‹ Choses passéesChapitre 12 sur 34 · Les Evangiles synoptiques · texte numérisé non relu

Les Evangiles synoptiques

1881), me foiiinissail suiioiil tn coniinenlaires hihrujues ; mais M. Chiiquct, diieclcur de celle Revue, s'accoutuma très vite à m'envoyer tous les livres intéressant l'histoire des religions, la philosophie de la religion, l'histoire de l'Eglise, l'histoire des dogmes chrcliens. Je m'intéressai au mouvement général des idées religieuses en notre temps. Qu'avais-je à faire de mieux puisque j'étais devenu professeur de religion? Je ne lisais pas que les auteurs hétérodoxes. Mon excellent ami le baron Friedrich von Hiigel, dont j'avais fait la connaissance en 1893, me communiqua les œuvres de Xewman, et je les étudiai longuement. L'esprit de Newman me plaisait beaucoup plus que celui des théologiens protestants. J'étudiai surtout son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne. ^ C'est ainsi que je préparais mon catéchisme.

Combien les évcques eussent été plus sages de me retenir dans la grammaire hébraïque et sur les textes cunéiformes! Pendant mes cinq années de Ncuilh', mon esprit fui dans un perpétuel travail sur la doctrine catholique,

1. Ail Kssaij on thc Development oj ('.lirialian iJoclrine, 184.-).

pour l'adapter aux exigences de la uienlalilé conleinporaine. On se Iromperail lout à iail en supposant {jue ce lût là un amusement d'oisif, ou bien un travail de pure spéculation. Je n'avais pas retrouvé, pour mon propre compte, la foi naïve de mon enfance ; je n'acceptais à la lettre aucun article du symbole, si ce n'est que Jésus avait été « crucifié sous Ponce-Pilate » ; mais la religion m'apparaissait de plus en plus comme une force immense qui avait dominé, qui dominait encore l'histoire de l'humanité ; toutes ses manifestations avaient eu leurs limites, leurs défauts, leurs abus, mais elles représentaient à peu près toute la vie morale du genre humain; la religion chrétienne, faisant suite à la religion israélite, se distinguait entre toutes par la hauteur de son idéal ; l'Église catholique était la mère des peuples européens; reine bien déchue, mais influente encore, elle demeurait maîtresse de son avenir ; si elle savait parler aux peuples, nulle puissance adverse ne pourrait lutter contre elle. A cette Église, en dépit de ce qu'elle m'avait fait souffrir, je restais sincèrement dévoué. En mai 1893, M. d'Hulst, me citant Duchesne comme un

modèle à suivre, me conseillait de viser à l'Académie des inscriptions par le chemin de l'assyriologie. « Est-ce pour aller à l'Institut qu'on se fait prêtre? » lui répondis-je. Ces honneurs de la science, qui excitent tant d'ambitions, même ecclésiastiques, ne me disaient absolument rien.

Mon ministère me procurait d'utiles expériences. Il m'était évident que le dévouement des saintes filles que je voyais se donner tout entières à l'éducation des enfants qu'on leur conliait ne tenait point aux formules abstraites de la théologie. Elles se soutenaient par la joie du sacrifice dont Jésus leur ofTrait l'exemple. Des religieuses (|ui se mêlent de dogmatiser deviennent facilement hérétiques et, dans ce cas, elles le deviennent obstinément : témoin Port-Uoyal. Mes bonnes Dominicaines n'auraient jamais pu être hérétiques; elles ne pensaient pas théologiquemenl ; et elles m'aidaient à comprendre que telle devait être la vraie manière de penser religieusement. Il m'était facile aussi de conslater dans mes catéchismes (|ue les éléments proprement théologiques de la doctrine passaient i)ar-dessus la tête des enfants

et n'y entraient pas. Les pauvres mystères sur lesquels ont sué sang et eau les docteurs des siècles passés n'excitent pas la moindre curiosité dans les jeunes intelligences : elles ne sont pas plus touchées du mystère d'un seul Dieu en trois personnes qu'elles ne le seraient d'apprendre que, dans l'arithmétique céleste, deux et deux font cinq. Là aussi ce qui compte est le sentiment du bien, le sentiment du devoir, Jésus compris en type de dévouement et de perfection morale. Mais, si les dogmes abstraits ne sont rien, les pratiques sont quelque chose comme source d'émotions bienfaisantes. L'idéal chrétien vit et agit dans les

fe cérémonies du culte.

