SIDNEY LANIER
Deux génies planent sur la charmante ville de Baltimore, couchée toute rose, sous un soleil qui est déjà celui du Midi, au fond de l'immense baie dans laquelle vient mourir une large rivière ; deux génies poétiques, l'un plus célèbre encore à l'étranger que dans sa patrie, tandis que l'autre est presque absolument inconnu en Europe. Leurs noms : Edgar Poe et Sidney Lanier, l'Ahriman et l'Ormuzd de l'endroit, le démon de perversité et l'ange de lumière ; celui-là emporté par des passions morbides qui le conduisirent à l'ignominie, celui-ci fidèle au plus pur idéal dans sa vie, comme dans son œuvre ; tous les deux marqués par la fatalité, victimes d'une affreuse misère, tous les deux morts jeunes, presque au même âge, après avoir longuement souffert d'un mal qui ne
pardonne pas. Ils sont à des degrés différents, avec leurs dissemblances et leurs analogies, la gloire du Sud américain qui ne peut, on le sait, se vanter d'une littérature aussi riche que celle du Nord. Poe, né à Boston, appartient à Baltimore par ses origines ; Lanier, né à Maçon (Géorgie), lui appartient par adoption. Leurs tombeaux sont là : celui de Poe, prétentieux et médiocre, dans l'étroit cimetière d'une église presbytérienne, en pleine rue pour ainsi dire, puisqu'une grille basse le sépare de Fayette Street, jadis à la mode, mais devenue depuis un quartier d'écoles et de petits magasins. L'auteur du Fer conquérant, toujours poursuivi par le sort, ne peut môme dormir dans le calme son dernier sommeil. Lanier, mieux partagé, repose sous les ombrages du cimetière de Greenmount, où les amis les plus chers qu'il eut à Baltimore, M. et madame Lawrence ïurnbull, lui ont fait place dans leur caveau de famille. Comme me le dit d'une façon touchante madame TurnbuU elle-même : — « Ils sont là côte à côte, notre ami le poète, qui a laissé au monde ses belles pensées, et notre petit enfant, grâce à qui les pensées d'autres poètes sont répandues dans un cercle où sans doute il eût exercé une noble influence si la mort l'eût épargné. » C'est en effet au nom du petit Percy Turnbull qu'a été faite cette donation qui chaque année amène, pour traiter de la poésie, un nouveau conférencier, choisi parmi les plus célèbres, à l'uni-
versité Johns Hopkins. Or, prononcer l'éloge de la poésie, c'est encore indirectement parler de Sidney Lanier ; quoi que l'on puisse penser de son œuvre, il fut par excellence le poète, dans l'acception surhumaine de ce titre idéal, non pas seulement un savant ciseleur de rimes, mais un être d'exception, pénétré de (( la sainteté du beau » et capable de réaliser ce qu'il souhaite dans sa pièce de Life and Song, « que la vie tout entière ne soit qu'un instrument de musique où le cœur bat dans le roseau, vibrant de joie, chantant ses peines, s'exprimant dans les moindres actes, de sorte que la foule puisse dire : « Pour lui, chanter c'est vivre tout haut ; travailler, c'est chanter de ses mains. » — Et jamais chant plus noble que la vie de Lanier ne s'éleva sous le ciel ; elle montre, exemple rare aujourd'hui, le combat d'une volonté invincible, souveraine, sûre d'ellemême, contre les obstacles réunis, la misère, la maladie, la mort, tenues en échec par une puissance supérieure qui ne désarma que quand Dieu le voulut.
Mon âme est comme la rame qui par moments — Lutte et succombe sous la vague, — Puis brille de nouveau et balaye la mer. — A chaque seconde je renais d'une nouvelle tombe.
Et maintenant, après tant d'efforts, il dort, accueilli par l'amitié, sous un tertre vert, sans monument d'aucune sorte dans le même champ où blanchissent
m CHOSES ET GENS D'aMÉRIQUE.
les os de la beauté ambitieuse qui fut Elizabetli Patterson Bonaparte et du citoyen généreux, bienfaiteur de sa ville, qui par la fondation d'une grande université immortalisa le nom de Johns Hopkins.
