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([iii me regardai. D'ailleurs, pour qu'il n'y eût pas (l'é(iuivo((ue , je joignis à ma lettre un mémoire où j'exposais à Sa Sainteté, avec une audace (jui n'avait d'égale ([ue ma candeur, comment j'interpréterais ses instructions pour faire place à l'étude critique et historique de la Bible. Ma communication, transmise par des mains sûres et dévouées, ne fut pas trop mal reçue au Vatican ; mais elle eut un elTet que mon ami Joiniot n'avait pas du tout prévu.
Le pape lut ma lettre ; il lut même mon mémoire avec un certain intérêt ; mais il le lit lire aussi à d'autres personnages qui, sans y trouver d'erreur manifeste, le jugèrent quelque peu inquiétant. Léon XIII me lit l'honneur d'une réponse qui me fut adressée par le cardinal Rampolla et que je reçus dans les premiers jours de janvier 1894. Sa Sainteté, me disait le cardinal, avait pris connaissance des choses que je Lui avais écrites, et Elle avait été très satisfaite de mes sentiments de fidélité envers le Saint-Siège ; toutefois, « à raison des circonstances et dans mon intérêt », Elle me conseillait d'appliquer mon talent à un autre genre d'études. L'emploi de tels moyens pour résou-
(lie l;i question l)il)li(|iic' clail bien selon l'esprit (le Léon XIII. Mais mon ami était navre de m'avoir conduit dans cette impasse. Ajjrès réilexion, comme il ne s'agissait (jue d'un conseil et ([ue j'étais seul juge de mon intérêt, sachant, d'ailleurs, (pi'en aucun genre d'études je ne donnerais plein contentement aux théologiens, je me décidai à ne pas oublier ce cjue j'avais appris et à j)oursuivre mes travaux dans la même direction. J'en lïis ([uitte pour ne montrer à personne la lettre bienveillante que j'avais reçue de Rome, et j'ignore si Léon XIII et le cardinal Rampolla se sont plus tard souvenus de l'excellent avis (pi'ils m'avaient donné.
Le cardinid Richard s'était engagé devant les évèques à me pourvoir d'un poste dans son diocèse. Il ne se croyait tenu qu'à ne pas me laisser mourir de faim. D'autre i)art, son grand souci était de ne pas m 'employer dans un ministère où j'aurais le moyen de répandre mes erreurs. Sur ce point sa sollicitude allait à l'exagération. Ayant trouvé (pieUjue bien\eillance auprès d'un meml)re de l'administration diocésaine, M. l'abbé Odelin, je lui avais avoué
(jac la fonclion (|iii nie (Irplairail k' moins serait une auniôneric de lycée. Le cardinal n'y voulul rien entendre, lani il craignait d'introduire l'hérésie dans les établissements de l'Etat. Finalement, en septembre 18D4, il me nomma aumônier du couvent des Dominicaines de Neuilly.
M. d'Hulsl ne lit à peu près rien poui- (jue ma situation fût réglée dans des conditions plus dignes de l'Institut catholi(|ue et plus favorables pour la continuation de mes travaux. Peut-être se sentait-il un i)eu gêné devant le cardinal Richard, qui l'accusait de s'être laissé prendre aux « séductions de la science ». Aux personnes indilYérentes ou hostiles qui lui demandaient ce que j'allais devenir il répondait : « On lui donnera une petite aumùnerie » ; aux personnes amies il disait : « On lui donnera une aumônerie honorable. » Au fond, il lui était indiflërent que le poste fût insignifiant ou non, parce qu'il le regardait comme provisoire. M. Icard était mort le 20 noveml)re 1893, et l'horizon de l'Institut catholique en était comme éclairci. Dès le 28 janvier 1894, le recteur m'écrivait son intention de me « rouvrir la [)orte de l'enseignement
dans la direction de l'orienlaiisnie », et bien que je n'eusse pas encouragé cette espérance assez chiméii(pie, je croirais volontiers (ju'il la garda tant qu'il vécut. Je lui avais répondu, le 29 janvier :
Je ne consictèrc pas comme possil)le ni comme dcsiral)lc ma rentrée à l'Institut catlioliquc. Dans les conditions où il semble que vous la souhaitez, je n'y consentirais pas. Je tenais à la chaire d'Ecriture sainte, en vue de hupielle vous avez demandé à Mfc'"' Mci},'nan de me laisser à votre Faculté de théologie. Je n'ai jamais tenu et je ne tiens pas du tout à la chaire de langues orientales. Il est clair maintenant cpi'on aurait pu me la conserver; mais, puisqu'on me l'a retirée, je n'ai pas le moindre désir de la reprendre. Tous les liens étant ronq)us entre l'Institut catholique et moi, la façon dont on les a brisés ne permettant guère de les renouer tout à fait, je n'ai pas d'autre and)ition que celle de travailler en paix n'importe où : à Paris si on le veut, dans ma famille si Paris me délaisse, ailleurs si j'en trouve l'occasion. Ma vie ne sera pas longue, et il me reste encore beaucoup à faire ; je perdrai le moins jjossible de mon tenq)s. Je m'imagine parfois, pour dégager toutes les responsabilités, que le diable en |)ersonne est venu elfacer mon nom sur la liste des professeurs de l'Institut catholique: on ne pourra jamais l'y remettre.
