LE FAUST DE LENAU
Ilest, chaqueannée, question, àl'Odéon, d'une adaptation du Faust de 3Iarlowe, qui est une <cuvre étrangement touffue et violente. Il faut croire que les divers Faust (\m\ se sont produits avant ou après Gœtlie sollicitent, en ce moment, l'attention des lettrés, car on vient de nous donner une traduction ', qui est, je crois, la première en France, du Faust du Hongrois IS'icolas Lenau, œuvre écrite en allemand, en pleine période romanticjue.
4. Cette traduction, faite par M. Descreux, a paru dans la Revue indépendante.
Nicolas Lenau, mort en 18o0, est une figure intéressante. Il fut vraiment le poète de la douleur, et la destinée devait, en effet, être cruelle pour lui. D'une sensibilité maladive, torturé par les passions dont d'autres sont seulement agités, inquiet par nature, souffrant de tout, de l'amour et de la gloire même, qui lui était venue, il finit par verser dans l'abîme de la folie, après avoir anxieusement senti qu'il y roulait. « Je sens comme un fourmillement dans mon cerveau, — écrivait-il désespérément à un ami, peu de temps avant la crise suprême. — Oli! je connais mon mal et je sais ce qui en est ! »
j\I. Marcband a raconté un jour, en une page poignante, les derniers jours de Lenau, qu'il avait fallu conduire à l'asile d'aliénés d'Oberdœbing, oiî il s'éteignit, se plaignant comme un enfant, parfois parlant de lui, d'un air hébété, en se désignant par son nom : « Le pauvre Niembschest bien malheureux! » En ces heures tragiques, il ne se souvenait même plus du pseudonyme qu'il avait illustré. Dans les pre-
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miers temps de son internement, il saisissait souvent un violon (il jouait à merveille de cet instrument) et, après avoir commencé par en tirer des sons, au hasard, bientôt un chant mélancolique se dessinait et la raison lui revenait pour un instant. Mais ces lueurs mêmes disparurent, et le poète lyrique dont ses contemporains, Ulîland, Schwab, Kerner, avaient salué le génie , sombra dans l'irrémédiable démence.
Son Faust avait été célèbre dans toute l'Allemagne, autant (\\iq, sonSavonarole et ses Alùiffcois. Il n'y avait pas peu d'audace à reprendre la vieille légende pliilosophique, après Goethe; mais l'œuvre demeure toutefois très personnelle. Elle n'était pas destinée à la scène, et de fait, malgré la forme dialoguée, elle ne suit pas un plan arrêté et net. Ce sont des épisodes se succédant avec une fougue singulière, oij se retrouvent Faust et Méphistophélès. Mais le véritable héros de ce poème, c'est, au fond, . Lenau lui-même, exprimant avec amertume ses doutes, ses désespoirs, ses désillusions, tour-
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monté d'un désir éperdu do vérité et ne la trouvant nulle part. C'est Lenau (encore non seulement dans Faust, mais dans Mépliistopiiélès. « En Méphistopliélès, écrivait-il, j'ai trouvé un gaillard sur lequel je pourrai me décharger de toutes les iilées infernales qui se sont accumulées en moi. »
Il n'}' a pas à nier que ce poème soit souvent plein d'obscurités : notre goût français, fait de clarté, peut s'inquiéter de pages énigmatiques ; mais des scènes puissantes se détachent tout à coup, souvent, de ce fond mystérieux. Le Faust de Lenau est bien une victime de ses aspirations élevées : a 0 Faust, dit-il dans son prologue, Faust, homme de malédiction, tu osas, avant do recevoir le salut de la mort, t'envoler ^ trop tôt sur l'océan des esprits, et te voilà errant et perdu ! »
Successivement, cette vérité dont il implore la lumière, il la demandera, toujours vainement, à la religion, à la science, à la raison, à la nature. Son pacte avec Mépliistopiiélès, en réalité, ne lui sert pas à grand'cliose, si ce n'est
à avoir en lui un compagnon d'humeur caustique et impiloyablemenl railleuse.
