomie sous lequel s’est réfugié le mal de nos jours, sent un je ne sais quoi au bout de ses doigts qui l’attire vers la fatale brochure, le pousse à l’ouvrir, à la feuilleter, à la lire, et quelques heures après, à la refermer en se disant :

— Après tout, ce n’est pas aussi mauvais qu’on veut bien nous le dire.

Puis, le brave homme continue paisiblement son chemin, sans se douter de la subtilité du poison qu’il vient de s’infiltrer dans les veines.

Tout-à-coup de mari bon et affectueux qu’il était, il devient sans pouvoir s’en rendre compte, morose et inquiet. Il prend de petits airs blasés et roués. Son chez soi le dégoûte, car il a lu ce matin que la famille n’était qu'un mot. Son bonheur domestique lui paraît fade, à côté de ces rondes fantastiques de viveurs et de bohêmes joyeux, qui lui passent rapidement sous les yeux, et petit à petit, à force de se figurer que son sort est insupportable, il se plonge dans une vie idéale impossible, qui n’a existé que dans les conceptions nauséabondes où il puise, à tout instant, le sang vicié qui dessèche son cœur st tient son cerveau en ébullition.

De son côté, la femme, peu habituée à un semblable isolement, s'enferme dans son boudoir, loin de ses enfants — ces ombres que font ici-bas les anges en voltigeant là-haut — et, pour se consoler, pleure sur les malheurs imaginaires de MM. Athos, Aramis, Porthos et d’Artagnan,

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Voilà une pauvre famille d’où vont bientôt déménager la paix, l’amour et la confiance mutuelle !

Peut-être le mal ne s'arrêtera pas là. En poussant une pointe au fond de la cuisine, qui sait si l’on n’y découvrirait pas, caché derrière ses fourneaux, un marmiton fougueux et enthousiaste, rêvant à ces be: 1x temps de la révolution française décrits et chantés sur tous les tons par mille et un de nos romanciers, âge d’or où l’on pouvait encore s'appeler Brutus, Manlius ou Scénola, et ceignant entre collègues l’écharpe tricolore, on mettait officiellement à la broche marquis, comtes et barons que l’on dépeçait ensuite en famille. Probablement le farouche cordon bleu en herbe est en train de se dire que si !’occasion se présentait de ressaisir encore la bascule de la guillotine, il se garderait bien de manquer à ce lucratif rendez-vous, et soyez certain qu’au train où leur inondation d'encre monte et se gonfle, ces occasions ne manqueront pas.

On ne saurait s’imaginer combien ces productions indigestes incrustent au fond de l’âme un acide qui corrode et ronge les aspirations les plus pures. Elles donnent une fausse direction au jugement, ouvrent une carrière trop vaste à l'imagination et à l’enthousiasme — ces compagnes folles de toute jeunesse — font pencher mélancoliquement l’âme vers le mal, la jettent petit à petit dans l4 . gradation, et conduisent la plupart de leurs adeptes à l’irréligion, aux entreprises insensées, au désespoir, au déshonneur, et quelquefois malheureusement, au bagne,

Alfred de Musset, dans un jour de triste retour sur lui-même, le comprenait si bien qu’il s’écriait, les larmes dans la voix :

— ‘* Empoisonné, dès l'adolescence par les écrits des encyclopédistes, j'y avais sucé de bonne heure le lait stérile de l’impiété. L'’orgueil humain, ce dieu de la folie et de l’égoïsme, fermait ma bouche à la prière. Quels misérables sont les hommes qui ont jamais fait une raillerie de ce qui peut sauver un être ! Je suis né dans un siècle impie, et j'ai beaucoup à expier. Pardonne, & Christ, à ceux qui blasphèment !”?

Oh ! oui, pardonne, 6 Christ, car jamais en France, jamais le suicide n’est devenu plus en vogue que depuis le jour où le roman à vil prix a été mis par la librairie et par la presse à la portée des masses.

