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Ce danger n'en était pas moins utile à méditer : le régime intellectuel du catholicisme avait pour ellet de provoquer la défiance ou l'hostilité du monde savant, des gens éclairés ; au dedans de l'Église il produisait un rétrécissement des esprits avec je ne sais quel mélange d'orgueil et de fanatisme ; il encourageait chez les publicistes catholiques un optimisme de convention et un manque perpétuel de sincérité ; au point de vue scientifique, le système de l'imprimatur et la crainte de l'Index aboutissaient à une sorte de conjuration permanente contre la vérité.
Mais le catholicisme n'est rien moins que ce formi(lal)le crampon, dont ses adversaires se font un épouvantai! et que quelques-uns des nôtres voudraient nous faire admirer. Les tenihuices abusives et les effets désastreux (|ui viennent d'être signalés ne sont pas tout le catholicisme, ni même, en réalité, quelque chose du catholicisme vivant ; ce n'est qu'un débris d'autrefois qui gène momentanément la vie d'aujourd'hui, comme des branches mortes sur un ail)re à ((ui d'ailleurs la sève ne manque ])as.
Le remède, c'était (jue la théologie voulût bien se connaître, renoncer à des prétentions que ne justiliaient ni sa nature ni son histoire.
On devine aisément ce que je pouvais écrire de la nature des dogmes, expressions officielles de la vie et de la pensée chrétiennes, nullement adéquates à leur objet, toujours perfectibles, où l'on ne saurait voir la définition absolue et immuable de la foi, bien moins encore une règle dont le contrôle s'imposerait à la science. Pour montrer la variabilité des croyances les plus essentielles, j'esquissais une histoire de l'idée de Dieu. « Le sens religieux et la conscience morale ont fait les dieux et Dieu, mais avec le concours de la raison, qui n'a pu loger la divinité que dans la perspective où elle voj'ait l'univers. Comme l'intelligence humaine faisait Dieu à son image, la conscience humaine le composait aussi à sa propre ressemblance. Les dieux et Dieu n'ont jamais été que l'idéal humain projeté à la limite du réel, où commence l'infini. » Ce qui est vrai de la foi en Dieu est vrai de toutes les autres croyances. « Les for-
mules dogmatiques sont loujours en rapport avec la science du temps qui les voit naître. » La condition des formules théologiques étant telle, « la théologie et les théologiens n'ont qu'à laisser la science et les savants cultiver en paix le domaine qui leur appartient. Dieu a livré le monde à la dispute des hommes. Il n'y a pas à revenir sur cette concession octroyée en bonne et due forme. »
C'est apprendre beaucoup cpie d'ap})rendre à se limiter. I>a théologie et la science ont à réaliser toutes les deux un progrès nécessaire, qui est de savoir jusqu'où sétcnd leur puissance. Toutes les deux ont eu le tort de penser (pie cette puissance était actuellement hidénnie. La science a des limites, parce qu'elle s'appli(pie au connaissablc, et que le connaissablc expérimental est déterminé, relatif. La théologie en a, parce quelle s'applique à l'inconnaissable et ne doit pas le ramener aux proportions d'un connaissablc connu ; elle est nécessairement incomplète, synd)olique. La théologie scolastiquc est fdle du rationalisme grec ; elle y a mis seulement un correctif, en supposant que la vérité conq)lète se trouvait dans l'esprit de l'homme en vertu de la révélation chrétienne, et que l'interprétation i)hilosoi)luquc de la révélation, c'est-à-dire la lliéologie elle-même, élail
une expression exacte de la vérité divine. D'autre part, la raison, l'cbutéc i)ar la théologie, sé])arée de la foi, n"a pas cessé de croire* à sa toute-puissance ; elle aussi, tout en avouant de temps en teui|)s sa faiblesse, se laisse aller volontiers à juger dogmati- (|uenient de ce (pii lui échappe. Hien ne ressemble mieux à l'esprit de certains théologiens scolastic|ues de nos jours cpie l'esprit du rationalisme vulgaire. Que la science s'elTorce de rendre l'homme de plus en ()lus intelligent, de j)lus en plus maître de la matière : rien de mieux. Mais qu'elle n'ait pas la prétention, par elle-même et toute seule, de le rendre meilleur : elle courrait chance de se rendre ridicule. Théologie et science ont l'une et l'autre d'excellentes raisons pour être humbles. Qu'elles le soient sincèrement et elles deviendront pacifiques.
