‹ Choses et gens de théatreChapitre 5 sur 14 · UN DRAME ALLEMAND SUR LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

UN DRAME ALLEMAND SUR LA RÉVOLUTION

C'est en Allemagne qu'on a écritleplusgrand nombre d'ouvrages dramatiques sur la Révolution française. De la jeunesse de ce siècle jusqu'à nos jours, on en compterait aisément une quarantaine. Un lettré fervent, très au courant des choses allemandes, et qui ne recule point devant les vastes tâches, M. Auguste Dietrich, a entrepris vaillamment la traduction des plus importantes et des plus typiques de ces œuvres, afin de suivre, à travers les manifestations de la littérature, les idées et les conceptions germaniques sur les événements de cette phase capitale de notre histoire. Jamais, selon un mot heureux de M. Jules Clarctie, on n'ouvrirapour nous assez de fenêtres sur l'étranger!

La Révolution durait encore que Zschokke

écrivait une Charlotte Cordnij. Senkenberg, Christine Westphalen traitaient aussi le même sujet. Schiller lui-même méditait de lui donner la vie du théâtre.

Puis, ce sont le liahcspierre de Griepenkerl, le Danton et Robespierre de Robert Hamerling. un des combattants de la révolutionde Vienne, le Mirabeau de François de Werner, la Lambertine de Méricourt de Gottschall et, plus près de nous, la Déesse Raison de Paul Hcyse, la Madame Roland de la baronne d'Eschenbach.

Mais, de tous ces drames, le plus vraiment original, le plus vivant, le plus fougueux, est celui qu'écrivit à vingt ans, en 1834, un jeune homme qui semblait devoir être un poète de génie, et que la mort devait enlever quatre ans plus tard, Georges BiJchner, frère aîné de Louis BiJchner, l'auteur du traité de philosophie expérimentale Force et Matière.

La figure de Georges Biichner est des plus curieuses et des plus attachantes. Quel abîme entre cette Allemagne de 1834 et l'Allemagne

d'aujourd'Iiui ! C'est vers la France que se tournait alors la jeunesse libérale ; c'est à la flamme de son histoire que s'alimentaient les idées et les aspirations des impatients du joug tyrannique qui pesait sur toutes les petites principautés allemandes.

La Hesse, le pays de Georges Bucliner, était précisément un de ceux oii s'exerçait le plus durement une de ces tyrannies qui eût été ridicule, si elle n'eût été odieuse. Las de celle compression brutale, les esprits s'agitaient; des sociétés secrètes s'organisaient ; des hommes déterminés songeaient à répondre à la force parla force.

Georges Biichner fut une des premières recrues de ce mouvement démocratique. Il avait dix-sept ans à peine quand il se jeta dans les conspirations avec une ardeur impétueuse. Il avait provoqué des associations d'étudiants ; il prit la plume pour écrire une sorte de commentaire de laDéclaration desdroitsde Tliomme approprié aux circonstances présentes. La liberté de la presse ayant été depuis longtemps

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supprimée, il n'y avait point à répandre ce clialeureux appel par les moyens ordinaires. Il avait été imprimé clandestinement : ce furent les étudiants eux-mêmes qui le colportèrent, le glissant de nuit entre les volets des cabanes des paysans. C'était alors une époque de foi, de zèle généreux, de fières espérances. Le danger qu'il courait (car les prisons de la Hesso étaient sérieuses) n'étaient point pour arrêter un audacieux comme Biichner. Les geôles de Giessen et de Darmstadt s'emplissaient de ses amis. Bûchner restait sur la brèche, presque clief de parti à un âge où l'on a, d'habitude, de moins sérieuses préoccupations. Tout en poursuivant ses études de médecine, il fit ainsi, pendant deux ans, de la politique active.

Au retour d'un de ses voyages de propagande dans le grand-duché, il se vit, à son tour, sous le coup d'une arrestation. L'imminence du péril sembla surexciter ses facultés et son activité intellectuelle. C'est en s'attendant, d'un jour à l'autre, à rejoindre ses amis en prison que, nourri de l'étude de la Révolution, il jeta fié-

tlS CHOSES ET GENS DE TIIEATUK

vreusement sur le papier son drame, la Mort de Danton. Il fut rapidement achevé. « Pour Danton, écrivait-il à un ami en parlant de son œuvre, les agents de police de Darmstadt ont été mes muses ! » Il pouvait voir, en effet, sous ses fenêtres, les policiers qui le surveillaient.

Le moment de l'arrestation qu'il avait prévue arriva. Mais un heureux hasard permit à Buchner de s'évader, et il gagna la Suisse, où il se livra au travail en furieux. On eût dit qu'il prévoyait que la mort était proche, tant il se dépensait avec ardeur. Elle devait le prendre, de fait, tout à coup, après une courte maladie, en 1837, anéantissant cet esprit vigoureux, toujours en mouvement, touchant à tout, de qui v on pouvait attendre de grandes choses.

Tel est, rapidement résumé, le portrait de l'auteur de la Mort de Danton. Il était utile d'en tracer les lignes saillantes, car son œuvre reflète ce Ilot tumultueux de pensées qui l'agitaient : elle est pleine de tempêtes, comme il vécut lui-même sa courte vie au milieu des hasards et des épreuves.

La Mort de Danton n'était point destinée à la scène. C'est ce que les Allemands appellent un a Buclidrama », une pièce faite pour la lecture, où l'écrivain se soucie peu des règles dramatiques, suivant impétueusement les développements de sa pensée. Elle est étrangement heurtée et violente, mais elle produitune incontestable impression de grandiose, tout en nous déroutant, nous autres qui avons toujours une tendance à la logique.

Biichner, exposant ses théories sur le rôle du poète dramatique, disait qu'il créait l'histoire une seconde fois, et que sa tàchesuprème était de s'approcher de l'histoire telle qu'elle s'était passée en réalité. Cependant, Bûchner s'est très souvent éloigné de la vérité historique, si, ailleurs, ce sont les paroles mêmes des hommes de la Révolution, des phrases de leurs discours qu'il intercale dans son texte. Ces hommes, il les façonne à sa guise ; la plupart du temps, il les invente plus qu'il ne les évoque, il leur prête des systèmes philosophiques qui lui appartiennent à lui ; son imagination l'emporte

au delà de l'exactitude des faits, qu'il paraît dédaig-ner. Et toutefois, avec ces incoiiérences, l'ouvrage est d'une vie débordante ; et c'est bien le cboc formidable de la Révolution.

C'est une succession de tableaux qui ne s'encbaînent que peu les uns aux autres, dont quelques-uns sont inutiles ou énigmatiques, mais d'autres ontune ampleur épique. L'œuvre, au reste, garde bien une saveur romantique allemande, et c'est précisément parce qu'elle no procède en rien d'une imitation française qu'elle est intéressante et curieuse pour nous. C'est, il faut le répéter, par sa fougue désordonnée qu'elle est caractéristique.

Le Danton de Biicbner, en réalité, est, quelque bizarre que cette conception nous puisse paraître, une sorte d'IIamlet, un raisonneur singulier, désabusé de bien des cboses, las des hommes, faisant des coquetteries avec la Mort, qu'il sent planer au-dessus de lui, ne retrouvant son audace et sa force que par éclairs.

La Mort, d'ailleurs, c'est le personnage principal de la pièce. C'est elle qui mène tout,

c'est elle qu'on voit sans cesse, à travers l'action. Biicliner en parle avec une sorte de volupté, il en caresse l'horreur avec des raffinements. Et c'est elle qui lui inspire souvent les plus originales images. Jamais on ne se joua à ce point de l'épouvante physique même de la Mort. C'est ainsi que, avant que la charrette les vienne chercher, les conventionnels condamnés avec Danton s'entretiennent philosophiquemont. L'élég-ant Hérault de Séchelles, cependant, se plaint de la dureté des bancs de la prison, du dossier des chaises grossières qui lui fatigue les mains. « Au moins, reprend-il, nous n'aurons pas de callosités aux doigts quand nous caresserons les joues de la charmante dame Putréfaction ! »

J'ai dit que la vérité historique n'avait pas été le grand souci de Biichner, malgré ses déclarations. On ne s'étonnera donc point des personnages qui se montrent et du rôle qu'ils jouent dans certaines scènes caractéristiques. Je fais cette réserve une fois pour toutes, sans avoir à revenir sur ces invraisemblances de détail.

