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LE THÉÂTRE ET LA CILVSSE

Tandis que nous reprenons nos feuilletons, en septembre, la poudre parle et les cliasseurs savourent les joies de 1' « ouverture «. Ali ! tout ce qui tient d'émotions dans ce mot-là I Notre ami Bernard-Derosne, qui estun passionné de la chasse, peut le dire, lui ! La chasse et les chasseurs ! c'est un sujet qui lui tient au cœur, et il a écrit les pages les plus subtiles et d'une philosophie aiguisée sur cette matière, dans ses Types et Travers, dessinant toutes les variétés de cette espèce d'homme qui, quand septembre, le beau et mélancolique mois de septembre, arrive, s'affuble d'un costume compliqué et s'en va courir les aventures, le fusil à la main. 11 a peint le « fastueux » chasseur, qui aime avant tout le bruit et l'éclat et qui ne

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vise (jiie l'effet qu'il produit sur les badauds de toute classe, et 1' « innocent », qui va chasser, sans émotion, comme d'autres vont se promener, et le « folâtre )),qui aime la chasse moins pour elle-même que pour les accessoires, et r (( indifférent o, qui chasse parce qu'il est de bon goût de chasser, et le « misanthrope », qui cliasse par amour de la nature et de la solitude, et r a enragé », qui est envieux, méchant et sournois et(|ui. pour tuerunperdreaudeplus que son voisin, estcapahle de tousles forfaits... Toutes ces physionomies de chasseurs, peuton les retrouver aussi dans la littérature dramatique ? Je crois qu'il y aurait une étude piquante à faire sous ce titre : « la Chasse et le Théâtre, » en s'avisant de rechercher, dans les annales de la scène française, les pièces bâties sur une donnée cynégétique ou ayant pour cadre quelque épisode dédiasse. On pourrait remonter loin, en commençant par le personnage de Dorante des Fâcheux^ où Molière' portraictura. dit-on, l'insupportable veneur M. de Soyecourt.

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Je ne prétends même pas donner une esquisse de ce travail, qui demanderait quelque loisir pour qu'on en dégageât des réflexions caractéristiques. Je constate seulement, en curieux, que le nombre des drames, des vaudevilles ou des opéras-comiques où la chasse joue un rôle est considérable. Cette passion aparu, au moins pendant longtemps, un suffisant élément d'intérêt scénique, dans tous les genres.

Voulez-vous même une tragédie ? C'est l'ancêtre de tous les chasseurs, le farouche Esaii, qui l'a inspirée, au dix-septième siècle, et elle fut représentée, à Rouen, au. collège des Bons- Enfants. C'était la légende biblique, mise en alexandrins pompeux, sans que l'auteur se fût permis quelque addition de sou cru.

Les drames abondent. Mais vous entendez bien que ce ne sont pas des mazettes de chasseurs qui en sont les héros. Ceu.x-ci ne poursuivent qu'un gibier sérieux et digne de considération. C'est, linr cxemi^lc, Edf/ar ou la chasse aux loups, de Craigniez, qui fut représenté en 1811. C'est encore l'extraordinaire Chasseur

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jKiir, lie Benjamin Aniier, un des Iriomplies de l'ancien Ambigu, dont Frédcrick-Lemaître créa le principal rôle, en 1828. Je vous prie de savourer la donnée du C/iasseur noir. Celui-ci est un mystérieux personnage qui habite un manoir perdu au fond de la Suisse, et qui passe son temps à occire les ours les plus terribles. Ce misanthrope, dont toute l'existence se dépense en grandes battues, porte un masque de velours, ce qui, paraît-il, ne le gène pas pour tirer. Si misanthrope qu'il soit, il s'est pris de pitié, cependant, pour une infortunée jeune fille que poursuit un lâche seigneur des environs, et il lui donne asile. Il feint même de l'épouser, pour que, délivrée d'assiduités gênantes, elle puisse aimer en paix le berger Iselin. On n'est pas plus complaisant ! Alais le méchant seigneur s'introduit dans le manoir, et après avoir mortellement blessé le chasseur noir, lui arrache son masque. Horreur ! il aperçoit un visage décharné, ravagé, hideux. Ce chasseur noir est un proscrit qui jadis, plutôt que de révéler un secret politique, a enduré les plus afireuses

