Voyez Les nouveaux romanciers américains
leur a rendu justice ; il appréciait leur manière de répondre uniquement par yea et nay, ^ sans jamais affirmer davantage, un yea et un nay toujours véridiques. L'expérience qu'ils font du socialisme lui paraissait des plus conformes aux aspirations de notre époque; en outre, il trouvait à leurs établissements une grande valeur comme fermes modèles.
Le frère Henry se pique de ne rien ignorer de ce qui a été écrit sur les diverses sociétés de Tordre.
Je lui demande s'il s'est fait traduire, il y a une quinzaine d'années, certain article de la Revue des Deux Mondes sur les Communistes aux États-Unis, Il paraît à la fois flatté et inquiet. Les Shakers craignent par-dessus tout qu'on les compare à d'autres qui ne se laissent pas diriger par le même esprit et surtout qu'on les confonde avec des gens tels que les Mormons ou les Perfectionnistes dont les pratiques abominables sont ou étaient diamétralement opposées aux leurs.
Nous sommes assis sur des rocking-chair, nous berçant, ce qui est la façon américaine de se reposer, dans un parloir dont les meubles, très simples, luisent vernis et frottés. Attachées aux murs, les photographies de deux anciennes dont on me vante les vertus. Je demande si l'on n'a aucun portrait d'Ann Lee. Non, et il y a très peu de temps que les Shakers
1. Yea, oui, en style élevé, nay, non, nenni. Les Shakers, pas plus que les Quakers, ne disent jamais yes ni no.
consentent à laisser prendre leur ressemblance. C'était naguère une vanité défendue, mais on a le portrait écrit de la Mère Ann. Elle est représentée par les contemporains comme étant d'une taille un peu audessous de la moyenne, assez corpulente, mais bien proportionnée, avec des traits réguliers, des yeux bleus très perçants, une physionomie douce, expressive, mais grave. Ceux du monde qui la regardaient sans prévention la trouvaient belle ; à ses enfants elle apparaissait pourvue d'un charme sans pareil de tendresse et de dignité.
Nous interrompons notre causerie pour visiter l'établissement, et d'abord on nous conduit à la pauvre cabane qui représente le gîte des premiers Shakers. Cette ruine est imposante par les efforts et les privations qu'elle rappelle. Ils n'ont pu encore se résoudre à la supprimer. Que de chemin parcouru depuis lors ! Les solides constructions du village l'attestent. Elles s'échelonnent à distance irrégulière les unes des autres, chaque habitation étant entourée de dépendances où se pratiquent diverses industries. Les ateliers des frères sont déserts pour le moment. Nous avons rencontré les ouvriers dans la campagne, travaillant aux champs ; ce sont les mêmes qui pendant l'hiver font des ouvrages de menuiserie, fabriquant aussi des balais très renommés, des tamis.
des boisseaux, toute sorte d'instruments de ménage où ils apportent une précision, un soin reconnus.
L'atelier de l'ancien Henry témoigne de son habileté en plusieurs branches. Il a inventé de jolies tables et d'autres meubles d'une forir.e originale. Nous lui en faisons compliment; il répond avec fierté qu'hier encore, il abattait du bois dans la forêt, il y retournera demain. Le commerce du bois de charpente est la grande industrie des Shakers d'Alfred. Et l'élevage est aussi très absorbant. Il n'est permis à personne, pas même à ceux qui représentent le ministère proprement dit, de se dispenser de ces travaux-là. Chacun sait faire un peu de tout ; aucun devoir n'en détourne, ou plutôt c'est le premier des devoirs.
L'atelier des femmes qui n'abordent aucun travail extérieur trop rude, est, contrairement à celui des hommes, plein comme une ruche malgré la saison d'été. Ce serait un gentil tableau à faire qu'un atelier de jeunes Shakeresses, vaste, aéré, ensoleillé, lavé, poli à souhait^ avec de larges fenêtres qui laissent entrer pour ainsi dire la verdure des prés et de grandes masses de feuillage. Les unes sont occupées à la lingerie, les autres taillent des robes ; j'ai remarqué avec plaisir dans le choix des étoffes quelques signes d'innocente coquetterie. La pureté du teint est chez les Shakeresses une beauté générale, et le petit bonnet qui ne laisse pas un cheveu s'échapper sur le front n'enlaidit que les laides ;
7i CHOSES ET GENS d'AMÉRIQUE.
chez la plupart, il ajoute à cette expression de candeur qui rappelle certaines figures de primitifs pareillement coiffées.
Chacune d'elle a sa petite table ; l'occupation de plusieurs consiste à tisser, à l'aide d'un métier et d'une navette, des lamelles de peuplier fendues en fils minces et cassants que l'on entremêle de swect grass, cette herbe odoriférante dont les Indiens font des paniers. Une jeune Californienne, blonde, au profil délicatement aquiUn, au regard intrépide et intelligent, nous montre de bonne grâce comment se fabrique la chose. Une autre me présente la pelote qu'elle vient d'achever et qui a la prétention d'imiter une tomate.
Cette fraîche et jolie personne est une abandonnée de l'hospice. Les Shakers ont beaucoup de répugnance à prendre, pour les élever, des enfants dont ils ne connaissent pas la famille, mais celle-là, me dit Harriet, ne se ressent guère d'avoir été jetée dans le monde, on ne sait ni oîi ni comment.
Une troisième a des yeux de sainte Thérèse ; c'est la seule physionomie ardente que j'aie vue parmi tous ces calmes visages. Auprès d'elle je reconnais une novice à ses beaux cheveux découverts et à je ne sais quel air d'indécision mélancolique qui me fait mal augurer de sa vocation.
Une grosse fille réjouie et décidée, qui ne réussit pas à contenir sous le bonnet réglementaire de petites boucles brunes résolues à ne pas obéir, chuchote
avec les anciennes, et voilà un concert improvisé. Elle dépose sur la table de milieu une grande boîte à musique, présent fait depuis peu à la communauté, et les chants patriotiques, les hymnes religieuses se succèdent, écoutés avec recueillement par ce naïf auditoire. Les deux vieilles, les mains croisées sur leurs genoux, pensent peut-être à leur jeune temps où la musique instrumentale était redoutée à l'égal d'un péché; l'ancien Henry, seul de son espèce, tel qu'un coq au milieu de cette troupe de femmes, si l'on peut appliquer le nom de coq à un Shaker sans l'offenser, murmure tristement qu'ils ont mieux que cela à Canterbury, un harmonium digne de rivaliser avec ce qui se fabrique de plus parfait. Jadis les Shakers se glorifiaient de n'avoir rien de commun avec le monde. Ceux d'aujourd'hui tiennent à prouver qu'ils ne restent pas en arrière de la civilisation; ils craignent un peu de se singulariser; c'est mauvais signe. Et la boîte à musique chante toujours, et le soleil se joue radieux à travers les vitres étincelantes sur les détails austères de cet intérieur immaculé, sans rencontrer nulle part un grain de poussière.
La salle de vente est dans un autre bâtiment encore : très spacieuse, garnie de tiroirs du haut en bas, elle offre un étalage de boîtes et de paniers à ouvrage, confectionnés pour la plupart avec le tissu essentiellement shaker dont j'ai parlé tout à l'heure. Ces bagatelles se vendent sur les plages à la mode
et dans les villes d'eaux, d'un bout de l'Amérique à l'autre. Les sœurs font aussi des corbeilles nattées de toute forme et des conserves excellentes appréciées à Paris, ainsi que la tisane des Shakers contre le rhumatisme. Leurs connaissances en matière de simples et d'horticulture sont très étendues; de toute part on vient leur demander des graines pour les jardins. Après que nous avons fait notre choix, elles nous conduisent dans le store, magasin, où est gardé le sucre d'érable, avec les racines d'iris (flag roots) et les peaux d'oranges confites qui sont des bonbons shakers.
— Voyez notre économie, dit en souriant l'ancien Henry, nous mangeons nos oranges et nous en vendons les épluchures.
Beaucoup de petites novices fort éveillées sont employées au magasin.
La buanderie est une merveille aménagée d'après les inventions les plus modernes.
Nous nous reposons un instant dans la grande maison où loge une famille, hommes et femmes sous le même toit, avec un large corridor entre les dortoirs des deux sexes, mais aucune précaution de serrures; les portes ferment par des combinaisons ingénieuses, des entre-croisements de petites pièces de bois; on ne se méfie pas les uns des autres évidemment, malgré la règle sévère qui interdit toute conversation particulière, toute promenade en tête à tute, môme entre anciens époux.
11 y a plusieurs lits — de très étroites couchettes — dans chaque chambre, deux dans celle de l'ancienne Harriet où nous sommes introduites.
Le seul luxe est une propreté extraordinaire; on ne cloue jamais les tapis pour pouvoir mieux les secouer et balayer dessous ; les tableaux sont proscri ts comme des nids à poussière. Cependant je fais connaissance avec la belle figure de l'ancien John Vance, passé récemment dans le monde des esprits après avoir fait le bien dans celui-ci. C'était un administrateur émérite, un prédicateur éloquent et un juste. Sa mémoire est entourée d'honneurs tout spéciaux; personne n'a encore habité la cellule qui fut la sienne; tout y reste dans le même ordre que de son vivant, et une armoire vitrée renferme les menus objets dont il se servait habituellement, sans aucune prétention à les posséder en propre : la tasse où il buvait, des échantillons minéralogiques et autres, de pauvres riens que sans doute il aima, que les frères et sœurs respectent à cause de cela comme des reliques.
Tout en marchant d'un bâtiment à l'autre, nous rencontrons différents types de Shakers, les uns conduisant sur la route des tombereaux, des charrettes, les autres cassant du bois : de jeunes garçons en manches de chemise, tous bien portants et réjouis, un vieillard de quatre-vingt-cinq ans qui, si voûté qu'il soit, se rend encore utile. On vit très vieux chez les Shakers. Les nonagénaires ne sont pas rares.
Ce sont les femmes qui prennent soin de la volaille, aussi bien installée qu'elle pourrait l'être à Paris au Jardin d'acclimatation, dans un établissement pourvu de stalles séparées, de mangeoires extérieures. Toutes les espèces sont représentées par les plus beaux échantillons.
Dans les étables, la propreté est aussi méticuleuse qu'ailleurs; cinquante vaches s'alignent sur une litière sans reproche. Elles ont les cornes sciées près de la tête, ce qui leur donne une apparence étrangement débonnaire; quelques-unes des jeunes filles que nous avons vues tout à l'heure à l'atelier sont en train de les traire. Il y a dans les occupations une incessante variété. Un petit veau qui vient de naître est l'objet des gâteries générales. Tout nous est montré complaisamment : les bœufs pour le labour, les chevaux de belle race et bien soignés, les greniers à fourrages avec des systèmes ingénieux pour emmagasiner, botteler et hisser le foin. Dans la laiterie où coulent des eaux vives, on nous verse un lait exquis.
La charité que les Shakers professent pour leurs semblables aboutit à une pitié très touchante envers les bêtes de somme et autres qu'ils traitent doucement, mais ils ne se permettent pas le luxe des caresses, ils n'ont pas d'animaux favoris; le chien est proscrit impitoyablement de leur communauté, peut-être à cause de l'effronterie de ses mœurs. L'ancien Henry qualifie sommairement son espèce
LE COMMUNISME EN AMERIQUE. l'a
de nuisance (fléau). En revanche la nécessité de détruire les souris autorise la présence de beaucoup de chats qui m'ont paru avoir plus qu'ailleurs des mines d'ermite en harmonie avec le lieu.
Le terme de notre promenade est le cimetière planté de noires tablettes d'ardoise arrondies et posées debout ; elles sont uniformes, sauf celle que décore un petit drapeau, les couleurs nationales placées en procession solennelle d'un bout des États- Unis à l'autre, le 4 juin, jour de « la Décoration », sur toutes les tombes de soldats. Ce détail m'étonne, l'un des traits caractéristiques des Shakers étant l'horreur de la guerre; mais il fut, paraît-il, impossible d'empêcher beaucoup de jeunes Shakers de prendre les armes contre l'esclavage. La plupart de ceux qui survécurent rejoignirent leurs communautés respectives. Au commencement de la Société, les soldats de la Révolution étaient devenus eux aussi membres de l'ordre en assez grand nombre; ils durent pour cela renoncer à leurs pensions, l'Église no voulant pas de ce prix du sang. L'ancien Frederick Evans prouva un jour au président Lincoln que ses frères avaient laissé au gouvernement plus d'un demi-million de dollars dus comme pensions pour le service de l'armée.
Nous nous attardons dans ce champ paisible qui se déroule devant le plus doux, le plus accessible des paysages de montagnes, près de la rivière si pure qui alimente le petit lac. Le soleil s'est cou-
ché depuis quelque temps déjà dans un ciel orageux, où les nuages chassés par le vent ont cédé la place à une teinte rosée absolument immatérielle, tendre comme une rougeur de vierge. Rose aussi le miroir immobile frangé d'iris. Je ne puis m'empêcher de dire à ma nouvelle amie, Harricl, qui me donne affectueusement la main, tandis que nous marchons dans l'herbe :
— Quel endroit charmant pour s'y reposer! Je n'en souhaiterais pas d'autre.
— Ah! do corne, darUng! Venez-y ma chérie! s'écrie -t- elle avec un élan sincère qui de croyant à gentil doit être rare.
Mais il m'a semblé que la tolérance comptait parmi les vertus des Shakers; ils ne sont durs qu'à euxmêmes.
Je profite de cette heure intime du crépuscule qui est celle des confidences, pour savoir comment s'est manifestée la vocation de sœur Harriet.
— Je n'aurais pu faire autrement, me dit-elle avec UQ bon sourire.
La pj'emière émotion forte de sa vie fut celle qu'elle ressentit enfant, une fois que son père soupirait tout haut : « Maudit soit le jour on j'ai regardé une femme avec l'intention de l'épouser! »
11 se nommait Goodwin et, en Angleterre, son pays natal, avait été possédé d'une idée fixe de célibat. Jusqu'à quarante ans, il resta fidèle à ce vœu intérieur; puis il alla en Amérique et tomba
malade à bord. Il fut soigné par une jeune fille qui faisait la traversée avec ses parents, et une tendre reconnaissance le conduisit à tout oublier. Il l'épousa, il eut d'elle deux enfants, mais déjà le remords ne lui laissait plus de trêve. Ayant rencontré des Shakers, il comprit qu'il était né pour devenir Tun d'eux. Sa femme, de son côté, eut en dormant un rêve significatif; elle vit une église qui avait la forme d'une malle de voyage et oij des inconnus en costumes bizarres, étaient à danser. Quand elle visita les Shakers, elle reconnut tout cela et se rendit au miracle.
Elle et son mari vécurent comme frère et sœur à Lebanon jusqu'à un âge avancé. Depuis ses dix ans, sœur Harriet est donc trembleuse. Comme elle me le dit humblement : « Je n'avais pas le choix. » Et elle implique aussi qu'elle n'a pas eu de mérite, en ajoutant : « Dieu m'a bénie; je n'ai jamais entendu jurer, je n'ai jamais vu un homme ivre, je n'ai pas connaissance d'un péché grave. »
Il y eut dans sa vie deux chagrins : le premier quand il lui fallut quitter ses parents pour faire l'école aux petites filles, quoiqu'elle aime tant les enfants I Le second quand une terrible catastrophe frappa New Lebanon, la société mère où elle avait vécu jusquelà. Un de ces ouvriers du dehors que les Shakers s'adjoignent quelquefois lorsqu'ils ne sont pas assez nombreux pour mener à bien les travaux des champs, fut pris d'une folie haineuse, il badigeonna de pétrole tous les bâtiments qui sont en bois, et y mit le feu.
Hz CHOSES ET GENS D AMERIQUE.
Les pertes matérielles furent énormes ; Harrie se sauva la dernière à l'aide d'une corde, suspendue à la fenêtre de la maison qu'elle habitait, Elle se réfugia à New-Gloucester. Depuis, Lebanon est sorti de ses cendres, mais l'ancienne Harriet est restée dans le Maine où elle rend de grands services par son expérience en éducation et en affaires. Personne ne s'entend mieux qu'elle à vendre les petits ouvrages fabriqués par les sœurs. Elle a partout des amis.
Nous dînons toutes les deux seules, S... et moi, dans une petite salle réservée aux étrangers et où l'on nous sert un repas différent de celui de la communauté qui est, sinon tout à fait végétarienne, du moins très peu adonnée à l'usage de la viande. Quoi que nous puissions dire, un bifteck nous est offert accompagné de légumes et de deux entremets pour le moins, dont un délicieux gâteau de rhubarbe, le tout arrosé d'excellent thé.
Les Shakers se défendent absolument la viande de porc et les boissons fermentées ; ils mangent tous ensemble à six heures, à midi et le soir, les hommes à une table, les femmes à une autre, les enfants à une troisième. Ils s'agenouillent avant et après le repas, de môme qu'en se levant et en se couchant, mais sans prononcer de paroles. C'est leur avis que
l'aspiration mentale suffit et qu'il ne faut que « marcher avec Dieu » comme avec un ami.