Rien ne reste à dire sur le mauvais génie dégradé, orageux, désespéré, dont Arvède Barine a exposé, avec sa maîtrise habituelle, les vices irrésistibles et les sublimes hallucinations. Il va de soi que le bon génie divinement enveloppé de vertu et de sérénité dans des infortunes égales inspirera beaucoup moins d'intérêt; le Paradis semble fade au sortir de l'Enfer. Aussi glisserai-je vite sur les aventures personnelles de Sidney Lanier ; il me paraît nécessaire en revanche d'insister sur ses théories d'art, dont plus d'un a profité sans le citer jamais. La tâche est difficilC; car musique et poésie se trouvent dans son œuvre si étroitement enlacées qu'il est impossible de séparer nulle part la beauté de l'idée de celle du son ; le livre curieux, mais très spécial, qu'il écrivit sur la prosodie anglaise, renverse les barrières qui séparent, au gré du vieux Lessing, la poésie de la musique. De ces deux arts il fit un seul, et il y excella, ce qui ne veut pas dire qu'il doive faire école.
Ce fut à la Nouvelle-Orléans, il y a peu d'années, que j'entendis pour la première fois, je l'avoue à ma honte, le nom à demi français de Sidney Lanier. Une de ses admiratrices, surprise de mon ignorance, me fit lire les Marais de Glynn, qui évoquèrent à mes yeux avec une force extraordinaire les paysages tout nouveaux pour moi que je venais de traverser. Je les revoyais, je les admirais, je les comprenais mieux encore que la première fois, ces grands bois de chênes verts aux lianes échevelées dont le crépuscule d'émeraude rejoint une plage de sable précédant le marais. C'est là que l'inspiration est venue à Sidney Lanier, là sur « la plage grise, étincelante comme la ceinture même de l'aurore )). Son âme « tout le jour avait bu dans les nefs de
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la foret l'âme du chêne », et maintenant, affermi ontre les hommes, le poète ose aborder « la longueur, la largeur, la majestueuse courbe des immenses marais de Glynn ». Ils l'attirent, le fascinent ; je ne crois pas qu'on ait jamais poussé plus loin le choix des mots qui évoquent les visions de la nature et qui sont en eux-mêmes musique, couleur, parfums. Elle nous apparaît « sinueuse au sud, et sinueuse au nord, cette zone de sable qui relie la frange éblouissante du marais aux plis de la terre. » Les lignes se déroulent comme le tissu d'argent qui drape la sveltesse d'une vierge. S'évanouissant, fuyant, reparaissant toujours, la plage n'est plus enfin qu'une flaque de lumière vacillante. « Qu'importe que derrière moi, à l'ouest, se dresse la haute muraille des forets ? Le monde est à l'orient ; combien amples le marais, et la mer, et le ciel ! Lieue sur lieue d'herbe drue, aux larges lames, montant à ceinture d'homme, verte et de taille uniforme, sans nuances et sans éclat. Elle s'étale à loisir en une nappe unie jusqu'à la limite bleue. »
— Oh ! qu'est-ce qui se passe au loin dans le marais et dans la mer terminale, — Que mon âme semble soudain affranchie — Du poids de la destinée, de la triste discussion du mal, — Par la longueur, et la largeur et la courbe des marais de Glynn? — Marais, combien candide et simple et libre et sans réserve — Te proclamestu devant le ciel et t'offres-tu à la mer ! — Plaines tolérantes qui souffrez la mer, et la pluie et le soleil, —
Vous VOUS étendez, vous mesurez l'espace comme l'homme universel qui puissamment a gagné — Dieu dans la science, qui tire le bien de l'infinie douleur, des ténèbres la vision et d'une tache la pureté. — Ainsi que la sarcelle bâtit discrètement sur le gazon aqueux, — Je me bâtirai un nid sur la grandeur de Dieu, — Je m'envolerai dans la grandeur de Dieu comme la sarcelle vole — Dans la liberté qui remplit tout l'espace entre le marais et les cieux. — Par autant de racines que l'herbe des marais en pousse dans le sol de Glynn, — Je plongerai de tout cœur dans la grandeur de Dieu. — A la grandeur de Dieu ressemble cette immensité — Des marais, des généreux marais de Glynn. — Et la mer se prête largement comme le marais : — Voyez, dans son abondance, la mer — Se répand. Bientôt ce sera le flux. — Voyez, la grâce de la mer se répand alentour — Dans tous les canaux compliqués qui se dirigent d'ici, de là,
— Partout, — Jusqu'à ce que les eaux aient inondé les moindres ravins et les plus fins replis, — Et que le marais soit sillonné d'un million de veines, — courant comme des essences d'argent et de rose — Dans l'éclat rosé et argenté du soir. — Adieu, seigneur soleil ! Les ruisseaux débordent, d'innombrables rigoles se creusent — Entre les brins d'herbe ; les lances des roseaux s'agitent ; — Un frémissement d'ailes rapide bruit à l'occident ; — Il passe, tout est tranquille, les courants ont fait halte — Et la mer et le marais ne sont qu'un.