tortures. Vous pensez bien (juil no trépasse pas, si grièvement atteint qu'il soit, sans avoir tiré vengeance du perfide et assuré le bonheur de sa protégée. Hélas ! pendant des années et des années, ce fut des élucubrations de cette trempe que Frederick dut interpréter !

Nous avons à vous offrir aussi des ballets et

-des divertissements, la Chasse an corf, donnée

à Fontainebleau en 1700, dont Morin avait écrit

la musique, ou des pantomines ^équestres, la

Vengeance de Diane, d'Augustin Hapdé.

Et les comédies à ariettes! Les Deux citassurs et la Laitière , d'Antheaume , eurent un succès qui dura un demi-siècle. La pièce •était bâtie sur une donnée bien mince, mais en 1763 on n'avait pas d'aussi grandes exigences qu'aujourd'hui. C'était la mise à la scène de deux fables de La Fontaine, assez bizarrement mêlées. Comme personnage muet, l'ours figurait dans la pièce : la chronique ne nous a pas laissé le nom du créateur de ce rôle important. Quelques couplets ont, un temps, survécu à cet innocent badinage. celui-ci, par

exemple, que répélaienl encore quelques-unes de nos grand'mères.

Si vous trouvez dans la plaine, Me disait certain chasseur, Vieille femme ou procureur. Mon ami, mauvaise aubaine 1 Mais quand une belle brune A vos yeux viendra s'offrir, Sig'ne de bonne fortune, De bonheur et de plaisir...

C'est encore, en 1797, la Chasse, de Sewrin, cet auteur peu commode qui réclamait la prison contre les comédiens qui dénaturaient son texte (les auteurs d'aujourd'hui ont bien dû prendre leur parti de ces libertés !). Puis voici la légion des vaudevilles, le Braconnier de Leuven et Vanderbruck, le Vieux Chasseur, de Francis et Désaugicrs, Pas de chance ! d'Albert, l'Ouvertui^e de la chasse, tableau mêlé de chants d'Albelte et Des vergers, le Gibier du Roi, do Barliiélemy ,et Delacour...

C'est la chasse qui inspire à Alexandre Dumas son premier ouvrage dramatique, qui, certes, ne laissait guère prévoir Henri III et

sa coin\ donné pourtant moins de quatre ans après cette pochade de la Chasse et V Amoiu\ écrite dans ce coin des bureaux du secrétariat du duc d'Orléans, dont le grand homme a fait une si amusante description.

La Chasse et V Amour., jouée à l'Ambigu on 1825, avait deux autres auteurs encore, Rousseau et LeuA-en, et il semble que ce soit beaucoup de collaborateurs pour ce petit acte, où l'on voit un chasseur passionné, mais malheureux, accepter pour gendre l'astucieux Ernest Sainville qui dissimule ses maladresses, envoie partout, de sa part, des paniers de gibier (jui . font admirer ses prétendus exploits et lui persuade à lui-même qu'il est un parfait Ncmrod.K Le moyen de résister! Aussi, quels que soient les engagements qu'il ait pris avec un certain Papillon, qui a la franchise intempestive, accorde -t-il à Sainville la main de la « charmante » Angélina.

Il y avait là, sur Tair Vers le temple de rhtjmen, un couplet qui parait, aujourd'hui,

bien étonnant. C'est un chasseur qui parle, vantant ses propres mérites :

La terreur de la perdrix Et l'effroi de la bécasse, Pour mon adresse à la chasse On me cite dans Paris !

Dangereux comme une bombe, Sous mes coups rien qui ne tombe, Le cerf comme la colombe !