Jamais en Europe, le pied ne s’est posé sur autant de couronnes tombées sous le vent des révolutions, « r autant de débris d’églises et de croyances emportées dans le tourbillon de l'esprit du mal, que depuis l'heure où la littérature s’est mise en tête de faire lire ses émouvantes péripéties, à 50 centimes la livraison.

Jamais depuis que la terre gravite dans l’espace, le cœur ne s’est mieux vendu, les opinions et les amitiés n'ont été à meilleur marché, la démangeaison de dire quelque chose de neuf n’a plus poussé au mensonge et à la diffamation, l'âme n’a plus oublié sa céleste origine ! De tout ce qui était saint et sublime, talents, intelligence, dévouement, affection, on en a fait une marchandise, et même on a voulu pousser ces

choses si loin, si loin, qu’un jour Louis Veuillot en

était réduit à se demander à quoi la France pouvait employer ses gloires ?

Après avoir longtemps cherché en vain, il terminait en appliquant ce vigoureux coup de cravache sur les épaules de tous ces fastidieux répétiteurs de mélodrames hystériques.

— ‘Vous vivez d'emprunts faits à des plagiaires récents! Votre religion ou votre philosophie vient d'Allemagne, votre morale est encore à fabriquer, votre littérature . . . mais pour avoir une littérature, il faut d’abord avoir une langue : vous ne savez pas ce que c'est qu'une littérature. Vous prenez Eugène Sue et Pigault-Lebrun pour des écrivains, car il vous faut quelque chose de vulgaire et d’un peu clandestin, qui aille en bas, qui achève d’aveugler l'ignorance, qui achève d’envenimer la jalousie, qui fasse mépriser les autorités spirituelles, haïr les autorités civiles, détester toute subordination, perdre tout respect. Voilà pourquoi vous aimez tant Voltaire, Eugène Sue et vos autres feuilletonistes. Tout ce qu'ils touchent. tout ce qu'ils gâtent, se détache de la vieille France, vient à vous et pour vous! Vous régnez sur ces captifs de l'incrédulité religieuse, morale et civile, vous les remplissez de vos idées, ils entendent votre langue, et c’est là le mépris le plus absolu qui se puisse faire de toutes les gloires du nom français.”

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A côté du solide polémiste, et vers le même temps, Proudhon, en touchaht du doigt une des plaies de ce

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temps n’hésitait pas à donner une opinion qui paraîtra peu suspecte :

— ‘ Quant aux fr'ts et gestes du socialisme, je renonce à vous en eatretenir : la tâche serait audessus de ma patience, et ce serait dévoiler trop de mystères, trop de turpitudes. Comme homme de réalisation #t de progrés, je répudie de toutes mes forces le socialisme vide d'idées, impuissant, immoral, propre seulement à faire des dupes et des escrocs.

‘ Pour moi, je le déclare, en présence de cette propagande souterraine, en présence de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette hébétude d'esprit et

de cœur qui commence à gagner ‘une partie des travailleurs, je suis pur des infamies socialistes.”

Ces puissants témoignages ne sont pas les seuls, et plus d’un romancier consciencieux a été frappé de ce terrible état de choses. Balzac lui-même, avec son gros ventre, ses joues rebondies et soñ énorme bagage de la Comédie Humaine, envisageant le mal sous son côté grotesque, l’appelait caustiquement la litiérature crapaud.

— ‘ Semblable aux Chinois, disait-il, qui, partis du beau idéal peut-être, sont parvenus aux magots et aux chimères, nos hommes d'esprit se sont mis dans leurs productions à considérer le crapaud sous toutes les formes et sous tous les aspects.” (1)

(1) Balzac.—Complaintes satiriques sur les mœurs du temps.

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Il riait de cette immense désolation, comme on a pris maintenant l'habitude de rire de tou: ce qui est nâvrant, et de tout ce qui s’en va tombant.