J'émettais ensuite l'espoir d'un accord ultérieur, fondé sur ce changement d'esprit. Je ne croyais pas verser dans l'utopie en supposant que l'organisme ecclésiastique Unirait par comprendre sa fonction comme éducatrice, non comme un pouvoir dominateur. Je me flattais que les dogmes rationnellement usés ou Taux se laisseraient ramener à ce qu'ils pouvaient contenir de signification morale. Il me semble maintenant que je me suis trompé : si l'idéal
moral n'est pas à construire par les moyens de la science expérimentale, pas plus qu'il ne se réalise par un simple exercice de la raison ; si, par conséquent, la science positive ne conçoit ni ne constitue toute seule la vie de l'esprit, ce n'est pas à dire qu'une évolution de la théologie catholique, évolution accomplie par les théologiens eux-mêmes et sanctionnée par la hiérarchie ecclésiastique, soit notre unique ressource. Un changement aussi radical que celui qui serait indispensable dépasse la mesure des probabilités, même des possibilités humaines. L'évolution se fera, elle se fait, mais en dehors de l'Eglise et à ses dépens, non pas dans l'Église ni par elle, qui n'y veut point consentir.
Dans le chapitre sur « la raison et la foi », qui concerne la vie intérieure du croyant, je suivais de trop près Newman dans sa théorie de la conversion, avec les trois degrés qui marqueraient des acquisitions progressives de la foi religieuse : théisme, christianisme protestant et individualiste, christianisme catholique. Conception assez artilicielle, puisque le premier degré n'est pas précisément une foi qui ait sa place dans l'histoire, et que, si le protestantisme
a des inconvénients, le catholicisme romain en a aussi. Je conciliais sans peine l'autorité de l'Kglise avec l'autonomie relative de la conscience individuelle en attribuant à cette autorité un caractère pédagogique. Mais il est trop évident que ma signature ne sufïisait pas pour rendre eflective cette sorte d'abdication, et qu'il y aurait fallu l'assentiment de l'Église elle-même, qui n'est pas plus disposée à le donner qu'à nier la valeur absolue de ces formules dogmatiques.
Il m'était facile de conclure : « Une refonte de l'enseignement chrétien à tous ses degrés serait la condition préalable d'un meilleur succès dans l'œuvre de l'éducation chrétienne. » A vrai dire, j'aurais été moi-même fort embarrassé si l'Église, au lieu de me condamner après la publication de mes chapitres historiques, m'avait laissé développer mes spéculations sur les dogmes et la foi, et qu'elle m'eût mis en demeure de préciser ce que décidément j'enseignerais à sa place. Tout en voyant la caducité des vieilles croyances, je me faisais l'illusion de penser que l'on pourrait continuer à se servir des antiques formulaires en les interprétant plus ou moins en symboles. Mais c'était
là une complication assez superflue, et même dangereuse, quand les symboles suggèrent des idées fausses. Il m'aurait donc fallu prier l'Kglise de n'enseigner plus son Dieu créateur du monde il y a quelques milliers d'années, son Christ Dieu, son infaillibilité, pour ne faire valoir que le haut idéal de justice et de bonté qui est le véritable esprit de sa tradition. Le pape et les évéques n'auraient pas manqué de me répondre : Xon possunuis. En elTet, ils ne peuvent pas.
Toutefois, ce n'est pas en ces termes que la question aurait pu se poser dans la réalité. L'Kglise ne pouvait pas changer son symbole-; mais je n'avais pas non plus à lui en fournir un autre. Pour résoudre pratiquement le conflit, il n'était pas nécessaire de formuler des définitions spéculatives destinées à remplacer les anciens dogmes ; il aurait suffi de ne plus jeter ceux-ci en travers du mouvement de la pensée contemporaine ; l'évolution de la théologie se serait faite peu à peu. La vraie question était donc plutôt de savoir s'il y avait possibilité de créer dans l'Eglise un courant de pensée libérale assez fort pour faire échec à l'absolutisme
Ihéoloj^iqiie loul en sauvegardanl riinilé du catholicisme. L'hypothèse demeure encore peu réalisable; mais de ce point de vue pratique, qui est le vrai, mon essai de conciliation parait moins illusoire que l'hypothèse purement théorique et impossible que j'ai énoncée en premier lieu.