Après dîner une douzaine de sœurs viennent nous rendre visite dans le parloir; elles ont quitté leur habit de travail et portent la robe du dimanche avec une guimpe très blanche, un petit bonnet qui semble tout neuf. Certain fichu rouge sied particulièrement bien à sœur Mary Ann, qui me dit être Anglaise d'origine, native de Londres.
Je lui demande quelle aventure a pu la conduire parmi les Shakers. Elle non plus n'a pas choisi ; elle a été amenée par ses parents qui entraient dans l'ordre. C'est l'histoire de presque toutes. Elles restent fidèles à la famille spirituelle au sein de laquelle pour ainsi dire elles sont nées. Tel n'est pas cependant l'idéal des chefs et directeurs d'expérience ; ils préfèrent que la vocation se déclare chez des sujets de vingt à vingt-deux ans, déjà revenus des vanités du monde. Une seule m'a paru avoir un passé relativement tragique. Elle avait été adoptée par une dame riche dont la fortune a changé tout à coup et qui, ne sachant plus que faire de. sa protégée, l'a envoyée vers l'âge de dix-sept ans chez les Shakers, comme à l'asile le plus sûr.
Une conversation prolongée est toujours difficile entre gens qui vivent dans des milieux trop différents. Mon amie est priée par l'ancien Henry de raconter un voyage aux Antilles qu'elle a fait dernièrement et elle s'en acquitte avec beaucoup de
verve. Les Shakeresses sont vivement intéressées. A leur tour elles chaulent pour nous en chœur des cantiques écrits sous l'inspiration des esprits. Les voix hautes et claires portent loin, et d'autres Shakers, des enfants surtout, se groupent autour de la maison pour entendre. Je ne dirai pas que les esprits soient de grands poètes ; je n'ai reconnu parmi eux ni Tennyson ni Longrellow. Voici une de leurs dernières élucubrations :
« Oh ! quelle beauté ! Quelle beauté céleste I La moitié n'a jamais été dite sur la cité, cette cité si belle, que, par permission bénie, une vision nous révèle, — nous révèle. — Et qui héritera de ce royaume, de ce home inexprimablement doux I oh ! si doux ! Le serviteur loyal à travers l'épreuve qui, en se sacrifiant tout entier^ — partage le meilleur du royaume de Dieu. »
Ces paroles un peu banales sont chantées sur des airs très animés et très joyeux. Un cantique oii l'âme exprime la ferme confiance que Dieu ne la laissera pas seule, se détache des autres, par la supériorité de la musique et des paroles. Veldress Harriet en rappelle plusieurs qu'elle aime comme si elle ne les avait pas composés elle-même. De fait elle ne les a pas composés, ils lui ont été dictés. Nous l'interrogeons sur les sensations qui accompagnent cette dictée prétendue et il nous semble qu'elle a de singulières analogies avec la simple inspiration littéraire. De fait, les Shakers, quoiqu'ils lisent fort peu. môme la Bible, ont
une littérature dont ils ne sont pas médiocrement fiers et dont j'aurai plus tard l'occasion de parler. A neuf heures et demie toutes les lumières doivent être éteintes. Nos jeunes amies, après d'affectueuses salutations, s'envolent dans la nuit étoilée, accompagnées par les anciennes, pour rejoindre leurs familles respectives, et nous, S... J... et moi, nous montons occuper la petite chambre à Hts jumeaux qui nous a été préparée au premier élage. Elle renferme une toilette, innovation hardie, les hôles d'autrefois étant comme les trembleurs d'alors obligés de descendre faire leurs ablutions dans la cour. Nous dormons, bercées par le chant plaintif et monotone du ivhip-poor-will si rarement entendu, sauf dans l'extrême solitude. Le ivhip-poor-will est une espèce d'engoulevent qui ne chante que la nuit, répétant à satiété les trois mots qui lui ont valu son nom. A cinq heures, un tintement de cloche nous réveille. Par concession aux faiblesses mondaines on nous accorde de déjeuner à six heures et demie seulement.
Je n'ai rien vu que les murs dans la meetinghouse qui représente l'église, des murs lavés à la chaux, sur la blancheur desquels ressort le vert sombre des poutres et des sohves. Elle est hors d'usage. Des bancs nombreux sont rangés tout au-
tour, rappelant le temps où les étrangers s'empressaient aux assemblées du dimanche, qui depuis longtemps ont lieu dans une salle moins vaste. Les ambitieuses dimensions de celle-ci faisaient trop remarquer le petit nombre des fidèles.
— Certes, dit Velder Henry, cette diminution est regrettable, surtout parce qu'elle nous oblige à louer des travailleurs qui apportent ici un élément d'irrévérence et de désordre. Mais il vaut mieux être réduits à un petit nombre que de faire des concessions de principes qui affaibliraient la société bien davantage.
S... se rappelle avoir assisté dans cette église qui pour moi est l'équivalent d'une grange, qui pour ses yeux de puritaine est imposante par sa nudité même, à des danses d'un très grand caractère.
— Oui, lui répondent les sœurs, vous les regardiez dans un bon esprit, mais combien sont venus se moquer de nous ! Aussi évitons-nous maintenant le plus possible de nous donner en spectacle.
Cette crainte de la dérision existe surtout chez les jeunes et me paraît indiquer moins d'ardeur au martyre et au sacrifice qu'il n'en existait autrefois dans la Société. Le véritable esprit shaker consistait à édifier autant que possible les témoins du dehors en célébrant devant eux un culte dont nul ne voyait les ridicules. Et j'avoue que je ne les ai pas vus davantage; ces danses graves, les hommes d'un côté à la file, les femmes de l'autre, m'ont frappée au con-
traire par une sorte de beauté hiératique. Le mouvement des mains étendues pour recueillir les bénédictions ou pour pousser vers le prochain en prière la grâce qu'il demande est d'un symbolisme très noble. Et c'est à peine si les pieds touchent la terre dans cette marche rapide accompagnée d'hymnes sur des airs tantôt très vifs, tantôt remarquables par le retour répété de la même note comme dans la musique orientale. D'après les renseignements que me fournit, il y a bien des années déjà, la novice parisienne dont j'ai parlé, les premières danses des Shakers ressemblaient en effet à celles des derviches. Elle me disait que, se trouvant seule parmi eux lorsque se manifestaient les exaltations provoquées par ses virements frénétiques, elle éprouva d'étranges terreurs. Quelques-uns gesticulaient, se renversaient, se penchaient de côté et d'autre comme enivrés ; les femmes surtout dansaient d'une manière spéciale, paraissant mues par des ressorts, droites, raides, ou bien tournant sur elles-mêmes plusieurs minutes de suite. Quand dans de pareils moments elles venaient saluer la pauvre étrangère, ou l'engager à se joindre à elles, celle-ci était plus morte que vive ; tout ce qu'elle pouvait faire c'était de ne pas crier et de garder l'équilibre en se recommandant à Dieu. Bien entendu, je ne fis pas part des impressions de celte Shakeresse plus que tiède à l'ancienne Harriet, mais je lui demandai si l'on ne tournait plus. Elle me répondit que l'usage en était passé. Pour sa
part elle est encore très agile et très légère, quoique sœur Lucinde la surpasse sous ce rapport. Eu somme les meilleurs danseurs de la société sont encore les anciens.
Les jeunes se bornent de plus en plus au chant, à la parole et aux battements de mains. Parfois, pendant le service, une sœur se sent contrainte de transmettre quelque message que lui confie un esprit, consolation ou avertissement. Il arrive aussi que l'esprit demande des prières; c'est une perpétuelle communion entre les vivants et les morts unis, confondus dès ce monde dans l'cternilé.
J'ai dit que les Shakers avaient une littérature. Effleurons tout au moins les principaux ouvrages qui la composent. Le plus fécond de leurs écrivains me paraît avoir été Frederick Evans, qui fit à Londres des conférences sur le communisme religieux, voyagea beaucoup et est par conséquent le seul Shaker que l'on connaisse à l'étranger. Anglais d'origine, il arriva tout jeune en Amérique, au moment des déclamations violentes contre la banque des États-Unis et autres monopoles; il devint socialiste, puis de socialiste Shaker, Après avoir essayé de plusieurs sociétés communistes qui n'eurent qu'une courte durée, il se fixa dans la famille du Nord, à New Lebanon, et y rendit durant plus d'un demi-
siècle des services inestimables. Sans avoir fait d'études supérieures, l'ancien Frederick était orateur et écrivain, avec un tour d'esprit scientifique, à la condition d'appliquer les sciences au bien-être de l'humanité. Très enthousiaste, il comptait pour amener des recrues aux Shakers sur l'esprit de Dieu travaillant au dehors, c'est-à-dire sur les réveils religieux. Peu lui importait d'ailleurs d'où soufflait le vent. Toutes les croyances le trouvaient respectueux. En général, la règle des Shakers s'applique uniquement aux actes, sans contraindre la pensée. C'est pourquoi les représentants de différentes sectes protestantes s'y rallient sans trop d'effort. M. Nordhoff prétend avoir môme rencontré des catholiques à Groveland et à Union Village. Évidemment ils ne pouvaient l'être que de souvenir, mais on ne leur avait pas demandé d'abjurer.
Selon les idées de l'ancien Evans, le célibat est un garant de longévité ; « Quiconque vit comme nous vivons, a-t-il écrit, n'a pas le droit d'être malade avant soixante ans. » Et en effet les hôpitaux très bien organisés dans les diverses sociétés sont vides. Les Shakers se passent absolument de médecins.
L'ancien Frederick tenait à ce que tous les objets dont se servent les frères fussent fabriqués chez eux et par eux, question d'économie à part. J'ai rencontré le même esprit dans certains couvents catholiques du Canada, où il y ajusqu'à des sœurs cordonnières, Sous tous les rapports, Evans paraît avoir été un homme
éclairé et judicieux, qui commenta sans relâche le grand précepte d'Ann Lee : « Que vos mains soient au travail et vos âmes consacrées à Dieu » ; la vie tout entière ainsi comprise n'est plus qu'un culte incessant. Tout en préchant d'exemple avec zèle, il trouvait le temps d'écrire son livre sur le Communisme chez les Shakers qui se propose de démontrer comment les trois dispensations précédentes aboutirent à l'Église unie des croyants dans la seconde venue du Christ; plus une autobiographie où sont relatées ses propres expériences; une exposition de l'Apocalypse et de son influence sur le shakerisme ; des mémoires plus ou moins étendus sur la mère Ann et ses principaux compagnons. Gomme la substance de quelques-uns de ces ouvrages se trouve dans l'étude très complète de Charles Nordhoff sur les sociétés communistes \ je me borne, pour ne pas me répéter, à renvoyer mes lecteurs au résumé que j'en ai fait^ Frederick Evans, en dehors de son expérience personnelle, s'est inspiré des livres qui représentent pour ainsi dire l'évangile des Shakers, le Témoignage de la secotide venue du Christ et V Aperçu sommaire de VÉglise millénaire publié en 1823 par ordre du « ministère », avec une remarquable préface des frères Calvin Green
1. The CommunisUc societies o/ the United Slates, by Charles Nordhoff, 1 vol; New-York.
2. Littéralure et mœurs étrangères — éludes — par Th. Bentzon, I,
et Setli J. Wells. On y trouve sur l'histoire, les principes, le gouvernement, la règle des Shakers et sur la vie de leur fondatrice d'abondants renseignements que l'ancien Frederick Evans a rendus accessibles aux gens pressés. En union avec Antoinette Doolitlle, il fonda aussi un journal, the Shaker qui paraît toujours, rédigé par la communauté.
En voici l'annonce :
Le Shaker.
La publication mensuelle la plus radicalement religieuse qu'il y ait au monde, organe de toutes les sociétés dites des Shakers, répand les enseignements du christianisme expurgé des croyances faites de main d'homme, proclame l'abnégation de soi-même [comme remède efficace au péché, déclare que Jésus fut baptisé Christ et devint dès lors le modèle à suivre par tous ceux qui prononcent son nom, — renseigne sur la vie des Shakers, leurs habitudes, leur économie, leur succès, leur théologie, leurs prophéties, leurs inspirations, leurs révélations, leurs espérances, — condamne la guerre soit entre les peuples, soit en famille. Exige de tous les chrétiens une vie dédiée à la communauté des intérêts, — certifie que le céhbat est dans l'ordre du ciel et que le mariage n'appartient qu'à la terre. Porte témoignage contre l'intempérance, l'impureté et l'orgueil, — recommande l'amour vrai, l'abstention de toute mondanité, de la politique, etc. Voit en Dieu le Père et la Mère des âmes, une dualité. Par conséquent soutient les droits égaux de ses enfants sans acception de sexe, de couleur,
de race, d'éducation ou de fortune, — tient au vrai spiritisme, s'oppose aux richesses, à la misère, à tout esclavage d'esprit ou de corps, — prescrit le régime qui conserve la santé, garantit le salut de tous ceux qui vivent comme l'a t'ait Jésus, notre grand exemple.
Tous les croyants peuvent être baptisés par le môme Christ-esprit, devenir les sauveurs d'àmes tombées ou perdues, en commençant par se sauver eux-mêmes. Fait appel à l'inlidùle et au sectaire, — aime tous les hommes, veut le salut de tous, montre le chemin. Quiconque espère le nouvel avènement du Christ devra lire le Shaker.
Il apprendra que les Shakers croient que la vie du Christ a mis fm au monde.
Prix cinquante sous par an, coûte et vaut un dollar. Le Shaker s'attend à ce que^tout visiteur souscrive.
Cette réclame qui préconise la sainteté comme une panacée universelle, un élixir de longue vie, une drogue quelconque, n'est-elle pas plus significative que tout ce qu'on pourrait dire de l'esprit pratique et dévot à la fois des Trembleurs, de leur positivisme et de leur spiritualisme combinés, de leur extrême finesse, de leur esprit de conciliation? Aucune mention n'est faite, on le voit, de la grande patronne du lieu, Ann Lee. On ne veut d'avance effaroucher personne. Cette adresse à tourner les difficultés sans transiger avec leurs lois essentielles est très caractéristique des Shakers, auxquels on ne saurait reprocher cependant aucune hypocrisie, car leur maxime favorite est celle-ci :
« Soyez ce que vous paraissez être et paraissez ce que vous êtes. » Mais la prudence compte pour eux à un rang honorable parmi les douze vertus chrétiennes, et ils sont shrewd, rusés, étant Américains d'abord, rompus aux transactions du commerce ensuite.
Une petite brochure imprimée en 1891 à Canterbury et intitulée : Comment je suis devenu Shaker, me frappe par sou accent de sincérité. Elle est lourdement écrite d'une main d'artisan laborieux, sans imagination et sans style. L'auteur, George Wickersham, raconte qu'il fut, dès l'âge de quatorze ans, fort impressionné par le régime communiste tel que l'exposait, dans une série de conférences faites à Philadelphie, Robert Owen, le philanthrope écossais.
Son père, ouvrier en grillages, y était assidu et l'emmenait avec lui; le petit George entendait parler de la communauté dans l'ordre des intérêts et aussi d'une bienveillance universelle qui remplacerait les lois, les armées, les prisons, le gouvernement. Tout cela lui semblait bon. Pour la première fois, le nom bizarre de Trembleur frappa son oreille à propos d'une visite qu'Owen avait faite à Union Village dans l'Ohio. La prospérité des Shakers, la paix qui régnait parmi eux avait fortifié chez le réformateur l'espoir de réussir dans sa tentative de coopération. Il en exposa les plans qui séduisirent bien des imaginations, mais le fondement principal, l'idée religieuse manquait à l'édi-
fice. Aussi s'écroula-t-il très vite. Il en fut de même de la société dite de Valley Forge, fondée d'après les mêmes principes et où trois cents hommes peuplèrent un village modèle, les Wickersham entre autres. Ils furent les premiers à y élire domicile et les derniers à le quitter, fort dégoûtés d'ail-, leurs du communisme. Seul, le jeune George s'obstinait dans son rêve. Il voulait aller dans l'Indiana, à la recherche de Robert Owen.
— C'est inutile, les siens se dispersent déjà, lui répondit le père.
Il y avait aussi, à l'ouest de la Pensylvanie, la société d'Économie qui réussissait sous la conduite de Rapp, un chef intelligent. George se rappelait avoir traversé cette colonie des Séparatistes. Il eût désiré y retourner.
— Tous Allemands, objecta son père.
Et il ajouta ce qu'il put pour le décourager.
Jusqu'à l'âge de seize ans le jeune garçon se soumit à la volonté de ses parents ; il allait prendre son parti une bonne fois de devenir mécanicien « dans le monde », quand l'opposition qu'on lui faisait se ralentit tout à coup, son père l'engageant de lui-même à visiter New Lebanon. Il est clair, d'après le récit de Wickersham, qu'il vit dans cette concession un miracle ; miracles aussi tous les incidents de son voyage, miracle la rencontre d'un Shaker qui lui servit de guide. Le mot n'est pas prononcé, mais Wickersham sent que la Providence
l'a tenu par la main. Et, arrivé à New Lebanon, qui retrouve-t-il pour comble de merveille? Une cinquantaine de membres de la société défunte de Valley Forge qui, ayant lu avec édification les livres sur l'Église millénaire, étaient venus en ces lieux chercher le royaume céleste.