— Combien calme la plaine des eaux ! — La mer qui monte est en extase,— La mer est au plus haut— Et il fait nuit. — Et maintenant de l'Immensité de Dieu, les eaux du sommeil — Rouleront sur les âmes des hommes.
— Mais qui révélera à notre intelligence éveillée — Les formes qui nagent et les formes qui rampent — Sous les eaux du sommeil? —Je voudrais savoir ce qui nage
ils CHOSES ET GENS d'AMÉRIQUE.
dessous quand survient la marée — Sur la longueur et la largeur des merveilleux marais de Glynn.
Traduire des vers est toujours à peu près impossible, mais c'est presque une profanation que de toucher à ceux-ci, qui sont tout de bon une suite de mélodies, mélodies suggestives, délicates, exquiseraent colorées, avec quelques maniérismes cependant qui défendent de comparer, comme on l'a fait, Sidney Lanier à Beethoven. Il est quand même un grand virtuose, et les chercheurs de nouveauté qui se sont évertués après lui à susciter des émotions musicales doivent reconnaître la supériorité de celui qui fut par profession le plus étonnant joueur de flûte de- son époque. Ses poèmes sont naturellement saturés de mélodie ; voilà ce qui le distingue de tels de ses confrères qui essayent à grand effort d'introduire dans la poésie les procèdes de la musique. Et il ne faut pas croire que Lanier s'en soit tenu au genre descriptif. Il sait tourner un sonnet :
l'oiseau moqueur
Superbe et seul sur le panache feuillu — Qui s'élève au-dessus de la masse des branches, — Il résumait les bois en chansons, — Imitant le cri de veille des faucons affamés, le mélancolique appel — Des colombes languissantes quand s'attardent leurs amants — Et tous ces jeux de la passion ailée qui jaillissent, tels qu'une rosée — A l'aurore dans les bocages et les taillis. —Tout ce que faisaient ou rêvaient les oiseaux, cet oiseau le
répétait, — Puis filant comme un trait vers le sol, il s élance —Sur l'herbe, saisit une sauterelle, en fait une chanson — A mi-vol, regagne son perchoir, — se rangorge et revient à son art.— Douce science, explique-moi cette énigme : — Comment la mort d'un stupide insecte peut-elle être — La vie de ce coquet Shakspeare làhaut, — Sur l'arbre ?
Comme les bois de chênes verts et les marais du Sud, l'oiseau moqueur, ce rossignol d'Amérique, était pour moi une nouvelle connaissance. Je confondis dans mes étonnements et mes admirations le poète et la nature enchantée qu'il peignait, je m'enfonçai avec délices dans les broussailles emmêlées et fleuries, dans les brumes étincelantes du rêve poétique et du paysage réel, au point de ne plus bien distinguer l'un de l'autre. Revenue en B'rance, je parlai à ceux de ses frères^ les symbolistes que je pouvais connaître, de ma rapide et très incomplète découverte, espérant exciter leur sympathie et leur curiosité, car il me semblait qu'un poète seul pouvait dignement parler au monde de Sidney Lanier. Mais une parfaite indifférence accueillit la nouvelle. Alors, voyant que personne ne s'occupait du chantre des marais, je me dévouai faute de mieux; j'allai le chercher moi-même et l'étudier de près à Baltimore, en m'aidant de la lumière jetée sur son œuvre et sur sa vie par une femme distinguée qui l'a connu dans l'intimité la plus étroite et qui a bien voulu mettre à ma disposition ses souvenirs*
Cette matinée chez Mrs Turnbull fut intéressante presque à l'égal d'une entrevue avec Sidney Lanier en personne, tant sa mémoire reste vivante dans cet intérieur éminemment esthétique où sont en honneur la musique et la poésie, et où la vie de toute une famille est construite elle-même à la façon d'une œuvre d'art. Le héros du roman de Mrs Turnbull : A Catholk Man, n'est autre que Sidney Lanier ; et le portrait scrupuleusement ressemblant de cet « homme universel » m'a certes été d'un grand secours. Le devoir de donner, à ceux qui n'aiment pas assez et dont les pensées rampent trop près de terre, le spectacle bienfaisant et contagieux d'une existence plus haute et moins aride, voilà pour ainsi dire la moralité de ce livre ;
c'est aussi le but de l'existence de Mrs TurnbuU, bien secondée par son mari. Une pensée de développement intellectuel incessant pour leurs quatre enfants et pour eux-mêmes possède ces fidèles disciples du poète ; ils y ajoutent le culte d'un jeune fils disparu, en souvenir de qui la mère a écrit un autre livre : Val Mmna, avec cette épigraphe : Un petit enfant les conduira, opposant le bien que peut faire une courte et innocente vie, fauchée dans sa fleur, au mal commis par le plus grand des conquérants qui a méconnu en lui-même l'image de Dieu.