Le chapitre sur « la religion et la vie » envisageait le rôle social de l'Église. Je posais en principe qu'il n'y a « pas de véritable moralité sans idéal moral ; or l'idéal moral est essentiellement religieux, il implique une foi ». L'éducation morale fut toujours affaire de tradition. L'Église prétend incarner à cet égard la tradition de l'humanité. Elle se propose comme éducatrice universelle. Fonction sublime, dont elle parait bien avoir créé l'idée. Elle s'en est acquittée, elle s'en acquitte encore dans une large mesure, et l'on ne voit pas très bien par qui ou par quoi on pourrait la remplacer. Mais on objecte, non sans apparence de raison, que l'Église catholique menace l'autonomie légitime de l'individu, celle de la famille et celle de la société. J'expliquais comment il n'en était rien, ou plutôt comment il pourrait n'en rien être, si
l'Église devenait ce que j'aurais souhaité qu'elle lût.
L'autonomie, une autonomie relative des intelligences, est dans la logique du progrès humain. L'Église la reconnaîtra. Elle ne proclamera pas l'infaillibilité de l'individu, ce qui serait une absurdité. Elle ne proclamera pas son indépendance absolue à l'égard de tout enseignement, surtout de la tradition religieuse des siècles chrétiens, ce qui serait une autre folie ; elle n'obligera pas tous ses enfants à faire la critique de leurs croyances, car ils ont pour la plupart de plus pressants devoirs à remplir; mais elle admettra que chacun d'eux acquière et conserve ce que l'on pourrait appeler la personnalité de la foi et de la connaissance religieuse, l'originalité de la conviction individuelle dans l'unité de la profession commune; elle ne s'étonnera pas que les plus éclairés d'entre eux soient plus personnels et plus originaux que les autres dans leur façon d'interpréter pour eux la croyance traditionnelle; elle finira par applaudir au travail des plus grands au profit des plus humbles, et son régime intellectuel se fera de plus en plus libéral sans cesser d'être tutélaire. C.ar elle n'oubliera pas, elle ne peut ni ne doit oublier que la liberté n'est qu'un moyen, non une fin, et que la plus grande somme de vérité se réalise, non par la liberté seule, mais par l'harmonie de l'autorité qui
inslriiit et dirige, avec ractîvilé libre qui apprend, cherche et découvre.
J'entendais de la même manière l'autonomie de la conscience.
Nous sommes bons par nous et pour nous. Mais nous ne laissons pas de l'être en partie par les autres et pour eux. Une influence continue de l'atmosphère morale que l'on respire dans une société religieuse est la condition régulière de l'autonomie morale, de sa conservation et de son progrès dans les individus. Cette atmosphère vivifiante existe autant que nulle part ailleurs dans l'Église catholique.
J'expliquais ensuite comment l'Église entend la direction des consciences, qui n'en est point l'asservissement. J'allais même jusqu'à justifier l'obéissance des religieux, parce qu'elle est volontaire dans son principe : « les supérieurs des communautés ne sont que les premiers serviteurs d'une règle et d'une œuvre qui sont acceptées de tous comme leurloiet leur mission communes : c'est la règle qui commande et non pas eux ».
Etant en si beau chemin, je discutais assez
longuenienl la {|iR'slioii de rt'iiseiî^iu'ineiit public.
