J. M. LEMOINE
Ce qui frappe de prime abord dans les écrits de M. LeMoine, c’est beaucoup de laisser-aller avec la langue française — l'habitude d'écrire l’anglais est peut-être pour quelque chose dans ce défaut — et un grand air de franchise qui met de suite son lecteur à l’aise avec l’auteur. Je l'avoue, en feuilletant les “ Zes Oiseaux du Canada,’ je croyais tomber sur un de ces innombrables ouvrages d’histoire naturelle qui portent invariablement au bas du titre ces mots stéréotypés :
— Mis à la portée de tout le monde.
Rien ne donne le cauchemar comme la vue d’un de ces horribles petits livres brochés qui, sous prétexte de science, vous appellent une grive 4arporynchus rufus, une tubéreuse sécphanotis fioribunda et un requin sguwalus carcharias.
‘Au lieu de ce grimoire scientifique, j'ai trouvé chez M. LeMoine une diction simple, si non toujours correcte.
Comme Wilson et Audubon, il s’est inspiré du chant harmonieux de ses petits favoris. Leurs chansons si gaies, si joyeuses ont influencé l’auteur, et, au lieu de nous présenter la science par son côté gris et aride, il vient doucement nous la gazouiller à l'oreille.
M. LeMoine commence le premier volume de son ouvrage en y associant le pieux souvenir d’un mort aimé et vénéré. J'aime à voir s'attacher à une œuvre patriotique un nom patriotique, et l’ornithologiste canadien a sagement fait d'inscrire sur la première page de la sienne le nom de Sir Etienne Taché, ce nom qui pour l’auteur retrace si bien ‘‘le souvenir vivace des jeunes années, ces souvenirs qui sont pour lui, comme pour nous, les brises du soir, ce vent parfumé de la patrie. ”?
Protégé par ce souvenir d'enfance, M. LeMoine a mené à bonne fin la tâche qu’il s'était imposée, beaucoup.par amour, un peu par patriotisme.
Abandonnant les classifications trop chargées de Linnée, de Willoughby et de Blummenback, M. Le- Moine s’est attaché à suivre celles de Baird et d’Audubon. Il a été plus loin ; il a réussi à classer plusieurs espèces qui avaient échappé à la perspicacité de ces deux profonds observateurs, et, dans ses ‘ notions préliminaires,”” il a su trouver des expres-
sions heureuses pour adoucir aux oreilles délicates
son nort uvre piste 1ière , ce enir pour par-
ne a )EAU-
de son lecteur des mots qui autrement auraient été pour lui d’une cacophonie épouvantable. Aussi, celuici se laisse-t-il docilement graver dans la tête, sans trop de difficulté, les mots techniques remiges, pennes, scapudaires. Une fois ces termes insolites dans la mémoire, il se rendra bravement jusqu’au bout des deux volumes, sans même retourner aux ‘‘ notions’ ; puis, à la prochaine réunion, il pourra causer avec un aplomb imperturbable de pa/mipèdes, d'échassiers, de grimpeurs, de gallinacées, et ce, sans courir le moindre risque d’être contredit.
Il faut avouer que la tâche a été simplifiée par l’auteur qui a su parsemer son ouvrage de notes et de citations intéressantes.
On sent que la pensée mère qui inspirait Geoffroy- Saint-Hilaire, le Maoût, Buffon, le spirituel Toussenel, le naïf Audubon, — ce touchant et poétique conteur qui nous montre la nature telle qu’il l’a comprise, — inspirait aussi M. LeMoïine, au moment de la rédaction de son ouvrage.
Ses descriptions se sont imprégnées des nombreux souvenirs qu’il a su conserver de l'étude de leurs excellents livres, et, parmi les plus fidèles et les mieux rendues, je me permettrai de vous indiquer celle de l’oiseau que le peuple — dans son langage pittoresque et énergique à la fois, — a nommé le grand mangeur de poules, l’autour à queue rousse. Chacune de ces narrations de l’auteur est enrichie de citations classi-
ques qui donnent à son ouvrage cette teinte que
prisait tant Horace, w#/e dulci, et qui servent à faire supporter les classifications d'espèces que leur répétition continuelle finirait par rendre monotones et fatigantes.
Le second volume de l’ornithologie canadienne est plus descriptif que le premier. L’oiseau-mouche; le merle, la grive des bois, l’étourneau, le .mainate pourpre, le goglu, l’oiseau-rouge et le goëland ont trouvé dans M. LeMoiïine un enthousiaste de vingt ans, qui ne se lasse pas de les aimer, de les caresser et de nous les faire admirer. Rien de ce qui concerne ses petits amis ne lui échappe ; il vous dira que telle plume qui se trouve sous telle aile doit avoir telle couleur, qne telle note qui vous rend si mélancolique appartient au gosier de tel oiseau.
