nii- Dixiilinnis, n 1, à l;i lin du Nolimic
Si j'étais déjà libéral, je n'étais pas encore très révolutionnaire. Car, le l''"' juillet, rentré à Ambrières pçur les vacances, j'écrivais dans mon carnet, après quelques réilexions sur l'attitude métiante de l'Église à l'égard de la science : « Quant à changer le présent état des choses, si rien n'est plus nécessaire, rien ne demande aussi plus de prudence, d'elTorts soutenus, de zèle charitable et persuasif. Pas de satire : nos ennemis s'en chargent ; pas d'insinuations équivoques, qui troublent la sécurité de la foi ; pas de récriminations méprisantes. La responsabilité de la situation ne porte sur personne en particulier, et iKn'est pas bon d'ofïenseren bloc tous ceux (ju'on veut convertir. » Le lendemain j'étais à Chàlons, et j'écoutais, sans en comprendre les sous-entendus, cette parole de M. Meignan : « Si la religion n'était pas une chose divine, elle aurait été depuis longtemps écrasée sous le poids de notre ignorance. » Et le bon évêque insistait sur les ménagements à prendre à l'égard d'un clergé si peu éclairé ; il me parlait de l'abbé Duchesne, de la liberté de son langage, plus incjuiétante que celle de ses opinions; je ne protestais pas contre celte critique.
Au commencement de l'année scolaire ltS82- 1883, j'étais libéré des cours de théologie. Je repris mon petit cours d'hébreu et, conformément aux instructions de M. d'Hulst, je m'inscrivis à l'Ecole pratique des Hautes Ktudes pour y suivre les conférences d'assyriologie et d'égyptologie. Mais je renonçai bientôt à l'égyptologie, (pii m'était moins utile pour les études bibliques. Arthur Amiaud enseignait alors l'assyriologie. C'était un maître excellent, très dévoué ; j'étais seul débutant à son cours et il me donnait deux heures par semaine. Je le suivis pendant plusieurs années, et c'est ce qui me permit de fonder une conférence d'assyriologie à l'Institut catholique en 1886.
Comme j'avais été improvisé professeur d'hébreu sans être hébraisant, je suivis aussi au Collège de France, assez régulièrement i)endant trois ans, le cours de Renan. Tout le monde sait comment Renan faisait son cours d'hébreu.
Il ne le préparait que peu ou point. En ce temps-là, il expliquait le texte des Psaumes. Il prenait un verset, le lisait, le traduisait, lisait la version grecque des Septante pour la comparaison, citait les conjectures de l'oratorien Houbigant ou de quelque critique moderne pour la correction du texte, pesant chaque mot pour ainsi dire, et ne s'interdisant ni les digressions ni les répétitions. Son avis était qu'un professeur du Collège de France doit travailler devant ses auditeurs, et il travaillait, en efTet, devant nous, un peu plus lentement, je suppose, que dans son cabinet. Somme toute, son cours était une très bonne initiation à la critique textuelle de l'Ancien Testament. Il y parlait souvent d'autre chose ; mais c'est cela surtout qu'on y pouvait apprendre.
A cette date, Renan, qui n'était l'ennemi de personne, était encore pour moi un ennemi de l'Église. Je ne me risquai pas sans précaution dans son auditoire. Mon confesseur, M. Monier, avait été consulté : fort sagement il m'avait répondu que suivre quelque temps le cours du Collège de France était pour moi un devoir d'état. L'abbé Duchesne m'y accompagna la
première fois que j'}' assistai. On y voyait fréquennnenl des prêtres ; mais la plupart n'y venaient que par curiosité, et souvent ils se campaient à l'entrée de la salle, se retirant (juand le professeur avançait un propos qui dérangeait leurs idées. Peut-être y mettait-il parfois quelque malice. Je me tenais tranquillement assis dans mon coin, prenant note de ce qui me convenait et laissant tomber le reste. Ce que Renan disait de la composition des livres bibliques n'était pas pour m'étonner, et je souris comme les autres le jour où un grand abbé, tout effaré d'entendre que Jérémie était peutêtre pour quelque chose dans l'invention du Deuléronome, s'enfuit subitement en faisant claquer la porte.