L'esprit de la société où Ton a entrepris de laïciser toutes les écoles était déjà un esprit tout laïque. La France n'était pas attachée de cœur à cet enseignement religieux que ll^tat cesse de patronner; elle ne s'est pas révoltée contre ceux qui ont promis de le remplacer... L'éducation dite catholique n'est pas un sacrement qui confère l'esprit religieux à ceux qui la reçoivent; elle ne le donne qu'à une assez faible minorité. Un déchet aussi considérable tient à quelque défaut du système employé. C'est une erreur de penser que l'enseignement des jeunes gens, même des enfants, exige qu'on leur présente comme vérités de fait les histoires bibliques les moins certaines, et qu'on leur demande de croire pieusement à des formules dont ils n'auront que plus tard ou jamais l'intelligence. Tous les enfants à qui l'on raconte l'histoire de .louas ne demandent pas si c'est arrivé; mais beaucoup soupçonnent d'instinct ([ue ce n'est pas arrivé. Leurs maîtres s'étonneront plus tard qu'ils aient perdu la foi avec tant de facilité : ils ne l'avaient jamais eue telle cju'on voulait la leur donner. Leur esprit se montre réfractaire tout naturellement, sans mauvaise volonté, à une conception de Dieu, du monde, de l'homme, qui n'a plus assez de réalité pour nous, (jui n'en a pas assez
pour eux. On se trompe aussi en supposant que les enfants ont besoin seulement d'être dirigés et corrigés, sans savoir au juste les raisons de ce qu'on leur commande et de ce qu'on leur défend. Ils s'aperçoivent très vite que ce n'est pas Dieu qui les instruit par notre bouche. Leur conscience morale se forme par les jugements qu'ils portent eux-mêmes, et leur vertu par l'initiative qu'ils prennent de faire ce qu'ils croient èlre le bien.
Au point de vue pratique, je regrettais qu'on en fût venu à opposer écoles catholiques à écoles laïques, alors que la différence entre les deux était plus dans l'étiquette que dans la la réalité. Dans l'enseignement secondaire, des collèges comme l'ancien Stanislas, ou des institutions comme les externats catholiques des lycées (écoles Bossuet, Fénelon, Massillon) me semblaient de beaucoup préférables aux collèges purement catholiques ou au régime d'éducation laïque. Je regrettais que l'P^glise et l'Etat ne les eussent point multipliés. En ce qui regarde l'enseignement supérieur, si je reconnaissais la nécessité d'écoles de hautes études religieuses, j'avouais ne pas comprendre celle d'Universités catholiques. L'état de celles-ci me semblait fort précaire, et leur avenir incertain.
Placés sous le contrôle immédiat des évêques, sous la surveillance étroite de l'opinion et de la presse cléricales, sous la direction oppressive et défiante de Home, ces établissements se trouvent dans la situalion la plus fausse et la plus périlleuse, obligés qu'ils sont d'être à la fois modernes et archaïques : modernes, parce qu'un enseignement qui veut rivaliser avec celui de l'Étal ne peut être arriéré sous peine d'être ridicule ; archaïque, parce que cet enseignement doit complaire à des gens qui ont de tout autres soucis que celui du i)rogrcs scientilique. Les catholiques, organisés en parti politique, ont voulu avoir des écoles supérieures qui fussent à eux, et ils ne réussissent pas à les faire marcher: voilà ce qu'il y a de plus clair en cette affaire, qui n'est pas, tant s'en faut, une brillante affaire.
Mes réflexions sur le mariage chrétien et sur le célibat religieux n'avaient rien d'original. En ce qui regarde le célibat, une réforme me semblait souhaitable, mais impossible à réaliser dans le présent. Les rapports de l'Eglise avec l'Etat sous la troisième République me suggéraient les remarques suivantes :
La séparation de l'Église et de l'Htat reste toujours en perspective; mais jamais peut-être ces époux que menace le divorce n'ont eu de plus
intimes relations. Le gouvernement de la République, le plus laïque de tous les gouvernements,
ne se contente |)as de choisir et de nommer les
* évèques, représentants oHicielsde la religion catholique; il négocie avec le pape pour se faire assister de lui dans les luttes électorales, et le pape prête son appui aux candidats républicains contre les candidats monarchistes. Jamais les rois 1res chrétiens n'auraient voulu inviter les papes à se mêler ainsi de leur politique. Mais notre gouvernement obtient de Rome un service réel, et il ne lui donne rien en échange, si ce n'est le maintien du concordat, c'est-à-dire d'un traité qui n'est, au fond, onéreux qu'à ri']glise. Léon XIII n'a renié aucune prétention de ses prédécesseurs, mais il se réserve pour le bon moment. Sans s'en douter, il fait tout ce qu'il faut pour que ce moment n'arrive jamais. En négociant avec la société laïque, il retarde un peu le mouvement de laïcisation, il le modère, mais il en ménage, dans un prochain avenir, le succès inévitable. S'il arrivait que, dans une vingtaine d'années, les esprits se fussent entièrement calmés sur la question du cléricalisme et qu'il se trouvât dans les Chambres françaises une majorité de croyants, ces gens de bien ne pourraient rien changer à l'œuvre laïque ; et ce seraient eux peutêtre qui supprimeraient le concordat, surtout si l'Kglise était alors gouvernée par un véritable évêque et non [)ar un politicien, tous ayant fini par voir dans le concordat un moyen d'asservir à
l'État, qui ne doit plus asservir i)crsonnc, une Église dont l'influence ne peut être salutaire qu'à condition d'être libre. Quelque surprise que nous garde l'avenir, il est présentement évident que toutes les pièces du vieil engrenage qui tenaient si étroitement unis ensemble l'Eglise et l'I-^tat sont descellées ou prêtes à se disjoindre. Nulle puissance au monde n'est plus capable de les rajuster de manière durable. Tous les elTorls tentés j)ar l'Église pour la restauration du passé n'aboutissent qu'à en préparer plus sûrement la disparition.