Toute relation cessa entre M. d'Hnlst et moi en janvier 1895. Je lui avais adressé par une simple carte mes vœux de nouvelle année. Il me répondit par une lettre où il me disait : « Le silence qui s'est lait entre nous m'a été très douloureux, moins encore que le ressentiment qui, de votre part, l'a causé. J'ai conscience, malgré voire conviction contraire, de n'avoir jamais démenti par mes actes l'amitié que je vous avais tant de ibis témoignée.... Rien ni personne, pas même vous, ne pourra m'empècher de vous rester très prol'ondément attaché par le double lien de l'estime et de l'afTection. J'attendrai pour vous le dire de vive voix que vous m'ayez fait comprendre que cela ne vous sera point désagréable. » Je lui répondis que l'amitié n'avait pas grand chose à voir dans les faits accomplis depuis deux ans, et que le recteur de l'Institut catholique avait eu, dans ces faits, qu'il le voulût ou non, une responsabilité qui ne laissait guère place à une conversation amicale. Il n'insista pas.
Moins de deux ans après (le 6 novembre 1896), il mourut, et je regrettai d'avoir ajouté quelque amertume aux tristesses de ses dernières années.
J'avais élé trop diir pour lui, et je l'avais jugé trop sévèrement. Il n'étail pas.enellet, coupable des injustices (jui avaient pu être commises à mon endroit. Par nature, il était bon, loyal et courageux. Si ses actes ne ré[)ondirent pas toujours à ces qualités, la iaule n'en était pas à lui, mais à l'institution qu'il servait avec un entier dévouement, à l'esprit politique de Uome et des évèques, au régime de terreur (jui dès ce temps-là pesait sur la vie intellectuelle du catholicisme. M. d'Hulst, qui s'était généreusement exposé pour moi, soulTrit plus que moi, j'en suis persuadé, de ce qu'il se crut obligé de faire contre moi. Mais, pour ((ue j'oubliasse tous mes griefs, il n'aurait eu qu'à dire un mot d'amitié vraiment confiante. Ce mot, il nv \v dit jamais, et ce n'est point parce qu'il m'aurait cru peu digne de l'entendre ou incapable d'en être touché. Peut-être y avait-il certains sujets qu'il ne voulait pas aborder, même dans les confidences les plus intimes, parce qu'il défendait à sa pensée de s'y arrêter. Il était trop intelligent pour ne pas comprendre et deviner mon état d'esprit; il ne songeait aucunement à m'en demander compte; mais il n'entendait pas non
plus descendre, dans une libre conversation, de la sphère myslique où il réussissait à garder sa propre foi.
Le couvent des Dominicaines était installé sur une portion de l'ancien parc de Ncuilly. Ces religieuses appartenaient au tiers-ordre enseignant et dépendaient d'une congrégation dont la maison mère était à Nancy ; elles dirigeaient un pensionnat de jeunes lilles assez prospère. Je fus très bien accueilli par elles, et je n'eus jamais qu'à me louer de mes rapports avec la Mère prieure, personne intelligente et qui savait gouverner sa maison. Ces dames, sincèrement dévouées à leur œuvre, ne me demandaient que l'exactitude dans mon service et une participation discrète à l'éducation de la jeunesse qui leur était conliée. Or, mon exactitude était colle
(riine horloge bien inonlée. Quant à mon ministère auprès des enlants, j'estimais (ju'il devait être coordonné, prescjue subordonné à celui des religieuses, les lemmes ayant grâces d'état pour élever les personnes de leur sexe. J'ai pu ainsi avoir à Neuilly cinq années de quasi-solitude et de paix extérieure. Les Pères dominicains qui fréquentaient la maison, hommes d'âge et d'expérience, me témoignaient beaucoup d'égards. Le chanoine Poussct, archiprétre de Notre- Dame, qui représentait auprès des religieuses l'autorité diocésaine en qualité de supérieur, ne se montrait pas moins bienveillant lorsque les obligations de sa charge l'amenaient au monastère.
Si le cardinal Richard, en me transportant de l'assyriologie à un catéchisme de petites lilles, avait pensé me rendre inolïensil" et enterrer la question biblique, il s'était t'ait une grande illusion. Le catéchisme est aussi un enseignement ; M. Richard, en m'obligeant à commenter le catéchisme, me forçait à le méditer, à l'étudier. Les enfants étaient partagées en trois cours, selon leur âge. Le cours supérieur se donnait en forme de conférences, et je ne tardai pas à
m'apercevoir que mon jeune auditoire m'écoutait volontiers. Tant que j'avais été à l'Institut catholique, j'étais surchargé i)ar les exigences d'enseignements spéciaux, et c'est surtout pendant les vacances que je pouvais me recueillir un peu dans la considération générale du problème religieux. Maintenant, c'était tous les jours, pendant toute l'année, que mon attention était attirée sur les choses de la foi. Je n'abandonnais pas mes travaux d'exégèse ; mais ceux que j'avais entrepris posaient devant moi les mêmes problèmes que le catéchisme. C'est pendant les années 1893-1900 que je rédigeai les premières ébauches de mes travaux sur les Evangiles qui furent publiés en 1903 ^ et en 1908 2.
Après quelque hésitation, j'avais abandonné la poursuite intégrale du programme que j'avais assigné à mes cours d'exégèse : je n'avais plus sous la main les ressources qu'une grande bibliothèque offre à des travaux d'érudition. La Revue critique, à laquelle je collaborais depuis