« Ils étaient de ceux, nous dit George Wickersliam, pour qui Idi bienveillance et \3i sympathie n'existaient pas seulement en apparence. Un sentiment religieux les unissait tout de bon. Quand un de ceuxlà avait découvert quelque chose d'avantageux, il en faisait part à ses frères, et de cette manière ils s'étaient attirés les uns les autres à New Lebanon. »
Wickersham avait déjà compris qu'une communauté ne peut exister par l'unique raison que la propriété des biens est également à tous, tandis que sous d'autres rapports les copropriétaires vivent selon les us et coutumes du monde ; il faut former une famille, considérer le bonheur des autres avant le sien.
« A mon arrivée, dit-il, je n'avais pas grande foi dans la confession des péchés telle que la pratiquent les protestants, une confession faite à Dieu en gros et sans rien mentionner, sous prétexte que Dieu sait tout. Ce n'est pas là ce qui peut arrêter personne dans le mal. Mais quand j'eus compris qu'il s'agissait de mettre l'état de notre âme et les Cv^nditions de notre vie sous les yeux d'un témoin vivant en lui découvrant les erreurs de la nature humaine, telles qu'elles sont en nous, à la lumière de la vérité,
quand je vis qu'il s'agissait d'un honnête aveu fait à des hommes plus rapprochés de la perfection que nous-mêmes, mon parti fut pris aussitôt de devenir Shaker ».
La confession shaker ressemble beaucoup à celle que prescrit l'église catholique, sauf que le pénitent ou la pénitente recourt à une personne de son sexe et qu'il n'y a pas d'absolution, mais la simple promesse que les péchés sont remis au repentir.
i< Depuis lors, ajoute-t-il, j'ai rencontré bien des croix, mais en conservant mon entière confiance aux anciens qui veillent sur les intérêts spirituels de notre famille, je vis dans une union bénie avec mes frères et sœurs, et j'apprends cette importante leçon : (( L'obéissance vaut encore mieux que le sacrifice. »
L'humble vocation de George Wickersham me paraît avoir été celle de beaucoup de Shakers, sans exaltation, mais tenace et solide, impliquant le souci d'un certain bien-être en ce monde et du salut assuré dans l'autre qui ne sera que la continuation de celuici sans heurt ni différences.
Le récit d'un autre Shaker, jadis marié, Galen Richmond, est plus émouvant. En pleine félicité domestique, la pensée le frappa que ce n'était pas là une vie chrétienne. Ses scrupules dont il fit part à sa jeune femme la touchèrent peu. Alors il s'entendit avec les Shakers, confessa ses péchés, cessa de les commettre, dénoua lentement tous les liens qui l'attachaient à la famille et au monde. Cela prit des
années. Sa femme, devenue pour lui une sœur, consentit à recevoir une large part de sa fortune en échange de la liberté qu'elle lui rendait et, emportant son estime, il s'éloigna pour rejoindre la société à laquelle il n'est complètement uni que depuis quatorze ans, bien qu'il ait vécu vingt-six ans en communion avec elle. — Les Shakers acceptent sans difficulté ces longs noviciats qui sont une garantie de persévérance. — Et Galen Richmond se proclame le plus heureux des hommes, si heureux, que, n'y eiit-il pas de vie future, il choisirait encore son lot présent. Voilà un ascète digne de la Thébaïde.
Nous voyons que le protestantisme en fermant les couvents etit dépossédé du bonheur beaucoup d'âmes scrupuleuses faites pour s'y abriter, si ces âmes-là n'avaient la faculté de créer le cloître autour d'elles, sous une forme quelconque, par la force de leur désir et de leurs aspirations. Combien ai-je rencontré aux États-Unis de religieuses catholiques déguisées en infirmières d'hôpital, en maîtresses d'école, en dames de charité qui se croyaient protestantes ! Chez les Shakeresses le voile et les grilles sont en moins pour nos yeux, mais tout cela existe spirituellement, et la règle est peut-être d'autant plus rigoureuse qu'elle n'a ni protection ni symboles.
N'est-ce pas un tempérament prédestiné à la vocation monastique celui de Rosetta Hendrickson qui, écrivant sur la vie des anges, déclare qu'elle ne trouve aucune difficulté à la mener ici-bas, vu qu'il
98 CHOSES ET GENS d'aMÉRTQUE.
est beaucoup plus facile de rester pur comme un enfant jusqu'au tombeau que de passer brusquement de cette pureté enfantine à l'esclavage de la chair, lequel est en contradiction avec tout instinct délicat et tout enseignement moral?
Une autre Shakeresse, Harriet Bullard, se plaçant à un point de vue différent, affirme que toutes les grandes revendications des droits de la femme convergent forcément à une vie de chasteté virginale, que la femme n'est libre qu'à ce prix ; ses plus hautes aspirations ne peuvent être satisfaites que par le communisme chrétien.
Ceci est fort soutenable ; ce qui l'est moins, c'est la glorification de la femme sous la plume ampoulée d'un certain frère Andrew J. Davis, qui traite du développement spirituel de la mère Ann, le plaçant « au-dessus de celui d'Origène, de Luther et de Calvin », pour plusieurs raisons ; parce qu'elle fut femme, et une femme inspirée, parce qu'elle élargit l'envergure de l'expérience religieuse, enfin et surtout parce qu'elle a promulgué un principe central, une idée que nul avant elle n'avait énoncée, la dualité de Dieu, mâle et femelle, père et mère à la fois.
— Tout était pour l'homme, s'écrie cet ardent féministe, la femme était refoulée au dernier rang. L'apôtre Paul lui-même ne lui permettait de parler dans les assemblées que sous des restrictions insultantes. 11 fallut dix-sept cents ans de concessions graduelles pour la conduire au rang d'incarnation
féminine de la divinité I Grâce à Ann Lee, chacun sait maintenant que Dieu est femme autant qu'il est homme !
Frère Andrew J. Davis me paraît forcer un peu la note de la théologie Shaker, les ïrembleurs n'adorant comme Dieu, tout en les honorant, ni Ann Lee, ni Jésus-Christ. Quant à leur égalité comme chefs du nouveau christianisme, il y a une différence essentielle : Ann est bien supposée avoir rompu le joug qui pesait sur son sexe depuis la première désobéissance commise par la femme ; mais de même que l'Eve ancienne, formée de la substance d'Adam, lui fut assujettie, de même l'esprit divin dont fut douée la seconde Eve est emprunté au second Adam, Jésus- Christ, duquel Ann dépendit toujours, le reconnaissant pour son Seigneur. Et, en ce qui concerne les droits de la femme, Ann Lee accorda bien à ses filles de certains privilèges, comme la participation à tous les rouages du ministère et de l'administration, le soin d'entendre la confession des péchés, etc., mais elle ne les dispensa pas pour cela des devoirs les plus humbles envers l'homme.
Les sœurs sont pour les frères des ménagères qui raccommodent leurs habits, lavent leur linge, font la cuisine, sans empiéter sur les travaux de l'autre sexe. L'égalité n'est que spirituelle ; tout se passe d'ailleurs comme dans une famille ordinaire bien réglée. La déférence témoignée à l'ancien Henry, qui est le Frederick Evans de la société d'Alfred, m'a tout le
temps frappée, et cependant les femmes sont là en grande majorité.
Un Shaker, que ses écrits dépouillés de galimatias, et d'étroitesse donneraient envie de connaître, c'est Giles Avery, l'auteur des esquisses intitulées : Shakers et Shakerisme, imprimées à Albany en 1884. "Le langage d' Avery indique des connaissances variées qui ont dû être acquises dans le monde. Il nous dit en commençant que toutes les recherches se portent aujourd'hui vers le pays non découvert qui faisait méditer Hamlet; on aspire à surprendre ce qui se passe dans la coulisse, on a soif de science ésotérique, d'inconnu, etc. C'est donc le cas de considérer un peu le rôle joué par les croyants à la seconde apparition du Christ. Il est écrit qu'on ne saurait entrer dans le royaume des cieux sans avoir tout quitté; or, c'est tout quitter que de consacrer à Dieu la propriété commune. L'institution shaker n'est pas une démocratie, c'est une théocratie. Il n'entre dans ce royaume, qui est celui du Christ, ni homme ni femme selon la chair. Chacun de ses citoyens doit être un ange de lumière travaillant pour le prochain et lui montrant la voie. Non que les Shakers condamnent le mariage en tant qu'institution humaine, mais ils le relèguent dans le monde auquel cet état imparfait appartient ; ils se bornent, quant à eux, à des rapports fraternels, désintéressés, qui participent déjà des affections angéliques.
Leur théologie n'est pas une croyance dans le sens
ordinaire du mot, c'est-à-dire une foi définie, limitée, à laquelle aucune révélation ne peut plus rien ajouter. La barque qui les porte flotte, libre et hardie, 6ur l'océan sans bornes de la sagesse et de l'amour de Dieu. Le vrai salut tient à l'abstention du péché, non pas à la croyance professée dans les mérites de Jésus-Christ. La mort de Jésus sur la croix ne fut que la consommation d'une vie d'obéissance à la volonté de Dieu ; c'est en mourant pour la nature corrompue qu'il vainquit le monde et devint le grand médiateur de notre race, mais aucune expiation ne peut se substituer à l'expiation personnelle. Il y a deux créations, l'ancienne et la nouvelle ; Adam et Eve inaugurent l'ancienne création : mariage et génération ; Jésus -Christ inaugure la nouvelle : virginité et régénération. Toutes les âmes doivent s'imposer les mêmes sacrifices que Jésus, aidées en cela par un baptême qui n'est pas celui de l'eau, mais celui de l'Esprit.
La fin du monde est déjà venue pour toute âme qui se laisse transporter par l'esprit dans le royaume du Christ.
Certes, les âmes de tous les hommes ont une existence éternelle, mais le péché les fait spirituellement mourir. L'âme cependant peut ressusciter à la vie éternelle par l'obéissance aux vrais principes chrétiens.
La résurrection chrétienne n'a rien à faire avec le corps; c'est celle de l'âme qui échappe à l'amour du mal pour entrer dans la justice.
Toute guerre conduite avec des armes, soit de destruction matérielle, soit de colère, est contraire à l'esprit du Christ et ne peut avoir place dans son royaume.
Les épreuves de l'âme ne se bornent pas à ce monde, elles embrassent la vie future ; la justice et 'la miséricorde de Dieu peuvent donc se manifester même à ceux qui n'ont pas reçu en cette vie « le témoignage chrétien » .
La mort du corps animal n'est pas la porte du ciel ni celle de l'enfer. Celle-ci est ouverte ou fermée selon les actes accomplis. Le ciel et l'enfer sont des états d'âme. Le ciel est ouvert au repentir et à la justice. L'enfer est formé par la désobéissance à la loi de Dieu et la persistance dans le péché.
Ces pensées prises presque au hasard dans le petit livre de l'ancien Giles Avery donnent l'idée d'une assez haute spiritualité.
Il y a aussi sur le faux christianisme des hypocrites qui esquivent la croix que porta Jésus-Christ, sur l'inconséquence qui consiste à déployer une bannière qu'en réalité on ne suit pas, des pages d'un raisonnement tiès serré dans les Simples causeries sur la religion pratique du frère Lomas. Il dit à propos du spiritisme des Shakers : « Tous les problèmes des manifestations d'outre-tombe les ont préoccupés bien avant l'ère des tables tournantes et des esprits frappeurs. Ils sont sûrs de s'être entre-
tenus avec des personnages antérieurs au déluge, aussi familièrement qu'avec leurs amis intimes. Et ils espèrent, en menant une vie sainte, mériter de se mettre en rapport avec les meilleurs. Au fait, ils sont eux-mêmes esprits, malgré le fardeau temporaire de l'enveloppe corporelle, puisqu'ils ont renoncé à ce qui est des sens, tandis que des milliers d'esprits dépouillés de leurs corps ne peuvent sans doute être heureux, faute de ce corps habitué à goûter certaines joies ».
Je continue à feuilleter des brochures, en constatant que les Shakers se répètent très souvent dans leurs écrits; le fond en est toujours ceci : Qu'est-ce que la vie éternelle sinon un état céleste immuable et sans fin qui doit commencer dès ce monde ? Ceux qui admettent les affections déréglées, la guerre, l'inégalité des richesses, l'égoïsme, ceux qui mènent volontairement une existence présente toute contraire à ce qu'ils prétendent espérer dans la vie future, manquent k la fois de logique et de sincérité. Le ciel et l'enfer commencent en chacun de nous.
Il est assez rare qu'une idée originale s'ajoute à ces redites. Dans certains cas, lorsqu'il est question de péché, on est frappé de la crudité des mots. Je tombe sur la lettre naïve d'un certain B. W. Pelham, qui répond à la question si souvent répétée : « Que deviendrait le monde si tous étaient Shakers? » par la parole de Jésus : « Il y a des eunuques qui se sont faits eunuques pour le royaume de Dieu. » Avec une
simplicité, une liberté de langage étonnante, il commente ces paroles, prouvant, d'une part, que les lois de la nature ne forcent pas nécessairement l'homme à se reproduire et, de l'autre, que l'espèce humaine sera bientôt trop nombreuse, car la population augmente du double tous les soixante ans, ce qui dans cinq cents ans ne laissera pas une acre de terre pour neuf êtres humains. Pelham s'accorde avec Malthus pour demander que la génération soit réprimée; or le seul moyen légitime, c'est d'imiter trait pour trait le Christ qui, né d'une vierge, resta vierge. Sans un grand but religieux, l'abstention du mariage ne serait qu'un mal de plus. Il y en aura toujours assez qui suivront leur instinct et leur plaisir, le monde proprement dit ne périra donc pas, mais Dieu veuille qu'une majorité nombreuse se borne à enfanter des âmes à la vie spirituelle. Un moine des premiers temps de l'Église ne pouvait mieux dire.
Oui certes, beaucoup d'analogies existent entre nos religieux et religieuses et les bons Shakers; le même sentiment les rassemble : besoin de se réunir pour servir Dieu sous une règle, union de foi, de motifs et d'intérêts; sacrifice des facultés individuelles au bien des autres. Il y a cette différence pourtant, que le souci du gain matériel se môle trop chez les Shakers à de plus hautes pensées, que « les affaires tiennent chez eux trop de place, que de ce tableau des mœurs de la primitive Église ;
(( Et ils vivaient ensemble, ils vendaient et achetaient et avaient tout en commun... » les deux traits : a ils vendaient et achetaient » paraissent bien lourdement indiqués. Ces justes emploient volontiers le jargon des économistes, ils parlent trop souvent, à propos de choses divines, de balances et de compensations, ils n'ont pas le sublime essor de désintéressement, le poétique amour de la pauvreté volontaire qui accompagne chez les catholiques la folie de la croix. Ils n'ont pas non plus la même humilité; la plupart d'entre eux se croient sans péché. Cet orgueil apparent tient d'ailleurs à des idées particulières sur la perfection; un homme est parfait à leurs yeux en accomphssant dans la mesure de ses forces tout ce que Dieu attend de lui. Quant à l'existence d'un état qui ne peut plus s'améliorer, ils ne l'admettent ni pour le temps ni pour l'éternité, car ce serait, disent-ils, la fin de la vie spirituelle.
Cette perfection relative ainsi posée, les Shakers l'atteignent probablement dès ce monde. J'en crois ce que j'ai vu : l'absence de toute contention entre eux, la crainte du mal exprimée dans leurs moindres actes, le travail élevé au rang de vertu, la douceur imposée si rigoureusement qu'aucun d'eux, après une parole un peu vive adressée à l'un de ses frères, n'oserait aller à la prière sans en avoir demandé pardon, non pas seulement à l'offensé, mais aux témoins de l'offense.
En pareille compagnie, on se sent une créature
chargée de terre pour ainsi dire ; rintimité de gens si près de passer à l'état de purs esprits tous gêne, vous intimide, vous semble presque redoutable. Mais sur un point ils sont humains, je le répète, ils trafiquent et ils amassent. Ann Lee, toute la première, recommandait l'industrie. Aussi leurs détracteurs prétendent-ils, que les vertus monastiques s'enfuiront par cette porte ouverte sur la business, et qu'il ne restera bientôt des établissements shakers qu'autant de colonies agricoles ou industrielles, prospères, honnêtes, économes, mais où l'on ne se croira plus obligés de vivre comme des saints. Si cela devait arriver, c'en serait fait sans doute du communisme, malgré tout ce qu'on peut dire de nouvelles communautés absolument laïques, et florissantes néanmoins, dans le Tennessee. Beaucoup d'autres ont eu d'heureux débuts, mais toujours pour sombrer assez vite comme la fameuse Icarie de Cabet. Les Shakers seuls jusqu'ici auront réalisé, même en admettant que leur fm soit proche, le problème de la durée.