Ce n'est pas à dire que la religion catlioli(|ue soit devenue inutile à noire société, l)ien au contraire ; mais son action doit s'exercer autrement. Pour la dernière lois, j'esquissais le type du catholique otïiciel, du croyant ancien, pour montrer que la masse de nos contemporains, que les hommes modernes ne pouvaient s'y conformer :
Le croyant ancien est avant tout un homme qui se confesse, qui se confesse fréquemment, et d'autant plus souvent même qu'il se permet moins les actions que la morale catholique regarde comme des péchés. C'est un honune qui pratique l'obéissance inlellectuelle, admettant en principe tout ce
(|iic l'Hglise onseij*iic, et acceptant sans examen loul ce qu'il connaît de cet enseij^ncnient ; ne discutant ni le sens ni la portée logique de ce qu'il croit ; se considérant dans l'Kglise comme un disciple qui apjjrcnd d'elle ce (|u'il doit penser sur tous les grands sujets qui intéressent l'existence, ce qu'il doit faire pour être homme de bien, ce qu'il doit [)ratiquer pour cire chrétien. C'est un homme dont toute l'activité se trouve ainsi réglée par une autorité extérieure, et qui n'a pas souci de penser par lui-même, qui se croirait coupable de prendre cette hardiesse, qui regarde comme une vertu la timidité intellectuelle. Il se défend de penser sur les questions religieuses, par crainte de penser mal ; il s'instruit de la religion dans les bons livres que lui recommande son directeur, et il n'a pas d'autres idées que celles qui lui sont garanties comme très orthodoxes et très sûres. Ce type de catholique existe, il ne faut pas le nier. Il n'est pas très répandu, tout au moins ceux qui le réalisent dans la perfection ne sont pas nombreux, quoi qu'on ait fait pour les multiplier, (^est que ce type n'est réalisable qu'au prix d'une abdication contre nature, à laquelle beaucoup résistent comme d'instinct, et que d'autres repoussent consciemment comme une violation de leur personnalité.
Et pour la dernière l'ois aussi, je développais le programme d'un catholicisme idéal, où l'in-
(lividu aurait foi, vertu, action personnelles, coordonnées à la foi, à la règle, à l'action communes. Je ne doutais pas que cet idéal ne fût réalisable dans le catholicisme romain, et je ne me demandais pas si d'aventure il ne serait pas essentiellement incompatible avec lui.
Un chapitre intitulé « le Passé et l'avenir » résumait assez brièvement les conclusions et les espérances de tout l'ouvrage. L'Église a toujours changé, réellement, profondément changé, tout en restant identique à elle-même : pourquoi ne changerait-elle pas encore puisque de nouveaux changements sont indispensables pour qu'elle puisse continuer son action salutaire ?