Mon ambition était de vaincre un jour Renan par ses propres armes, par la critique dont je m'instruisais à son école. Je vois dans mes notes de 1883 que j'avais grand souci de me prémunir contre toutes les influences intérieures ou extérieures qui pouvaient compromettre en moi l'amour de la vérité ou le respect de la religion. Le 6 février, dans ma méditation, je m'exhorte à la simplicité et au courage : « En
face d'une vérilé neuve, ne pas chercher de faux-fuyanls pour nie persuader à nioi-niènie ou pour persuader aux autres qu'il s'agit, au fond, d'une idée reçue. Ne pas m'ingénier, par crainte de la lutte, à trouver vrai ce qui est admis. » Le 10, je me prêche la modération et la gravité : « Y aller de bonne foi, sans amertume ni persiflage. Voltaire peut rire de la Bible ou de la naïveté de ses commentateurs : nous n'en avons pas le droit. La Bible est notre livre, et ceux qui jadis l'ont interprétée comme ils pouvaient, — assez peu judicieusement quelquefois, — sont nos pères. Il ne faut pas plus traiter à la légère les choses de la foi que celles des mœurs. Et il y a des sujets en morale sur lesquels on ne rit pas impunément. » Garantir l'indépendance de mon esprit et de mon caractère était une de mes grandes préoccupations. M. Duchesne m'aurait volontiers pris chez lui comme pensionnaire ; mais je me dérobai à ses amicales propositions. Je me trouvais d'ailleurs fort au-dessous de la tâche qui me semblait s'imposer à moi. Le 9 mars, j'écris deux lignes: « Tu quis es ? — Une lueur de courage sur un fond de désenchantement. »
Chaque année, au commencement des grandes vacances, que je passais à Ambrières auprès de mes parents, j'employais plusieurs jours à une sorte de récolleclion spirituelle où j'établissais le bilan de ma pensée, de ma foi, de mes travaux, de mes expériences. On a déjà pu voir que, dès 1881, la notion traditionnelle de l'Ecriture inspirée figure au chapitre des pertes. En 1883, c'est tout le système de doctrine et d'apologétique de l'Eglise qui est mis en discussion. « L'Église est, à l'heure présente, un obstacle au développement intellectuel de l'humanité», nolais-je au début de ma retraite, le (i juillet; parlant de là, j'esquissais une criti(iue générale de l'enseignement catholique, en l'orme de dialogue où j'énonçais l'objection et l'Eglise répondait ; comme il était naturel, j'opposais les données de l'histoire à ce que les théologiens enseignent de la révélation et de l'immutabilité des dogmes ; j'insistais sur ce (jue les croyances catholiques étaient devenues un système abstrait qui n'avait plus de prise sur les intelligences même croyantes, et qui était un défi à ce que l'on sait de plus certain sur les origines de la Bible et des religions juive et chrétienne ;
l'Eglise, mon idéal (riOglisc me répondait en faisant beaucoup de concessions. Cette ICgIisc disait :
Peut-être mes docteurs eu .ce siècle ont-ils été inférieurs à leur tâche et n'ont -ils pas compris qu'il leur était permis d'abandonner les vieilles formules, qu'ils les devaient presque oublier, afin de conserver au monde la substance même de la vérité qui m'est confiée. Dieu me donnera, j'espère, les hommes propres à cette œuvre, et tu ne pourras plus m'accuser d'ignorance.
— Le rôle de ces hommes sera plus difficile que tu ne parais le croire, ô princesse de l'innnuable vérité. Ce ne sont pas tes formules que tu dois nous traduire dans une langue intelligible pour les hommes de notre temps ; ce sont tes idées mêmes, tes allirmations absolues, ta théorie de l'univers, la conception que tu as de ta propre histoire, qu'il te faut renouveler, corriger, transformer.
Mais, comme si j'avais craint de pousser trop loin la discussion sur ce terrain, bien que rénumération des difficultés fût telle à peu près que je la ferais encore aujourd'hui, je laissais l'Eglise n'y pas répondre, et notre colloque se poursuivait en un échange de propos touchant la nature de Dieu, où nous nous mettions
d'accord sur une théorie idéaliste de l'univers que l'orthodoxie aurait certainement qualifiée de panthéisme évolutionniste. Ma foi en l'Kglise comme institutrice morale de l'humanité demeurait entière, et j'étais encore trop peu assuré de mes conclusions critiques pour m'en servir comme d'arguments décisifs contre la valeur substantielle des dogmes. Surtout j'étais si profondément attaché à rF>glise qu'il me répugnait de rompre avec sa pensée et que je n'allais pas jusqu'au bout de la mienne.