Le drame commence par une conversation entre Danton et ses amis, autour d'une table de jeu. Déjà il est fatigué, écœuré ; il se tient un peu à l'écart, et comme sa femme Julie (c'estlà précisémentun de ces personnages entièrement dénaturés par Je poète) lui reproche de n'être plus tendre pour elle: « Si vraiment, lui dit-il, je t'aime... je t'aime comme le tombeau ! » C'est ainsi que, dès les premiers mots, le spectre de la Mort se présente. Cependant Camille Desmoulins, Philippeaux, Hérault lui demandent des conseils. Il hausse les épaules. « Sur ce seuil, répond-il avec un sourire triste, jo vais prophétiser : la statue de laLiberté n'est pas encore fondue; le four est rouge : nous pouvons tous nous y brûler les doigts ! o ^

Puis c'est une scène de la rue, une scène terrible, qui montre l'aveuglement de la foule, sa fièvre de sang, son éternelle misère à travers les changements de régime, sa folle mobilité, — scène puissante et navrante, qui donne comme le cadre du drame qui va s'engager et qui se poursuit au club des Jacobins,

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OÙ cotte j)l('l)e écoute Robespierre parlei-, de sa voix sèche de rliéteur, de la vertu. « Écoutez l'Incorruptible ! » crient des voix. Et Robespierre poursuit, jurant que de grands exemples seront donnés. « La Terreur, dit-il, est une effluence de la vertu; elle n'est rien autre chose que la rapide, sévère et inflexible justice ! » Dans ses allusions, il menace Danton, et les partisans de celui-ci le cherchent pour linviter à la prudence.

Ils le trouvent — et la scène est assez inattendue — en train d'écouter, avec quelque pitié, les confessions d'une fille galante qui implore son amour. Et lui, tout en raillant, effleure ses cheveux, doucement, avec mélancolie, semblant lui donner, au nom de l'humanité, une vague absolution, tandis que, non sans un certain mysticisme, cette pécheresse accuse le sort. Ici encore, Danton est un Hamlet. Mais à ses rêveries un peu nuageuses sur l'amour (rêveries mêlées de plaisanteries cyniques) succède un éclat de colère, lorsqu'on lui rapporte les paroles de Robespierre. « Il a joué

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des iloigls sur la tribune, s ecrio le convenlionnel Lacroix, et dit que la vertu doit régner par la terreur. Cette piirase m'a fait mal au cou. » Danton se relève, secoue sa crinière comme un lion. — «Tu rêves î réplique-t-il; ils n'ont jamais eu de courage sans moi; ils n'en auront pas contre moi ! » Un instant, le tribun s'est ressaisi et il va trouver Robespierre. Leur dialogue, c'est la syntbèse philosopbique de 'a lutte éternelle entre les autoritaires et les libéraux detous les temps. — a Es-tu l'agent de police du ciel ?» demande Robespierre à Danton. àlafin. Mais lutter encore, à quoi bon ?Et comme Camille Desmoulins le presse d'agir, de retrouver son énergie: — « Bab ! dit-il. c'est très bien que la durée de la vie soit un peu réduite. Qui donc a assez de souffle et d'esprit pour une épopée en cinquante ou soixante cbants ?... La vie ne vaut pas la fatigue qu'on se donne pour la conserver ! » Ce Danton pessimiste déconcerte fort, il faut l'avouer. Plus loin, on le voit gagnant l'asile que des amis lui ont offert, après qu'il a été décrété d'accusation. La scène est,

assurément, saisissante. C'est Ja nuit ; il marche dans la campagne... ; mais voici qu'il s'arrête, qu'il sourit dédaigneusement des précautionsqu'il prend. Pourquoi se soustraire au danger? Est-il fait, lui. pour redouter quelque chose? Que gagnera-t-il dans la sécurité ? Estce que toutes les pensées qui bouiUonnent en lui s'apaiseront, parce qu'il sera loin ? Et il rebrousse chemin, il rentre dans la fournaise.

Une autre scène, d'une large envergure, est à mentionner. Danton, chez lui, attend qu'on l'arrête. Peu lui importe ! Il oppose aux événements un dédain hautain. 11 rêve, accoudé h sa fenêtre; il revoit sa vie, si pleine, depuis trois ans. Son esprit erre au hasard. Tout à coup, à son insu, un mot s'échappe de ses lèvres, un mot qui le réveille : « Septembre! » — « Que dis-tu ? lui demande Julie. — Moi I Ai-jo crié? — Tu as gémi : « Septembre ! » — Oh ! pourquoi ce mot? que signifie-t-il?. .. » Et, troublé par l'obsession du passé, il se justifie, pour luimême, à ses propres yeux, il force sa conscience à l'absoudre.: « Les rois étaient à quarante

lieues do Paris, la République était perdue, c'étaitladéfenselégitinie : j'ai sauvé la patrie! »

Puis, c'est Dauton à la barre du tribunal révolutionnaire. Il s'est repris ; sa grande voix va tonner; il accuse Robespierre, il s'adresse au peuple.

Mais on l'empêche de parler, on l'entraîne ; on le condamne. Toute cette partie du drame est d'un mouvement furieux, un souffle d'ouragan y passe, la Révolution est là puissamment évoquée dans ses déchirements. On a entrevu un moment, avec Bùchner, le Danton véritable, l'orateur formidable, l'homme d'action, ce « composé colossal de courage, de frénésie, d'affection, de force révolutionnaire, de virilité farouche ».

Il redeviendra Hamlet dans la troisième partie, qui n'est plus que le dernier tressaillement, le dernier râle qui précèdent la mort.

Danton et ceux qui vont monter à l'échafaud avec lui sont à la Conciergerie. Biichner donne là librement carrière à son goût du macabre. Les prisonniers se plaignent d'être mal, en leur

cachot. Adiré le vrai, ces plaisanteries funèbres sont là un peu cherchées. Lacroix peste contre la vermine qui l'envahit: c'est pour qu'un autre lui parle des vers du tombeau « auxquels on ne peut pas donner lâchasse ».

Mais Camille Desmoulins, lui, proteste contre la tranquillité de ses amis. Seul, il déclare que la mort est horrible, qu'il avait soif encore de vie, et qu'il n'y a qu'une héroïque bravade dans l'attitude de ses compagnons. Il ne tremblera pas plus qu'eux au moment fatal, mais il proclame que tous sont, comme lui, attachés à l'existence.

Et l'effroi de sa destinée le liante, sans qu'il s'en défende : «Peut-être la mort vous tire-t-elle lentement, avec torture, la vie hors de chaque libre, en vous laissant la conscience de votre pourriture!... » Puis il songe à Lucile; il se révolte à l'idée de la perdre. Danton, lui, le console, l'engage à dormir, à donner au rêve ses derniers moments, au rêve seul miséricordieux. Quant à lui, il est calme, et il envisage sans trouble, en se demandant seulement, avec

une curiosité pliilc)snplii(|ue,(jiii est là très allemande, ce qu'est exactement l'instant de la séparation de l'âme et du corps. Et il s'adresse à ce corps, il plaisante cette guenille humaine : « Mon ciier corps, je veux te dire des galanteries... Demain, tu seras un violon brisé, la mélodie en sera éteinte! » Et Biichner, implacablement, se plaît en des comparaisons lugubres, d'un réalisme brutal, fait évoquer à Danton la puanteur du tombeau. Il est incontestable qu'il y a un abus fatigant de ces idées funèbres. Mais des mots étrangement pittoresques éclatent, tout à coup. « Que veux-tu, mon enfant? reprend Danton eu s'adressant à Camille, on travaille aujourd'hui en chair humaine ! »^ Biichner, qui n'a pas introduitjusque-là beaucoup d'éléments romanesques dans son drame, imagine tout à coup une scène qui n'est que romanesque. Julie se rend auprès de la prison de Danton, guette son départ pour l'échafaud et, au moment précis oiisatète tombe, s'empoisonne. « Je ne voudrais pas, s'écrie-t-elle, te faire attendre un seul instant! » Cette scène est

daulant plus imprévue que Julie n'a fait jusqu'alors que passer dans le drame.

Puis, c'est la charrette qui revient, vide. La foule commente encore l'attitude des condamnés. « Un homme ciiarmant, ce Hérault! — Oui, en le voyant à la fêle de la Constitution, dehout sur l'arc de triomphe, je me disais: I! fera bon effet sur la guillotine! »

La dernière scène est la seule qui soit d'un effet dramatique, au sens théâtral du mot. Les valets du bourreau sont occupés à démonter la guillotine, en chantant des chansons très naïves, comme de tranquilles ouvriers accompagnant leur ouvrage de refrains. Lucile Desmoulins — que, elle non plus, on n'a guère vue — arrive, veuve tragique, rôdant, autour de l'échufaud. « La terre n'est pas blessée de la mort de Camille! s'écrie-t-elle ; tout se meut, les horloges marchent, les clochent sonnent, l'eau coule, les nuages passent.. . Est-ce possible! » Eh bien! elle le rejoindra dans la mort! Une patrouille passe, etl'inlerroge. Elle réfléchit un instant, puis, ayant trouvé le sur moyen d'être

frappée, elle aussi, elle crierésolùment : « Vive le roi ! »

On voit combien toute cette œuvre est singulière, combien elle concorde peu avec nos idées et nos traditions, de combien d'invraisemblances elle est remplie. Et il y a cependant là une plénitude de vie, une vigueur de pensée, un relief dans le dessin de ces scènes aventurées qui lesrendent tout à fait intéressantes. Mais quel autre qu'un esprit allemand pouvait songer à faire de Danton un frère d'Hamlet?