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Au milieu des trônes croulants, des trahisons, des cris d’anathème, des sarcasmes cyniques, oubliés et semés derrière elles par ces plumes de guinguettes et de barrières, il ne faut pourtant pas se laisser trop aller au découragement. L’écrivain qui, debout parmi ces fracas et cette poussière, veut rester franc, honnête et catholique, peut encore donner une éclatante réparation aux infamies d’un

siècle qui, s’il continue à marcher pareil chemin,

ne trouvera plus bientôt, comme Jean Jacques Rousseau au jour de son agonie, que les œuvres de son esprit pour reposer son front, et cherchera en vain dans la ruelle de son lit ‘‘ les œuvres de son cœur, ce dernier oreiller qui donne le $ommeil sous le nom de la mort.” (1)

Pour ramener le goût parti avec la vérité, les mœurs et le cœur, pour remplir dignement et saintement ce rôle de phare et de guide qui lui est

(1) Arsène Houssaye.— %, %. Rousseau,

assigné dans la société moderne, l’homme de lettres n’a qu’à se pencher, qu’à laver, qu’à bien sonder la profondeur des plaies qui couvrent le corps inanimé gisant à ses pieds, et qu’à y verser le baume purificateur du Samaritain de la Bible.

Autour de lui, l'enfant du peuple, l’enfant de l’ouvrier est là qui croupit dans l’impasse du faubourg, jouant avec deux camarades favoris, l’oisiveté et la paresse. Dans son désœuvrement, il voit passer à toutes heures du jour des hommes qui fredonnent le célèbre refrain :

La nature n’a fait ni serviteurs ni maîtres !

Dans les causeries du soir, il n’entend parler que de mise en grève, que de cherté du pain due à la morgue des bourgeois. Toutes ces paroles, toutes ces sourdes haines suintent lentement, goutte à goutte, avec le sang de ses veines, jusqu’au jour où ne pouvant plus y tenir, l’enfant devenu homme, grimpe, le fusil de chasse au poing, sur le talus d’une barricade, et au nom des libertés populaires compromises, couche en joue et assassine son pasteur et son évêque. (1)

A ce terrible moutard il faut mettre en main un livre où :! puisse apprendre par cœur toutes les joies mystérieuses qu’apporte le soir d’un jour de

(1) Denis Auguste Affre, archevêque de Paris, blessé mortelle: ment sur une barricade, le 25 juin 1848. Il ne faut pas oublier que ces choses étaient dites en 1866. Depuis, monseigneur Darboy et les ôtages sont venus prendre place à côté de l’illustre martyr de 1848.

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travail, lorsqu'il est passé tranquillement au coin du feu à écouter les voix suaves et toujours bonnes conseillères de la famille. En le lisant attentivement, en le méditant souvent, il se convaincra un jour qu’il n’y a pas à rougir de manier un rabot et une tarière, et que la longue liste de ses pairs s'ouvre par le nom de Christ qui, avant de se faire a a voulu se faire charpentier.

Au paysan qui, le front penché et soucieux, ouvre péniblement le sillon d’où va sortir un pain doublement arrosé de sa sueur, il doit souffler ce pur amour du sol qui fait de lui, à certains moments de crise et d’oubli, un peuple de géants. Il doit lui enseigner surtout à ne pas laissez détruire ces traditions de simplicité et d'honneur qu’on cherche depuis si longtemps à saper à grands coups de ridicule ; et, à ceux qui voudraient porter la main sur cette arche sainte, il doit prouver que les braves gens qui manient la charrue ont été de tout temps ceux qui ont ‘le mieux cru en Dieu, et qui ont eu le moins peur du canon.”” (2)

A l’écolier qui ronge impatiemment son frein entre les quatre murs gris de son collége, il doit faire connaître de bonne heure les maux, les calamités qu'a jetés sur terre cette éducation superficielle du siècle qui touche à tout et n’approfondit rien, qui excite au degré le plus intense les passions des sens et enfouit tout ce que l’âme peut avoir de bon, sous les

(2) J. de Maistre. — Discours.