Oii le besoin de la rime peut-il conduire î Ce vaudeville, quoi qu'il en soit, est un des ouvrages les plus typiques, au point de vue qui nous occupe. II y a là toutes les silhouettes classiques, le brouillon, le vantard, le naïf, le malin, qui ne chasse que pour trouver un moyen de se pousser dans le monde, et le terrible ciiasseur myope aussi, terreur de ses compagnons, qui tue leurs chiens et leur envoie des grains de plomb dans le dos.

Le rondeau sur la chasse ne pouvait manquer. Il est bien dans la note du temps, avec ses comparaisons traditionnelles :

Un seul instant, examinez le monde, Vous ne verrez que chasseurs ici-bas.

Autour de moi, quand on chasse à la rondo. Pourquoi donc, seul, ne ohasserais-je pas ? Dans nos salons, un fat parfumé d'ambre De vingt beautés chasse à la fois les cœurs, Un intrig-ant, rampant dans Tantichambre, Chasse un cordon, des rcg-ards, des faveurs .. .

Quant aux couplets de la fin, il va sans dire qu'ils équivoquaient tous sur la chasse et que c'est avec des termes cynégétiques que, selon la coutume, 1 uidulgence était réclamée pour les auteurs. Dumas, au moment où il jetait celte folie sur le papier, était au bureau des forêts. C'était sans doute quelque expédition d'un rapport qui lui avait donnél'idée ducîidre de la pièce.

Le dernier en date des ouvrages dramatiques sur la chasse est le monologue de M. Grenet-Dancourt. On sait qu'il s'agit là de la profession de foi d'un chasseur débonnaire, qui prend en pitié le gibier qui passe à sa portée, et qui, s'affligeant ingénument sur les a deuils» que sèment autour d'eux ses confrères, fait exprès de manquer des perdreaux qui s'offrent à lui :

...Et tout bas, en voyant leur fuite, Je me dis : Cela les rendra Beaucoup plus prudents dans la suite Et de la mort les sauvera 1

Mais ce sont à peine quelques éléments que je note, pour un travail qui serait amusant à faire, avec quelque méthode, en suivant tel ou tel type de chasseur à travers celte légion do pièces. J'ai seulement voulu rappeler que le Théâtre avait payé un large tribut à la Chasse. C'était chose de saison, en ce jour d'ouverture.

Mais le mois de septembre n'est pas seulement le mois des chasseurs. C'est aussi celui où se réveille ^invisible démon qui dirige l'orchestre parisien et où les théâtres reprennent vie, rappelant le bruit, le mouvement, les chaudes discussions. Les pauvres colonnesaffiches, si lamentables dans leur dénuement d'été, — car à quoi sert une colonne-affiches sans affiches ! — vont se barioler de nouveau. D'après les programmes que l'on a donnés, il semble qu'une activité particulière va se déployer partout, cette saison. On se rond bien

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compte que la dernière a été assez terne ef assez pauvre, dans son ensemble, et le besoin se fait grandement sentir d'un peu de nouveau... qui soit vraiment du nouveau.

M. A RSÉNE HOUSSAYE

M.Arsène Houssaye offre le bien rare exemple d'un homme qui est reconnaissant envers la vie, et il a la coquetterie de cette reconnaissance. 11 fait à la vie la politesse de rester toujours jeune de cœur, et cette persistante jeunesse est étonnante chez lui. Il a gardé l'enthousiasme, la foi, et s'il loue le temps passé, qui lui rappelle d'illustres amitiés, des aventures de cœur, une existence largement dépensée, ce n'est pas au détriment du temps présent. Ce doyen des lettres, qui a occupé tant de situations brillantes, qui a sa légende souriante, qui a traversé trois ou quatre époques caractéristifjues, suit, avec une curiosité nullement lassée, les manifestations des générations nouvelles et se préoccupe même de l'avenir. 11

n'y a jamais rien de cliagrin^ chez iiii. el co sera, tout au plus, avec un peu d'ironie qu'il constatera les modifications qui se sont opérées dans les mœurs littéraires, où, selon le mot de M. Alexandre Dumas, l'esprit de commerce a trop remplacé le commerce des esprits. Où sont-elles, en effet, aujourd'hui, les belles amitiés, les belles émulations? Où sontils, les heureux cénacles des temps romantiques?