Le matin où il fallut dire adieu à cette vallée paisible, ce furent d'affectueuses embrassades entre les anciennes et nous. Les plus jeunes sœurs nous apportèrent des bouquets en nous distribuant de la part de leurs compagnes des petites cartes de visite
ornées, dorées, puérilement découpées comme des images de dévotion. J'en ai gardé une entre autres où le nom se cache sous une branche de roses tenue par une main, rose aussi, qui semble s'échapper d'un petit paysage de neige. Les fleurs se soulèvent et il y a dessous : « Edith Gardner ».
— Vous nous emporterez tous avec vous à Paris, me dit en souriant l'ancien Henry.
Et je réponds :
— De grand cœur, quand vous voudrez 1
— Oh! reprend-il, nous vous gênerions bien un peu... Dans la rue par exemple... Quel effet pensez vous que des Shakers feraient h Paris dans la rue? Non, je parle au figuré. Vous nous emporterez dans votre cœur.
Et à l'heure qu'il est ils y ont gardé une place. Je revois l'ancienne Harriet debout sur le pas de la porte, nous envoyant un dernier salut avec cette émotion des vieillards qui savent qu'ils ne peuvent plus prendre de rendez-vous en ce monde, et l'ancienne Lucinda, nous tendant un petit souvenir soigneusement enveloppé, tandis que le buggy de l'ancien Henry se remet en marche, nous ramenant vers la station du chemin de fer.
Sur le seuil de la laiterie, des ateliers et des magasins, de bons visages amis nous sourient, les enfants nous regardent curieux ; de gentils enfants, à la physionomie candide, bien élevés entre tous les enfants d'Amérique, car ceux qui leur enseignent
le self-government savent se gouverner eux-mêmes. L'opinion des Sliakers est que, si les enfants étaient en masse dirigés comme le sont les leurs, les prisons seraient bientôt désertes. Les universités le seraien peut-être aussi. Un développement intellectuel excessif fait peur aux disciples d'Ann Lee; des talents 'sans moralité leur paraissent dangereux. D'ailleurs, ils n'ont pas d'illusions sur la reconnaissance à attendre de leurs adoptés. Nombre d'entre eux rêvent de fuite et d'aventures, trouvant qu'on s'ennuie au royaume de Dieu. Rarement, très rarement, à moins qu'ils n'aient été amenés par des parents devenus Shakers, ils se laissent retenir jusqu'à l'âge d'homme. On leur a appris un métier manuel qui peut suffire à leur subsistance; ils en profitent et prennent la clef des champs. Mais il leur reste quelque chose que les autres n'ont pas; un enfant des Shakers se fait presque toujours connaître avantageusement dans le monde.
Nous causons beaucoup moins qu'à l'arrivée avec Yelder Henry ; les heures ont vraiment passé trop vite, et le regret de n'avoir pu prolonger ce calme enchanté nous poursuit. A l'entrée du village, notre voiture croise un chariot de bohémiens. L'antithèse est amusante. Que les bons Shakers gardent bien leurs poules 1
— Recevez- vous ces gens-là? dis-je, curieuse de savoir si nos amis mettent en pratique l'exemple du Samaritain.
— Bien eiilendu, répond l'ancien Henry, nous ne refusons le nécessaire à personne. Mais nous ne les logeons pas, préférant leur donner de quoi payer l'auberge.
Comment fraterniseraient-ils avec des errants qui ne récoltent ni ne sèment et n'amassent rien dans les greniers, mais qui pullulent en revanche, comme le prouvent ces petits déguenillés tout crépus qui suivent la charette nu-pieds, ô comble d'horreur pour un Américain !
Beaucoup d'enfants, c'est là cependant le secret des florissantes colonies. Les Mormons l'ont bien compris en inventant leur dogme polygame qui permet à un seul homme de devenir père d'une cinquantaine d'enfants ou davantage et de peupler très vite un désert. Mais la colonie entre ciel et terre des Shakers n'a que faire d'une politique humaine. Dieu y pourvoira. X un tournant du chemin je jette sur cette Arcadic mystique un dernier regard. Elle me paraît déjà comme transfigurée dans la lumière virginale du matin, dans les clartés de l'aube éternelle.
CHARLES WARREN STODDARD
C'était à New-York, dans l'atelier de John La Farge. Je revenais d'un voyage merveilleux à travers les mers du Sud, voyage accompli non pas sur un bateau quelconque, mais en deux heures, au fond d'un bon fauteuil. Le peintre le plus original qu'ait produit l'Amérique avait fait défiler devant mes yeux ravis deux cents esquisses peut-être, toutes intéressantes à des degrés différents, bien qu'il s'excusât de les avoir souvent jetées en quelques minutes sur du papier mouillé par la pluie et la mer. Si cela est, il faut croire que les éléments déchaînés sont de bons collaborateurs qui contribuent au caractère et à la vie. Elles ont — ces marines du Pacifique, ces études aux dilïérentes heures du jour, des cratères d'Hawaï, des cascades de Samoa, des pics de Tahiti,
des montagnes de Fiji, ces représenlations de mœurs et de types, si pleines de mouvement et de couleur locale, — elles ont presque toutes figuré à l'Exposition du Champ-dc-Mars. Une salle spéciale leur avait été attribuée; mais qui donc songe à regarder des aquarelles au milieu du tapage des grandes toiles à sensation? Seuls, quelques critiques d'art se sont arrêtés, en s'épongeant le front, dans cette oasis rafraîchissante après tant de kilomètres de peinture, et ont dit : « Quel dommage de n'avoir ni le temps ni la place de signaler cela ! 11 faudrait une exposition à part. » D'autres affectaient de n'y voir que de l'ethnographie. Plusieurs se rappelaient cependant avoir admiré naguère , dans ce mémo Champ-de-Mars, un La Farge, maître verrier qui a renouvelé l'art du vitrail, ce qui ne l'cmpeche pas de peindre de belles fresques, de passer du paysage à la peinture religieuse , et de faire le tour du monde à ses moments perdus. Privilégiée pour ma part, je vis ces précieuses notes d'un artiste voyageur dans le cadre le plus favorable , avec assaisonnement de récits à bâtons rompus, où leur auteur apportait le charme de parole qu'il tient de ses origines françaises, car John La Farge est proche parent d'un autre coloriste, Paul de Saint - Victor. Il se répandait en détails sur les danses, les jeux, les chants, les cérémonies guerrières, les idées sociales si singulièrement aristocratiques de ces peuples qui ont gardé une partie de son cœur, sur
UN LOTI AMÉHICAIN. 113
la famille d'adoption qu'il avait laissée là-bas : une grand'mère exquise et des frères dont aucun ne l'oubliait. A propos d'un Himéné chanté à Tapara, il me dit, en me montrant un de ceux qui répètent la prière : « C'était le père de Rarahu. » Et je m'intéressai vivement à ce personnage historique.
J'eus aussi le plaisir de revoir la sainte Montagne de Nikko, qu'un autre magicien (celui-là en guise de pinceau tient une plume) avait déjà évoquée à ma connaissance. Elle était là sous tous ses aspects, noyée dans le brouillard du matin, resplendissante dans l'éclat de midi, et encore au coucher du soleil, vue du jardin de La Farge, qui eut longtemps l'avantage de son intimité. Car il n'y avait pas, dans cet atelier débordant d'exotisme, seulement les îles Polynésiennes ; tout le Japon était sur les murs : temples, pagodes, fontaines sacrées, portraits de prêtres bouddhistes, de Grishas, de Mousmés, etc. Plus achevé que le reste, un grand tableau représentait Kwannon, déesse de la méditation et de la compassion, assise auprès du flot éternel de la vie.
— Je me suis un peu écarté ici de la tradition sacrée, dit le peintre en me la montrant. Je n'ai pas laissé à la divine Contemplation son caractère androgyne, et cette faute m'a valu de la part de mes amis les prêtres bouddhistes, auprès desquels je m'excusais, une réponse qui indique des artistes et des sages, les plus polis du monde, en outre : « Si le dieu s'est manifesté à toi de cette manière, tu as
IJi CHOSES ET GENS d'amÉRIQUE.
bien fait de le peindre tel que tu le voyais. » N'est-ce pas une délicieuse tolérance ?
Vraiment on oubliait le temps dans ce grand atelier ; on oubliait le tumulte tout proche de la grande ville comospolite et la complète absence de poésie du monde environnant. Il fallut, pour m'en chasser, que le domestique japonais de mon hôte lui apportât, avec les signes du plus profond respect, un message qui l'obligeait à sortir. Et ce Japonais, par parenthèse, n'était pas la moindre curiosité de l'endroit. Appartenant à une excellente famille, fort instruit, parfaitement bien élevé, il était venu à New-York s'occuper d'études historiques et trouvait tout simple de partager son temps entre les jouissances du travail intellectuel et le devoir de gagner sa vie. Contraste frappant, en pleine démocratie, avec la répugnance qu'ont les Américains les plus pauvres pour l'état de domesticité, lequel, somme toute, n'est bas que si l'on y apporte des sentiments vils et ressemble beaucoup à celui de tout autre fonctionnaire. L'échange d'égards et de dévouement entre ce maître et ce serviteur ami mérite d'être proposé à l'imitation des amateurs du progrès.
Le Japon cependant n'absorba ce jour-là mon attention que d'une façon secondaire. Je revenais toujours, malgré moi, par un attrait invincible, vers Tahiti avec ses effets d'uatea, c'est-à-dire de pluie et de soleil entrevus à travers les palmiers, ses crépuscules d'améthyste, son récif de corail où se
brise la grande mer. Je revenais vers Samoa avec ses cascades où glissent des jeunes filles assises sur la roche polie et emportées par le courant ; vers Hawaï, avec ses clairs de lune qui créent un mirage de chutes d'eau, ses précipices remplis d'ombre bleuâtre, ses lointains où flottent des vapeurs de soufre, et ce lac au bord duquel dansent de petites flammes le soir. — Combien faut-il avoir pénétré attentivement tous les secrets d'un pays si différent de ce que nous avons jamais vu, ou môme imaginé, combien faut-il s'être assimilé ses aspects, ses traditions, son âme, pour qu'il se dégage de ce qui semblerait sans cela pure féerie une pareille impression de sincérité ! John La Farge me dit :
— Si vous appréciez ce qui est sincère, cherchez donc Hawaï et Tahiti dans le livre trop peu connu où un véritable poète en prose a concentré l'essence même de ses impressions pendant les longs séjours qui lui ont permis, plus qu'à personne, de toucher le fonds et le tréfonds de la vie indigène.
— Ohl répliquai-je, la chose a été faite et de telle manière qu'il n'y a plus à y revenir. Quelqu'un aurait-ii l'audace de traiter de pareils sujets après Pierre Loti?
— Pardon, c'était avant lui. Les premiers ouvrages de mon ami Stoddard remontent à 1868.
— Stoddard? Je le connais, dis-je, avec l'empressement qu'ont les étrangers à se montrer au courant de tout dans le pays qu'ils visitent pour la première fois.
— Mille pardons encore, mais je jurerais que vous ne le connaissez pas du tout. Vous aurez lu les vers de Richard Henry Stoddard, qui est célèbre aux États-Unis, tandis que Charles Warren Stoddard ne l'est pas... Vous m'apprendrez peut-être pourquoi, après avoir regardé ses Idylles des mers du Sud. Toutes les fois que vous parlez d'un de ces deux homonymes, on vous répond par l'éloge de l'autre. Mon ami n'a fait en réalité qu'un livre. C'est un grand paresseux, mais un paresseux de génie. Et il n'est pas de ceux qu'on peut s'en tenir à admirer, on s'éprend de lui tout de suite et pour toujours inévitablement. Vous comptez vous rendre à AVashington. C'est là qu'il demeure. Voyez-le.
Malgré un avertissement qui aurait pu me faire craindre pour mon repos, je consentis à emporter l'exemplaire qu'il m'offrait de ces South Sea Idijls, dont l'un des hommes les plus rafTmés, les plus difficiles, les moins susceptibles d'engouement quc^ je connaisse, disait ainsi du bien sans réserve, avec une chaleur inaccoutumée.
Et ce prologue n'est peut-être pas inutile, car jamais je n'ai pu relire, — combien de fois depuis les ai-je relues ! — les impressions écrites de Charles Stoddard sans que les impressions colorées de John La Farge aient surgi aussitôt devant moi, celles-ci étant à celleslà comme l'accompagnement complémentaire d'une musique enchanteresse. Lequel est le plus peintre des deux? Je serais bien embarrassée de le dire.
Il suffit d'avoir parcouru dix pages des Idylles pour se rendre compte que Stoddard et Loti n'ont rien emprunté l'un à l'autre. Entre eux, la ressemblance consiste à être amoureux des mêmes lattitudes, et encore ces deux amours sont- ils de nature différente; chez Loti, qui aima beaucoup ailleurs, c'est une passade : « Charmant pays quand on a vingt ans : on s'en lasse vite, et le mieux est peutêtre de ne pas y revenir à trente... » Mais pour Stoddard, c'est la tendresse unique de toute la vie, le bonheur pressenti, regretté, poursuivi de nouveau, l'image tentatrice qui hanta les pénitents et les saints jusque dans leur pieuse retraite. Les impressions de ces deux hommes, malgré quelques analogies de surface, diffèrent tellement quant au fond qu'en les
écoutant on se dit : « Les choses n'existent que par le sentiment de celui qui les regarde; il n'y a en elles que ce que nous y mettons. »
Tandis que le Français s'oublie dans les bosquets cythéréens de Papeete, l'Américain s'en va plus loin, toujours plus loin, cherchant les sanctuaires cachés de la nature, le cœur secret de la montagne, telle cascade mystérieuse qui, sans bruit, descend du sein d'un nuage et glisse, par-dessus des coussins de mousse, comme un rayon de lune dans un rêve... « Jamais vous ne trouverez cette sorte de cascade près des chemins frayés... Personne ne peut vous l'indiquer exactement. Il faut que vous la cherchiez vous-même, que vous prêtiez l'oreille à sa voix, le plus souvent sans rien entendre, jusqu'à ce que, soudain, vous tombiez dessus à l'improviste; oui, elle est là dans toute sa longueur, frémissante et diamantée, joyau suspendu sur le sein d'une haute falaise^ seule chaîne visible qui relie la terre au ciel. »
Il ne s'en tient pas à une croisière dans la mer de corail, il va pêcher des perles dans l'archipel dangereux; et toutes les petites îles qu'on aborde en pirogue reçoivent ses visites empressées. Partout il fuit les hommes de sa couleur, sentant qu'il est né sauvage, qu'une étrange méprise de la destinée a seule pu lui donner pour patrie le pays de l'activité industrielle et des affaires.
De son côté, Pierre Loti nous dit bien que le charme de Tahiti n'est pas dans la demi-civilisation
1;N loti AMERICAIN.
toute sensuelle d'une ville colonisée, ni même dans l'éternel printemps de fleurs et de jeunes femmes auquel il fut si sensible ; que ce charme réside au bord des plages de corail, devant l'immense océan désert ; mais presque jamais en somme il ne nous conduit là. S'il passe quelques jours dans une région écartée, il en a comme un peu d'étonnement, il avoue que son cœur se serre dans cette solitude de Kobinson. Stoddard, au contraire, y est beaucoup plus à l'aise que partout ailleurs ; il ne lui faut que quarante-huit heures pour désapprendre l'usage de la fourchette et trouver qu'aucune manière d'accommoder le poulet ne vaut la cuisson sous la cendre avec une belle feuille succulente qui enveloppe et protège le rôti.
Il n'a rien d'un brillant officier de marine, ce sauvage par vocation. Lisez plutôt ses impressions, sympathiques du reste (ce n'est pas la sympathie qui lui fait jamais défaut), sur les officiers du Chevert un bâtiment de l'État qui le conduisit une fois à Tahiti... Leur élégance, leur volubilité de paroles, la consommation qu'ils font de cigarettes et de bon vin, cette discipline, surtout, cet ordre qui est, à les en croire, la première loi de France, tout le confond.