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UNE VICTIME DU THÉÂTRE AU XVIIIe SIÈCLE

A la suite des deux représentations de Thermidor, la figure de Labussière s'est trouvée rencontrer des détracteurs, estimant que le comédien, devenu employé dans les bureaux du comité de Salut public, n'avait pu rendre les services qu'il se vantait d'avoir rendus. M. Armand Lodds et M. Wallon ont mené une dure campagne contre l'ombre de l'infortuné Labussière, à qui sa gloire, longtemps attendue, était aussitôt disputée.

Voici qui est plus curieux que ces protesta-

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tions contre le rôle liérouiue joué, pendant la Terreur, par Lahussière. M. Moreau-Vauliiier n'a-t-il pas estimé, ce qui est un peu cavalier, que M. Sardou aura'il dû mettre à la scène une physionomie de comédien d'autrefois qui lui paraît, à lui, plus intéressante que celle de Labussière ! Cette indication d'un sujet autre que le sujet traité par un auteur dramatique est un procédé de critique assez nouveau. On n'avait pas encore songé à dire à un écrivain : a Vous avez écrit un drame sur la période révolutionnaire: j'aurais mieux aiméque vous eussiez choisi une autre époque. » Le comédien pour lequel M. Morcau-Vauthier revendique ainsi la sympathie des lettrés n'est même paSg en efl'et, contemporain de Labussière.

Cela dit, et ces réserves faites, on peut reconnaître que la destinée de l'acteur Bannières, qui a i)aru tout à coup à M. Moreau-Yaulhier digne d'émouvoir la jiostérité, indiflérente depuis un siècle et demi, fut en eOet curieuse. Mais, pendant qu'il élait en train de solliciter pour lui l'attention, on eût pu souhailcr (ju'il

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donnât sur son compte îles détails inédits autres (juocoux de la vieille biographie de Lemazurier, détails qui doivent pouvoir être fournis par les archives de la Comédie-Française, par celles de la ville de Toulouse et, peut-être, par celles du ministère de la guerre. En ce qui concerne cette dernière source d'informations, on verra tout à riieure pourquoi «die peut être indiquée.

Sans sa hn tragique, et vraiment lamentable, Bannières aurait-il chance d'intéresser dautres que des fureteurs de hibliotlièques?

Puisque l'occasion en est donnée, le portrait de cet original, qui fut un amoureux passionné du théâtre, vaut la peine d'être esquissé. Dans le premier quart du dix-huitième siècle, il y avait un Gascon, d'humeur aventureuse, comme tous les Gascons, qui avait fait tous les métiers, sans persévérer dans aucune carrière, tourmenté qu'il était par un irrésistible besoin d'action et de mouvement. C'était ce Jiannières, né d'une assez bonne famille, et qu'on avait d'abord poussé à tntrer dans les ordres. Il dut être un petit abbé fort remuant.

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Il était si bavard qu'il jeta bientôt le collet aux orties pour se faire avocat. Nous n'avons aucun document sur son passage dans le barreau. On ne peut que supposer que, avec le tempérament qu'il avait, il dut, d'instinct, recbercher les causes qui sentaient la bataille, en se souciant moins^ vraisemblablement, des intérêts de ses clients que de ses effets oratoires. Ses plaidoyers étaient sans doute d'une truculente audace, car il avait de l'aplomb, ce Bannières ; il en avait à revendre !

Puis, nouvelle incarnation, assez logique en somnie dans le développement de ce cerveau bouillant : Bannières se transforme en inventeur. Il avait toujours eu du goût pour les mathématiques et, de par son esprit fiévreusement actif, il ne pouvait se borner à demeurer dans le domaine de la spéculation pure. Il s'imagine avoir fait de grandes découvertes et il accable les savants de connuunications qui ne furent sans doute pas toutes accueillies avec beaucoup d'égards.

Enfin, un beau matin, il croit avoir trouvé

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sa véritable voie. La vie militaire, avec ses hasards, son imprévu, ses surprises, le tente, et, non sans crànerie, il s'engage clans un régiment qui tient garnison à Toulouse, avec la ferme intention de conquérir l'épaulette dans quelque campagne. Mais il avait de la mauvaise ciiance: la Franco était, alors, en paix avec l'Europe. Il n'y a point de laurier à cueillir; il n'y a à menerque l'existence, fastidieuse pour un brouillon comme lui, de la caserne. Se borner à faire l'exercice, sous les ordres d'un « appointé » brutal, quand on a passé par l'Église et par le palais ! C'était dur pour un homme à grands projets, comme Bannières î

L'exercice du mouscjuet et les parades lui laissaient pourtant quelque loisir. C'est à ce moment que se révèle sa vocation poétique. Comment n'y avait-il point songé ? Les Muses l'appelaient, et il n'avait pas entendu leur voix ! Il s'agit de réparer, en hâte, le temps perdu, et il s'attelle à une vaste tragédie, sur le sujet qui avait jadis séduit Jacques Grévin et qui lui avait inspiré ces vers fameux :

Et quand on parlera de César et de Rome, Qu'on se souvienne aussi qu'il a esté un homme, Un Brute, le vengeur de toute cruauté.

Qui aura, d'un seul coup, gag'né la liberté...

11 compose donc, lui aussi, sa Mort de César. Une fois qu'il a écrit sa tragédie, qu'il estime, de bonne foi, la plus belle du monde, il s'occupe de la faire représenter au tbéàtre de Toulouse, et, ne trouvant point d'acteur à son gré pour interpréter ses alexandrins, il joue luimême le rôle de Brutus. Il avait un accent du diable, mais, à Toulouse, on ne devait point s'en apercevoir : Bannières goûta l'ivresse du succès: C'est ce succès local qui le devait perdre I

Le théâtre allait, désormais, le prendre tout entier. Il avait éprouvé, en somme, plus de plaisir à jouer sa tragédie devant la foule, domptée par son organe sonore, qu'il n'en avait eu à l'écrire. Se iieurter au public, triompher de lui, le forcer aux applaudissements, rien n'allait mieux à ses instincts de combativité.

Mais l'ambition lui venait, en même temps.

Toulouse, encore que Toulouse fût une grande ville, ce n'était que la province! C'est Paris qui l'attirait : Paris seul semblait lui oflrir une scène digne de lui. il s'en va bravement à Paris. On ne sait pas trop comment il quitta son régiment. Ce serait pourtant un point décisif à établir, dans son odyssée boullonneetpitoyable. La suite de l'histoire va le prouver.

C'était au mois de juin 1729. J'ai dit que Bannières avait de l'aplomb. 11 le moulra, en cette occasion. Il se présente tout droit aux gentilshommes de la chambre, qui avaient la haute main sur les affaires de la Comédie. Il les étonne par sa verve, il les amuse par sa belle humeur, il les séduit par les extravagantes promesses qu'il leur fait, par les récits qu'il leur conte de ses succès à Toulouse. Moitié en riant, moitié avec quelque confiance dans les talents d'un homme qui pensait tant de bien de soi, on donne à Bannières un ordre de début. C'est dans MUhrldata qu'il doit paraître pour la première fois devant le public parisien.

Les chroniques contemporaines narrent, sur

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un ton badin, et peut-être avec quelque exagération plaisante, la soirée de débuts de ce comédien provincial qui venait conquérir Paris, avec une si tranquille assurance. Faut-il croire l'anecdote qui rapporte que, avant d'entrer en scène, il s'adressa au souffleur et lui déclara qu'il était si sûr de sa mémoire qu'il lui « défendait » de venir à son aide, « quand même il paraîtrait manquer » ? Ce singulier homme, qui ne doutait de rien, était capable, dans son bel appétit de réclame (un mot qu'il eût inventé, au besoin !), de ces menues excentricités.

La toile se lève. La représentation commence. Arbate et Xipharès, puis Pharnace et Alonime, disent leur rôle. Enfin, au deuxième acte. Bannières paraît, sous le costume, assez peu antique, comme c'était la mode alors, de Mitliridate. On l'attend dans ses premiers vers:

Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire, Voire devoir ici n'a point dû vous conduire...

