UNE COMÉDIE DE TOLSTOÏ
Nous n'étions guère habitués à voir Tolstoï employer l'arme du rire, clans le combat qu'il mène depuis longtemps déjà contre l'organisation de la société actuelle, prêchant le retour à la vie rurale, la désertion des villes, le travail manuel de chacun, la suppression de l'argent. 11 faut confesser que ce grand homme, devenu par malheur, après avoir écrit deux ou trois chefs-d'œuvre, une sorte d'illuminé, est, quand il prêche, plus à son aise dans ses paraboles bibliques que dans l'ironie.
Un fantaisiste, au demeurant respectueux, comme il convient de l'être, du « grand écrivain des lettres russes », comme disait Tourguenef de Tolstoï, même lorsqu'il est entraîné par des chimères dans le domaine de l'utopie.
émettait, ces joiirs-ci, celto opinion que ce n'était que par déférence pour lui que Ja censure de Saint-Pétersbourg avait interdit la publication, en Russie, des Fruits de fa science, afin de ne pas compromettre son génie, égaré cette fois en de trop aventureuses tliéories. On aimerait à se rallier à cette opinion, mais les censures sont-elles capables de ces délicatesses? Je ne sais trop, par exemple, ce qu'on a pu voir de vraiment « dangereux » dans ces scènes d'une manifeste exagération.
Tolstoï confond là volontairement, dans le dédain xju'afficlie à présent pour les connaissances intellectuelles celui qui fut un si grand artiste, la science pour rire avec la science sérieuse, et il paraît ne pas faire plus de cas des études des Pasteur et des Charcot que des folies du spiritisme. Il semble dire que la science, quelle qu'elle soit, ne sert qu'à compliquer inutilement la vie, qu'à détourner l'iiomme de la simple et naïve confiance qu'il doit avoir dans le ciel, en lui donnant un vain orgueil. Et, comme toujours, il revient à l'idée qui lui est
clière : il n'y a de saint, Je droit, de digne que le travail de la terre.
Comment un haut esprit comme Tolstoï en arrive-t-il à nier la portée des travaux scientifiques de ce temps, aies ridiculiser, en les mêlant intentionnellement aux jongleries des médiums, en mettant d'illustres découvertes sur le même pied que les charlataneries des modernes devins?
Rien de plus simple, au reste, que la donnée de celte singulière pièce. Des paysans sont venus, du gouvernement de Koursk, pour obtenir une vente de terres à crédit d'un riche propriétaire habitant Saint-Pétersbourg, Leonid Feodorovitch Svesdintgev. Pour eux, Tolstoï aura, naturellement, toutes les tendresses : ce sont de bonnes gens, tout simples, et ce qu'ils voient dans la grande ville oiî ils viennent pour la première fois les scandalise. C'est Tolstoï qui parle par leur bouche, quand ils s'étonnent de tout ce luxe, quand ils s'aflligent de la perversité des mœurs, quand ils s'indignent de l'oisiveté ou de la puérilité des occupations des citadins.
La maison de Lconi J FeoJorovilcli leur fournit, d'ailleurs, prétexte à d'abondantes réflexions. C'est une maison de toqués, — une famille Benoiton aggravée par la présence de la mère, et c'est celle-ci qui est particulièrement chargée de railler les savants de l'école de 31. Pasteur, par sa peur continuelle des microbes. Cela n'est pas très lin, ni très gai non plus, mais c'est ainsi.
Le fils aîné est un viveur effréné, qui incarne, pour Tolstoï, le type du jeune homme habitant les villes. Ses sœurs sont affolées de plaisir, ne penscnt/ju'à la toilette, ne sont que des espèces de petites poupées, car vous entendez bien que Tolstoï n'admet ({u'à la campagne Thonnéteté, la pudeur, la dignité des filles.
Quant au père, celui-là est atteint d'une folie grave : il ne jure que par les esprits et par le spiritisme, il se fait exploiter par des malins qui l'entretiennent dans sa manie, il ne prend pas une décision sans avoir consulté auparavant les Invisibles, dont il attend la réponse par le procédé classique des coups mystérieux
frappés sur une table. C'est fort bien : mais Tolstoï, en se moquant de lui, étend ses railleries à toutes les recbercbes sur l'hypnotisme et aux médecins qui s'occupent de ces questions, de sorte que les deux mots hypnotisme et spiritisme semblent être pour lui synonymes.