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eaux stagnantes du sensualisme. A force de leur multiplier ses sages avis et ses paternels conseils, sous une forme agréable et élevée, ces imberbes qui se croient des grands hommes incompris, ces casseurs d’assiettes finiront par rentrer dans l’ordre et dans le silence. Du fond de leurs classes ou de leurs cours, ils apprendront, sans qu’il faille que ce soit à leurs propres dépens, et moins encore sans être obligés de prendre le train qui se rend au congrès libre-penseur de Liége, que toute révolte contre l’ordre établi, que toute rébellion contre l'autorité, sous quelque nom qu’elle existe, religieuse ou civile, paternelle ou conjugale, entraîne toujours avec elle une parcelle de cette éternelle malédiction que Dieu a fait tomber un jour, de toute la hauteur de sa colère, sur le front humilié de Satan, ce premier jeune-penseur.

Au soldat qui, la guêtre maculée de la boue de l'étape, la capote chaudement serrée autour de la taille, voit passer, à travers le feu mourant des bivouacs de la frontière, l’image vaporeuse du clocher de son village, les sourires bénis de sa mère et de sa fiancée, il viendra rappeler ce qu’une autre mère, ce qu’une autre fiancée attend de son cœur et de son bras aux jours de l’épreuve. Dans un de ces petits livrets qui trouvent toujours le moyen de forcer la consigne et de se caser parmi les bibelots du havresac, entre le brûle-gueule tout culotté et les ordonnances de Sa Majesté pour l’armée, il lui parlera de Dieu, d’honneur, de pairie, et plus tard les ennemis de notre race, en feuilletant notre histoire, sauront jusqu'où

ces trois mots magiques, tombés du bout d’une plume inspirée, peuvent mener à la pointe d’une baïonnette.

Au père malheureux et fourvoyé qui s'attache à la remorque de l’habitude et s’en va chercher au fond d'un verre d’eau-de-vie, ou près des tables en acajou d’une salle de billard, un peu de ce cœur qui lui manque, il révèlera les saintes et nobles vertus qui vivent ignorées et méconnues sous son toit déserté. Il fera passer à travers les fauves reflets de l’orgie, le souvenir doux et pur de cette pauvre femme qu’il a laissée seule auprès de son foyer éteint, le cœur tenaillé par l’abandon et par le désespoir. Il lui amènera, un par un, tous ces chers petits enfants, et lui fera lire dans leurs grands yeux étonnés que Dieu n’a pas détaché l'intelligence de sa divinité pour qu’elle se traîne ainsi au milieu des bouchons et de l’abrutissement. Si cet homme a encore quelques sentiments d'honneur, il se lèvera ; il suivra la sainte vision jusqu’au seuil de sa porte, et toutes les gouttelettes d'encre qui se sont évaporées depuis le commencement de l’époque moderne, n’auraient-elles eu pour effet que de ramener une de ces âmes perdues aux pieds de l’ange gardien de sa maison, la mission de l'écrivain serait encore sacrée, car elle serait parvenue à réaliser l’idéal de Turquety :

—“ Raviver le respect et l'admiration que l’on doit à la femme, à la femme dont le cœur sauverait le monde, si le monde devait encore naufrager dans les abîmes du sensualisme et de l’orgueil. ”?

Aux femmes de toutes les conditions, il développera le sublime programme qui nous a valu un chef-d'œuvre d’Anaïs Ségalas. Il leur montrera que leur rôle est ‘‘ de venir panser et guérir les grandes plaies de la sociéte, de les combattre sans autres armes que l’amour et l'affection, d’essuyer le sang et les pleurs, de briser les chaînes, de détruire l’esprit mercantile pour ramener la poésie partie, au moyen de leur triple influence d’épouse, de mère, de femme du monde, ’’ et, si elles habitent le chaume, d’inculquer au laboureur cette foi naïve, en lui disant de joindre quelquefois ses grosses mains qui sèment le blé, pour prier celui qui le fait mûrir.””