Combien on se trompe en supposant que l'Église aimera mieux périr que de changer désormais ! La situation présente du catholicisme est la même qu'à toutes les époques critiques de son histoire, c'est-à-dire que la majorité des fidèles, des prêtres, des théologiens, des évèques, vit sur l'acquis, regarde vers le passé pour le regretter, gémit sur le malheur des temps, et ne conçoit pas que l'on puisse y remédier autrement que par une surveillance jalousement exercée sur le dépôt traditionnel de la doctrine, de la discipline morale et du culte. On entend par tradition ce qu'on a hérité de la
{génération précédente. On trouve à toute idée d'innovation saveur d'iiérésie. Les plus clairvoyants, s'ils sont habiles, se gouvernent au mieux de leur intérêt de carrière et flattent l'opinion commune. L'Église ressemble à une personne âgée qui veut voir toujours les meubles de sa chambre à la même place, les mêmes bibelots sur sa cheminée, les mêmes fleurs dans son jardin, les mêmes plats sur sa table. Qui pourra briser cette routine ? Des hommes pareils à ceux qui jadis ont secoué et surmonté l'inertie traditionnelle, car l'Église a toujours été ainsi. Si elle a toujours changé, l'on peut dire, en un sens, qu'elle a changé malgré elle, et surtout elle a toujours changé en protestant qu'elle ne changeait pas. C'est pourquoi l'Église, en continuant de vivre, continuera de changer.
L'illusion, je le crois maintenant, était de mon côté. La situation présente de l'Eglise n'est pas ce qu'elle fut au temps des grandes hérésies, ou bien au moyen âge, ou même au temps de la réforme protestante, où il ne s'agissait que de crises intérieures du christianisme. Elle ressemble plutôt à celle du paganisme décadent, aux premiers siècles de notre ère, lorsqu'il devenait évident pour les gens les plus éclairés que les vieux cultes nationaux ne pouvaient se maintenir que par des interpréta-
lions nouvelles et une sorte de transposition. La Irnnsposition ne réussit pas, el il y eut substitution du christianisme jeune et vivant aux religions surannées, qui ne se pouvaient régénérer jusque dans leurs principes.
Des personnes judicieuses m'ont dit souvent que j'avais perdu beaucoup de temps à cette apologie du catholicisme, qui n'était point démonstrative, et que j'aurais beaucoup mieux l'ait de réserver toute mon activité pour des travaux purement scientifiques dont le siècle aurait peut-être eu l'idée de me récompenser. Mais je n'étais pas tout à fait libre de m'adonner à ces travaux purement scientifiques, puisque j'enseignais la religion, que je taisais profession de catholicisme et que j'exerçais le sacerdoce. Je m'expliquais longuement à moi-même pourquoi et comment je pouvais et je devais rester dans l'Église.
C'était, d'ailleurs, se méprendre tout à fait sur le sens de ces études que de les considérer comme une apologie du catholicisme existant ; à meilleur titre auraient-elles pu passer pour une critique. En réalité, c'était une discussion historique et philosophique du passé chrétien,
d'où se déduisaient ceiiaines leçons iini)orlanles pour le présent. Il ne m'a pas nui d'avoir médité pendant quelques années, au point de vue spéculatif et au point de vue pratique, sur les problèmes fondamentaux de la religion. Actuellement professeur d'histoire des religions, je ne trouve pas que cette préparation m'ait été inutile. Des parties entières de ma ^synthèse historique subsistent dans mes dernières publications.
Un avantage qui me paraît fort appréciable, bien qu'il ne soit pas de nature à être compris de tout le monde, est l'intelligence que j'ai pu acquérir du phénomène religieux, spécialement de l'esprit et de l'action du christianisme au cours des temps. Mes recherches limitées à la critique biblique, pendant les douze années que j'avais passées à l'Institut catholique, m'avaient surtout appris les raisons qu'on peut avoir de ne pas croire à la révélation chrétienne. Des études plus larges m'ont fait pénétrer plus avant dans l'économie réelle de la foi religieuse et m'ont amené à voir dans la religion autre chose qu'une erreur de l'esprit. J'oserai même dire que, grâce à ces études, mes griefs d'ordre
inlellecluel contre l'Eglise catholique avaient perdu beaucoup' de leur importance à mes propres yeux. Si je n'ai pas pu devenir un ennemi de la religion ni de l'Eglise, c'est parce que je les connais passablement toutes les deux.