Ni officier de marine, ni romancier, car sa paresse l'empêcherait d'écrire rien qui fût de longue haleine, aucune histoire avec un commencement, un milieu et une fin : il vagabonde tout simplement à travers
ses souvenirs jetés au hasard sur le papier, et, presque sans tourner la page, il passe tout naturellement du ton familier au lyrisme. Là où Pierre Loti s'est, dans un rêve fugitif, enivré de tristesse et de volupté, il a réalisé, lui, un rêve innocent et bien ancien, celui qui l'a toujours poussé vers la vie primitive ei élémentaire. Le pessimisme sensuel ou autre lui est inconnu ; ce qui domine chez cet être simple, c'est la joie de vivre et l'humour dans ses modes les plus rares, les plus délicats, mais aussi les plus francs. Il a un égal besoin de /ar niente et d'indépendance, l'horreur de toute convention; avec cela une soif inextinguible de tendresse qui lui fait, comme il dit, porter son cœur sur sa manche, à la disposition de qui veut le prendre; et cependant, il ne se marie pas en Polynésie, fût-ce à la mode du pays, pour un jour. Il n'y a pas de femme dans toute son œuvre. Je n'y vois guère que la silhouette d'une certaine Élizabeth, élevée à la mission protestante, au milieu des filles du pasteur et pourvue de tous les arts de la civiUsation, de tous les principes d'un christianisme austère ; ce qui ne l'empêche pas de se jeter, si européanisée qu'elle paraisse, dans les bras du premier païen de sa race qui vient tout nu, et une flûte de bambou à la narine, chanter sous sa fenêtre l'amour débarrassé du Code et de la Bible. Sauf cette Élizabeth, redevenue en un clin d'œil, dans la solitude des bois, Hokoolélé, l'Étoile filante, bonne épouse d'ailleurs et tendre mère, on
ne rencontre que des groupes féminins anonymes qui font partie intégrante du paysage, comme pour cette description de la danse à Papeali.
« La danse telle qu'elle est, quand tous les élans de l'âme trouvent leur expression dans les mouvements du corps... Que ces corps soient des âmes incarnées, ou ces âmes des corps spiritualisés, ils sont pour le moment inséparables. Le feu brûlait avec ferveur, les bananiers déployaient en guise de décor leurs bannières déchirées, les palmiers agitaient dos panaches d'argent là-haut, au clair de la lune. La mer haletait sur son lit de sable dans un profond sommeil; le cereus, qui fleurit la nuit, ouvrait ses cellules de cire vierge et prodiguait son trésor de parfums. Cercle sur cercle de sombres figures sauvages se tournaient vers l'air illuminée par la flamme, où les danseuses s'arrêtèrent un moment, les draperies diaphanes qui les enveloppaient rassemblées autour d'elles et retenues négligemment dans une seule main. Alors la musique exhala des sons réitérés empruntés au trille aigu des oiseaux et à la basse du vent, des syllabes pleines et sonores, richement poétiques, révélant les orgies et les mystères dont sont témoins ces vallées enchantées que fréquentèrent les dieux. A entendre cela, comment n'être pas pris de folie? Et les danseuses aussi sont folles. Elles dansent et gesticulent à l'infini, tourbillonnant au milieu d'un tonnerre d'applaudissements accompagnés de tam-tam, jusqu'à ce que l'incessante ondu-
lation de leur corps devienne serpentine. Dans une suprême frénésie, elles crient l'ivresse qui les possède, jettent au loin leurs vêtements et restent nues comme la lune elle-même. Telle lut la vision qui me tint éveillé jusqu'à l'aube: ensuite, je repris péniblement mon chemin dans l'herbe mouillée, et •je tâchai d'oublier, mais je ne pus y réussir tout à fait, et je ne l'ai pas pu jusqu'à ce jour. »
Au surplus, il n'a pas oublié davantage les prouesses des hardis nageurs de ressac à Haw^aï, chevauchant leurs petites planchettes, hardis, agiles, étroits de hanches, avec des biceps prodigieux et des têtes impudentes de jeunes dieux posées orgueilleusement sur de larges épaules. C'était la fleur du sang de Meha, et tous nageaient, sans exception, comme des marsouins.
« 11 y avait une brèche dans le récif devant nous, la mer le savait et semblait prendre un plaisir spécial à bondir sur le rivage comme si elle allait tout dévorer. Kahèle et moi, nous contemplions les nageurs, ravis du spectacle qu'ils nous donnaient. Kahèle ne résista pas longtemps à l'envie d'y jouer un rôle. Comme on lui offrait une planche qui eût fait pour son cercueil un couvercle excellent, légère comme un bouchon et lisse comme une glace, il se dépouilla en un clin d'œil de son dernier titre à la respectabilité, saisit ce diminutif de radeau et plongea avec lui dans la première vague qui allait se briser au-dessus de sa tête, à trois pieds de là. Une autre vague suivait, mais il
passa dessous avec aisance. Au cri de « Sésame ! » les portes d'émeraude s'ouvrirent et se renfermèrent après lui. On eût dit un triton se jouant parmi les éléments et tout à fait at home dans cet endroit fort humide. La troisième et la plus puissante des lames rassemblait ses fojces pour donner l'assaut au rivage. Arrivé tout près d'elle, Kahèle plongea et reparut de l'autre côté de la montagne liquide, balancé une seconde dans le gouffre transparent, puis il décrivit un tour brusque, enfourcha le monstre énorme et s'étendit tout de son long sur la planche fragile en se servant de ses bras comme un oiseau se sert de ses ailes, planant de fait avec la vague sous lui. A mesure qu'elle s'élevait, il grimpait au sommet, et là, au milieu d'une mousse bouillonnante de Champagne, sur la crête de cette avalanche marine qui menaçait de s'écrouler et de se dissoudre en l'emportant, son point d'appui disparaissant tout entier dans l'écume, Kahèle, au faîte même de la dernière bulle, dansait pareil à une ombre. Il bondit sur ses pieds et nagea dans les airs, nouveau Mercure effleurant de la pointe du pied une montagne qui baise le ciel, léger, vaporeux, avec je ne sais quelle suggestion d'ailes invisibles. Cette métamorphose ne dura qu'un moment. Presque aussitôt, l'intrépide sautait sur la plage, poursuivi par une vague hurlante qui lui mordait les talons. Ce fut quelque chose de glorieux et de presque incroyable. »
Kahèle de Hawaï, Kana-Ana de Tahiti, Hua-Manu
des îles Pomotou, voilà les héros de Stoddard. Ce n'est aucune de ces belles filles aux colliers de jasmin, ni elles toutes ensemble qui l'ont retenu et ramené dans les paradis des mers du Sud, mais des amitiés, amitiés de sauvages, plus dévouées, assure-t-il, que l'amour d'aucune femme, et dont il nous dit que le docteur, son compagnon de voyage, se scandalisa jusqu'à brouille complète. — Tant pis pour lui ! ajoute l'objet de ce courroux, sans condescendre à se justifier autrement et avec le calme parfait d'une bonne conscience.
xMais il est possible que le public américain, qui a, entre autres traits anglo-saxons, le préjugé de « la couleur », joint au goût d'une conclusion morale dans toute œuvre d'art, se soit scandalisé comme le docteur ; il est possible que ces partisans de la civilisation et du progrès, appliqués à tous selon les mêmes formules, il est possible que ces philanthropes, qui envoient aujourd'hui les nègres aux Universités et les Peaux-Rouges aux écoles industrielles, n'aient pas pardonné ses paradoxes à un amoureux déclaré de la barbarie. Est- elle, après tout, d'un bon Américain, cette tirade contre l'annexion possible de Hawaï par les États-Unis : « Quoi, voler à ce peuple si doux son droit d'aînesse et sa couronne?... Le protéger, à la bonne heure! Il a, certes, besoin qu'on le protège, ayant été à la merci des blancs sans scrupule, depuis les jours de ce vieux pirate de capitaine Cook. Celuilà a commencé, les baleiniers ont continué et les poli-
ticiens achèvent. C'est une histoire révoltante, mais les blancs n'agissent guère autrement dès qu'ils se trouvent en face de mœurs différentes des leurs. Oui, certes, Hawaï a besoin de protection, et l'Amérique est tout naturellement la marraine de l'endroit, mais l'annexer, jamais ! »
Stoddard va jusqu'à reprocher aux missionnaires de démoraliser ces païens innocents au lieu de les rendre meilleurs, et c'est le missionnaire protestant qu'il prend à partie, étant aussi catholique qu'on peut l'être avec une âme ingénue de panthéiste converti. Pas un brin de puritanisme ni de yankeeisme en lui. Voilà bien des raisons pour qu'il ne soit pas populaire !
L'exquise perfection de la forme qui distingue ses plus brèves fantaisies ne pouvait suffire à lui obtenir grâce dans un pays où a l'écriture artiste » est encore un mot dépourvu de sens, où le grand nombre n'a cure de l'expression pittoresque, portant souvent aux nues des auteurs dont le style ne compte pas. Howells qui, avec Henry James, occupe là-bas le premier rang comme critique aussi bien que comme romancier, eut beau placer Stoddard parmi les classiques, la gloire qu'il lui prédisait n'est pas venue.
Quand The prodigal in Tahiti parut d'abord dans une importante revue, the Atlantic Monthly, l'intérêt fut cependant très vif. On y sentit le caractère même de la vérité, on fut sensible à l'humour qui pétillait à chaque hgne, et le sujet était de ceux qui plaisent à un peuple aventureux. C'est, racontée par lui-même,
rhistoire de Tenfant prodigue, un fils de famille que son caprice emporte, avec une poignée de dollars en poche, dans le jardin du Pacifique où il se trouve être de trop. Pas d'emploi : nul ne veut prendre de leçons quelconques, nul n'a besoin d'un commis, et, lorsqu'il se dit correspondant d'un journal, on lui répond: •« Prouvez-le I » Ce qu'il n'est point en mesure de faire. On représente, bien entendu, la colonie blanche.
Assez vite, il atteint le dernier degré du découragement et de la misère, errant la nuit par les rues ou couchant en compagnie de tous les insectes de la création dans des maisons inhabitées, avalant le malin, au marché, une tasse de café avec une ou deux cuillerées de sucre et de fourmis puisées dans une vieille boîte à cigares, une croûte de pain par làdessus. Le reste du temps, il vit de bananes et remplit d'eau les creux de son estomac. Quelle différence avec les délices de ce mauvais lieu poétique, les jardins de la reine Pomaré, dont Loti nous fait parti Mais comment serait-on homme de cour avec des bottes crevées et des habits en loques ? Les vils métiers que le prodigue est réduit à faire l'humilient fort. Un beau jour, la meilleure des inspirations lui vient; il s'éloigne de la ville, il marche droit devant lui et trouve le paradis : « Oh ! être seul avec la nature I Son silence est une religion, ses bruits sont une musique délicieuse! » Songeant ainsi, le vagabond avance de plus en plus ; il a découvert sa vocation véritable. Les indigènes qui, le soir, allument leurs
feux d'épluchures de noix de coco, l'accueillent, l'obligent à partager un morceau de poisson et le fruit de l'arbre à pain. Faut-il passer un gué ? Deux épaules d'hercule se trouvent à point nommé dans cette solitude pour le porter sur l'autre rive; du seuil de toutes les cases part une bienvenue cordiale : Aloha ! Il n'a qu'à choisir la maison où il lui convient de dormir; une natte se déroulera comme d'ellemême sur le sol à son intention . Le voilà qui reprend sa belle confiance, un instant perdue, dans l'humanité. Il redevient fier, car aucun sauvage n'est plus libre que lui, personne n'a le droit de lui dire : « Pourquoi vous tenez- vous là à ne rien faire? » Il peut être aussi paresseux qu'il lui plaît. Et toute sa vie, après cette expérience, il lui restera le regret, l'aspiration secrète, l'indéfinissable nostalgie de ce commerce passager avec la plus séduisante de toutes les maîtresses : la nature.
Ce fut alors sans doute qu'il noua l'amitié si poétiquement exposée dans le plus important de ses récits, Chummingwith a Savage, le seul peut-être où il y ait trace d'arrangement et de composition. L'entrée en matière de Camaraderie d'un sauvage est ravissante. On croit pénétrer avec le voyageur dans cette vallée heureuse où il se promet d'oublier le monde civilisé, on croit sentir la fraîcheur de ce petit nuage de pluie qui se dissipe en trois minutes après avoir arrosé les bananiers de gouttelettes aussitôt séchées. Voici le décor ; à l'une des extrémités des deux abruptes
murailles parallèles recouvertes d'une tapisserie de fougères, deux exquises chutes d'eau rivalisent de blancheur et de légèreté ; à l'autre bout, la mer, la vraie mer du Sud, se brise immense sur un récif. Elle ride le courant placide de la rivière qui glisse en silence jusqu'à elle, ayant quitté pour cet embrassement les bassins profonds au-dessus des cascades. Ce paysage est animé par une figure digne de lui, digne aussi de la statuaire antique : voyez-la, coiffée d'un chapeau de feuillage, sommairement vêtue d'une courte tunique blanc de neige, draperie sans sexe d'où se dégage, bien plantée sur un corps svelte aux parfaites proportions, une jolie tête souriante, une tète de seize ans, éclairée par des yeux resplendissants comme des étoiles. Kana-Ana est le rejeton d'une race de chefs, c'est-à-dire qu'il appartient à une aristocratie qui dépasse infiniment toutes les aristocraties européennes, un chef en Polynésie n'ayant jamais été autre chose, et son origine remontant aux premiers âges de l'humanité, aux héros et aux dieux. Aussi sa grandeur se trahit-elle par une noblesse de démarche et d'allures qui se reconnaît tout de suite. Et Kana- Ana s'attache à première vue à cet autre adolescent, le voyageur européen, quoiqu'il ne sache que cinq ou six phrases de sa langue. L'amitié polynésienne est soudaine, expansive et généreuse. L'ayant regardé cinq minutes d'un beau regard honnête et franc, il place les deux mains sur ses genoux et lui déclare qu'il est son meilleur ami, qu'il doit venir vivre chez
lui et ne plus le quitter. Montrant une hutte d'herbe Péchée de l'autre côté de la rivière, il lui dit : « Voilà ma maison et la tienne ! »
Comment refuser quand, presque aussitôt, la mère et la grand'mère de l'ami implorent à leur tour, assurant par gestes à l'étranger qu'il a besoin de repos, qu'elles ne veulent pas de son argent, qu'elles l'aiment ; et quand cette affection spontanée se trouve reflétée sur les traits de deux cents individus à la peau basanée, des cannibales peut-être ; ils en ont les dents à coup sûr, mais des yeux si doux ! C'est ainsi que le voyageur, indifférent aux admonestations de ses camarades, demeure seul spécimen de la race blanche dans cette Arcadie. Pour son excuse, il n'a qu'une chose à dire, et elle suffit : l'Ile tout enlière l'enchante; ce monde en miniature, réunit toutes les beautés imaginables, et plus belle encore que le reste est la vallée où on l'aime comme on ne sait guère aimer en pays civilisé. L'ombre au tableau, c'est que tous ces braves gens n'ont qu'une idée en tête, le gorger de nourriture : poisson, taro, lait de chèvre... Le village se met en frais : on empile à sa porte des goyaves, des mangues, des oranges, qui semblent avoir absorbé toutes les rosées du ciel, des noix de coco, des citrons, des ignîimes qui ne croissent pourtant que bien loin de là ! Et la désolation se peint sur les visages parce qu'on est persuadé qu'il va mourir de faim. Il faudrait manger à toute heure pour satisfaire cette exigeante hospitahté. Dans l'in-
lervalle, ce sont des promenades sans fin en canot sur mer ou sur la rivière, des bains dans les eaux douces ou salées, des visites aux bois d'orangers qui succèdent à de vastes étendues de goyaviers, et la chasse aux chèvres, et ces heures de paresse, les plus délicieuses peut-être, où il reste des heures couché à • regarder un banc de sable sur lequel un pavot sauvage salue sans relâche le vent. « Ce pavot me semblait être le type même de la vie dans cette vallée tranquille. Vivre pour occuper un tout petit espace, fleurir, mourir et puis l'oubli I »
Mais peu à peu, la peur le prend de céder à l'espèce de magie qui l'enlace de plus en plus ; la même disposition aventureuse qui l'a poussé à rompre avec la vie civilisée pour se jeter dans celle solitude lui fait de nouveau désirer le retour vers ce qu'il a fui. Ses parents le rappellent. Bref, il se procure un canot et décide deux rameurs indigènes à l'enlever en secret. Car le courage lui manque pour faire part de sa décision à Kana-Ana. Celui-ci d'ailleurs, paraît la pressentir avec l'instinct contenu des animaux fidèles. Il ne le quitte plus d'un pas. Afin d'éviter des adieux déchirants, l'ingrat s'embarque à l'aube tandis que son ami dort. Mais à peine est-il en mer qu'il entend à travers le rugissement des eaux un cri de véritable agonie. Il reconnaît la voix. C'est Kana-Ana qui s'élance follement. Il a tout découvert, il court, se précipite à la nage, répétant un seul nom dans sa lutte violente contre la mer qui le repousse.
Éperdu, le fugitif presse les rameurs, car il sent que, s'il se laisse rattraper, jamais plus il ne s'échappera.