Ce joli hôtel de Park Avenue a quelque chose du caractère d'un temple où rien de profane ni de vulgaire ne peut obtenir accès. Après avoir traversé les pièces de réception, je suis introduite dans un salon intime ouvrant sur une salle de musique, et dès le seuil je rencontre celui que j'étais venue chercher, le poète représenté par un sculpteur allemand, Ephraïm Kayser, tel qu'il était en ses dernières années. Le beau visage, aux traits réguliers et fiers, est émacié tragiquement par la maladie, la barbe fluviale ne dissimule pas le creux des joues, les cheveux, rejetés en arrière sur un front imaginatif, n'ont plus le mouvement de la santé ; le nez, toujours accentué, est devenu plus aquilin encore, les yeux grandis s'enfoncent dans l'orbite décharnée; toute cette physionomie ardente et nerveuse est d'une spiritualité intense ; on dirait une tête d'ascète
expirant, un saint Jean-Baptiste prêchant dans le désert. Par antithèse, Mrs ïurnbull a placé non loin de là un Lanier au corps glorieux passé à l'immortalité une fois pour toutes. Il apparaît dans le tableau symbolique que cette Américaine amie des arts a commandé à un peintre italien, Gatti, et où sont groupés tous les génies du passé, du présent et de l'avenir, ceux-ci perdus à demi dans les brumes lointaines et comptant parmi eux des femmes en grand nombre. Cette multitude d'élite, et de tous les siècles, entoure une montagne que domine le Christ, et de cette figure du Christ part la lumière qui éclaire le tableau, répandue brillante sur les personnages que Mrs Turnbull a fait placer chacun au rang déterminé par. ses préférences. Me montrant une haute figure drapée qui marche en avant parmi les poètes de premier ordre, elle me dit : « Voici Sidney Lanier I » Et comme, tout admiratrice que je sois des hymnes du marais, je hasardais quelques objections timides, elle développa cette théorie que ce qui exalte un homme est beaucoup moins ce qu'il a fait que ce qu'il aspire à faire. Peu importe qu'une vie ait été courte, une œuvre peu volumineuse si cette œuvre et cette vie ont suffi à ouvrir des voies nouvelles à la pensée humahie. Les vrais poètes sont des initiateurs et des prophètes. 11 arrive que leurs visions, en avance des temps où ils naissent, ne soient pas pleinement comprises, fût-ce par eux-mêmes, mais force leur est de trans-
mettre au monde le message dont ils sont porteurs. La gloire vient plus tard.
Il en a été ainsi pour Lanier. Longtemps ses vers furent tournés en ridicule, déclarés inintelligibles parce qu'ils sortaient des formes reçues : déjà, cependant, vers la lin de sa vie, il avait acquis la preuve qu'il pouvait impunément oser, qu'on lui pardonnerait certaines innovations de facture et de rythme, qu'un groupe attentif commençait même à s'y intéresser. En octobre 1881, une réunion commémorative de professeurs et d'étudiants eut lieu à l'Université John Hopkins où furent prononcés d'éloquents discours. Six ans après, une fêle encore plus solennelle réunit à Baltimore les délégués de beaucoup d'autres villes. Le buste en bronze de Lanier fut offert à l'Université; sur le piédestal taillé en marbre de Géorgie, se trouvait la flûte du poète et un rouleau de sa musique manuscrite. Ses propres paroles : Ce temps-ci a besoin de cœur, étaient tressées dans les cordes d'une lyre fleurie et force couronnes prodiguées en offrande. Nouveaux tributs non moins flatteurs, quand ensuite l'image du poète fut inaugurée à Maçon, sa ville natale. Et de plus en plus sont suivies les lectures publiques de ses poèmes faites par sa femme, et une société s'est formée pour étudier son œuvre, ni plus ni moins que celle de Browning. Ouvrant le volume unique qui renferme les poèmes, un petit volume d'environ deux cent cinquante pages, Mrs Turnbull
me lut les plus beaux avec une émotion communicative en y ajoutant de très précieux commentaires.