Mais point. Il s'avance sur le bord de la

scène, salue le public et entame une harangue, où il fait un compliment aux spectateurs, leur raconte sa vie mouvementée, avec un entrain endiablé, leur parle d'une foulé de choses inattendues, réclame toute leur attention, en laissant entendre que ce n'est pas pour eux un médiocre honneur "que de l'entendre, lui, le triomphateur de Toulouse ! On est surpris, on rit, on l'applaudit. Il était, au reste, bien fait de sa personne et il avait bonne mine. C'est alors seulement qu'il commence son rôle.

Hélas ! dans la déclamation, il n'est plus aussi brillant que dans la harangue. Son accent, qui reparaît terriblement, fait des siennes. On rit de nouveau, — mais ce n'est plus de la même façon! — Bannières continue, pourtant, sans se troubler. Mais, au moment où le rideau va se baisser, sur son échec complet, il interpelle encore le public, car il avait la rage déparier. « Messieurs, dit-il, la leçon que je viens de recevoir est humiliante, mais je vous invite à revenir, samedi, voir si j'aurai su en profiter ! »

liO CIIOSF.S ET GENS DE THEATRE

C'était toujours de l'aplomb, même dans l'iiumilité, et, au tliéàlro, l'aplomb, c'est beaucoup! On revient, par jeu, revoir Bannières, en effet ; on s'attend à avoir aie railler. Mais non, il s'est transformé ; il a réellement profité de la leçon, comme il l'avait promis. Son jeu n'est plus exagéré et ridicule ; il est sobre et dramatique... C'est du moins ce que racontent les cbroniques, car le pliénomène de cette métamorpliose, encore qu'il s'agisse d'un intrépide Gascon, et de cette métamorpliose opérée en trois jours, peut nous paraître, à bon droit, un peu bien étonnant.

Quoi qu'il en soit, le succès, dû ou non à d'autres causes, couronne cette fois les efforts de Bannières, qui, comme il l'avait décidé, a conquis enfin le parterre parisien. Il paraît successivement avec faveur dans Atha/ie^ dans Iphigénie, et, abordant la comédie, dans les Ménechmes. Il est acclamé, il est célèbre...

Redoutable célébrité, car Bannières n'avait pas eu la prudence de changer de nom, et, pendant qu'il se faisait applaudir, en s'estimant

l'homme le plus heureux du monde, on le recherchait comme déserteur. Un soir, à la Comédie même, il est arrêté, ramené à Toulouse et traduit devant un conseil de guerre. 11 avait affaire à un colonel qui ne hadinait point et(jui n'aimait pas le théâtre, faut-il croire.

On rapporte qu'il chercha à se défendre en arguant qu'il était pourvu d'un congé régulier, mais que, ce congé, il avait eu le malheur de le perdre. Si sommaire que pût être la comptabilité des corps, à cette époque, il semble difficile à croire qu'il ne fût pas resté de traces, dans les registres du régiment, d'un congé accordé. Bannières était donc vraisemblablement dans son tort. Mais le jugement rendu contre lui fut terrible. Le conseil de guerre, impitoyable, le condamna à être fusillé.

Et il le fut, le pauvre homme, vraie victime du théâtre, dans le sens exact du mot : il le fut, malgré les démarches tentées en sa faveur pour l'arracher aux sévérités des autorités militaires. Lui qui avait triomphé d'un parterre rebelle, il ne put attendrir ses juges. L'infor-

tuné Mitliridatc, coupable d'avoir oublié qu'il était soldat, finit devant un peloton d'exécution, et sans doute, en marchant au supplice, il se rappelait ce vers de son rùle :

La mort dans mes projets m'a seule interrompu.

C'était un châtiment qui paraît bien inexorable, et Bannières payait cher sa passion de la scène. Mais n'y a-t-ilpas, dans la piteuse histoire de ce comédien si mal encouragé, une certaine part de légende?

L'ANDRÉINI

M. Cliarles Gueiileltc — à qui nous devons la publication d'un inestimable trésor de rire, les Parades de son grand-oncle, le jovial président Thomas Gueulette, un magistrat qui ne se piquait pas d'être toujours austère — s'est épris d'unephysionomietiiéàtrale dupasse, et ce qui est le fait de tous les amoureux, 1' « objet aimé » fùt-il une belle personne endoi'mie depuis des siècles, il a éprouvé le besoin de chanter ses louanges. Ainsi M. Cousin courtisait-il, deux cents ans après sa mort, M™^ de Longueville; ainsi Piiiloxène Boyer brûlait-il pour Marie-Antoinette^ ainsi Hippolytc Auger soupirait-il pour Marie Stuart, Ce ne sont pas des passions très dangereuses que celles qui ne s'adressent qu'à des ombres!

La passion de M. Charles Giieulelle ne peut être, toutefois, qu'une passion respectueuse. Voyez la malechance ! Il faut qu'il s'amourache précisément d'une des rares comédiennes d'autrefois en qui s'incarnèrent les plus parfaites vertus, d'une comédienne qui fut une épouse accomplie et une mère incomparahle, tout en étant la plus séduisante des actrices. Aucun espoir d'un flirtage posthume avec elle ! Son histoire est là pour attester qu'on -ne peut pas se livrer à de menues familiarités avec sa mémoire. La tendresse de M. Gueuletteest donc toute désintéressée. Ce n'est qu'avec la plus complète déférence pour tant de singuliers mérites qu'il a évoqué son souvenir etqu'il s'est attaché à faire revivre un instant cette reine du théâtre de jadis, morte à l'aurore du dixseptième siècle.

Son étude sur la « divine » Andreïni m'a particulièrement intéressé, parce qu'il m'est arrivé, plus d'une fois, de m'arrèter devant un tableau qui se trouve au musée Carnavalet, et qui la représente en Isabelle. L'œuvre est assez

inéiliocre, maison sent, à je ne sais quelle saveur de sincL'rité, (jue le j)orLrait devait être ressemblant. En ce gracieux visage, malgré Je sourire qui l'éclairé, il y a une pointe de mélancolie et un petit briud'énigme. Il semble avoir la firédestination des êtres qui meurent jeunes. L'Andreïui devait, en efFet, quitter ce monde avant d'avoir eu à redouter la première ride.

Cette vertu de la comédienne ne laissait pas d'étonner les contemporains, le roi Henri IV tout le premier, qui lui témoigna son admiration — et sa surprise, si vous voulez — par des égards peu ordinaires. Mais elle avait d'autres titres à l'admiration publique : le cbarme de son jeu et son esprit. C'est pour cela qu'il a paru à M. Gueulette que cette étoile d'antan, (|ui fut la perle du Tliéàtre-Italien, valait la [leine qu'on ressuscitât son souvenir. Il a, au reste, bérité sa passion pour elle de son grandoncle. Le président, écrivant l'bistoire de l'ancien Tbéàtre-Italien, s'arrêtait galamment devant la figure de l'AndreTtu' et écrivait cette

UC CdOSKS ET GENS DE THEATRE

note, d'une plume enthousiaste : « Autant recommandable par sa vertu que par sa beauté, elle a illustré la profession de comédienne de telle façon que, tant que le monde durera, et jus(ju'à la fin des siècles, ce nom célèbre sera en vénération. »

Peste ! quel lang-age tenait là le président ! « Jusqu'à la fin des siècles, » c'était beaucoup dire. Malgré cette affirmation, il faut bien confesser que ce nom « célèbre » est un peu oublié aujourd'hui.

L'Andreïnine fut pas seulement une actrice, cependant, elle fut aussi une académicienne! Elle ne se bornait pas à interpréter les œuvres d'aulrui ; elle était poète, et ce furent ses poésies — chansons, sonnets et pastorales — (jui lui valurent un siège à l'Académie des Intenti de Florence.

Elle était née à Padoue, en 1562, et elle avait tôt parlé la langue des vers. Presque enfant encore, elle était couronnéedelauriers àRome, par le neveu du papeClémentVIII, et on plaçait son portrait entre ccluidc Pétrarque et celui de

COMEDIKNS 1:T COMEDIENNES 147

l'Ariosle. Ces témoignag-es d'estime ont ému le cœur de M. Charles Gueulelte, et il raconte cette cérémonie avec autant de chaleur que s'il venait d'y assister. A seize ans, elle paraissait sur la scène. Les chroniqueurs de son temps la dépeignent comme merveilleusement belle. Sa taille était souple et élancée, son visage présentait une rare pureté de lignes, une opulente chevelure ceignait sa tète d'un diadème, et de toute sa personne se dégageait un charme vainqueur « qui allumait le désir en même temps qu'il le réduisait au silence ». La phrase n'est-elle pas d'un tour ingénieux ?

Telle était la personne physique de l'Andreïni. Vous pensez bien que M. Gueulettene trace pas un crayon moins attendri de sa personne morale. Un heureux homme avait su lui plaire €t on proclame qu'elle n'aima jamais que son mari, Francesco Andreïni. C'était un simple comédien comme elle, auteur de la plupart des canevas sur lesquels s'exerçait la verve des Gelosi, car elle appartenait à cette compagnie fameuse. Ce couple était, paraît-il, tout

ù fait édifiant en dehors du tliéàtre, et, sur les planches, étincelant.