M. Arsène Houssaye, en 1892, est toujours un romantique I Et cela est charmant de retrouver en cette période forcément réaliste que traverse la littérature (en attendant que le réalisme fasse place au symbolisme, comme on nous assure que ce doit être !) cette ima-'' gination à panache, cette triomphante belle humeur qui poussait à Iransformer les choses ordinaires ou mesquines en choses prestigieuses, cette galanterie allant parfois jusqu'à l'impertinence aisée, ce don de jeter de l'éclat sur tout, cette façon déterminée d'accepter la vie comme un roman ! Il y a dans ses Confessions tels

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bouts (le phrases qui (l<''tonnent fort avec les positives habitudes actuelles, et qui sont révocation même d'un temps. Elles sont la grâce de ce livre et il aurait bien été à rcj^retter que M. Arsène Houssaye eût ou l'idée de les éliminer, en se relisant, par quelque scrupule. Nous sommes bien aises, par exemple, qu'il nous raconte qu'il écrivait des sonnets en n'ayant d'autre pupitre que le sein d'une jolie tomme ! Même un poète, à présent, hésiterait devant une déclaration pareille, et il est à craindre (ju'il n'eût l'esprit trop pratique pour réfléchir à l'incommodité d'un si délicieux appui^! Le pauvre Barbey d'Aurevilly eût-il été assez ravi do celte petite ligne-là !

J'imagine qu'il n'eût pas moins goûté l'histoire de r a addition » du propriétaire du café de Foy, que celui-ci, lorsqu'elle fut suffisamment corsée, présenta à M. Arsène Houssaye dans un volume à tranches dorées, magnifiquement relié en maroquin violet. Toutes ces anecdotes — et c'est là le plaisant et l'aimable — sont contées, en dépit de leur espèce de

lyrisme, avec une si savoureuse apparence do simplicité et de naturel ! Tout ceci semble être si bien, pour l'iiomme heureux qui se plaît en de perpétuelles illusions (ce ({ue n'ont plus la hardiesse de faire les éci'ivains d'aujourd'hui), de la vie ordinaire I Ce grain de fatuité, qui assaisonne ces pages, cette ferme croyance en la souveraineté des lettres, ce dédain de tout ce qui n'est pas entouré d'un peu de poésie, c'est, par le contraste avec les écritures d'aujourd'hui, la chose la plus piquante du monde.

Mais, je dois m'occuperici de ce qui a surtout trait au tliàtre, dans ces Cofifessio?is. h' ancien administrateur de la Comédie-Française n'avait pas épuisé ses souvenirs dans ses quatre premiers volumes, et il en a toujours k conter. Il fait revivre tout le Paris théâtral d'antan, dans la galerie la plus animée qui soit.

Sur Rachel, par exemple, il est inépuisable. 11 y a des histoires de toute sorte sur son comj)te, des histoires — et peut-être aussi des légendes. En est-ce une que la première ren-

contre de la future tragédienne avec le plus grand poète du siècle ? Elle n'était encore que la petite chanteuse des rues, et les refrains les plus risqués s'envolaient de cette fine bouche, « comme des crapauds sortent d'une fontaine ». Elle faisait la quête, après un couplet, quand un passant s'arrêta devant elle, la contempla longuement et lui glissa dans la main une petite pièce d'or. Ce passant, c'était Victor Hugo. — (( Oh! dit Rachel, hardiment, si on voulait nie faire des chansons ! » Hugo prit quelques feuillets dans la pociie de son habit et, après laumône de son argent, fit l'aumône de sa poésie. — a Tenez, mon enfant, fit-il, voilà des strophes qu'un de mes amis veut mettre en musique : ciiantez-les sur un vieil air, j'aime les chansons des rues! »

Le poète sacrant, pour ainsi dire, l'artiste, c'était une scène dont le symbolisme devait charmer l'imagination de M. Arsène Houssaye : il n'a point manqué de la parer de mille grâces.