Elle me peignit la vie toute de mérite, de dignité, de privations fièrement cachées que Sidney Lanier avait menée à Baltimore; l'infinie délicatesse avec laquelle il esquivait les offres de service de quelquesamis ; son travail acharné pour gagner le pain de ses enfants dont il fut longtemps séparé, faute de pouvoir suffire aux besoins d'un ménage, séparé par conséquent aussi de la femme qu'il adorait. Et sur ses maigres et incertaines ressources, il lui fallait prélever de temps à autre de quoi se transporter au Texas, dans la Floride ou la Caroline, au soleil enfin, pour y ressaisir le souffle nécessaire. Tout en écrivant des vers quand le lui permettait un labeur rétribué, il apprenait sans relâche, dévoré du besoin de se tenir au courant de toutes les grandes questions contemporaines, très moderne dans ses curiosités, séduit par la science, épris en même temps de philosophie, d'histoire et de philologie, du vieil anglais surtout dont il pénétra les secrets, ce qui donne à sa langue une saveur particulière. A tout cela il apportait la hâte impatiente du condamné qui se sent pressé par la mort. Sans crainte et sans faiblesse cependant, il attendait qu'elle lui versât « le coup de l'étrier », heureux quand même par la musique et assez intrépide pour chanter VObsiacle au lieu de le maudire :
Du chagrin, des ténèbres, des épines, du froid. — Ne te plains pas, ô cœur, car tout cela — Dirige les hasards de la volonté — Comme les rimes dirigent la fougue de l'art.
Je prononce, à propos de son poème le plus célèbre, Sunrise, le mot de panthéisme.
— Oui, me dit Mrs Turnbull, panthéiste, il l'était, ces deux vers l'attestent :
And I am one withall the kinsmen ihings That e'er my Father fathered.
Et je suis un avec toutes les choses parentes — Dont jamais mon père fut le père.
Mais c'était un panthéisme chrétien.
Et, pour me le prouver, elle indique la dernière strophe du Cristal, lorsque, sur le coup de minuit, l'heure où la mort et la vérité se révèlent, le poète découvre que, chez toutes les plus grandes âmes, chez tous les plus grands génies, il y a quelque infir mité à excuser ;
Mais toi, ô souverain Prophète du temps, — mais toi ô poète des poêles, Langue de la sagesse, — Mais toi, ô homme le meilleur parmi les hommes, — Amour le meilleur entre les amours, — 0 vie parfaite, écrite en une œuvre parfaite, — De tous les hommes, l'ami, le prêtre, le serviteur, le roi, — Quel si ou quel seulement, quelle tache, quelle paille, — Quel défaut infime, quelle ombre de défaut, — Quel bruit colporté par la haine, — Quelle insinuation lâchée, quel manque de grâce, — Même sous l'étau de la torture, même dans le sommeil
OU dans la mort, — Oh! que trouverais-je à reprendre, à pardonner en toi, — Jésus, bon parangon, ô Christ de cristal?
Et en effet la philosophie à laquelle tournent de plus en plus nombre d'églises protestantes doit accepter cet aveu comme une profession de christianisme, accordant à Jésus d'être fils de Dieu infiniment plus qu'aucun autre des enfants de Dieu, puisque, enfants de Dieu, nous le sommes tous.