L'Andreïni fit son apparation à Paris, en IGÛO. C'était la troisièmefois que les Gelosi venaient en France, mais ce ménage d'artistes incomparables faisait, lui, le voyage pour la première fois. Francesco Andreïni était un hommeprécioux dans la troupe. Outre qu'il parlaitcourammentsix langues etqu'iljouaitdetous les instruments, il tenait à la satisfaction générale divers emplois, selon les cas, celui du docteur, celui du capitan et celui du magicien. Sa femme jouait l'Isabelle, de façon à affoler d'amour les spectateurs. Mais ceux-ci devaient se borner à applaudir leur idole! A côté de cettelsabelle sans rivale pâlissait fort la signoraSylvia Rongali qui jouait les soubrettes et les travestis. Pourlant — exemple à pou près unique sans doute dans les annales du théâtre — aucun de ses camarades n'éprouvait de jalousie à son égard. Sur ce point-là, je voudrais bien pouvoir ajouter la même créance que sur les autres : je confesse, tout de même, que ce

détail me semble un peu extraordinaire.

Les Gelosi s'étaient installés dans la salle de riiôtcl de Bourgogne, et ils alternaient avec les comédiens français, vivant, ce qui était aussi nouveau, en assez bonne intelligence avec eux. L'Isabelle, décidément, savait subjuguer tout le monde !

Elle s'était à peine montrée sur la scène que les sonnets pleuvaient. exaltant ses mérites. Un sieur de la Roque, admirateur fervent, donnant sa note dans ce concert de louanges, ne craignant pas de risquer les figures poétiques les plus aventureuses, en son honneur : « 0 siècle bienheureux! s'écriait-il lyriquement,

... 0 siècle heureux, qui jouis, favorable,

Du Lien par qui nos maux, tous les jours, sont distraits.

Dont la bouche et les yeux jettent de si doux traits

Que qui ne les ressent est le plus misérable...

... C'est une autre Sapho qui peut, avec ses vers,

Donner lustre à son sexe, enflammer l'univers

Et faire écrire Amour, des plumes de son aile 1 »

C'est le cas de dire que la chute de ce sonnet était amoureuse et galante !

Les Gelosi improvisaient. C'était le beau

temps de la commedia delVarte. Les farces n'étaient pas toujours d'un goût bien raffiné. « Leurs comédies n'enseignent que paillardises^ » disait un prédicateur indigné. Mais le public se souciait peu des foudres de cefàcbeux, et goûtait passionnément la verve, la crânerie, la prestesse, l'imagination endiablée des acteurs italiens. L'Andreïni, au milieu de ces plaisanteries de haute graisse, souvent, gardait un talent chaste, et elle semait « l'or et les fleurs de sa poésie » sur les canevas qui lui étaient confiés.

Dieu sait si la Muse fut mise à de rudes épreuves pour la célébrer! M. Guculelte s'est plu à réimprimer quelques-unes de ces pièces qui, avec une intention meilleure que la forme^ la portaient aux nues. Ainsi un autre versificateur s'écriait, dans ses transports:

Bref, on ne saurait voir, touché de ses attraits, Rien de plus admire, rien de plus admirable...

Quatre années durant, l'Andreini fit les délices de Paris et les faveurs de la cour furent

COMliDlENS ET COMÉDIENNES 151

proJii^uées à cette charmeresse. Pourtant elle eut la nostalgie de son pays, elle voulut revoir l'Italie et elle sollicita la permission de quitter la France. Ce fut un deuil général, et ses fanatiques la conjurèrent de changer d'avis. On implorait, au moins, comme une grâce, un retard à sa décision. Isaac du Ryer, qui, déjà, avait écrit, une fois, en parlant d'elle:

Je ne crois pas qu'Isabelle Soit une femme mortelle.

C'est plutôt quelqu'un des dieux Qui s'est dég-uisé en femme...

Isaac du Ryer se fit l'eclio du chagrin public, en des strophes qui ne laissent pas d'être curieuses :

Divin esprit, dont la France Adorera l'excellence Mille ans après son trépas, — Paris vaut bien l'Italie, — L'assistance te sup[)lie Que tu ne t'en ailles pas !

Mais ces prières furent iniitiles.En mai 1G04, le roi écrivait, non sans quelque dépit, cebillet

au jiouvorneur de Lyon : « Monsieur de Villeroi, je vous fais ce mot pour vous dire que j'ay permis à Ysabelle, comédiante, et à sa compagnie, de s'en retourner enitalie... »

Elle ne devait pas revoir l'Italie, cependant. A Lyon, en juin, « victime d'un accident qui brisa les espérances d'une maternité prochaine, )) comme dit, décemment, M. Gueulette, rAndreïnisuccombaitbrusquement.Xous avons son acte de décès, enregistré à la procure de Sainte-Croix de Lyon. 11 est fort singulier par le fait qu'il tranche sur la sécheresse des documents de ce genre. Le clergé lui-même rendait hommage à la comédiene : « Le vendredi XI juing, après vespres, a été enterré le corps de feu dame Elisabeth Andreiny, native de Padoue, vivante famé du sieur Francesco Andréni, — remarquez combien peu on attachait d'importance à l'orthographe des noms propres, — de son estât comédien. Elle est décédée avec le commun bruit d'estre une des plus rares femmes du monde, tant pour eslre docte que bien disantcenplusicurs sortes de langues.

Hz ont donné ponr les droictz cinq escuz et cinq pour la permission de mettre une pierre avec son nom et ses armes auprès du pilier du bénitier. » Rare faveur que celle que lui accordait là l'Église !

Elle avait eu des funérailles pompeuses. Les éclievins de Lyon avaient envoyé les bannières de la ville. On frappa des médailles en son lionneur. Plus tard, son fils Giovunni-Battista alla jusqu'à réclamer pour elle une auréole de sainte !

Telle fut cette Andreïni, que M. Gueulette a l'air, avec quelque malice, de proposer comme exemple aux actrices d'aujourd'liui.

in

Mlle S A IN VAL

Vous plaît-il que nous suivions M. Paul PouroL dans l'élude qu'il a consacrée à une actrice illustre du dix-huitième siècle, Mi'^Sainval (ou Saint-Yal), dont M'"^ Riccoboni disait: « Son visage est une grimace ; quand elle s'anime, c'est une furie. » A ce «laideron », dont elle était terrihlemonl jalouse. Mne Clairon, toute dépitée qu'elle fût de ses succès, reconnaissait « un charmant talent ». Elle eut à la Comédie douze ans de gloire, chèrement payés par une cruelle et subite disgrâce. De son existence privée, on ne savait pas grand' chose, si ce n'est — toujours par cette lettre de M"^ Riccoboni — qu'elle avait un amant qui la maltraitait fort : « Le duc de Duras et le lieutenant de police ont voulu en imposer à

ce terrible amant, mais Tactrice tragique en est contente, elle le veut et on le lui laisse... »

M"* Sainval était d'une bonne famille de Provence. Son père était M. Alziary, seigneur de Roquefort, près de Grasse, et, par sa naissance, elle ne semblait pas être destinée au théâtre. Sa vocation l'emporta surtout. Sasœur cadette l'imita, et monta, comme elle, sur les planches, pendant que leur frère poursuivait une honorable carrière militaire, qui se termina glorieusement pendant la Révolution. Un arrière-petit-fils de ce très brave soldat porte encore, aujourd'hui, son nom.

M"'' Sainval, engagée en 17G7àla Comédie, pour jouer « les reines et les femmes délaissées », y réussit rapidement. Elle fut, d'après le témoignage des contemporains, une Athalie, une Sémiramis, une Mérope incomparable.

Je mets tous mes talents en dépôt dans ton cœur,

écrivait Voltaire, en parlant d'elle, dans une épître en vers où il se montrait passablement ingrat pour les autres interprètes, se plaignant d'elles, en les nommant.

Ce qui rend l'étude de M. Pourot intéressante et dig-ne d'être relevée, c'est le soin avec lequel il a réuni une série de documents qui équivoqucnt les liomniages qui s'adressaient, à la fin du siècle dernier, à une « étoile » en tournée. M"'' Sainval eut fort, en efTef, ce goût des « tournées », et elle fut l'actrice la plus voyageuse de son temps. L'histoire de ces démonstrations d'entliousiasme forme un piquant petit chapitre d'iiisloire théâtrale. Quelques Iriompiies qu'aient pu connaître, dans leurs représentations à travers le monde, certaines de nos comédiennes d'aujourd'hui, ils sont pâles, à côté des manifestations que prodiguèrent nos aïeux à M"« Sainval.