11 y avait là une contradiction latente que le progrès de mes travaux et mes expériences de l'Église réelle, — assez différente de mon idéal, — ne pouvaient manquer de me rendre sensible. Au courant de l'année scolaire 1883-1(S<S4, je préparai, pour le doctorat en théologie, une thèse sur la doctrine de l'inspiration d'après la Bible même et les anciens auteurs ecclésiastiques depuis les Pères apostoliques jusqu'à Tertullien. M. d'Hulst en avait agréé le projet. J'avais étudié de près mes textes ; pour que mon latin ne fût pas trop barbare, j'avais eu soin de lire aussi les traités de Cicéron De natnra deovum et De diinnatione. Le tiavail terminé, je
le remis au recteur, qui voulait l'examiner avant toute communication aux professeurs de théologie dogmatique. Il le lut, en effet, très attentivement, et il me rendit mon manuscrit en médisant de ne le montrer à personne et qu'il était impossible de le publier. Ce n'est pas qu'il regardât mes conclusions comme fausses; à plusieurs reprises il m'afïîrma que mon idée de l'inspiration était la seule acceptable ; mais il ne fallait pas compromettre la Faculté de théologie ; l'établissement était surveillé de très près par des inquisiteurs sans mandat ; on avait bien assez des criailleries des intransigeants contre M. Duchesne ; autant qu'il m'en souvient, M. d'Hulst lui-même s'était vu intimer par Léon XIII l'ordre de conformer à la doctrine de saint Thomas d'Aquin le cours de philosophie qu'il avait inauguré à l'Institut catholique ; bref, mes idées pouvaient être excellentes, mais elles n'étaient pas à divulguer ; ce serait pâture pour l'Index.
Qu'y avait-il donc de si téméraire dans mon latin? Une idée fort simple, presque naïve, d'où se déduisait une conclusion éminemment catholique, — au point de vue d'un catholicisme
idéal, — cl i^oiirtanl destructive du catholicisme, — du catholicisme réel, scolasticjue et romain. En quelques i)hrases très nettes de la préface et de la conclusion je disais que l'inspiration des Écritures, se rapportant à des livres existants et analysables, était une croyance à contrôler par l'élude des livres en question ; que la psychologie des auteurs inspirés était visiblement la nîème que celle de tous les hommes (jui écrivent ; que le concours divin de l'inspiration ne changeait pas la nature des écrits auxquels il se rapportait et, par exemple, ne transformait pas un livre pseudonyme, comme la Sagesse, en œuvre authentique de Salomon ; que, si la révélation était contenue dans la Bible, et sans erreur, comme le disait le concile du X'atican, c'était sous une forme relative, proportionnée au temps et au milieu où les livres avaient paru, aux connaissances générales de ce temps et de ce milieu ; que l'insudisance des Ecritures comme règle de foi résultait de leur nature même, et que le magistère de l'Eglise avait pour objet d'adapter la doctrine ancienne à des besoins toujours nouveaux, en dégageant la vérité substantielle de sa forme
surannée ; que des auteurs tels qu'Irénée et TerluUieii l'avaient pressenti ((uand ils avaient opposé à l'exégèse extravagante des gnosliques, non la lettre de la Bible sainement comprise, mais la règle de loi ecclésiasti((ue applicpiée comme règle d'interprétation à la Bible même. Ce sont ces vues qui avaient un moment séduit M. d'Hulst, et qui en même temps l'avaient épouvanté, à cause de l'agitation qu'elles ne pouvaient manquer d'exciter dans le monde théologique. Qu'il y ait adhéré pour son propre compte, je ne le pens3 pas. Il n'était pas fâché de me trouver capable de construire une semblable théorie, et il ne me ménageait pas ses félicitations. Mais il n'allait pas plus loin. Je ne crois pas qu'il ait perçu alors une conséquence du système, que de mon côté j'avais très nette en mon esprit, à savoir : que l'enseignement de l'Eglise, jusque dans ses définitions les plus solennelles, avait la même relativité que celui de l'Ecriture, la parole des conciles et des papes n'étant pas au-dessus de la parole de Dieu et se présentant en réalité dans les mêmes conditions. M. d'Hulst le comprit plus tard et, en 1893, au cours du tumulte théolo-