Que chacune fasse son profit et garde en sa mémoire

ces deux beaux vers :

Une femme a perdu le monde Mais une femme l'a sauvé. (1)

Sur le portefeuille de l’homme d'état, il gravera ce principe de sage politique, bonheur assur% des peuples qui s’y conforment : ‘ Ne fais pas à ton voisin ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit.’ Il lui enseignera à brider les passions turbulentes de la foule ; il lui dira de se guider sur les exemples d’énergie, de loyauté et de désintéressement qui fourmillent dans notre passé ; il lui criera, à Chaque heure du jour, que l'autorité a le pouvoir de tout faire, excepté celui de spéculer et de se venger. En suivant cette ligne de conduite, un gouvernement ne peut dévier du chemin

(1) Anaïs Ségalas—Za Femme, poésies,

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du droit et de la justice, et quand les rafales de la tempête révolutionnaire passeront sur la patrie, calme et confiante en ses chefs, elle s’apercevra de tous les. trésors de paix et de consolation que portent avec elles des mains fermes et dirigées par les sublimes principes du christianisme,” cette grande aumône, suivant l’abbé Gerbet, faite à une grande misère.” (1)

La merveilleuse influence sur les masses d’un livre bon, honnête et sincère, fera comprendre à l’homme d'état toute l’importance du rôle de l'écrivain dans la société moderne. En lui montrant les principes de l'équité et de la droiture, elle l’amènera à penser que l’idée et le génie se réfugient souvent au fond d’un grenier ou d’une mansarde, et que l'ignorance et le favoritisme doivent être chassés de leurs grasses sinécures, pour y être remplacés par le talent et par la capacité. La pauvreté, le manque d'encouragement ne suceront plus alors avec leurs lèvres de vampire la cervelle de tant de malheureux écrivains ; la misère ne leur mettra plus sa triste plume à la main, les obligeant à troquer leurs pensées contre une bouchée de pain, et les hôpitaux

n’ouïront plus râler cette nâvrante strophe d’Hégésipe js Moreau mourant : qu leu

Sur ce grabat chaud de mon agonie, aut

Pour la pitié je trouve encore des pleurs ; ho:

Car un parfum de gloire et de génie au)

Est répandu dans ce lieu de douleurs : pot

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(1) L'abbé Gerbet— Mémorial catholique. les

C'est là qu’il vint, veuf de ses espérances, Chanter encore, puis prier et mourir,

Et je répète en comptant mes souffrances, Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !

S'agenouiller devant toute âme qui tombe et lui murmurer qu’à côté de la faute Dieu a jeté le pardon ; faire sentir à tout cœur qui doute une des pointes sanglantes des clous du Golgotha ; rappeler à la jeunesse dorée que l’amour, la foi et la charité sont des choses préférables au punch, au turf, aux cigares et aux dames aux camélias ; faire comprendre à celle qui se range que le mariage est un sacrement donné au pied de l’autel, et non une marchandise soupesée sur un comptoir ; supplier ses confrères de plume de ne jamais fermer leur cœur à ces voix inférieures qui arrachaient un jour à Victor Hugo ce cri sublime :

Pierré à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes Sous la société qui tremble à tous les vents,

Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes,

Le respect des vieillards et l’amour des enfants !

jeter sous les pas des affairés et des actionnaires l’idée que tous leurs billets de banque, leurs balles de coton, leurs coupons de chemin de fer, ne sauraient teair autant de place dans la création que le cerveau d’un homme qui pense : crier chaque jour aux riches et aux heureux du monde que l'argent a été créé, moins pour dormir dans un coffre-fort que pour serier autour de lui la vie et le travail ; toujours tenir devant les haillons du pauvre l’honnêteté et l'honneur, ces

deux lingots d’or qui, enfouis au fond d’un cœur, valent toutes les richesses mystérieuses de l’Oural ; prien les mères de se souvenir que leur sceptre et leur autorité gisent au fond d’un berceau; conter aux : petits enfants que la ‘‘ gloire ”” est un tison qui vient ‘€ s’allumer au foyer maternel ; ’’ (1) soulager, consoler, fortifier toute âme qui pleure, qui souffre, qui vit isolée, malheureuse ou abandonnée ; telle est la belle, la grande, la sublime mission de l’homme de lettres dans la société moderne.