Quelques années plus tard, le poète et la comédienne se retrouvaient au Théâtre-Fran-

çais. Racliel venait de jouer la Tisbé et, à la fin de la représentation, Victor Hugo tenait l'actrice dans ses bras, comme s'il eût étreint la poésie. — «Prenez garde, lui dit elle en souriant, vous allez vous apercevoir que je suis une femme !» Ce soir-là, elle jurait de jouer toutes les héroïnes de Victor Hugo. Mais on sait ce que sont les serments d'actrices, même quand elles sont de bonne foi !

Ce n'est pas seulement dans sa gloire de théâtre que M. Houssaye montre Rachel, mais aussi dans ses gamineries, où elle gardait parfois un peu de son instinctive rapacité. C'est ainsi l'histoire d'un bracelet de diamants, arraché au docteur Véron au moyen d'une petite comédie, où elle joua le rôle de prétendue intermédiaire pour lui faire obtenir la direction du Théâtre-Français, en lui assurant que M. Arsène Houssaye avait donné sa démission. Au reste, elle no se gênait pas pour dépouiller un peu cavalièrement ce docteur Véron, qui ne fut jamais que son vieil amoureux, et qui, bon gré malgré, finissait par s'incliner devant ces

rapines, spiriluellemeiit opérées. Seiilemont, il en étaitvenuà prendre quelques précautionset sa femme de confiance, Sophie, de légendaire mémoire, surveillait jalousement les objets d'art sur lesquels s'arrêtait trop complaisamment le regard admirateur de Racliel.

Après avoir souri à ces souvenirs, qui laissent entrevoir la femme à côté de la muse tragique, M. Arsène Iloussaye fait le pathétique récit de la mort de Rachel, hantée, depuis longtemps, delà vision de sa fin, et passant par des alternatives de résignation et de révolte. Se sentant condamnée, elle écrivait, à Noël, des lettres à ses amis et elle les datait du 1'=' janvier. « Je postdate ce billet, disait-elle à l'un d'eux; il me semble que cela va me forcer à vivre jusque-là. » Elle n'avait pas espéré, cependant, voir l'année nouvelle; elle considérait chaque jour qui lui était donné encore comme un sursis. Mais l'heure vint où elle comprit que ces sursis étaient expirés; alors elle eut la coquetterie d'être brave : « Je suis contente de mourir un dimanche, » dit-elle.

Au Cannet, où elle s'éteignit, elle avait emporte des monceaux de lettres, pour les relire, — toutes les lettres où elle retrouvait sa vie de femme et d'artiste. Sa dernière occupalion fut d'en faire des paquets et d'inscrire un nom sur une vingtaine d'enveloppes. Quelques jours après sa mort, selon son désir, ces lettres étaient rendues à ceux qui les avaient écrites. C'était l'adieu d'une morte. « Sur l'enveloppe, dit M. Arsène Houssaye, je reconnus son écriture, sans comprendre. Je brisai le cachet, mais pas un mot, parmi mes lettres... C'était une pieuse restitution de sentiments qui ne la touchaient plus... »

M. Arsène IToussaye, en pensant à sa direction du Théâtre-Français, évoque la curieuse'' figure de Lireux, de l'étonnant Liroux, qui devait prendre un jour l'Odéon, pour voir philosophiquement, assurait-il, jusqu'où pouvaient aller les extrémités humaines. Lireux était alors lecteur à la Comédie. Mais il ne témoignait qu'un zèle médiocre pour ces fonctions, ayant pris en horreur « la littérature autographe ». Il ima-