« Au fond du cœur, j'aurais voulu que les pagaies pussent se briser ou le canot se fendre ; et cependant,^je les pressais toujours, et eux, stupides, me prenaient au mot. Bientôt nous tournâmes le cap, ce point embrumé que je regardais le matin par le trou qui représente la fenêtre de la case... Là nous perdions de vue cet abri de roseaux et tout un passé trop court ; mais ce n'était rien encore, nous perdions de vue ce petit dieu de la mer, Kana-Ana, secouant avec désespoir l'écume de sa chevelure; et cela, c'était perdre tout. J'allai droit chez moi, je redevins civilisé ou à peu près. Comme l'enfant prodigue, j'avais fini par me lever pour retourner vers mon père. Je me jetai à son cou et je lui dis : oc Mon père, si j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne m'en repens guère. Ne tuez aucun veau gras et reprenez votre anneau ; je ne le mérite en aucune façon, car je donnerais plus pour revoir en ce moment mon petit compagnon couleur de café, que pour toute chose au monde. Mon père, il déteste les affaires et je les déteste aussi. Il a été pétri du limon le plus pur et cuit au soleil du bon Dieu; il est lui-même rayon de soleil à demi. Et, plus que personne ne l'aimera jamais, il a aimé votre enfant prodigue. »
La seconde partie de l'histoire s'intitule : Comment fai converti mon cannibale.
Une fois revenu à l'exislencc des villes l'enfant prodigue réconcilié, songeant toujours à son ami, imagine de s'acquitter envers lui en l'initiant à la civilisation américaine. « Je pouvais, en effet, lui apprendre à s'habiller, à dire aux gens des choses aimables, en les injuriant par derrière, à dormir pendant loffice, tout cela pour le bien de son âme ; mais en réalité, ce que je voulais, c'était le revoir. 11 me manquait tant, lui et sa naïve habitude de montrer ses haines et ses préférences, avec sa confiance dans l'intuition pure, sa fidélité à ses amis. ses manières si différentes de ce qui a cours de l'autre côté de l'eau ! »
Kana-Ana, grâce à de puissantes influences, est donc enlevé à son innombrable famille 'et remis aux soins d'un capitaine qui le débarque à New-Nork. Hélas ! l'influence du cadre se fait aussitôt sentir. Il est cent fois moins intéressant que dans son pays natal : ce n'est plus qu'un petit noiraud à qui ses habits européens vont tout de travers. Il est mal à son aise, et ceux qui le reçoivent sont embarrassés de lui, par exemple, quand il prend pour des dieux les figures de Peaux-Rouges en bois peint qui, le long des rues de New-York, servent d'enseignes aux marchands de tabac,[et s'agenouille devant elles. Dédaigneux du tub matinal, où il saute comme une truite dans une soucoupe, cet enfant du Pacifique plonge et barbote en se promenant, dans toute l'eau qu'il rencontre. Très fier du reste d'avoir attrapé quelques mots
d'anglais, comme bonjour, qu'il dit en pleine nuit, et eux, qu'il applique aux dames. Il s'etforce d'épeler, et, invariablement, quand on lui fait lire god, prononce dog, tranformant ainsi Dieu en chien sans aucune cérémonie. Grand scandale dans le monde puritain qui l'entoure ! Son ami lui-même trouve fatigant le travail d'initiation qu'il s'est imposé. Il lui faut tout expliquer à Kana-Ana, sortir avec lui en veillant à ce qu'il n'oublie pas sa chemise sous son paletot, ou à ce qu'il ne la porte pas par-dessus son pantalon, l'empêcher de répondre par le gracieux salut &'Aloha (amour à toi) aux passants qui se moquent de lui, car il prend leurs gros mots pour la bienvenue du pays.
Quelque temps, il s'amuse du spectacle des rues, mais cela dure peu ; il commence à tomber dans le marasme et à réclamer l'île natale. Dans une maison de pierre, il étouffe, la mer l'attire, mais elle est si froide à New- York, et pas le plus petit cocotier I A la fin, Kana-Ana ne fréquente plus que le port où certains étalages de coquilles et de coraux lui présentent un abrégé de l'Océanie; il se croit ensorcelé; bref, il faut le renvoyer à son monde auquel il racontera combien sont à plaindre et mauvais les gens des grandes villes. Mais la joie qu'il éprouve de revenir aux habitudes de sa libre enfance est de courte durée, une réaction s'ensuit : l'aspiration vague vers ce qu'il a entrevu le saisit. Un germe funeste est tombé dans cette terre vierge:
incapable de se laisser convertir à notre vie artificielle, il ne peut pas davantage retourner après cette expérience au contentement facile et à la confiance absolue, car il a appris à douter des choses et des personnes, Pendant de longs jours, il s'agite possédé d'un trouble étrange ; rien ne le console, ni ne le distrait ; le problème social est trop lourd pour cet esprit d'oiseau. Un soir que sa mélancolie nouvelle touche au délire, il se jette dans sa pirogue et s'en va droit devant lui sans savoir où. Peut-être pour retourner vers la terre maudite dont l'attrait pervers le poursuit et qui a gardé son ami , peut-être pour fuir à jamais les visages humains auxquels il ne croit plus ; quoi qu'il en soit, la mer, sa première berceuse , berce son agonie ; elle l'endort dans son sein et ne rendra rien de lui, pas môme un cadavre, aux récifs de corail.
Au fond, le résultat de cette camaraderie impossible est la conversion de l'ami blanc à une foi sauvage qui se résume en un article : voir c'est croire. — Stoddard hérita de la confiance perdue par Kana-Ana et ne s'en trouva pas toujours bien par la suite.
Dans ces Idylles du Sud , il y a tout à la fois une œuvre d'art et d'attachantes confidences psychologiqueS; le mélange que Gœthe eût appelé : Dichtung und Wahrhcit. Peu importe qu'ici la fiction l'emporte sur la vérité. Ce que l'auteur a voulu montrer, c'est la mortelle blessure faite par le contact de la civi-
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lisation à des créatures susceptibles et impressionnables.
Cette idée fondamentale du livre se retrouve dans My south sea shoiv, l'aventure d'un conférencierexplorateur quelconque qui rapporte de ses voyages en Polynésie un certain fils de roi surnommé Zèbre à cause des tatouages qui le couvrent, attestant son rang illustre. Deux autres petits cannibales et une cargaison d'objets curieux de leur pays complètent un cadeau qui est reçu sans plaisir par de saintes femmes , dans un intérieur austère , où la Bible est lue régulièrement. Mais ces échantillons variés doivent contribuer au succès de lectures annoncées avec fracas dans la ville. Malheureusement, le soir de la première, on trouve Zèbre étendu inanimé sur le plancher d'une chambre où il s'est enivré d'eau de Cologne. Cette orgie lui donne le goût de la boisson sous toutes ses formes. Tandis que les Midgets , ses compatriotes, remportent une série d'éclatants succès, tandis qu'ils dansent leurs danses fantastiques et chantent des chants d'amour, des chants de guerre, des chants de deuil, qui, au gré du public américain, font grand honneur à l'éducation qu'ils ont reçue, le Zèbre boit sans interruption tout ce qui lui tombe sous la main. Bientôt il n'est plus que l'ombre de lui-même, mettant au défi l'art des médecins et persuadé, quand de bonnes âmes prient pour lui, qu'elles appellent la mort sur sa tête, car prier pour quelqu'un dans les plaines de Pottobokee,
dont il est originaire, est, de toutes les formes de vengeance, la plus terrible. Le Zèbre croit succomber à une malédiction ; l'arc-en-ciel de tatouage dont il est revêtu pâlit à vue d'œil, et un jour il murmure des paroles funèbres dans un langage inconnu, car les chefs ont un dialecte à eux, un vocabulaire que le commun des mortels n'a jamais su apprendre. C'est le signal du retour de son âme au pays natal, tandis que le petit squelette zébré reste enfoui dans un verger de la Nouvelle-Angleterre.
La transplantation n'est pas plus favorable à Kahèle, Kahèle the goer, le marcheur, le nageur, le guide incomparable qui conduit son maître par des chemins de féerie à la maison du Soleil et vers la poétique chapelle des Palmes, où deux bons prêtres dévoués à un troupeau sauvage nous donnent de si touchantes leçons de charité, puis sur la plage de Meha, « dans la vallée de la solitude » habitée par des amphibies ; « Kahèle, gentil caméléon dont l'humeur prend la nuance de ce qui l'environne, pieux à l'appel des cloches, enragé plus qu'aucun danseur au signal lascif du hula-hula, versatile, amusant, capable surtout de s'incarner dans chaque rôle si bien qu'on ne sait jamais laquelle des mille dispositions contradictoires, existantes en lui, est la plus naturelle. »
Eh bien, il suffît que le caméléon vienne à San Francisco pour emprunter des couleurs fâcheuses. Cela commence par l'enthousiasme ; Kahèle s'en-
flamme successivement ou à la fois pour tout : la civilisation lui donne le vertige ; en sortant du cirque, il a envie d'être clown; le théâtre lui fait prendre la résolution de devenir acteur; toutes les fois qu'il assiste à la messe, il se promet d'exercer le saint' ministère. Un jour, il va dans un quartier suspect où l'on parle espagnol ; à partir de ce moment, il répète en rêve : yo amo, et déclare que les senoritas sont aussi belles que les plus belles d'Havvaï. Quelque temps après, il disparaît en emportant ce qu'il croit être la richesse, une liasse poudreuse d'actions qui assurent à leur maître une part plus ou moins chimérique dans des mines d'argent au Mexique. Deux lignes datées de Santa Cruz expliquent son projet: « Je suis parti avec ma femme. Aloha I »
La transplantation aboutit donc pour le sauvage à l'ivrognerie, au vol, au vice, à la mort, et le seul contact de l'homme blanc est un malheur pour lui.
Mais plus je lisais les Idylles des mers du Sud, plus il me semblait que l'homme blanc devait gagner au contraire à son intimité avec le sauvage, tant m'apparaissait naïve et charmante la personnalité de Charles Stoddard, poète et humoriste, si franchement sentimental et si finement ironique, sauvage luimôme, au moins à demi, car il l'a dit et répété : « Tous les rites de la sauvagerie trouvent un écho sympathique dans mon cœur. C'est comme si je me rappelais quelque chose d'oublié depuis longtemps
et de si cher I II faut croire que l'esprit indompté de quelque ancêtre aborigène précipite le cours de mon sang. »
Imaginatif et impressionnable, ces deux épithètes, qu'il applique toujours à ses amis les insulaires, lui conviennent à merveille.
Quand j'arrivai à Washington, le désir de faire connaissance avec le Capitole, la Maison blanche, l'obélisque, ou même d'assister aux séances du sénat et du congrès, était moins vif chez moi que celui de rencontrer l'auteur des South sea Idyls. Mon premier soin fut de lui envoyer un mot d'invitation et, l'ayant vu, son œuvre me captiva davantage encore, car je compris tout ce qu'il y avait mis de passion vraie. L'adolescent qui alla de si bonne heure prendre à Tahiti le mal de regret dont il ne guérira jamais, a maintenant beaucoup de cheveux blancs, mais il sera toujours jeune par la vivacité des sentiments, par le besoin de se créer des idoles, quitte à découvrir le lendemain, sans aucune amertume, qu'elles sont d'argile, La France l'intéresse tout particulièrement,
il connaît ses gloires littéraires, il en parle avec chaleur et avec goût. J'admirai l'absence complète de retour sur lui-même et de jalousie d'artiste dont il fit preuve en exaltant le Mariage de Loti, en déclarant que ricQ de plus parfait n'avait été écrit sur son île bien-aimée. Ce fut presque en riant qu'il me conta que l'édition bostonienne de ses Idylles , éparscs auparavant dans les magazines, avait eu le malheur de passer inaperçue à la veille de la panique financière de 1873 ; d'autre part, un éditeur de Londres lui avait dit avec dédain que jamais il n'imprimerait ce livre sous un titre aussi déplaisant qui pouvait faire redouter des vers! De sorte qu'il dut le baptiser de nouveau : Croisières d'été dans les mers du Sud.
« J'ai fait cinq de ces croisières-là et, la dernière fois, j'ai rendu visite à Rarahu. Je l'ai trouvée, ajouta-t-il d'un ton de tendre ménagement, je l'ai trouvée un peu fanée. » Le mot me parut doux, à moi qui me rappelais une certaine photographie de cette bacchante sur le retour.
Mais Charles Stoddard est de ceux qui ne frapperaient pas, fût-ce avec une fleur, une femme, fûtelle simple sauvagesse. Il a eu l'occasion, au cours de ses voyages, de connaître Adah Menken, qui lui adressa des vers mélancoliques, et il est resté convaincu que le corps sans défaut de ce Mazepfa féminin logeait une âme profonde. Cette simpUcilé d'enfant, cette bonté peinte sur toutes les lignes
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d'un beau visage fatigué par la vie, cet abandon génial dans la conversation, ce mélange qu'ont aussi, paraît-il, les insulaires du Pacifique, de distinction parfaite et d'étonnante spontanéité, tout cela m'expliqua dès la première rencontre l'appréciation de son ami La Farge. Le tourment d'écrire n'exisle pas pour lui qui n'aima Jamais que la rêverie nonchalante; d'autant plus prodigue-t-il en causant les richesses de son imagination. Je m'efforçai de découvrir ce qui, dans les Idylles, était de l'autobiographie, et je crus comprendre qu'il n'avait rien ou presque rien ajouté aux souvenirs de jeunesse qui concernent Kalièle. Je ne pus lui faire dire en revanche si vraiment le chasseur de perles des îles Pomotou, qui portait en nageant une demi-douzaine d'œufs derrière lui dans sa chevelure nattée, lui avait tout de bon, devant une alternative de vie ou de mort, donné son sang à boire en se coupant une artère.
— Ils sont capables de cela, capables de tout en fait de dévouement, répondit-il. Un chrétien pourrait-il être meilleur que ces païens-là? Pourquoi entreprendre de les changer, de les déformer en les civilisant ? On ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres, et dans ces outres-là il ne faut mettre aucun vin. Elles ne sont faites que pour contenir l'eau pure des sources. Ils en ont pour si peu de temps, les pauvres! Quand on se promène durant ces nuits trop belles pour permettre le sommeil, on entend une toux de mauvais augure dans les cases
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devant lesquelles on passe, et il vous semble marcher sur des tombes à demi creusées ! »
Je lui rappelai les lignes qui terminent son Enfant prodigue à Tahiti, — quand il dit comment, du bateau qui l'emportait, lui apparut de loin l'île palissante, ces glorieux pics verdoyants qui s'eil'acent ; « Les nuages les embrassaient de leur profond secret. Comme un mirage, Tahiti flottait sur le sein de la mer. Entre le ciel et l'eau s'étaient engloutis vallées, jardins, cascades, et les promontoires frangés de palmes, et ces fleurons aigus, s'élevant les uns audessus des autres, éternelle couronne de beauté. Et avec eux, la nation de guerriers et d'amoureux tombant comme la feuille, mais sans espoir d'être comme elle remplacée par d'autres feuilles. »
— Il faut absolument, me dit-il, que vous alliez à Tahiti, tandis qu'il en reste quelque chose.
Et il me persuada que c'était le voyage le plus facile, le plus rapide. De San Francisco, j'y serais en six jours. Qu'était-ce que cela? Il en avait mis trente au moins, lui, la première fois, grâce à un gros temps qui l'avait poussé vers le Japon. Mais aujourd'hui, tout est simplifié...
— Vous n'y retournerez pas cependant?
' — Non, j'ai jeté l'ancre ici.
— Sans regrets ?
Il hésita :
— Peut-être n'est-il pas permis de s'abandonner toujours uniquement au plaisir de vivre.
Je me souvins alors qu'il était catholique, fervent comme tous les convertis, et, avec cette indiscrétion qui vous gagne quand on a quelque temps habité le pays de V interview, j'osai lui demander comment avait été amenée cette conversion, en ajoutant, ce qui était manquer de respect, j'en conviens, à la religion et à lui-même :
— N'est-ce pas par amour du paganisme que vous avez cessé d'être protestant?
Il sourit et, comme si c'était là une question trop grave pour qu'il pût y répondre sur ce ton d'irrévérence, me dit seulement :
— Vous le saurez demain.
Le lendemain en effet, il m'envoya un petit volume qui n'augmente point son mérite littéraire, mais qui met à nu avec une singulière audace une conscience et un caraclore. C'est intitulé : un Cœur troublé, et^ sur la première page, l'auteur avait écrit de sa grande écriture lâche et légère, toute frémissante et si personnelle, la formule affectueuse des sauvages : Aloha!
Des récits de conversion on écarte d'ordinaire tout ce qui n'est pas de nature à produire l'édification ; ils tombent donc nécessairement sous la rubrique des livres de piété ; mais ici, les deux religions, protestante et catholique, sont mises en présence de la manière la plus piquante. On y voit aussi combien certaines âmes ont besoin de ce qui sous le nom de direction a été si souvent attaqué, combien l'austé-
rilé un peu dure de la réforme est antipathique à ceux qui ont clioisi involontairement et irrésistiblement pour dieux l'amour et la beauté, combien le catholicisme est artiste au contraire, quoi qu'on en puisse dire. A en juger par l'effet que le protestantisme produisit sur Stoddard, il ne doit que médiocrement améliorer d'autres primitifs.
La peur le domina dès son enfance, la peur du mal qu'il n'avait pas encore commis, et de son châtiment. La nuit, quand les lumières étaient éteintes, il éprouvait des terreurs sans nom, car, songeait-il avec épouvante, nous sommes tous pécheurs.