En dévier serait de sa part plus qu’un crime ; ce serait un sacrilége ; car la tâche lui a été faite trop facile maintenant, pour que pareille chose arrive jamais. Elle lui a été tracée par les égarements et par les folles erreurs de ses devanciers, et pour faire oublier leurs iniquités, il n’a qu’à tremper sa piume dans la vérité et dans la foi, ces inépuisables encriers du bon Dieu. Alors, de cette société gangrénée et indifférente, il fera ce que madame Anaïs Ségalas faisait de son paysan.

Il saura l’assouplir, car son âme docile Est pareille à l’acier,

Qui paraît droit et ferme, et qu’une main fragile Fait courber et plier.

(1) Anaïs Ségalas.—Za Femme.

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C’est surtout au Canada que l’homme de lettres doit mettre son énergie à imprimer un cachet de pureté à notre littérature née d’hier. De bonne heure il doit s'appliquer à éloigner de cet enfant chéri ce qui plus tard pourrait le souiller. Depuis cinquante ans et plus, nos belles intelligences sont à l’œuvre, et grâce à Dieu qui bénit les bonnes actions, nos lettres ont noblement commencé la carrière. Plus elles :vanceront, plus elles s’apercevront que la route du bien n’est pas aussi ennuyeuse, aussi désolée qu’elle en a l’air, et qui sait ? peut-être un jour, la France blasée, la France surannée et vieillie se retournera-t-elle un instant vers nous, pour s’y retrouver dans un miroir fidèle, non plus légère, charmante et coquette comme en ces joyeux temps d’autrefois, où elle dansait le menuet et le cotillon à la cour de Louis XIV et de Louis XV — hélas ! le temps du menuet et du

cotillon ne vient qu’une fois ! — mais telle qu’elle a été lue et aimée pendant des siècles, par les âmes

pieuses et par les humbles de cœur,

Dans un demi siècle, notre littérature sera à la littérature française ce que la Bretagne est au reste de la France, bonne, loyale et pleine de foi en son Dieu et en son caractère national.

Ses débuts dans la lice ont été lents et incertains, mais elle n’a pas encore menti, que je sache, à ses croyances et à ses traditions ; c’est ce qui me fait croire à son avenir.

Libre à elle de se servir pour parvenir à ses fins, de la poésie, du journalisme, du roman, du feuilleton, de ce qu’elle voudra ; mais au nom de tout ce qu’elle a de plus cher, au nom de son passé, au nom surtout de son avenir, qu’elle ne s’habitue jamais à transiger avec les doctrines établies du beau, du bon et du vrai, sous l’affreux prétexte de devenir originale, ou de s'attacher aux principes d’une école. Qu'elle garde en sa mémoire, ces paroles qu’Arsène Houssaye jetait dans la belle préface de son ‘‘ Æïstoire du 4arème fauteuil de l'académie française. ”’

— “{ L'art a ses doctrines, comme Dieu a ses églises. L’art est né en Dieu; donc l’art est divin. Le Beau visible doit parler du Beau invisible, comme le monde parle de Dieu. Dieu a creé l’homme avec un peu d'argile en laissant tomber sur sa créature les rayonnements de sa pensée, alliant ainsi par une œuvre sublime la terre au ciel. L’artiste et le poète ne doivent pas séparer l'argile du rayonnement, la terre du ciel, le fini de l'infini.

‘6 L'art est une majestueuse unité. Ce qui a presque toujours stérilisé l’art moderne, c’est que tour à

tour aventurier et mystique, il a dissipé son bien avec les comédiennes dans les orgies de 4 forme, ou bien il a voilé sa face et a poursuivi le nuage de la pensée plutôt que la pensée.