Ah ! il faut encore présenter la domesticité de la maison, qui est là minutieusement peinte. Ce ne sont, naturellement, que coquins et fourbes, et, parmi ces serviteurs, les seuls qui trouvent grâce aux yeux de Tolstoï sont ceux qui ont encore quelque regret pour leur village. Dans cette catégorie se trouvent l'aide-sommelier Sémion et la femme de chambre Tania, qui ne demanderaient pas mieux que de se marier pour aller reprendre la saine vie des champs. On connaît maintenantles personnages de la pièce.
Les vénérables paysans sollicitent donc do Leonid Feodorovitch un arrangement qui leur permetted'étendre leurs cultures,» car, — rado'e ' sans cessel'un d'eux, — notre terre est trop petite, si petite qu'il n'y a pas de place pour y lâcher
le bétail, non, pas munie une pclite poule, » Leonid serait assez disposé à leur accorder ce qu'ils demandent. Mais les esprits décideront de sa réponse. 11 entre dans son cabinet de travail, transformé en laboratoire magnétique, et il fait tourner la table. Les esprits, décidément, s'opposent à ce qu'il consente au marcbé proposé, et les pauvres paysans sont bien déçus.
C'est alors que la rusée Tania les rassure, leur déclare que tout finira au mieux, "qu'ils ne retourneront pas dans leur village sans avoir obtenu ce qu'ils désiraient; qu'ils prennent un peu patience, seulement I Elle les installe à la cuisine, et tout un acte est complaisamment consacré à leurs commentaires naïfs des paro-, les d'espérance que leur a portées la petite femme de chambre.
L'idée de celle-ci, étant donnée la toquade de Leonid Feodorovitcli, est fort simple. Mais Tania a des scrupules, et un singulier mysticisme se mêle au moyen de comédie qu'elle a imaginé. De ces scrupules, elle se débarrasse enfin. Elle persuade à son maître d'essayer
Sémion comme médium, en lui assurant qu'il est un « sujet » remarquable.
Le bon benêt qu'est Leonid s'enthousiasme de ce projet, et il convoque quelques fous de son espèce à une séance. Auparavant, il a bien sermonné Sémion ; il lui a bien recommandé de ne s'eflrayer d'aucun des phénomènes qui se produisaient : « Mets-toi ça dans la tête, lui dit-il, que le monde invisible des esprits vit à côté de nous, tout à fait comme nous vivons nous-mêmes. » Ce n'est pas Sémion, à qui Tania a fait la leçon, qui contredirait son maître I
La séance commence, solennellement. Dans l'obscurité, que Sémion, bien stylé, a demandée plus complète, on n'a pas remarqué l'entrée de Tania, se glissant derrière un paravent. Tout à coup un papier est jeté sur la table, et en même temps Leonid se sent serré au bras. Ce papier, c'est le contrat proposé par les paysans. C'est, bien entendu, Tania qui vient de l'envoyer là, et Sémion, en appuyant sa main sur celle de Leonid, est censé indiquer la
lUO CHOSES ET GENS DE THEATRE
volonté (les esprits, revenant surleur décision, et exigeant maintenant la signature du bonhomme. « — Messieurs, s'écrie Leonid, c'est extraordinaire ! Sur la table est tombé un document, un contrat avec des paysans au sujet d'une vente de terrains... Les esprits veulent que je signe... c'est évident! »
Et le tour est joué. Les paysans, munis désormais du précieux papier, dûment paraphé, peuvent s'en retourner. Tania a tenu sa promesse vis-à-vis d'eux, et elle n'a plus qu'à s'en aller elle-même, avec Sémion, reprendre l'existence rurale.
Vainement la femme de Leonid, qui a soupçonné quelque chose, révèle à son mari la supercherie de Tania. Il hausse les épaules, rien ne le détournera de sa foi ingénue. Il consent à admettre queTaniaait eu l'intention de le tromper. Qu'est-ce que cela prouve ? « Ce qu'elle a fait, dit-il, n'était que la manifestation de l'énergie médianique. » Et il ne sort pas de là. « Voyez-vous, Anna Pavlovna, ajoute-t-il, il y a des choses qu'il faut étudier et bien compren-
LE TlIKATRE RUSSE dOl
dre pourcn parler! » Toutes les révélafions n'y feront rien. Pour lui, ce sont bien les esprits qui l'ont contraint à signer.
Et c'est tout ! On éprouve quelque clmg-riu à penser que c'est là qu'en est venu l'iiomme qui a écrit la Guerre et la Paix et Anna Karénine. Peut-être y aurait-il eu quelque piété à ne pas traduire ces pages du patriarche de la littérature russe, qui n'évoquent même pas, hélas! l'Agésilas ai V Attila de Corneille.