La frécjuentation même de prêtres et de religieux m'apportait aussi quelques lumières. A l'Institut catholique, j'avais pu rencontrer des Jésuites et m'apercevoir que leur intention n'était pas de transiger avec le siècle, mais de le dominer, si [)ossible ; j'avais vu aussi les

■ Sulpiciens, pieusement agenouillés devant la tradition, insoucieux de la science profane et du monde qui })asse. Les religieux dominicains que je rencontrais au couvent de Neuilly pa-

raissaient moins désireux de vaincre le monde et plus disposés à s'entendre avec lui. Ces Pères ne m'ont jamais fait de confidences ; pas plus (jue M. d'Hulst ils ne sont solidaires des opinions que j'ai professées. Mais, ou je me trompe fort, ou plusieurs d'entre eux agitaient dans leur pensée les prol)lèmes du temps présent, tentés d'admettre qu'il y avait (juehjue chose à faire pour la réconciliation de l'Eglise et de la société contemporaine, soulTrant en eux-mêmes de ne pouvoir seulement avouer leur incjuiétude, et attendant toujours, sans trop d'espoir, la réalisation du rêve généreux qui les avait conduits dans l'ordre illustré par Lacordaire.

Une impression analogue m'était donnée par les prêtres de paroisse. Quelques-uns d'entre eux, à la vérité, ne pensaient à rien, et je le regrettais pour l'Eglise qu'ils étaient censés servir. Mais beaucoup étaient préoccupés de questions actuelles, de ministère auprès des ouvriers, d'enseignement à donner au peuple croyant. Ceux-là aussi sentaient qu'il y avait quel(|ue chose à faire; quelques-uns même le disaient. Mais quoi? Leur vie était prise dans les cadres traditionnels, et aussi leur pensée,

(jui n'osait pas s'en émanciper. l\icn ne m'ins- Iruisail [)lus à cet égard ([ue les conférences ecclésiastiques. .J'aurais Ijien voulu en être dispensé ; mais l'archevêché ne répondit même pas à la demande que j'avais faite en ce sens. Le curé de Neuilly, M. Tardif, était un homme d'excellente éducation, qui m'avait reçu convenablement lorsque j'étais arrivé sur sa paroisse. Il me pria d'être secrétaire de la conférence qui réunissait les clergés de Neuilly, Boulogne, Levallois-Perret et Clichy. Je craignis de le désobliger en refusant, et je me trouvai contraint d'assister à toutes les séances. On y traitait des sujets de science ecclésiastique ; mais, la plupart du temps, les rapporteurs eux-mêmes ne s'y intéressaient pas du tout ; ils copiaient quelque cliché, le lisaient dans la réunion, et nul ne faisait d'objections, sauf un de Messieurs les curés, qui se piquait de théologie. M. Tardif, qui présidait, était visiblement pressé d'en finir, comme si le temps de la conférence eût été perdu : il l'était en effet ; et ceux qui auraient eu quelque idée à produire n'en avaient pas la moindre envie.

Un malaise existait dans l'Église catholique.

surtout en France, et ce n'était pas seulement sur le terrain des études scripturaires que l'on avait besoin d'un peu d'air et de jour. Peu à peu, au cours de mes études, de mes réllexions, de mes observations, se forma dans mon esprit le plan d'un livre où je déposerais tout le fruit de ma petite sagesse. Harnack venait de publier son Histoire des dogmes i, Wellhausen son Histoire d'Israël -, Auguste Sabatier son Esquisse d'une philosophie de la religion ^, H.-J. Holtzmann sa Théologie du Nouveau Testament *, Albert Réville son Jésus de Nazareth ^, et le souvenir de Renan était tout récent encore. J'imaginai d'esquisser, en contraste de ces sj'stèmes religieux, une interprétation philosopbique et liistoriquc du catbolicisme (jui serait à la fois son apologie et le programme discret des réformes qu'il aurait à effectuer sur lui-même pour accom})lir sa mission auprès du monde contempoiain. La rédaction que j'en ai

Page 1