A Aix, on la vient supplier de prolonger son séjour. A Avignon, on lui parle comme à une déesse, et, tandis qu'on lui otTre une couronne d'or, un poète, s' avançant sur la scène, semble lui rendre un véritable culte, et s'écrie lyri(|uement :

Quand en tous lieux avec délire Tu vis accueillir tes talents.

Oserais-je, suivant le transport qui m'inspire, Faire à tes pieds ici fumer un g'rain d'encens?...

A Nîmes, on imprime les vers composés en son honneur, aux frais de la ville. Elle marche dans un cortège poétique; elle est célébrée sur tous les rhythmes. M. Pourota entre les mains ces monceaux de rimes, conservées par le petit neveu de l'actrice. Il en est de bien plaisamment naïves. Une fois, elle reçoit un acrostiche monumental de soixante-dix vers, dont les premières lettres forment ces mots : « Le triomphe du talentpar l'auteur de l'épître à mademoiselle Sainval. Fecit à Avignon. » Un autre Avignonnais se place au « paradis » du théâtre pour jeter de là sa couronne, « afin qu'elle paraisse tomber du ciel d !

A Montpellier, M"" Sainval a, par hasard, trouvé un détracteur. Il s'est permis contre elle une innocente satire. On exige do lui des excuses publiques et le malencontreux billet est brûlé solennellement, dans une urne, sur la scène, avec une pompe expiatoire. Nul crime ne paraît pire que celui-là! Il ne semble pas

Ja8 CnOSKS ET GENS DE TIIKATHI-

(ju'il y ait de témérité comparable à celle ilc cette incongrue divergence d'opinion avec la foule,

A Metz, on la harangue pour lui dire «qu'elle a de Melpomène augmenté la splendeur ». A Bordeaux, on l'assure, par avance, de son « immortalité ». Ailleurs on la proclame, sur le théâtre, dans une cérémonie symbolique, « fille du dieu des arts », ce qui ne laisse pas d'être coquet. A Bruxelles, on l'encense véritablement, et on lui vient chanter sur le théâtre une romance dont le dernier couplet linit par ce trait étonnant :

Ouand sur la scène l'on efface

Une Clairon, On peut prétendre sans audace D'avoir avec les Muses place

Près d'Apollon...

Nulle actrice, assurément, ne reçut" autant d'hommages poétiques. M. Pourot, remuant tous ces feuillets jaunis, ne s'est pas fait faute de les citer. Il serait fastidieux de le suivre dans ces citations, d'autant que ces vers sont

CÛMEDIKNS I:T COMKDIRNNES 159

la plupart du temps médiocres; mais ils attestent la chaleur des témoignages d'admiration que récoltait M"^ Sain val, dans ses tournées. C'est pour elle (pi'on imagina de lâcher sur le théâtre des colomhcs avec des palmes dans le bec. Une autre fois, un spectateur, au comble du délire, se précipite sur la scène etdéveloppe en quatre points l'apologie de la Sainval, à savoir : que ses talents sont divins, qu'on ne peut pas jouer mieux qu'elle, que la louange n'a plus d'expression digne de lui être appliquée, et que l'histoire la célébrera parmi les femmes illustres. Et cet étrange discours est accueilli par des transports.

On pense bien que les vers, qui étaient envoyés à M"* Sainval non seulement par des admirateurs désintéressés, mais par des adorateurs passionnés, oubliant, pour l'avoir vue dans ses rôles tragicjues, qu'elle n'était point belle, ne font pas défaut dans les documents recueillis par M. Pourot. Ces déclarations lui étaient adressées encore, alors qu'elle avait quarante-quatre ans. Il reste ainsi les strophes

(l'un amoureux qui avait eu besoin de vingt et un couplets pour peindre sa flamme. Le dernier exprimait, avec une foule de points de suspension bien sentis, sa douleur en apprenant le départ de l'actrice :

... Mais, ù ciel ! ù moment furreste ! Sainval, ([uel moment pour mon cœur !

Ma voix s'éteint... tu fuis... je reste Et... je suc. ..combe. . . à... mon mallieur!

On ne dit pas si ces doléances déterminèrent la comédienne à différer son départ... Elle était blasée, depuis longtemps, sur ces tendres plaintes, comme elle l'était sur les éloges. Ce n'étaitpas seulement aux représentations qu'elle était couverte de couronnes; pendant ses répétitions, on forçait la porte du tbéàlre pour lui en remettre d'autres.

Mais ses camarades de la Comédie supportaient malaisément ses triomphes. En rentrant d'une de ces « tournées » qu'elle avait innovées, elle trouvait une hostilité ouverte dans le théâtre. On avait intrigué contre elle: on lui avait retiré ses rôles, pour les donner à iM"** Vestris,

€t le lieutenant de police en venait à lui faire défense, sous peine d'une incarcération au Forll'Évèque, de jouer les tragédies où elle avait le plus brillé. Le procédé ne laissait pas dèlre singulier.

Elle avait bec et ongles ; elle se révolta, elle fit répandre quelques mordantes satires contre J\l"e Yestris et contre les gentilshommes de la chambre, ses protecteurs. Elle leur avait dit de dures vérités : pour le coup, sa disgrâce futcomplète, et elle fut éclatante. Il lui fut ordonné par le roi (c'était en mai 1779) non seulement de quitter la Comédie, mais même de quitter Paris. L'histoire de la vie artistique de M'^^ Sainval est caractéristique; c'est, en raccourci, l'histoire des mœurs théâtrales du temps.

La province lui demeurait fidèle: « Que t'importe, lui écrivait-on d'Avignon,

. . . Que t'importe si dans Atliène

L'ostracisme osa les punir (tes talents) t

De cette erreur, entends çcmir

Les nymphes justes de la Seine.

... Souviens-toi de celles du Rhône !

Ifi2 CHOSES ET GENS DE ÏIIEATllE

M"® Sainval traversa paisiblement, retirée en un village du Midi, la période de la Révolution, puis elle rentra àParis, où elle se borna... à se souvenir de ses succès, sans avoir l'imprudence de tenter tardivement de les renouveler. Elle écrivait volontiers, et elle écrivait complaisamment sur son compte, ou elle formulait, pour les tragédiennes futures, des conseils un peu solennels : « 11 faut toujours respecter les principes reçus et tout ce qui tient à la décence publique et religieuse... La dissolution, la dépravation ne peuvent s'accorder avec le grand talent.. .'On ne peut peindre ce qu'on ne sent pas, etc. » Ce sont, à la vérité, leçons assez banales, et on pouvait attendre des enseignements plus précis de la part d'une actrice qui avait tenu une si grande place au théâtre.

M^'* Sainval mourut très âgée, en 1830, dans sa maison de la cour des Fontaines. Elle avait, ainsi qu'en fait foi la lettre de part de son décès, reproduite par M. Pourot, quatrevingt-sept ans. Cette lettre était envoyée au nom de ses neveux et nièces et au nom d'un de

SCS vieux amis, M.Nozeret, qui lui avait fermé les yeux.

Le comité des inscriptions parisiennes devrait peut-être une plaque de marbre, sur une des maisons habitées par elle, à cette tragédienne fameuse. Nous la demandons pour sa mémoire.

Mme DE BEAUMARCHAIS

La prodig-ieuse personnalité de Beaumarcliais ofîre des aspects multiples. A côté de l'auteur dramatique, donnant deux chefs-d'œuvre à la scène française, les chercheurs et les curieux peuvent considérer en lui l'extraordinaire homme d'aflaires, le viveur, le polémiste, l'agent secret, l'inventeur, le plaideur. En ce remuant, en ce fiévreux Beaumarchais, M. Bonneville de Marsangy a eu l'idée bourgeoise do montrer « le bon époux ». Il a absolument voulu trouver toutes les vertus domestiques

chez l'audacieux écrivain, et, comme tous les contrastes se rencontrent cliez Beaumarchais, il a pu, en efiet, montrer en lui le mari excellent. Cette élude n'a pas une importance capitale : elle ne laisse pas, en somme, d'avoir sa petite originalité.

Beaumarchais, il est vrai, était, en l'ait de mariage, honnne d'expérience. On sait qu'il eut trois femmes. C'est l'histoire de sa dernière union qui a tenté M. Bonneville de Marsangy, ayant eu en main les papiers et les lettres intimes de la troisième M"« de Beaumarchais. Au reste, c'est avec celle-ci que l'auteur du Mariage' de Figaro put donner sa mesure, comme époux, car ses deux premiers mariages avaient été fort courts. Jusqu'en 1786, il ne permet guère à ceux de ses biographes qui sont tentés par ce côté familial que de l'étudier... comme veuf.