En face de la maison de ses parents, il y avait une église où tous les matins entraient de nombreux fidèles et d'où partait de belle musique. Il s'y glissa un jour sans permission. Pour la première fois il vit des cierges, des tableaux, des statues, une foule à genoux ; mais, quand la procession des prêtres en habits sacerdotaux, sortant de la sacristie, s'approcha de l'autel, il prit la fuite épouvanté, car il avait rencontré ces costumes sur les images du terrible livre qu'on lui donnait à lire le dimanche et dont les récits de suppUces avaient ajouté pour lui tant d'horreur à l'horreur quotidienne des ténèbres. C'était une histoire protestante de l'Inquisition.
Les longs sermons de sa propre église ne lui plaisaient guère cependant, et la Bible qu'il lisait sur la recommandation expresse de sa mère jetait son pauvre esprit d'enfant dans une confusion indicible.
On le confia quelque temps à son grand-père, un propriétaire rural de la Nouvelle-Angleterre qui habitait non loin d'une école en renom où il commença ses études. Ce grand-père était l'honnête homme par excellence, mais le sang des puritains de Plymouth coulait dans ses veines. Quoiqu'il fût incapable de faire en ce monde aucun tort à personne, il envoyait délibérément en enfer tous ceux dont la foi n'était pas sienne. Son petit-fils fut conduit par lui aux meetings du soir d'un évangéliste qui adjurait tout le voisinage, par inspiration directe d'en haut, d'avoir à changer de cœur. 11 y avait sous la chaire un banc qu'on appelait « le banc d'anxiété ». Ceux qui se reconnaissaient pécheurs allaient s'y asseoir et devenaient l'objet de prières à haute voix que le petit Charles trouvait très humiliantes. Un jour, ces mots retentirent à son oreille : « Enfant, ne veux-tu pas être sauvé? Ne veux-tu pas être chrétien? » Et on le traîna de force sur le banc où d'innombrables voix lui criaient : « Ne veux-tu pas être sauvé? Voudraistu mourir en cet instant, tout de suite, et brûler à jamais ? » 11 fallut l'emporter presque évanoui, et il lui resta de cette expérience de sanctification un commencement de maladie nerveuse. Il est vrai qu'un peu plus tard il eut tout le temps de se remettre chez son aïeul paternel qui était universaliste, c'est-à-dire persuadé que le salut sera octroyé à l'humanité tout entière, quoi qu'elle fasse. Il en résultait un certain relâchement et la plus aimable
tolérance. Les influences morbides qui avaient menacé la santé du petit Charles Stoddard se dissipèrent, mais il resta très préoccupé des causes qui pouvaient amener une telle séparation spirituelle entre ses deux grands-pères.
Il grandit, toujours obsédé par l'incertitude de l'au-delà et le besoin de croire à quelque chose. Il se servit du savoir acquis pour se mettre à la recherche de la vérité, — chez les unitaires d'abord, qui lui parurent borner leur culte à l'éloquence oratoire; chez les méthodistes, dont il haïssait les rugissements de fauves ; la frénésie ne lui disait rien. Il trouvait en revanche d'autres sectes bien pâles, bien froides, bien dépourvues de symboles. Son goût délicat se révoltait contre les vulgarités de l'armée du Salut; l'invitation, imprimée sur affiche, à rencontrer Jésus de telle heure à telle heure, dans telle ou telle salle publique, lui faisait l'effet d'un blasphème. L'église épiscopale lui parut posséder en partie ce qui manquait aux autres, mais il lui sembla aussi que l'esprit était absent de ces formes empruntées à un culte plus ancien. Partout, il rencontrait des gens très honorables auxquels suffisait la permission de scruter les Écritures, mais il n'était pas de ces gens-là et il souffrait, réduit à édifier un temple idéal dans le silence et le recueillement de son cœur. Une femme, qu'il prit à tort pour un ange, faillit l'entraîner dans les avenues nuageuses du spiritisme. Ce fut une femme encore qui lui désigna le prêtre auquel, un jour, il
demanda de compléter l'instruction religieuse qu'il avait depuis longtemps ébauchée tout seul, attiré qu'il était à l'église catholique par la beauté des chants, la pompe des offices, l'antique poésie répandue dans tous les détails du culte. Son cœur troublé avait enfin trouvé le repos I La persécution ne fit que stimuler une ferveur qui depuis ne s'est jamais démentie : non qu'il fût persécuté par sa famille qui respecta ses convictions, mais le monde, mais la presse protestante ne lui épargnèrent aucune amertume. Il avait déjà quelque réputation dans les lettres, et le scandale n'en fut que plus grand. Repoussé, trahi, découragé, il ne trouva de secours que dans l'Église, et non pas seulement des secours spirituels ; les besoins de son intelligence furent compris. Ses nouveaux frères l'engagèrent à visiter Rome, Jérusalem, et, sur son passage, il rencontra toujours des amis. Le plus intéressant de tous l'attendait, celui-là, dans sa chère Océanie. C'est le Père Damien, dont il m'a parlé beaucoup et dont l'œuvre héroïque lui inspira des pages émouvantes : les Lépreux de Molokaï.
« L'après-midi tirait à sa fin dans ce port des tropiques ; déjà la chaleur s'apaisait et l'aveuglante lumière était tempérée par l'humidité prochaine de la nuit. Encore un peu et le soleil s'enfoncerait silencieusement dans l'abîme des flots, encore un peu et le crépuscule bien court, mais exquis, baigné de splendeur l'espace d'une minute, se parerait d'étoiles tremblantes.
)) Je fus arraché aux charmes de rêverie et de paix que vous versent les parfums du soir par un cri perçant ; on eût dit la protestation angoissée d'un cœur qui se brise. Et ce n'était pas une seule voix; une autre, d'autres encore déchirèrent le silence jusqu'à ce qu'une clameur de désespoir sonnât au-dessus des maisonnettes basses qui
peuplaient le petit bois, entre l'endroit où je me trouvais et le rivage. Non sans émotion, je courus vers la mer et j'eus vite fait de rattraper une triste procession de femmes en pleurs escortant quelques malheureux que l'on conduisait en toute hâte à l'esplanade de Honolulu. La mort mettait déjà sa triste empreinte sur ces physionomies stupéfiées. Un petit vapeur attendait la cargaison humaine qui fut hissée à bord. Dans les quelques instants qui s'écoulèrent entre le départ et la sortie du port, cette même plainte lamentable se renouvela poussée par des voix confondues d'hommes, de femmes et d'enfants. Groupés à Textrémilé du quai, ceux qui restaient tendaient les bras et se tordaient les mains, tandis que des ruisseaux de larmes coulaient sur les joues d'une pâleur de cendre.
{( Les exilés, debout sur le pont, restèrent quelque temps silencieux, puis leur agonie se fit jour et un nouveau cri qui n'était pas de ce monde vibra sur la mer tranquille : c'était leur adieu, un long adieu. Et le soleil qui venait de toucher l'horizon parut s'arrêter, tandis que la mer se changeait en une grande nappe enflammée. Des langues de feu se jouaient parmi les petites vagues soulevées par la brise du soir, et les larges rayons dardés de nuage en nuage y allumaient une gloire qui finit par gagner tous les pics de cette île adorable surmontée d'une couronne d'or rougi. Les palmiers eux-mêmes se transformaient en or, leurs panaches brillaient à chaque ondulation
rythmée dont ils accompagnaient la sourde mélodie du reflux au-dessous d'eux.
» Ainsi s'effaça, comme un atome sur la mer miroitante, cette barque infortunée. L'éclat du couchant est bref non moins qu'intense dans les régions tropicales; l'irruption soudaine de la nuit jeta un voile sur ce tableau de deuil auquel, si fréquent qu'il soit, l'observateur le moins sympathique ne réussit jamais à s'habituer. Les ténèbres étaient venues, le silence qui les accompagne n'était rompu que par le clapotement de l'eau sous quelque rame passagère ou par le bris lointain des vagues contre un récif. Toujours cependant les affligés restaient couchés sur le pont d'où leurs yeux en pleurs avaient aperçu pour la dernière fois la forme presque évanouie des êtres aimés que, vivants, ils ne devaient plus revoir. Car ces âmes navrées, mais soumises, qui venaient d'être englouties dans la transfiguration d'un coucher de soleil, étaient des lépreux voués sans espérance au bannissement éternel et emportés dans la nuit vers cette île à peine distincte dont le rivage mélancolique est le seul refuge de ces otages de la mort, une île solitaire, silencieuse, sereine comme la terre même des rêves : Molokaï ^ »
Une première fois déjà, vingt années auparavant, Charles Stoddard était allé à Molokaï. L'établisse-
1 II y a en outre une espèce de succursale, l'hôpital de Kakaako. près d'Honolulu, dirigé par des sœurs Franciscaines et où sont traités les cas douteux avant l'exil définitif,
ment était alors beaucoup plus considérable qu'il ne l'est aujourd'hui, car ceux qu'une loi rigoureuse, mais nécessaire, oblige à l'habiter, s'éparpillaient de tous côtés, propageant le mal. Les précautions qui ont été prises depuis rendent très difficiles ces visites des curieux. Le voyageur dut attendre longtemps une permission du service de santé. Pourvu enfin de ce passeport indispensable, il se joignit aux médecins du gouvernement qui allaient faire leur tournée professionnelle, et, à l'automne de 1884, le trio cingla vers Molokaï pour aborder au port principal. Ils commencèrent ensuite la longue et pénible ascension vers les falaises qui défendent contre toute fuite et toute approche la colonie des lépreux.
Au sommet d'un haut plateau herbu, fertile et l)oisé, le surintendant de cette colonie se tient entre le monde et ceux qui déjà ne lui appartiennent plus. Dans sa demeure, une hospitalité toute patriarcale est exercée. Après quoi la chevauchée continue à travers d'admirables campagnes rendues mélancoliques par les ruines d'une nation qui tend à disparaître : murs écroulés, jardins déserts, enclos qui indiquent des héritages que nul ne recueille plus. C'est là, dans toutes ces îles mystérieuses, la dernière trace des grandes traditions rappelées par les chants du passé, les mêles qu'entonne encore la voix chevrotante des vieillards, mais qui deviennent de plus en plus rares, — terre d'héroïsme et de magie, sur
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laquelle plane un arrêt définitif du destin, solitude fertile et embaumée où l'on a la sensation de vivre et d'agir en rêve. Une barrière rustique réveilla les cavaliers, qui se trouvèrent soudain devant un précipice vertigineux à trois mille pieds dans les airs. L'abîme au-dessous n'est qu'une cataracte de verdure et de fleurs. Entre la mer bleue comme le ciel et le ciel bleu comme la mer, ils se sentaient suspendus parmi les broussailles d'une espèce de jungle qui pliaient et ondoyaient sous leur poids. En bas, tout en bas, si loin, une large langue de terre, sans arbres et bordée de rochers que la mer frangeait d'écume, supportait à une courte distance l'une de l'autre deux poignées de maisonnettes blanches éparses sur des taches de verdure qui, vues de près, sont des jardins. Au centre de la péninsule, un petit cratère éteint renferme dans sa coupe de lave un lac minuscule qui s'élève et retombe avec la marée. Tel est le site de l'établissement des lépreux. « Quelle dérision que d'entrer dans la vallée de la mort et d'aborder la gueule même de l'enfer, sous les guirlandes triomphales des lianes entrelacées et les cascades de feuillage qui se brisent à mille pieds plus bas en une écume de fleurs ! » Non que le chemin soit doux : on glisse à la file sur la pente en zigzags rapides qui dessine l'arête tranchante de ce contrefort aérien, et le plus favorisé est celui qui ferme la marche, car il ne court pas le risque de recevoir sans relâche une pluie de cailloux détachés. Des squelettes de
betes rappellent çà et là les accidents arrivés aux troupeaux qui sont quelquefois poussés sur cette voie presque à pic jusqu'au marché des lépreux. Enfin on débouche dans la plaine sans ombre, et bientôt on atteint Kalawao, le plus gros des deux villages.
Au premier aspect, Kalawao est un hameau prospère de cinq cents habitants. Si l'on ne regardait pas ceux-ci de trop près, on croirait d'abord avoir affaire à une communauté des plus joyeuses; de toutes les fenêtres, de tous les pas de portes part un cordial et vibrant Aloha! à l'adresse des visiteurs. Au bout de la rue, près de la mer, se trouve une petite chapelle, puis le cimetière envahi par une troupe de gamins aussi gais que les autres enfants de leur âge, mais tous couverts de cicatrices, avec des yeux hagards, des pieds et des mains saignants ou difformes. Ce sont des lépreux. D'autres accourent, car l'arrivée d'un étranger fait sensation à Kalawao ; à mesure que leur nombre augmente dans le cimetière, il semble que chacun d'eux soit plus horrible que les précédents et que la décomposition de la chair ne puisse aller plus loin.
Alors s'ouvrit la porte de la chapelle, un jeune prêtre parut ; sa vieille soutane montrait la corde, ses mains étaient durcies par le travail ; mais il avait un air de santé, une physionomie ouverte et riante. C'était le Père Damien, l'exilé volontaire, le héros du devoir, le martyr désigné, car il savait à n'en pas douter quelle serait la fin de son sacrifice. Par une
sorte de miracle, il avait alors résisté à onze années d'apostolat, seul intact dans cet immonde troupeau. De la meilleure grâce du monde, il met à la disposition des étrangers le peu qu'il possède, et se hâte de les accompagner à l'hôpital, où il est l'auxiliaire le plus zélé du médecin. Il connaît chaque cas particulier ; à sa vue, tous ces pauvres visages expriment la confiance et la joie. Le sourire est le dernier trait qui s'efface de la figure d'un Hawaïen. Ce sourire est naturellement chez lui aimable et ingénu, mais l'affreuse maladie en détruit l'expression, le transforme en un rictus abominable. Nous épargnerons à nos lecteurs la description prolongée des divers effets de la lèpre, telle qu'elle se manifeste chez ces malheureux gisant dans les dortoirs ou accroupis sous les vérandas. Chose touchante, les moins malades passent leur temps à soigner, à panser, à éventer, à consoler ceux qui achèvent leur triste vie. Dans l'intervalle de ces soins tout gratuits, ils jouent aux cartes, s'amusent de quelque façon avec une insouciance que ne trouble même pas le bruit du marteau incessamment occupé à clouer des cercueils.
Avant que l'arrêt d'expulsion eût été promulgué, alors que les lépreux restaient dans leurs villages respectifs, ils étaient soignés de même par leurs amis valides, ignorants de toute crainte, de toute répugnance. L'amour dans ces parages exceptionnels est vraiment plus fort que la mort. C'était entre ces doux et tendres fatalistes un perpétuel échange de
vêtements, une habitude gardée de fumer la même pipe, c'étaient des caresses dont personne n'avait l'air de soupçonner le danger.
Les lépreux relativement ingambes qui habitent les maisonnettes entourées de fleurs, sont accoutumés aux fréquentes visites de leur pasteur. Celui-ci trouve à travers ses occupations le temps de leur apporter de bonnes paroles et de petits présents. Depuis la messe matinale jusqu'au couvre-feu, le Père Damien travaille. Toutes ces demeures proprettes qui remplacent les huttes indigènes, il a aidé à les construire. Quarante enfants sont élevés sous sa direction immédiate ; il baptise, enterre et marie (car le mariage est permis aux jeunes lépreux). Ses seuls devoirs de prêtre seraient suffisants pour remplir sa journée. Le dimanche et les jours fériés, il célèbre la messe dans les deux villages, Kalawao et Kaulapapa, courant de l'un à l'autre pour les vêpres, le sermon, le salut, le catéchisme. Stoddard fait un tableau émouvant de la grand'messe à Kalawao; il l'entendait d'une niche réservée près de l'autel et lui trouvait presque le caractère d'un requiem^ tous les assistants étant condamnés et quasi morts déjà. Les pauvres petits enfants de chœur, si estropiés qu'ils fussent, s'acquittaient assez adroitement de leurs fonctions ; les fidèles, très nombreux et parmi lesquels il y en avait qu'on aurait crus sortis de la corruption du tombeau, faisaient de leur mieux pour chanter. « Le grondement solennel de la mer
accompagnait ce solennel service et le long soupir du vent était comme un soupir de sympathie. Impossible de ne pas penser aux lépreux dont parle saint Luc, qui, se tenant à l'écart, élevaient la voix et disaient : « Jésus notre maître, ayez pitié de nousl » Presque jamais les deux amis, — le prêtre et l'étranger étant devenus amis très vite, — n'avaient le temps de se voir, car, après les offices, le Père Damien devait vaquer aux affaires temporelles de son peuple, préparer sa propre nourriture, nettoyer sa maison, homme à tout faire par excellence : médecin de l'âme et du corps, magistrat, maître d'école, charpentier, peintre, jardinier, cuisinier, fossoyeur au besoin . Lors de son arrivée à Molokaï, il avait eu tant de besogne que longtemps il coucha en plein air sous un arbre. Les blancs de Honolulu ayant envoyé du bois de charpente et un peu d'argent, il se bâtit enfin la petite maison où Stoddard reçut souvent la plus frugale hospitalité. Le repas préparé par le bon Père était accompagné d'une pipe ou d'une cigarette et l'on causait. Mais autrement il fallait chercher le Père Damien à l'hôpital, au chevet d'un moribond, ou parmi ses ouvriers, le marteau à la main, leur donnant l'exemple. L'Angélus venaitil à sonner, le travail était suspendu, tous s'agenouillaient, la tète découverte et, au milieu d'un cercle recueilli, le prêtre récitait la prière, le bourdonnement confus des voix lui répondant avec le bruissement des feuilles de bananiers.