Au cours de la ballade si originale les Arbres et le Maître, ce panthéisme chrétien s'affirme plus naïvement. Dans les bois, le Maître s'en va épuisé, à bout de forces, et les olives ont des yeux pour lui et les petites feuilles grises lui témoignent de la tendresse, l'épine elle-même lui porte intérêt quand il entre dans les bois. Il sort des bois réconforté, content, réconcihé avec l'opprobre et la mort. On l'arrache k l'ombre des arbres et c'est sur un arbre qu'on l'immole quand il sort des bois. Cette image du ministère qu'exercent les bois à l'égard de Jésus, se laissant consoler par la nature dans son agonie, est nouvelle et touchante. Sidney Lanier était d'ailleurs détaché de toute théologie : il jugeait impies les disputes des hommes à propos de Dieu, sentant pour sa part qu'il n'y a pas de route qui ne conduise à lui. Dans la pièce intitulée fiemontrance, il s'en prend aux églises qui disent, celle-ci : « La religion a les yeux bleus et les cheveux jaunes, elle est saxonne en tout,» et cette autre : « La religion a les yeux noirs et les
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cheveux comme l'aile d'un corbeau, tout le reste est mensonge. »
Rien d'un sectaire en lui : il n'est nullement dogmatique, et fustige volontiers l'Opm/on, voleuse et meurtrière, se glissant partout, dans l'église, près du trône, au foyer, tendant la ciguë à Socrate, sauvant Barabbas pour frapper le Christ libérateur, jetant les vierges aux lions, les adolescents dans la fournaise, allumant les bûchers, soufflant la guerre civile : — Je t'adjure, lui dit-il,
Je t'adjure de me laisser libre de vivre avec amour et avec foi, — Libre de trouver par l'amour de l'amour — La chère présence de mon Seigneur dans les étoiles d'en haut.
Mrs Turnbull a trop de tact pour multiplier les anecdotes au sujet de Sidney Lanier; elle me le montre s'asseyant volontiers à l'heureux foyer où il eut toujours sa place, entrant un soir, sans être annoncé, dans la pièce où nous sommes, vers l'heure qu'on appelle entre chien et loup, pour surgir presque fantastiquement à côté d'elle et de son mari et leur dire de ces choses imprévues, profondes et charmantes dont il avait le secret, que l'on trouve dans sa correspondance, dans tout ce qui a été conservé de lui.
Par exemple, il disait qu'après les objets de première nécessité, à savoir une maison, une femme et des enfants, ce qu'il y a d'essentiel pour l'existence d'un home, d'un foyer, c'est la musique, plus
indispensable encore qu'un bon feu, vu qu'on a toujours besoin d'elle, tandis qu'on peut se passer de feu la moitié de l'année. Et sa jolie définition : « La musique, c'est l'amour à la recherche d'un mot. »
Ajoutons que pour lui l'amour était tout : When lifes ail lovcH is life! — aught else, 't is naught. Quand la vie est tout amour, c'est la vie! — Autrement ce n'est rien.
Dans cette causerie avec une personne qui lui fut dévouée, je recueillis, je crois, l'essence même de la vie et de l'œuvre de Sidney Lanier. Depuis j'ai lu l'excellente biographie écrite par William Hayes Ward et la si remarquable, si abondante introduction aux poèmes de Sidney Lanier par le professeur Morgan Callaway, et les appréciations quelquefois contradictoires de certains critiques tant anglais qu'américains, et quelques lettres touchantes du poôle à sa femme et ses amis. Si tout cela se confond dans mon souvenir, je m'en excuse et, renonçant à indiquer davantage les sources de la biographie qui va suivre, je me borne à affirmer qu'elle est fondée sur les documents les plus exacts.
Il faut d'abord, pour comprendre Sidney Lanier, écarter toutes les idées préconçues qu'on se fait en Europe d'un Américain. Il n'y a pas l'ombre de yankéisme chez ce fils de Cavaliers.
En remontant le plus loin possible dans sa généalogie, nous trouvons des musiciens : le premier, d'origine française, son nom l'indique, bien que la prononciation anglaise en ait fait Lenire, se réfugia huguenot en Angleterre et obtint par son talent la bienveillante protection de la reine Elisabeth. Pour la même raison, Nicolas Lanier fut en faveur auprès du roi Jacques et de Charles P^ Musicien, il était peintre aussi et ami de Van Dyck, qui fit, dit-on, son portrait. L'aristocratique figure du poète Sidney eût été digne du même honneur.