Infiniment séduisant et brillant, il devait inspirer de nombreuses passions, qu'il partagea parfois sincèrement, auxquelles il répondait le plus souvent, par habitude de galanterie. Cha-

AUTOUR DU TlllvVïRE 16/

cunc do ses trois femmes s'offrit positivement à lui. 11 était encore le jeune horloger Caron lorsqu'il contracta son premier mariage avec la vcuvo du bonhomme Francquet, contrôleur de la bouche, qu'il avait déjà consolée, du vivant de Francquet, de ses ennuis de jolie femme unie à un vieillard. M"'^ Francquet, avec sa petite fortune, donnait un commencement de satisfaction à ses ambitions. Grâce à elle, Beaumarchais acquérait un office à la cour et faisait figure dans le monde. Le sort le sépara vite de cette compagne. Moins d'un an après qu'elle €ut pris son nom, elle mourait d'une « mauvaise fièvre » . Il ne reste pas de lettres de cette Madeleine Aubertin, veuve Francquet, femme Caron, mais il en reste de sa sœur, et celle-ci déclare son beau-frère « bon, sensible ot généreux ».

Voici donc un premier certificat d'époux modèle donné par M. Bonneville de Marsangy à Beaumarchais. Onze ans se passent avant qu'il songe à convoler en secondes noces. Il a singulièrement fait son chemin ; il a été le cava-

lier à la mode et le protégé de Mesdames, il a fait grande impression à Versailles, il s'est associé avec le financier Pàris-Duvernoy, il a acquis la noblesse, il a fait jouer son premier drame, Eugénie. Il ne paraît plus trop songer au mariage lorsqu'une délicieuse veuve, fort riche celle-la, s'éprend furieusement de lui. Beaumarchais se laisse séduire, une rencontre est arrangéepar des amis communs, aux Champs- Elysées, et la veuve mène si rondement les choses qu'un mois après cette rencontre elle est conduite par Beaumarchais à l'église Saint- Eustache. Elle lui a fait jurer d'être fidèle, « de ne point la laisser dans un lit solitaire en proie à tous les soupçons de la jalousie». Beaumarchais a juré.

Second certificat de M. de Marsangy. Il cite les billets les plus tendres adressés par Beaumarchais à sa femme; il montre en lui le plus dévoué des gardes-malades lorsque la phtisie mine implacablement celle qui était si fière d'être à lui. Elle meurt au bout de deux ans, et le voici encore veuf.

Doxtraordinaires occupations peuvent apporter quelque diversion à sa douleur. Il traverse une des crises les plus agitées de son existence : il soutient ses grands procès contre Goezman, il est chargé de missions singulières, il entreprend des voyages accidentés. Puis il donne le Barbier de Sérllle. 11 est l'iiomme du jour, fêté, célébré. « On en raffole ! » s'écrie Grinnnri, Il est fournisseur, baïujuier, armateur, il est devenu l'apùtre de la cause des États-Unis. Il fait tout, il est partout. Le Mariage de Figaro vient d'être représenté, après combien d'obstacles dont il a triomphé, comme il triomphe de toutes choses! Il a la fortune et la gloire.

C'est à ce moment — il a déjà cinquante-deux ans — qu'il subit le charme de celle qui va devenir sa troisième femme, M"^ ^Yillermaula, de nationalité suisse. Elle aussi, elle s'est à peu près jetée à sa tête, si réservée qu'elle soit d'habitude. Mais l'âge ne semble pas avoir de prise sur Beaumarchais, et elle ne rêve que do. lui. L'examen d'une harpe a été le prétexte de la rencontre, dont l'eflet a été foudroyant sur

ITU CllUSi:s ET GI:NS de THEATRE

les deux intéressés. Beaumarcliais, l'heureux IJeaumarcliais, qui a dompté le sort, se sent tout à coup des goûts d'homme d'intérieur, et il épouse jM"e Willermaula, éblouie de son bonheur. Elle n'est plus toute jeune, en effet, elle n'est pas grandement apparentée et elle n'est pas riche. Elle est fort belle, il est vrai. Il n'en va pas moins que ce mariage est une victoire inespérée pour cette étrangère.

Elle, elle survivra à Beaumarchais, et c'est cette figure qu'évoque longuement M. de Marsangy. Au reste, il y a des heures, dans la vie de cette troisième M"^ Beaumarchais, qui méritent de la faire sortir de l'obscurité où on l'a généralement laissée. Pendant la Révolution, elle montrera du caractère et du courage, — oui, vraiment, plus que de la dignité. Elle défendra énergiquoraent son mari absent et, dans cette tâche, rien ne l'arrêtera.

AUTOUR DU TIIEATHE 171

Dans cette nouvelle union, Beaumarchais mérite les éloges particuliers, dont ne se souciait peut-être pas beaucoup l'histoire, de M. do Marsangy. Il admire en lui le mari prévenant, empressé, heureux dans son foyer et jaloux de rendre heureux les siens. Il s'attendrit en le voyant, dans sa fastueuse maison du faubourg Saint-Antoine, faire trêve à ses innombrables travaux pour s'adonner aux joies de la famille, — ce qui ne l'empêche pas de mener grand train. — Il faut qu'il nous fasse constater, et de près, que Beaumarchais est le parfait époux, Il ne nous en coûte rien d'acquiescer à ce qui semble tant lui tenir à cœur.

Mais le tableau de ce bonheur conjugal de l'entreprenant et si vivant écrivain ne laisserait pas d'être un peu monotone, s'il se prolongeait. Le moment est venu oij, dans l'époque la plus dramatique qui soit, M""® Beaumarchais va sortir de cette ombre discrète.

La Révolution a jeté Beaumarchais dans de nouvelles aventures. Il a été dénoncé comme accapareur d'armes et de blés, la foule a envahi sa luxueuse maison, il a été arrêté et conduit à l'Abbaye, dont une de ses anciennes maîtresses a réussi à le tirer ; puis il s'est lancé dans la mystérieuse affaire des soixante mille fusils de Hollande, qu'il v^eut rétrocéder au gouvernement révolutionnaire ; il s'est fait confier une mission à l'étranger, il a été arrêté en Angleterre... Les événements ont marché vite. En novembre 1792, un décret d'accusation est rendu contre lui comme suspect. M™= de Beaumarchais était au Havre, où elle se trouvait en sûreté. Elle accourt à Paris pour défendre les intérêts de son mari. Elle proteste contre l'apposition des scellés sur la maison du faubourg Saint-Antoine, elle obtient un sursis de deux mois au décret d'accusation. Mais Beaumarchais, revenu pour quelques jours, est reparti pour l'étranger, poursuivant toujours ses négociations relatives aux fusils. Son absence prolongée fait renaître les soupçons; les temps

sont devenus plus âpres encore. Cette fois, le département de Paris l'inscrit sur la liste des émigrés.

M"=e de Beaumarchais reprend la campagne. Elle n'a plus à compter, maintenant, sur aucun appui ; c'est avec ses seules ressources qu'elle doit agir. Elle ne se laisse pas abattre par les épreuves, et elle se rend au comité de Salut public. Elle finit par faire admettre que son mari a quitté le territoire de la République en vertu d'une mission, et, sur ses instances opiniâtres, le nom de Beaumarchais est rayé de la liste. Elle croit avoir triomphé. Peu de temps après, le comité de sûreté générale s'inquiète encore de la situation de Beaumarchais. Sa femme, que rien ne rebute, se présente au comité et développe, encore une fois, les arguments dont elle s'est servie. Mais ils sont vains, à présent : Beaumarchais est définitivement compris parmi les émigrés. Il reste encore dansTliôtel du faubourg Saint- Antoine des papiers qui pourraient être compromettants. M'"'' de Beaumarchais s'y introduit

et les bi'ùlo en une nuit. L'acte était téméraire; elle risquait sa vie. Cependant, sous peine d'être déclarée suspecte, — et elle tenait à la liberté pour sauvegarder encore ce qu'elle pouvait, — elle est obligée, selon le décret de la Convention, de divorcer. Elle coniparaîtdonc devant le comité révolutionnaire, mais c'est avec fermeté qu'elle fait des restrictions : — (( Les décrets, dit-elle, m'obligent à demanderle divorce : j'obéis, quoique mon mari, chargé d'une commission, ne soit point émigré, quoiqu'il n'ait jamais eu la pensée d'émigrer. Je l'atteste et je coqnais bien son cœur. Il se tirera de cette accusation comme des autres, et j'aurai la satisfaction de l'épouser une seconde fois, selon les lois nouvelles. »

Cette déclaration n'était pas sans vaillance. Elle lui devait nuire. Deux mois plus tard, elle était arrêtée à Boissy-Saint-Léger,etincarcérée à la prison du Plessis-Égalité, puis transférée à Port-Libre. Sa fermeté ne l'abandonna point. Rendue à la liberté, la misère l'attendait. Où était le temps des folies de luxe de la maison

(lu faubourg Saint-Antoine? Un jour qu'elle s'est procuré quelques assignats, elle écrit à Beaumarchais qu'elle a donné un grand dîner: « Une assiette de haricots, deux pommes de terre, beaucoup d'eau. Ta fille veut un caniche pour lui servir de serviette et nettoyer son assiette. » Mais elle prend gaiement son parti des privations. Ce à quoi elle s'occupe, c'est à entreprendre de nouvelles démarches pour obtenir la radiation de Beaumarchais de la liste des émigrés et, partant, sa libre rentrée en France.