Un grand secours vint au Père Damien en la personne d'un confrère, le Père Albert, comme lui de la Société de Picpus, mais natif de Coutances, tandis qu'il était, lui, originaire de Belgique, parti de Louvain, sa patrie, pour les missions océaniennes dès l'âge de vingt-quatre ans. Le Père Albert, de son côté, avait porté l'Evangile dans l'archipel du nom de Pomoutou, qui forme entre Tahiti et les Gambier une longue traînée d'îlots madréporiques. Brisé par l'âge et la maladie, il reçut des médecins le conseil de s'en tenir aux îles Sandwich et alla se reposer chez les lépreux, dont la direction lui parut chose facile après ses luttes, parfois à main armée, contre les missionnaires mormons qui empoisonnaient son ancien troupeau des plus mauvaises doctrines. Le Père Damien n'obtenant jamais qu'à grand'peine du conseil de santé, la permission de rejoindre son confesseur dans une autre île, — car une fois établi à Molokaï on y reste, — se réjouit pour bien des raisons de ce voisinage inespéré.
Malheureusement, le séjour du Père Albert ne se prolongea pas au delà de cinq ou six ans. Les Pomoutou, délivrés des mormons, le rappelaient, et de nouveau le Père Damien se trouva seul. Le roi, qui cependant n'était pas catholique, lui envoya en gage d'estime la croix de commandeur de l'ordre de Kalakaua P'". Ce fut un grand jour pour les lépreux, sinon pour leur pasteur, que ce hochet embarrassait plutôt. Des cris d'allégresse retentissaient
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dans l'air, les femmes pleuraient de joie. Ils sont expansifs et tendres, ces pauvres réprouvés. Rien de touchant, paraît-il, comme l'arrivée du bateau qui amène de temps en temps dans l'île un renfort de population. D'avance, tout le monde est excité jusqu'à la fièvre; les moins malades courent au lieu du débarquement, qui à pied, qui à cheval, et ce sont des effusions de bienvenue répétée de maison en maison sur le passage du triste cortège.
Certes, le bon cœur de Charles Stoddard compatissait au sort des lépreux, mais il plaignait surtout ce prêtre, prisonnier volontaire entre le ciel et l'eau, presque sans correspondance avec le dehors, bien des gens ayant peur de la contagion que peut leur apporter une lettre. Souvent sa pensée alla chercher le solitaire pendant l'année qui suivit son voyage à Molokaï. Cette année n'était pas achevée quand le Père Damien écrivit incidemment, entre autres nouvelles, que les microbes s'étaient établis sur sa jambe gauche et son oreille. Déjà, et avec raison, il se déclarait perdu. Toutefois, il existait encore quand son ami publia le récit de son excursion à Molokaï, en le datant du jour de la Purification 1886; Stoddard était alors professeur à l'Université Notre-Dame (Indiana).
On ne peut s'étonner que le souvenir de cette visite dans un cercle nouveau de l'enfer ait hanté à plusieurs reprises son imagination. Une courte nouvelle, entre autres, Joe de Lahaina^ nous ra-
mène d'une façon inoubliable au royaume de la lèpre.
L'auteur avait été retenu par la tempête dans le petit village de Lahaina, auquel une chanson indigène fait l'allusion suivante, à propos d'une jolie fille : « Son haleine est plus douce que les vents si doux qui soufflent sur la vigne en fleur de Lahaina. » Au milieu d'une de ces vignes, il habitait une maison d'herbe bâtie sur le modèle d'une meule de foin que des ouvertures quelconques perceraient de quatre côtés, et là un jeune serviteur soignait son ménage, c'est-à-dire qu'il lui épluchait une banane ou une noix de coco tout en lui volant son argent pour s'acheter des habits neufs, peccadille dont il ne faisait d'ailleurs aucun mystère. L'unique mérite de Joe était une beauté extraordinaire. Son maître, après avoir essayé d'éveiller en lui la conscience absolument absente, le laissa sur la plage où il l'avait trouvé. Quelques mois plus tard, il visite Molokaï et est reconnu par un malheureux épouvantablement défiguré qui l'appelle d'une voix gémissante : « Ami, bon ami, maître ! » Est-il possible, serait-ce vraiment Joe l'effronlé, l'indomptable, l'incorrigible, cet être humilié qui, ne pouvant approcher davantage du maître qu'il a tant aimé et tant volé, s'agenouille devant la barrière dressée entre eux et touche la poussière à ses pieds? Ouil sa vie aura été joyeuse, passionnée, mais courte; le mal a fondu sur lui avec une rapidité
si terrible qu'il peut s'attendre, plus heureux que bien d'autres, à la mort prochaine. Et il languit après Lahaina, et il évoque de chers souvenirs, et il chante comme autrefois pour son maître qui, à travers l'obscurité, ne distingue plus, Dieu merci, celte figure, devenue pareille à celle d'un monstrueux reptile. Joe chante, un pied dans sa fosse béante; d'autres voix lui répondent. La mer se joint au concert, et le maître retrouvé profite des ténèbres qui s'épaississent pour fuir, le cœur serré. Mais oii l'horreur de cette reine des épouvantes, la lèpre, nous apparaît surtout, c'est à la fin de l'esquisse intitulée : les Danses de nuit à Waipio. Le massage hawaïen, qu'on appelle lomi-lomi, et le hula-hula, défendu alors, mais toujours dansé eu secret, y sont peints avec verve. Puis, tout à coup, en pleine description d'exercices chorégraphiques qui pourraient porter le nom d'hyslérie et qui durent, sans que par miracle personne en meure, depuis le lever de la lune jusqu'à l'aube, se trouve rappelée, — contraste effroyable, — certaine fête macabre à l'hôpital de Molokaï. Ce ne sont plus là de belles jeunes filles tordant des hanches lascives et battant l'air de leurs bras nus dans toutes les attitudes de la séduction, mais des mutilés, des infirmes qui se rassemblent, une fois la nuit venue, dans la chambre des morts éclairée pour la circonstance. Deux ou trois jeunes gens possédant quelques doigts de reste ont retrouvé des airs joyeux
sur leurs flûtes de bambou; des voix qui n'ont plus rien de musical s'élèvent en chœur, et les jambes paralysées à demi de s'agiter dans un croissant délire. La passion de la danse galvanise peu à peu ces misérables ; un lépreux à demi aveugle saisit une femme au visage de Gorgone. Excités par leurs efforts mêmes, enivrés de l'odeur quasi cadavérique qui remplit la salle, les couples se livrent à un tournoiement vertigineux; ayant atteint le paroxysme de l'excitation, ils réclament à grands cris le hula-hula et en jouissent jusqu'à complet épuisement. C'est avant l'arrivée du Père Damien que fut dansée cette mémorable danse des morts. Son ami ne nous dit pas si le catholicisme a exorcisé la déesse impudique qui préside au hula-hula et à laquelle on offre encore de légers sacrifices; mais il affirme que les Hawaïens catholiques sont beaucoup plus pieux que les convertis protestants, trop souvent livrés à la direction d'un clergé indigène.
Charles Warren Stoddard a visité, nous l'avons dit, d'autres terres que les îles de l'Océanie. Son voyage en Orient a été publié sous le nom de Mashallah! Il y raconte sa fuite en Egypte, et même certain séjour à Paris au quartier Latin, où Bullier, qu'il s'obstine à écrire et à prononcer Boullier, tient un peu trop de place. Qu'on le ramène aux mers du SudI C'est là seulement qu'il peut soutenir la comparaison avec Loti ; c'est là qu'il est tout de bon chez lui : « 0 Hawaï I Hawaï I Cendrillon parmi les peuples, poignée de cendres sur un foyer de corail fructifiant sous le ciel et la rosée d'un été éternel, comme vous êtes solitaire et comme vous êtes belle! Et comme ceux qui, vous ayant connue, ont dû vous quitter, reviennent vite vous rapporter cet amour qui ne peut être qu'à vousl »
Il faut lire sa Croisière sur la mer de corail avec un équipage que compose à lui tout seul Féfé, âgé de dix ans, et dont le nom est un diminutif d'éléphantiasisl II faut lire surtout l'histoire de Taboo. Le tableau de la fête Napoléon^ telle qu'elle eut lieu à Papeete le 15 août qui précéda la chute de l'empire, s'y ajoute au récit d'une rencontre fantastique avec le bouffon local, l'idiot sacré, espèce de Caliban qui apparaît, puis s'évanouit, dans l'arc-enciel d'une cascade. Il faut lire encore Vie d'amour dans un lanai, lequel lanai est l'équivalent hawaïen d'ajoupa, une tente de feuillage où règne le demijour verdâtre des grands bois et où s'abritent tous les rêves les plus indolents, les plus suaves, des rêves qui n'auraient rien de particulièrement éthéré s'ils n'étaient filtrés pour ainsi dire par cette fraîche, candide et toujours jeune imagination, idéalisés en outre par un merveilleux talent descriptif. Est-ce bien le mot? Stoddard ne décrit pas la nature, il l'évoque, il nous la fait voir et toucher, respirer et sentir, avec toutes ses vibrations de lumière, de couleur et de parfum.
Ce charmeur raconte son dernier pèlerinage à Haw^aï dans un petit recueil de lettres : Hawaiian life : Lazy letters from low latitudes. Ce n'est pas là une œuvre d'art complète; mais on y trouve, comme autant de perles négligemment enfilées, des pages bien originales : celles par exemple qui sont consacrées à la prison de Honolulu, rétablisse-
ment le moins triste et le plus confortable du monde. Nul ne la quitte sans aspirer à revenir « sur le récif. »
Par habitude, on dit encore d'un condamné qui subit sa peine : « Il est sur le récif », vu qu'autrefois cette peine consistait à scier le corail pour la construction des maisons qui sont aujourd'hui en pierre ou en briques. Honolulu a donc une prison assez sévère en apparence, mais dans la cour de laquelle les condamnés censés malades se divertissent à l'ombre, tandis que leurs camarades font semblant de travailler sur la route en costumes mi-partie de deux couleurs, ce qui leur donne Tapparence d'un chœur d'opéra.
Le loustic de la prison , qui entretient une constante gaieté parmi ses camarades, est un ancien protégé de Stoddard. Jadis, ils allaient à la pêche ensemble. Kane-Pihi s'appelait alors l'homme-poisson; il avait une façon à lui de plonger, immobile comme un cadavre, jusqu'au fond des flots où il jetait préalablement une poignée d'amorces. Les poissons dévoraient cela tout en regardant avec curiosité l'objet considérable tombé au milieu d'eux. Brusquement il enfonçait un coutelas dans le ventre du plus gros et remontait à la surface dans une flaque de sang. El il recommençait plusieurs fois cet exercice. Il l'eût continué indéfiniment et il eût vécu jusqu'au bout comme les bêtes, innocent et heureux, si on l'eût laissé à la nature; malheureusement, c'est ce que les
missionnaires ne veulent pas. Certain évangéliste ambulant arrivé à Honolulu fit, au moyen de meetings sensationnels, beaucoup de conversions. L'hommepoisson fut du nombre ; on lui persuada qu'il se repentait, Dieu sait de quoi! et il reçut le baptême,
« C'est mon idée, explique Stoddard, que la modestie des Hawaïens et de toutes les races nues est supprimée dès qu'on les glisse sous une couverture. Ils endossent le vice comme un vêtement et avec la connaissance du mal leur en vient le désir. De sorte que Kane-Pihi, ayant pris des vêtements étrangers, commença aussitôt à se corrompre. Muni de quelque bribes d'anglais, il essaya de la ruse dans les marchés, apprit à mentir un peu au besoin, et à tricher de temps en temps. Jusque-là, quand il avait pris ce qui n'était pas à lui, ce n'était nullement pour voler, mais parce qu'il en avait besoin ; rencontrant l'objet, il mettait la main dessus, sans se douter que ce fut un péché et prêt à laisser prendre de même ce qui lui appartenait. Mais à présent, il y avait un nouveau plaisir à s'approprier illicitement le bien d'autrui, et l'idée du secret ajoutait à cet acte tout simple un attrait qui n'existait pas auparavant. Des expériences diverses éveillèrent si bien l'esprit du nouveau baptisé qu'il devint un des pires sacripans de la ville, un de ceux sur lesquels la police avait l'œil, et sa brillante carrière fut interrompue par une condamnation qu'il prit fort légèrement, puis par une maladie qui,
en revanche, le prit d'une façon si sérieuse qu'il en mourut à la fleur de l'âge. »
Le portrait du roi Kalakaua se détache très vivant de ce ces notes au jour le jour. Stoddard l'avait rencontré sur le bateau qui, après sept années d'absence, le ramenait de Californie dans son île bien-aimée.
« Un roi de conte de fées, qui se fait tout à tous, également capable de tenir tête à de joyeux compagnons et de garder dans la salle du trône la majesté voulue. Kalakaua avait passé par beaucoup d'expériences et dès sa jeunesse s'était essayé à tout, môme au journalisme en langue hawaïenne. Il lui restait la grâce languide, le fatalisme consolateur, les superstitions heureuses de sa race; cela était bien dans son sang, et quarante voyages autour du monde n'auraient pas pu l'en dépouiller ; seulement il le montrait moins que ne le fait la majorité de son peuple, ayant mieux appris à déguiser sa vraie nature, capable, par exemple, de dire un jour à Henri Rochefort qu'il était le seul républicain de son royaume, et une autre fois, à Stoddard, que ce qui était avant tout nécessaire aux États-Unis, c'était un empereur. »
L'une des plus jolies, parmi les lettres écrites des basses latitudes, est intitulée : le Drame au pays des rêves. L'auteur adore le théâtre avec tout ce qui s'y rattache, à la façon de George Sand. Or, des nombreux théâtres qu'il a connus, celui de Hono-
lulu est le plus théâtral, parce qu'il est le moins réel. Son directeur se nommait M. Protée (Mr Proteus). Épave de mille aventures, il semble avoir été digne de ce pseudonyme par ses métamorphoses; la dernière fit de lui un lépreux, ou réputé tel, et il mourut à l'hôpital. Mais alors il était botaniste du gouvernement et professeur en diverses branches, tant sacrées que profanes. Quant aux acteurs, ils avaient tous joué dans la vie des rôles plus extraordinaires que ceux qui leur étaient confiés sur les planches. Pauvres pierres qui roulent, parties de tous les coins de l'Amérique et de l'Europe, pour échouer devant un parterre de Canaques I II est vrai que les loges sont remplies d'uniformes chamarrés de tous les pays, de toilettes du soir portées par des dames et des chefïesses de toute couleur. Un tonnerre d'applaudissements accueille la version abrégée de Shakspeare qui montre Juliette penchée vers Roméo du haut d'un balcon entouré de palmes naturelles. On a pratiqué tant d'ouvertures pour cause de chaleur que les papillons, de grands sphinx aux yeux de rubis et aux ailes tachetées de gouttes de sang, viennent de tous côtés se brûler à la rampe, à moins qu'il ne faille ouvrir les parapluies si une averse s'avise de tomber. Dehors, les marchandes de fruits, les indigènes couchés sur l'herbe, font un écho sympathique aux bravos des spectateurs.
Que de tableaux étranges, combien d'étonnantes figures doivent passer et repasser dans la retraite
paisible où Charles Stoddard s'efforce aujourd'hui, sans y réussir tout à fait, je crois, d'oublier son premier rêve : l'adieu définitif à la famille humaine, la rupture de tous les liens qui l'attachaient au monde, l'étroite intimité avec la nature qui se livre sans réserve à qui lui appartient sans retour! 11 ne réalise qu'à demi ce programme à l'université catholique de Washington, un véritable palais, situé hors la ville, près du parc de l'Asile pour les vieux soldats (Soldiers'home), où les voitures circulent comme au bois de Boulogne. Deux cents étudiants suivent dans ce magnifique établissement les cours de professeurs ecclésiastiques au milieu desquels y Enfant prodigue de Tahiti occupe une place exceptionnelle. On me dit que son cours de littérature est fait avec un charme, une grâce, une fantaisie, une liberté qui enthousiasment l'auditoire. Mais il est difficile d'imaginer cet amoureux passionné des mers du Sud emprisonné si peu que ce soit derrière de grands murs, astreint même faiblement à une règle quelconque, et je ne puis penser à lui dans cette incarnation dernière sans me rappeler les vers qui ouvrent la série de ses idylles en prose. En voici le sens, hélas, dépouillé de la magie du rythme et de la couleur :