Un autre Nicolas Lanier fut, sous Charles II, directeur d'une corporation de musiciens constituée pour le progrès de l'art et dans l'intérêt de l'enseignement. Quatre autres Lanier comptèrent parmi les membres de cette société. Enfin un sir John Lanier, major général, celui-là, à la bataille de la Boyne, laissa l'exemple d'une valeur militaire que son descendant d'Amérique put prendre pour modèle pendant la guerre de Sécession. Brave aussi à sa manière fut Thomas Lanier, qui émigra en 1716 et vint avec d'autres colons s'étabhr sur une concession de terres où s'élève aujourd'hui la ville de Richmond (Virginie). Le père du poète était avocat, marié aune Virginienne d'origine écossaise. Les qualités de ses aïeux semblent avoir fleuri avec une précoce exubérance chez le jeune Sidney. Sa première passion fut pour la musique. Sans leçons, il jouait de plusieurs instruments. Le violon l'absorbait d'une telle manière que son père, inquiet de le voir négliger pour ce qui lui semblait un simple passe-temps des études plus sérieuses, le lui interdit longtemps. Il se rejeta sur la flûte dont il obtenait des effets étrangement semblables à ceux du violon.
Vers quatorze ans, on le fit entrer dans une petite université de province où il n'eut pas de peine à se distinguer. Ce qui est plus étonnant, c'est qu'il ait trouvé le moyen d'y faire d'aussi bonnes études. Le violon restait cependant son unique plaisir, plaisir presque douloureux, car il lui arrivait après des
heures d'étude solitaire de s'éveiller comme d'un évanouissement, brisé de fatigue, couché tout de son long sur le plancher de sa chambre. 11 avait honte de lui-même, ses parents, pour mieux réprimer ses goûts, lui ayant persuadé que la musique était indigne des préférences d'un homme. Mais, plus tard, en l'élevant presque au rang de religion, il expia ce blasphème. Muni très jeune des diplômes nécessaires, Sidney devint répétiteur dans son université. Il ne savait pas alors quelle serait sa destinée en ce monde; un cahier de notes au crayon, antérieur à ses dix-huit ans, renferme les lignes suivantes oii l'on voit qu'il avait l'orgueilleux sentiment du don spécial qu'il possédait et que l'espèce d'emphase qui a souvent été reprochée à ses écrits lui était naturelle, fût-ce vis-à-vis de lui-même ;
« T.e point que je voudrais éclaircir est celui-ci : par quelle méthode découvrirai-je à quoi je suis apte, comme préliminaire à la découverte de ce que la volonté de Dieu attend de moi, ou ce que sont au juste mes inclinations, comme prélude à la découverte de mes capacités ? Ce qui me rend surtout perplexe, c'est que le penchant instinctif de ma nature est vers la musique et pour cela j'ai le plus grand talent, je le dis sans m'en vanter, car Dieu me l'a donné, mais enfin j'ai un talent musical extraordinaire, et je sens que je pourrais m'élever aussi haut qu'aucun compositeur. Je ne parviens pas cependant à me persuader que je doive devenir
musicien parce que la musique semble peu de chose en comparaison de tout ce que je pourrais faire. Voici la question : Quel est le domaine de la musique dans l'économie de ce monde ? »
Le même cahier porte la confidence de grandes ambitions littéraires. Mais la guerre ne lui laissa pas le temps de se consulter. Elle l'emporta dans son sanglant tourbillon; au premier signal de la luUe entre le Nord et le Sud, Sidney s'engagea. Dès l'enfance, il s'était cru des goûts militaires. Avec l'entrain de ses dix-neuf ans il entra dans un de ces crack * régiments, où le dandysme des uniformes et une disposition générale à la hâblerie avaient cours; on ne voyait que le plaisir de l'action, il semblait que tout dût se terminer vite et bien. Des deux côtés sous ce rapport les illusions étaient égales et des deux côtés on eut à en revenir. Fédéraux et Confédérés rivalisèrent de bravoure et de ténacité. Cela dura quatre ans, pendant lesquels Sidney, tout en faisant son devoir, sentit croître en lui l'horreur de la guerre dont il n'avait jamais, au temps de ses fantaisies belliqueuses, soupçonné les abominables détails. En 1864, il passa cinq mois dans les prisons de Point Lookout. Là il traduisit en vers quelques pièces de Herder et de Heine ; il eut tout le temps aussi de préparer son roman symbolique de Tigej' Lilies, qui parut deux ans après et oîi l'on trouve