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ginail des ruses admirables 'pour se défendre contre les auteurs venant solliciter des nouvelles de leur manuscrit, — ce qui fut, de tout temps, le sort des auteurs, se heurtant à tous les mensonges qu'on prodigue si aisément, au théâtre. Certaines mésaventures, comme l'histoire de la prétendue pièce sur laquelle il improvisa un jugement sévère, d'après le titre, alors qu'il ne s'agissait que d'un rouleau de papier blanc remis par un mystificateur, n'arrivaient pas à secouer sa paresse. Heureusement, le directeur savait à quoi s'en tenir et ne comptait pas trop sur son lecteur.

Lireux eut un jour afi'aire à un homme terriblement tenace, qui ne se payait pas de mots. Toute la série des motifs qui peuvent justifier de nouveaux délais pour une réponse avait été épuisée. L'auteur, décidé à tout, arrive dans le bureau de Lireux, fouillé parmi les papiers et découvre son manuscrit, — intact, naturellement. — Il le prend sous son bras et. se met à la recherche de l'extraordinaire lecteur. Il finit par apprendre que Lireux passait

sa journéo à Bougival. Il ne so décourage pas, il se met en route, et découvre celui qu'il cherchait tirant une coupe savante dans la Seine.

Il était lui-n)ème fort bon nageur. 11 jette habit bas et il se précipite à la rencontre de Lireux, nageant d'une main et tenant le manuscrit de l'autre. — « Monsieur, lui dit-il, voilà ma pièce; je vais vous la lire. — En nageant? demande Lireux, stupéfait. — Oui, Monsieur, en nageant ! »

L'anecdote est amusante. Cela nesuffit-il pas? On serait bien exigeant en réclamant des preuves de son autlieuticité.

Il y a là aussi une plaisante historiette. C'est celle de la poursuite éperdue de Jules Sandeau par M*"* Dorval, qui, à ce moment-là, adorait le romancier. Jules Sandeau ! Il me souvient que, il y a quelque dix ans, je le regardais toujours avec quelque curiosité, quand j'allais à la bibliothèque Mazarine, dont il était le conservateur. Eh quoi ! ce vieillard coitTé d'une calotte de velours, frileux, assis devant une table encombrée de fiches et de catalogues (car

il était ponctuel dans ses fonctions, et il était le plus courtois des bibliothécaires), avait été, jadis, jeté dans des liaisons célèbres, avait donné la moitié de son nom à George Sand, avait connu tous les orages de la passion ! Et je quittais laMazarine, après avoir eu recours à son obligeance de sur indicateur du livre ciierciié, en me laissant aller à quelques méditations philosophiques.

En ce temps-là, donc, Jules Sandeau avait les bonnes grâces de Marie Dorval ; mais tout n'allait pas pour le mieux dans le meilleur des romans d'amour ! La « scène » régnait à l'état continuel. M™'' Dorval, au reste, était jalouse du souvenir de George Sand, et la grande actrice de drame mettait volontiers du drame aussi dans la vie.

A la suite de quelqu'une de ces scènes qui rendaient l'existence intenable au pauvre Sandeau, celui-ci avait pris le parti de fuir, et il s'était réfugié chez Arsène Houssaye. Il respirait enfin, à l'abri des invectives et des reproches coutumiers ! Mais il savourait à peine la

douceur de la traïKjuillité rilrouvée que M"^ Dorval faisait irruption dans la maison. — « Houssaye, s'ccriait-elle, du ton dont elle se servait en un cincjuiènie acte pathétique, qu avez-vous fait de Jules? »

Il s'agissait de sauver un ami contre les fureurs d'une tigresse déchaînée. Un pieuxmensonge était permis. Le maître du logis déclara donc qu'il n'avait pas vu Sandeau depuis longtemps. Il n'était pas sans inquiétude, cependant, car M"^ Dorval était femme à fouiller l'appartement.