En même temps, elle prépare l'opinion au retour de son mari. Elle fait reprendre les œuvres dramatiques de Beaumarchais, elle veille aux modifications nécessaires à apporter au poème de Tarare, à l'Opéra; elle supprime les passages qui pourraient être dangereux, qui offriraient des allusions fâcheuses. Il y a d'elle, alors, une lettre très curieuse. Elle annonce ces modifications à Beaumarchais et elle pallie, par des arguments ingénieux, les blessures d'amour-propre qu'elles doivent faire subir à

railleur. 11 y a une jolie délicatesse féminine dans ces explications, lia fallu couper le grand prologue de la Nature, changer bien des vers, en retrancher d'autres; elle sait que, quelle que soit la situation critique dans laquellese trouve Beaumarchais, il souffrira de ces mutilations et elle allègue ses raisons : « Le goût public a changé..., l'esprit des spectateurs n'est plus le même, le sublime est en pure perte... i> Et elle le rassure sur l'issue de la représentation, en lui parlant des applaudissements qui ont, malgré tout, éclaté. Avec ses pieux artifices, c'est vraiment là un intéressant billet.

Cependant, en juillet 1796, Beaumarchais peut retrouver les siens, et il travaille aussitôt ^ •à reconstituer sa fortune, ne parvenant qu'au bout d'un an à faire lever le séquestre de sa maison, si longtemps fermée. Bien que la police voie un moment en lui un conspirateur, c'est alors qu'il est tout à fait homme de foyer, selon le cœur de M. de Marsangy ! Il ne fait plus, comme œuvres littéraires, que de petits couplets .pour célébrer des anniversaires intimes, —

1 anniversaire de la naissance de sa fille ou celui de son mariage, — rimes qui, certes, n'ajoutent rien à sa gloire :

Faisons comme nos bons aïeux, Rebuvons tous à tasse pleine...

Il s'occupe de marier sa fille Eugénie, et il lui adresse de vertueuses recommandations: il se félicite du choix de son gendre André Delarue, — qui, par parenthèse, n'est mort, presque centenaire, qu'en 1864, — et la grossesse d'Eugénie lui causera les plus tendres préoccupations. Il est devenu « bonhomme », selon le mot de sonamiGudin. «Bonhomme,» Beaumarchais t L'épithôte ne semble-t-elle pas piquante ?

ni

Il faut suivre maintenant M™^ de Beaumarchais, après 1799, pendant la période de son veuvage. A la vérité, elle a épuisé tout le romanesque de sa vie durant la Révolution. Son

existence sera maintenant toute simple et toute bourgeoise. Mais elle n'a pas vécu impunément dans la société des beaux-esprits. Elle écrit furieusement elle-même et elle se dépense en une abondante correspondance.

Ce qui l'occupe, tout d'abord, c'est la publication d'une édition dos œuvres de Beaumarcbais. Elle l'entreprend avec le fidèle Gudin, rassemblant tous les matériaux nécessaires, recopiant les manuscrits de « son bon Pierre », se dévouant ardemment à cette tâcbe. « C'est, écrit-elle à son amie M"« Dujard, la manière la plus triomphante et la plus digne de répondre aux feuilUstes qui ne vivent que de brigandages, de mécliancetés et de calomnies. » Elle en veut aux a feuillistes w. Bien qu'elle ait renoncé à placer en tête de cette édition la vie de Beaumarchais qu'a rédigée Gudin, par crainte des polémiques, la publication fait revivre d'anciennes attaques, et M™° de Beaumarchais s'en afflige : — « Les œuvres de Pierre paraissent, et. déjà, on s'acharne contre ses Mémoires avec une insolence et une perse-

vérance ({ui n'ontd' exemple que contre Voltaiie et deux ou trois littérateurs de première ligne. 11 n'y a rien à répondre à ces feuillistes-là ; il faudrait les prendre à partie devant un tribunal ; mais, par malheur, il n'y a pas de lois répressives contre les calomniateurs. 11 faut tendre le dos et souffrir les nasardes... »

Toute sa correspondance est pleine de souvenirs attendris sur Beaumarchais. Elle le cite constamment, elle rappelle ses paroles, ses jugements, ses opinions sur toutes choses. « Le bon Pierre » revient sans cesse... Et pourtant il faut bien confesser que M«»e de Beaumarchais, quelque illustre que fût le nom porté par elle, eut, un moment, la très sérieuse tentation de se remarier. Pour être veuve d'un grand homme, on n'en est pas moins — femme I

Elle était encore belle. Elle-même le constatait, bien qu'elle assurât n'être pas coquette, dans une lettre à son intime amie M'"^ Dujard : a J'aime à vous répéter que j'ai retrouvé un visage qui m'attire force compliments... La pâleur même a quitté la place et s'est laissé en-

vallir par une petite teinte rosée. La cliair est revenue, et quelles chairs ! Elles ont la fermeté qu'elles doivent avoir à vingt ans ! » On ne parle pas plus coniplaisanimenlde soi-même. Les compliments lui tournèrent-ils un peu la tête ? Son salon était recherché et elle y recevait une société choisie : parmi ses hôtes accoutumés, y en eut-il un qui se montra particulièrement empressé ? Toujours est-il qu'il s'en fallut de peu que le pauvre Caron de Beaumarcliais, tout glorieux qu'il fût (mais c'est un grand défaut que d'être mort !j, n'eût un successeur : a — Je ne me défends pas, écrivaitelle, d'avoir eu un goût assez vif (elle avait commencé à écrire sentiment, qui est raturé), qui eût pu prendre une consistance et avoir une suite grave, si j'eusse pu écarter des ombres de ce joli tahlcau... »

Il y eut une crise, assurément, à l'heure, difficile à accepter avec résignation, où la femme entre dans son automne. Elle en triompha, [tourtant : « — Je vous assure, disait-elle assez gaillardement à sa confidente, quoique temps

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après, qu'il n'y a pas de vieux cheval hongre moins vicieux que moi ! w Elle oublia ses velléités matrimoniales en menant une existence fort mondaine.

Une de ses lettres évoque un curieux contraste. Elle raconte une soirée de mardi gras donnée en l'honneur de M"'e de Genlis, alors dans toute la vogue de son inconcevable renommée. Par une galanterie raffinée, on avait imaginé un à-propos oij tous les personnages de la prétentieuse femme de lettres apparaissaient. La chose était de l'invention d'un certain M. du Tremblay, qui avait un culte pour M™' de Genlis. M"'« de Beaumarchais et Eugénie Delarue avaient un rôle dans cet intermède. N'est-ce pas une rencontre piquante que la veuve et la fille de l'étincelant auteur du Mariage de Figaro prenant une part active à cet hommage rendu au plat écrivain du Théâtre d'éducation.

Mais 31"'' de Beaumarchais vieillit ; elle s'occupe de politique, à présent. Elle ne paraît pas, au reste, bien ferme dans ses opinions.

Elle a admiré Napoléon très lyriquemcnt, en s'écriant : « Que sont les autres souverains auprès du nôtre ? d Bientôt elle cliange de sentiment sur l'empereur. Il ne lui déplaît même pas de s'imaginer, pour avoir fait quelques papotages sur la cour, qu'elle se livre à une opposition dangereuse. Elle recommande à M"'' Dujard de brûler sa lettre, ou, tout au moins, de biffer un paragraphe qu'elle estime terrible, et elle évoque la vision menaçante du château de Vincennes. C'était évidemment, à ce moment, — l'âge des succès de beauté, auxquels la plus honnête femme du monde ne saurait être indifférente, étantpassé, — une période d'ennui, de grand besoin de s'occuper, de quelque façon k que ce fût.

On peut imaginer qu'elle eût peut-être aimé jouer un rôle dans une conspiration, — qui eût été très anodine. . . et oiî l'on eût beaucoup bavardé , en faisant attention à avoir de l'esprit...

Elle vit tomber ce Napoléon dont elle était subitement devenue l'ttcnnemic», mais elle n'eut

pas le temps de commenter beaucoup les actes (lu nouveau règne, dans les lettres qu'elle continuait à écrire infatigablement, car elle mourut enlSlG.

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