La première rencontre de Faust avec le satanique personnage a lieu dans l'amphithéâtre d'anatomie, oij, avec son disciple Wagner, il dissè(jue un cadavre. « Si ce cadavre pouvait rire, dit Faust, quel soudain éclat de rire il pousserait devant nous quile dépeçons!... Mon ami, le scalpel grossier tâtonne en vain sur îa piste éventée de la vie qui a fini... oui, avec toute ton anatomie, Wagner, tu n'en sais pas plus long sur la vie qu'un mouton... » Et comme Wagner proteste, en homme aux désirs bornés qu'il est, Faust, dédaigneusement, se moque de sa prétendue science : « Sois heureux, mon ami, d'avoir approfondi la chose, et appris que, de son vivant, ton mort mettait la nourriture dans sa bouche et la triturait avec ses dents. Pour te combler, n'a-t-on pas découvert que l'estomac est fait pour digérer, que, tout exprès pour cela, il y vient de la bile sécrétée par le foie... » C'est alors que Méphistophélès paraît, en costume d'étudiant voyageur, applaudit iro-
nicjuemcnt aux paroles de Faust, et engage avec lui une discussion sur la destinée humaine : a Le Créateur est l'ennemi, puisqu'il t'a plongé dans la nuit en te créant, puisque, de son secret asile, il rit de ton appel plein d'angoisses, »
Et voici, bientôt, que Faust et Méphistophé lès courent le monde de compagnie. Mépliistophélès lui arrache ses derniers restes de foi. « Prier, dit-il, c'est bredouiller dans l'humiliation ! » Un instant plus tard il lui fera jeter au feu la Bible : « Tu fus sot de croire que la vérité, chose formidable etéternellement fuyante, allait, .elle si parfaite et si pudique, se loger dans cette reliure en cuir de porc! »
Il s'agit d'abord, pour Méphistophélès, de • dégoûter Faust des hommes. Au cours de leur aventureux voyage, il dévoile l'hypocrisied'un dignitaireecclésiaslique; il le fait assister à une leçon de politique qu'il donne à un ministre, réputé profond ; il lui montre, en la personne d'un valet, qu'il y a des créatures faites pour la servitude, et qui l'aiment obstinément ; et, do
fait, ce valet affranchi par lui, libre désormais, continue à se courber devant tous. Surtout, Mépbistophélès tient à ce que Faust se rende compte de la fragilité féminine.
Il entre avec lui dans une auberge de village où Ton fête une noce, et il assure à Faust que cet amour qu'éprouve la mariée pour celui qui va être son époux est à la merci d'un hasard. Ce lourdaud se croit heureux : avant un moment, la belle enfant ne pensera plus à lui 1 Montant sur un tonneau, Mépbistophélès tire d'un violon des accents enfiévrés, une ronde effrénée, et, ménétrier pervers, il s'amuse à jeter l'innocente mariée dans un vertige des sens, si bien que, oubliant tout, c'est dans les bras de Faust, ce passant, cet inconnu pour elle, qu'elle vient tomber.
Une autre scène est plus amère. Mépbistophélès entend prouver à Faust qu'il ne se faut pas fier à l'apparence de la fidélité conjugale, que c'est seulement l'occasion qui manque, parfois, aux épouses accomplies pour trahir leurs devoirs, et il l'introduit dans un ménage heu-
reiix d'artisans. Le mari se félicite de la sécurité deson bonheur, exalte lavorlii de safemme, déclare qu'il ne craint pas les galants. Et certes, il a raison, car nul n'a pu être plus tranquille que lui jusqu'alors. Mais, tandis qu'il parle, la fidèle ménagère contemple Faustavec une sorte d'extase et elle songe aux moyens de se ménager un rendez- vous avec lui... Lenau, à ce qu'il semble, s'était, dans ces deux scènes, souvenu de trahisons qui l'avaient jeté dans le désespoir.