Sandeau, pris des mêmes craintes, s'était prudeniment dissimulé sous un canapé-lit. De là, il entendait les plaintes amères de sa maîtresse, contant à Arsène Houssaye, au milieil de sanglots, toutes ses douleurs. — « Comment ! vous en êtes encore là, après avoir joué sur la scène tous les désespoirs? — La passion se nourrit de la passion. Et puis, Jules, ce n'est pas un homme, c'est... »

Et voici, tout à coup, que, dans sa cachette, Sandeau s'attendrit, est repris par sa passion

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et sort soudain de dessous le meuble, eu s'écriant : « AIi ! oui, .Marie, lu es la seule femme!. . . Je suis à toi, à la vie, à la mort! » Les deux amants tombent dans les bras l'un de l'autre et, en attendant la procbaine querelle, qui ne devait pas tarder, accablent ensemble Arsène Iloussaye en lui reprocbant presque de les avoir séparés !

Là, ce n'est pas de la légende. C'est un cliapitre d'histoire bien humaine! Il est conté à ravir.

Puis, ce sont des porlraits d'acteurs disparus, dont la physionomie, à propos de quelque lettre ou de quelque portrait retrouvé, tente la plume de M. Houssaye. C'est Beauvallet, ce tragédien à la voix terrible qui était le plus gai compagnon du monde. Il était né à Pithiviers, oii il n'avait jamais eu la curiosité de retourner. Il se plaignait parfois, en riant, d'avoir le mal du pays, cependant. II se consolait alors avec un pâté de chez l'illustre Gringoire, venu en droite ligne de sa ville natale! C'est Brindeau, détrôné par Dressant et lui donnant

loyalement sa voix, cependant, pour que son rival devînt sociétaire; c'est Geiï'roy, peintre en même temps que comédien; c'est Provosl, que M. Arsène Houssaye loue, non sans quelque ironie, peut-être en songeant au temps présent, « d'être toujours resté à son plan sur la scène, de n'avoir jamais usurpé sur autrui dans les proportions de Tensemble ». Notez en passant cette petite remarque, qui n'a l'air de rien.

M. Arsène Houssaye, ailleurs, — car il ne s'est point imposé de rigoureuse métliodcrdans ses récits, — parle d'Alfred de Musset. Une ancienne maîtresse de ce poète de l'amouravait un mot bien joliment « nature » en évoquant le temps de sa liaison avec lui : <i II était bicH gentil dans l'intimité, quand il ne montait pas sur ses grands chevaux. » Et voilà comment on est compris par la femme que l'on aime ! La bonne créature pensait sans doute qu'il n'y avait pas besoin de tant compliquer les choses.

Les soupers d'autrefois deviennent, évoqués j)arM. Arsène Houssaye, des fêtes prestigieuses,

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OÙ les poêles jettent des paradoxes étincelants devant des femmes merveilleusement belles. Heureux, à en croire ces récils brillants, le Paris soupeur d'autrefois ! Les gens d'esprit gardent aujourd'hui le leur avec plus d'économie, pour en tirer un parti pratique! M. Iloussaje prête donc à Musset, couronné de fleurs par de jolies filles, d'aventureux discours, où son désabusement se dissimulait sous des grâces enjouées, oîi il affirmait que la femme ne peut s'élever à la vertu qu'après avoir traversé toutes les stations des crimes amoureux, oiî il prétendait faire bon marché de la poésie écrite, en disant qu'il n'y avait que la poésie en action, on il exposait ses raisons de chercher l'ivresse...

Et quehjues aventures cavalières, aussi, dont Musset est le héros. Un soir, un prince de la famille royale lui donne rendez-vous chez sa maîtresse. Musset arrive, le prince n'est pas encore là, il se fait altcndre. Alors, avec une impertinence de roué, Musset, impatienté, se déshabille, se couche dans le lit et... réserve au maître et seigneur de la belle le plus im-

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prévu (les spectacles, quand il survient enfin. Musset resta dix jours dans la maison — où le prince ne revint plus. Vous entendez bien (jue 31. Arsène Iloussaye excelle à narrer ces g^alantcs équipées, où son imagination, fût-ce à son insu, met peut-être un peu du sien.

