Crack n'a d'autre équivalent que chic
UN MTJSTCIEN POÈTE. 193
les souvenirs d'une vie de simple soldat, car il n'avait été que cela d'un bout à l'autre de la guerre, refusant de l'avancement à plusieurs reprises pour ne pas quitter son jeune frère Clifford, engagé comme lui. Clifford, à son tour, lui donna la même preuve d'attachement. Une étroite intimité exista toujours entre les deux frères, qui ont écrit en collaboration des pièces humoristiques du genre que l'on appelle plantation verse.
Dans sa prison comme dans les camps, Sidney Lanier était réconforté par la musique ; tout le temps, — et c'était un sujet d'amusement pour ses camarades, — il porta sa flûte cachée sous ses vêtements ; elle l'aidait à ne pas sentir les prîvatio)is et à s'étourdir sur le mal qui commençait à le miner, la consomption, contre laquelle il lutta quinze ans de suite. Le régime des prisons aida au développement de ce germe qu'il avait hérité de sa mère. Il était de fait déjà condamné quand, au mois de février 4865, il regagna sa Géorgie natale, forcé par la misère de faire à pied la plus grande partie du chemin. A peine rentré à Maçon, une congestion pulmonaire le mit aux portes du tombeau. Cette fois , cependant, deux mois de séjour à Point Clear, dans la baie de Mobile, parurent le remettre ; il vécut au grand air, dans ces campagnes féeriques posées sur les eaux comme un mirage et qu'embaument le jasmin, les magnolias et les orangers. Ce fut peut-être là que, devant un latanier « déchiré en musique » par le
194 CHOSES ET GENS d'aMÉRTQUE.
vent du sud, il trouva la jolie expression de grief melodious soûl, âme mélodieuse de douleur. Mais il ne s'agissait ni de rêver ni de chanter. Au lendemain de la défaite, tout le monde était ruiné ; Lanier, dès qu'il en eut la force, accepta, avec une bravoure supérieure encore à celle qu'il avait pu montrer sur les champs de bataille, une place de commis dans la ville manufacturière de iMontgomery (Alabamaj. Peu après, il se rendit à New-York pour faire imprimer son roman des Lys tigrés trop hâtivement écrit et mauvais en somme, à quelques scènes près, mais où se manifeste déjà son tempérament poétique. On y -trouve ce passage sur un sujet qu'il traita toujours avec la plus grande élévation :
« Je suis persuadé que l'amour est la seule corde de sauvetage que nous jette le ciel à nous, les naufragés, échoués dans la vie. Amour du prochain, amour de la femme, amour de Dieu, tous les trois sonnant comme des cloches dans un clocher et nous appelant à la prière qui est le travail. Selon qu'on aime plus ou moins, on est plus ou moins victorieux de la chair et de la mort, et plus nous aimons, plus nous sommes des dieux, car Dieu est amour et, si nous aimions comme il aime, nous serions semblables à lui. »
Cette idée de la toute-puissance de l'amour l'a toujours hanté.
« Par l'amour, et par l'amour seulement, peuvent être accomplies les grandes œuvres qui ne se
UiN MUSICIEN POÈTE. 193
bornent pas à abattre, mais qui créent ; l'amour, et l'amour seul, est vraiment constructeur en art. »
Elle sait comment il comprit l'amour de la femme, celle à qui fut dédié le poème des sources: My Springs.
Au cœur des montagnes de la vie, je connais — Deux sources qui d'un flot incessant — Versent sans relâche leurs ondes brillantes — Dans le lointain lac des rêves de mon âme. — Pas plus grandes que deux beaux yeux, elles gisent — Sous le ciel changeant — Et reflètent tout ce qui est de la vie et du temps, — Sereine et fine pantomime.
Illuminées d'étoiles caressantes et d'aurores, — Ombragées de fougères, — Ainsi le ciel et la terre sanctifient à Tenvi l'un de l'autre — Leurs cristallines pro- Ibndeurs.
Toujours, quand la forme de l'Amour — Disparaît derrière les tempêtes déchaînées, — Je contemple mes deux sources et j'y vois — L'amour dans sa vérité.
Toujours quand la foi, — Sous le coup de la douleur, expire dans une trop grande amertume, — Je regarde mes deux sources et j'y retrouve — Une foi au sourire immortel.
Toujours, quand la charité et l'espérance — Condamnées aux ténèbres, y marchent à tâtons, — Je reviens à mes deux sources et j'y vois — Cette lumière qui rend libres les prisonniers.
Toujours, quand l'Art d'une aile capricieuse — S'enfuit où je ne l'entends plus chanter, — Mon œil plonge dans mes deux sources et j'y découvre — Un charme qui me le ramène.
Lorsque le travail faiblit, lorsque la gloire me manque de parole — Et que la timide récompense se refuse, —
J'ai recours à mes deux sources, — Et le ciel redevient accessible.
0 amour, ô femme, ce sont tes yeux. — Du gris lumineux de ces sources — Coulent les ruisseaux — Qui nourrissent le lac de mes rêves et de ma vie. — • Si grands, si purs, si passionnés, — Si pleins d'honneur et de sagesse, — Doux comme un souffle d'expirante violette, — Bien qu'intrépides devant la mort.
Remplis comme un colombier l'est de blondes colombes
— De tous les amours d'épouse et de mère, — Amour des pauvres, amour du foyer, amour de la plus haute gloire, — Amour de savoir et d'entendre.
Amour pour ce que Dieu et l'homme — Dans l'art et dans la nature ont créé, — Amour féminin des dentelles légères, — Amour des broderies et des grâces souples,
— Amour des bijoux, de toutes les petites choses — Qui composent le cercle de la large vie.
Chers yeux, chers yeux, douceur si rarement complète
— A la fois du ciel et de la terre, — Je m'émerveille que Dieu vous ait faits miens — Car c'est quand il me frappe * que vous brillez le plus.
Cette tendresse profonde, fut vouée , au mois de décembre 1867, à une charmante Géorgienne, miss Mary Day, par ce malade de vingt-cinq ans qui avait déjà dans son passé quatre ans de vie militaire, et seize mois d'un labeur de bureau incompatible avec ses goûts. ]] était alors installé à la campagne et avait écrit une douzaine de poèmes qu'on n'eut pas tort de joindre ensuite à ses œuvres plus par-