Tout cela, simplement, sans prétention aucune. Avec la naïveté de Wilson, il dira :
— f J'ai connu un pinson. .. J'ai souvent vu une fauvette. . .”’ Aussi, dirai-je de M. LeMoine ce que lui-même écrivait de Wilson ;
‘ Quand il s'exprime ainsi, vous pouvez vous fier à lui : c’est qu'il a été avec eux en relations suivies, dans une sorte d’amitié et d'intimité de famille.
Comme Madame de Tracy, l’auteur aime éperdûment tous les oiseaux. Avec elle, il veut nous faire comprendre que .
Les oiseaux, ce sont des baisers Que donne le ciel à la terre ;
Sur les lacs par leur vol rasés, Les oiseaux, ce sont des baisers,
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Et toujours comme madame de Tracy, il se complaît à nous décrire ces fraîches harmonies, ces baisers si roses, si frais, si parfumés.
Il les a comptés du bout du doigt et les a réunis dans son ‘‘ tableau synoptique de l’ornithologie du Canada,” qui, tout concis qu'il soit, n’en renferme pas moins la nomenclature de 250 espèces appartenant au Canada, et classifiées d'après l’excellente méthode du professeur Baird, du ‘‘Smithsonian Institute.” Une aussi vaste proportion frappe d’abord, l’ornithologie de l’ Amérique du Nord ne se composant que de 738 oiseaux ; mais M. LeMoine prend soin de nous dire en terminant son ‘* tableau ”” que notre Faune doit tenir de celle des tropiques par notre température d’été, et de la Faune arctique par le froid excessif de nos hivers.
Vous avouerez avec moi que cette nomenclature est venue à propos combler une lacune importante, et que déplorait tout disciple de Saint-Hubert. Combien de fois, après un heureux coup de fusil, n'êtes-vous pas revenu désappointé, tenant à la main un oiseau dont vous ignoriez complètement le nom et les mœurs? Aujourd’hui, rien de cela : vous n’avez qu’à ouvrir votre havresac de ‘‘ coureur,” et qu'à y prendre le ‘‘ tableau, ”’ pour faire cesser l'incertitude ; car toute la gent emplumée s'y est donné rendez-vous, depuis les oiseaux de proie jusqu'aux palmipèdes, depuis le faucon pèlerin jusqu’au pigeon de mer.
J'aime à me figurer M. LeMoine plein d’antipathie pour les longues soirées d'automne et d'hiver. L'été du moins il peut se donner le plaisir de suivre d'arbres en arbres, de branches en branches, d’étapes en étapes les chantres ailés qui peuplent à l’envie son jardin et son parc de Spencer Grange.
Mais l’automne ? mais l'hiver ?
Que faire en un gite à moins que l’on ne songe ?
Et, tout en songeant, c’est pendant ces saisons de repos et d’isolement que M. Lemoine écrit, compile et met en ordre ses nombreux travaux.
Je relisais hier une jolie poësie de Victor Hugo, qui commence ainsi :
J'eus toujours de l’amour pour les choses ailées ; Lorsque j'étais enfant, j'allais sous les feuillées,
J'y prenais dans les nids de tout petits oiseaux.
D'abord je leur faisais des cages de roseaux,
Où je les élevais parmi les mousses vertes,
Ils ne s’envolaient point ; ou s’ils fuyaient aux bois Quand je les rappelais, ils venaient à ma voix.
Une colombe et moi, longtemps nous nous aimâmes.………..
Ces vers charmants seraient à eux seuls la biographie de M. LeMoine, s’il n’avait donné une bonne moitié de sa vie aux recherches historiques.
Fatigué de la science, il a trouvé moyen de se distraire en s’occupant à réunir quelques fragments de l’histoire légendaire de notre pays, cette mine qui semble si riche en nouvelles et en romans, et qu’un petit nombre jusqu’à présent ont eu le courage
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d'exploiter. Ses Zégendes du Saint-Laurent sont des notes fort simples, mais fidèles qui plus tard seront une source précieuse pour ceux qui s’occuperont de littérature indigène.
Mais là ne se borne pas le travail de l’auteur, et ce serait être injuste envers lui que de passer sous silence ses compilations ‘‘ les maple leaves’” appelées à être plus tard — malgré la monotonie de leur forme — d’une grande utilité pour ceux qui se livreront aux études historiques et archéologiques.
Je ne saurais vous donner une meilleure idée du mode de procéder de l’auteur qu’en analysant un de ces volumes que j’ai sous la main.
Les premières pages sont signées par l’humoristique Auguste Sala, l’ancien rédacteur du Cornkill Magazine. Rempli de sel attique, cet article tance vertement ses compatriotes de leur ignorance des richesses et de la civilisation du Canada.
Puis, en feuilletant, je tombe sur un article intitulé : ‘ Champlain, ’”’ par MM. Fisher et d’Arcy McGee; puis deux antiquités qui valent la peine d'être conservées: dont l’une est un de ces vieux coupons du temps de cet intendant Bigot, qui fut bien près de mettre la colonie à deux doigts de sa perte ; l’autre, une longue lettre du conseiller Estèbe, dans laquelle il décrit vivement à M. Perreault, négociant de Québec, les misères qui torturaient la France en 1760.