C'est encore Musset au foyer de la Comédie. Le bruit courait qu'une « ingénue» de la maison, qui n'était, à la ville, rien moins qu'une ingénue, avait eu des faiblesses pour le poète. Par iiasard, la comédienne se montra fortblessée de ses propos. — « Monsieur, dit-elle à Musset, vous vous êtes vanté d'être mon amant. » L'auteur d'// ne faut jurer de rien s'inclina avec une grâce exquise. — « Ali ! Madame, répondit-il, moi qui me suistoujours vanté du contraire! » L'aa- Irice n'avait plus le beau rôle. Elle se vengea le lendemain, comme on se demandait pourquoi Musset ne paraissait pas au foyer: « Vous ne savez donc pas, s'écria-t-elle, en faisant allusion à l'embonpoint florissant de l'amie actuelle du poète, qu'il vient d'entreprendre de faire le tour de sa maîtresse ?» On avait la répartie

vive, alors, au foyer du Théâtre-Français.

« J'aime mes morls, » dit quelque part M. Arsène Iloussaye en prouvant qu'il est resté fidèle à ses anciennes amitiés, en parlant avec tendresse de ses anciens compagnons de la c( bohème dorée », Roger de Beauvoir, Méry, Gautier, Gérard de Nerval, Edouard Ourliac, ou Gozlan « qui aima mieux mourir que de ne plus manger ni primeurs, ni truiïes, ni gibier ». Et ce Gozlan , qu'on accusait d'être avare, M. Houssaye éprouve le besoin de le défendre contre certaines médisances qui ont survécu.

A propos de Gozlan. je trouve là un curieux rapprochement : vous connaissez le fameux sonnet de Raimbaud, un des premiers « décadents », — que fait mine de pleurer l'école poétique qui se met l'esprit à la torture pour essayer de détruire la belle clarté française, — sur la couleur des lettres, affirmant que A est rouge, E bleu, etc. Eh bien ! avant Raimbaud, avant les symbolistes actuels, Léon Gozlan avait émis une théorie analogue sur la couleur des sentiments.

Le passag-e se retrouve avoir quelque actualité ; je veux le citer : « J'ai toujours rapporté, disait Gozlan, aune nuance les sensations diverses que j'éprouve. Ainsi, pour moi, la piété est bleu tendre, la résignation est gris perle, la joie est vert pomme, la satiété est café au lait, le plaisir rose velouté, la réflexion est orange, l'ennui est chocolat. La pensée pénible d'avoir un billet à payer est de mine de plomb, l'argent à recevoir est rouge chatoyant. Le jour du terme est couleur de terre de Sieniie ; aller à un premier rendez-vous, couleur thé léger ; à un vingtième, thé chargé... » On ne s'attendait guqre à trouver en Gozlan, romancier de solide imagination, un ancêtre des précieux d'aujourd'hui ! ,

Ainsi y a-t il de tout dans ces piquants souvenirs de M. Arsène Houssaye, qui certainemont, s'il devait recommencer sa vie, ne souhaiterait pas une autre destinée. Il l'a trouvée, à la réflexion, amusante, variée, intéressante, romanesque, et on sent bien la sincérité du plaisir qu'il a pris à se rappeler. A ce ro-

nian vécu, il se garde bien, par exemple, de songer à donner une moralité : « Les sentences et les moralités, dit-il, sont le trésor des petits esprits. » En poète qu'il est, c'est seulement par un sonnet qu'il termine cette série de ses Confessions, car l'écrivain resté si jeune en dépit des années a-t-il écrit tout à fait de bonne foi le mot « fin » ? Quand Arsène Iloussaye a fini une jeunesse, il en recommence une autre, voilà tout.

Il n'aura jamais quatre vingts ans : il aura quatre fois vingt ans.

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