‘6 Pour trouver le Beau dans l’art, il faut savoir, comme Prométhée, dérober le feu du ciel ; comme Eve, il faut mordre à la pomme fatale ; comme la pécheresse de Samarie, il faut boire une goutte d’eau vive de l’amour de Dieu; avec Jésus-Christ, il faut avoir déchiré ses lèvres au calice amer. Le Beau, tel que nous le voulons aujourd’hui, c’est un autel d’or et de marbre sculpté par Phidias, d’où s’élève jusqu’au ciel la flamme pure du divin sentiment, c’est la Vénus de Praxitèle versant les larmes de la Madeleine du Corrége. Le Beau, c’est le souvenir du ciel qui passe sur la nature humaine ; c’est la coupeuse de blé qui s'incline sur sa gerbe avec un sourire de fête ; c’est le soldat tout couvert de sang qui répand son âme pour la patrie. Le Beau est partout ; les poètes l’ont rencontré à chaque pas, dans les roches moussues où jaillit la cascade, dans la forêt profonde et ténébreuse. Homère l’a vu majestueux et grand comme Jupiter. Eschyle l’a vu terrible comme une tempête sur la mer d’Ionie.

‘6 Le Beau, c’est le souvenir de celle que vous adoriez au matin de la vie, de cet âge d’or où, tous tant que nous sommes, enfants de Dieu, nous effeuillions sans y songer les fraîches primevères de la poésie.

‘On demandait au Tasse. ‘Qu'est-ce que la poésie ? *’ Comme il était sur une montagne, il

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répondit en indiquant la vallée et le ciel, le fleuve et le nuage, la forêt et le soleil, la nature et Dieu. ‘‘ La poésie, la voilà ! ’’ Si vous me demandez ce que c’est que le Beau, je vous conduirai sur la montagne, quand le soleil est à son couchant, quand le ciel se dore et s’empourpre, quand l'abeille abandonne la fleur de sainfoin pour retourner à la ruche, quand la moissonneuse renoue ses cheveux sur la gerbe bruyante ; quand l’hallali des chasses vient rebondir en fanfares jusqu'au balcon du manoir ; quand on voit apparaître comme en songe quelque figure blanche et pensive. Et, après avoir indiqué silencieusement toutes les splendeurs du ciel et de la terre, je vous répondrai : Ici, partout, toujours, le Beau, c'est la nature vue à travers la poésie.?”

Et j’ajouterai ce que Arséne Houssaye a oublié, à travers Dieu.

Voilà quelques fragments de ce grand tout qui, à lui seul, forme la trilogie du vrai, du bon et du beau.

Qu'il en détache quelques parcelles, qu’il les enfouisse dans ses livres, après les avoir passées au crible de son âme et de sa pensée, et l’homme de lettres arrivera sans peines, sans efforts à se faire comprendre de la foule et à la détourner de la voie du mal.

Alors la France aura réussi à rallumer cet éternel flambeau dont elle a éclairé le monde pendant si longtemps. Au Canada, le rôle de la littérature sera plus modeste, mais non moins sacré,

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Ce sera celui qui vous a été confié, Mesdames, depuis le commencement du monde, et qui vous valait un jour ces grandes paroles de Joseph de Maistre :

— Les femmes n'ont fait ni l’/Zade, ni l’Enéide, ni la /érusalem délivrée, ni Phèdre, ni Afhalie, ni le Misanthrope, ni le Panthéon, ni la Vénus de Médicis, ni l’Apollon, ni le Persée, ni la Basr'ique de St. Pierre. Elles n’ont inventé ni l’algèbre, ni les télescopes, ni les métiers à bas; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela; c’est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme.

Aider et encourager les m.res à accomplir dignement ce rôle céleste, là se résume toute la mission de l’homme de lettres dans la soçiété moderne.

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