Dans une autre aventure amoureuse, Faust tue le pèi'e d'une jeune fille, et ne se défend pas de cruels remords. Mais Méphistophélès le^ raille, en développant une théorie qui est, en réalité, celle do la lutte pour la vie, particulièrement curieuse si on se rapporte à la date de la publication de ce poème (1838). Le besoin de destruction est la loi primitive du monde ; le fort marche droit à son but. Et Faust, cependant, hoche tristement la tète : « Je voudrais bien croire à ta parole, mais le vent murmure et l'emporte au loin I Les arbres parlent
et disent, en secouant leurs branches : « Non, non ! » Car le Tentateur, dans le drame philosophique deLenau, ne triomphepas toujours; le poète jette là seulement la confession d'une âme en détresse, demandant impatiemment la raison des choses, le dernier mot de l'existence, le pourquoi suprême de nos actes.
Faust, dansunmorne découragement, estlas de la nature elle-même ; le printemps, avec ses séductions, lui semble une ironie et il souhaite l'anéantissement. MaisMépliistophélès ne man- (juc pas de faire entendre encore un rire perçant. A quoi sert ce merveilleux organisme de la pensée, dont les jeux peuvent être si délicats, pour en arriver à ce désir du néant?C'est, en -vérité, faire un bel usage de l'intelligence !
Dans une autre scène, Faust s'est embarqué sur un vieux vaisseau qui craque. La mer l'attire, puisqu'il hait la terre. Elle lui semble un être animé, torturé, comme lui-même, en ses éternelles agitations, « par une aspiration sans fin vers quelque bonheur, qu'elle n'atteint pas ». Mais il lui plaît de voir la lâcheté des liommcs
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(levant la mortel il demande à Méphistophélès de déchaîner ime tempête. Le capitaine pâlit, devant cet orage furieux, perd la tète, implore le ciel : « Ainsi, s'écrie Faust, voilà ce qu'est son âme virile !... C'est insupportable pour moi comme un soufflet au visage que de voir l'homme montrer sa nudité de mendiant devant la majesté de la nature ! »
Quand l'ouragan a passé, F'aust interroge le matelot qui a tenu la plus ferme contenance dans le danger. Celui-là n'avait pas peur de la mort. Est-ce donc un sage, un philosophe ? Ce matelot est, au contraire, le plus grossier de tous ; il avoue que ce qu'il ne comprend pas le laisse tout à fait indifférent. Ainsi, c'est celui qui se rapproche le plus de la brute qui semble le plus résolu et, peut-être, le plus heureux. Et pourtant, Faust se sent d'essence supérieure à cet être obscur. Quelle est donc cette supériorité qui consiste surtout à soufl"rir davantage ?
Le drame se dénoue par la mort volontaire de Faust, revenant à ses désirs éperdus de s'anéantir à jamais dans un sommeil sans ré-
veil à moins qu'il ne trouve au delà de la vie, de la part de l'Être mystérieux, l'immense pitié dont a besoin la créature humaine.
Tel est, dans ses grandes lignes, le Faust de Lenau, œuvre étrange, imparfaite, un peu incohérente même, mais où Ton sent la poignante et profonde sincérité du penseur, écrasé par son impuissance à trouver une solution aux inquiétants problèmes qui se présentent à son esprit altéré de vérité... Ce n'était pas là simplement un jeu littéraire, puisque, de ces tortures morales allant jusqu'à d'implacables obsessions, Lenau devait mourir. « Tu connais l'histoire de Phaéton et des chevaux emportés avec lui, écrivait-il, une fois, à un ami : nous autres, poètes, nous sommes de la race de ces cochers fantastiques, et il peut arriver facilement que nous soyons traînés quelque jour par nos pro- [)res pensées ! »