giqiie qui suivit son article sur la Question biblique, il me dit (|ue mon idée de relativité ruinait tout l'édifice théologique et scolastique. Il avait raison. Cette idée ruinait le caractère absolu de la révélation juive et chrétienne, des dogmes ecclésiastiques et de rinlaillibilité pontificale. Si M. d'Hulst s'en était rendu compte en 1884, il n'aurait pu s'empêcher de me le dire. Un matin de 1893, dans la sacristie de l'église des Carmes, l'excellent abbé de Broglie me demanda où j'avais pris ces opinions, qui produisaient sur son esprit le même effet que sur celui du recteur. Comme le lieu n'était pas propice aux longues conversations, je ne sus pas lui répondre autrement qu'en posant un doigt sur mon front. Le fait est que, croyant vérifier cela partout, je ne l'avais emprunté nulle part. Inutile de dire que jamais M. Duchesne n'a donné en de pareilles spéculations et qu'il est, de ce chef, parfaitement innocent de toutes mes hérésies. Jamais il n'eut la prétention de réformer la théologie ni de s'en constituer l'avocat. Et ma théorie, si peu qu'elle valût, si dangereuse qu'elle fût, était théologique et apologétique. Elle devait être originale dans une cer-
taine mesure, car aucune de mes lectures ne me l'avait fournie. L'ensemble de mes travaux m'y avait conduit, ainsi que la préoccupation de coordonner mes conclusions critiques à la loi que je voulais garder. Certaines idées de Renan m'aidèrent probablement à la concevoir, mais elles n'y sont guère plus reconnaissables que la croyance catholique. Ce fut le résultat d'une sorte de fermentation intérieure, non d'une réflexion tendant consciemment à édifier un système. L'idée fondamentale de ma thèse sur l'inspiration biblique apparut subitement à mon esprit au milieu d'une nuit où je dormais mal, dans les premiers mois de l'année 1883. Croira qui 'voudra que ce fut une suggestion diabolique.
Ma thèse étant condamnée à mort, j'aurais pu penser que mes idées n'étaient pas viables. Nul ne s'étonnera pourtant que je n'aie pas aussitôt désespéré de leur avenir. Aux vacances de 1884, je me retrouvais dans les mêmes dispositions qu'en 1883. Il en était autrement en 1885 et surtout en 1886. Pour ces deux années, mon examen de conscience n'a pas été écrit. Je lis, dans une note rédigée le 15 novembre 1886 :
Depuis plusieurs mois, je n'tù éi)r()uvé aucune impression relij^ieuse . Depuis ma seconde année (le séminaire les sentiments de la piété ont toujours été contrariés en moi par la crainte de l'ilhision. Cette crainte était peut-être une infirmité; toujours est-il qu'elle n"a ])lus lieu d'être à présent, n'ayant plus d'objet. — Ma destinée n'a guère d'espérances. Je suis décidé à travailler et à servir rivalise, qui a lait et à qui appartient l'éducation de l'humanité. Sans renier sa tradition, et à condition d'en retenir l'esprit de jjréférence à la lettre, elle reste une institution nécessaire et la plus divine chose qui soit sur la terre. Elle a capitalisé les subtilités des théologiens, mais elle a aussi amassé les principes d'ordre, de dévouement, de vertu, qui garantissent le bonheur à la famille et la paix à la société. Vouloir aujourd'hui organiser la vie morale en dehors du (christ et de l'Kglise serait une utoj)ie. Qu'il y ait des choses surannées dans la discipline ecclésiastique ; que les pratiques de notre culte ne soient pas tout à fait en rapport avec les besoins du temps ; que le sens matériel des formules théologiques devienne de jour en jour moins soutenable : c'est ce que je crois voir avec plus de clarté à mesure (jue je connais mieux le passé de la religion et celui de l'humanité. Je puis me tromper et je reste, par ma volonté, tout disposé à admettre le contraire de ce que je pense, si le contraire de ce que je pense est vrai. — La lutte intérieure (|ue je supporte depuis
dix ans, ol (|ui s'est Icrniincc sculcnuMit il y a (luelques mois, m'a bien falii(iié. Je ne retrouverai jamais la jeunesse de l'esprit. Heureux serai-je s'il me reste seulement quel(|ue vigueur! — Toutes les libertés de ma pensée n'ôtent rien aux servitudes que ma situation impose à nui eonduite.
Un sentiment de désolation perce dans ces lignes, une désolation que nul n'a soupçonnée, et qui a longtemps duré. Je ne recommence à écrire mes impressions qu'en 1892. Si je n'écris pas, c'est qu'il m'est trop pénible d'écrire ; c'est aussi qu'à certaines heures la tristesse de mes sentiments défie l'expression. Rien d'extraordinaire ne m'était arrivé en 1885 et 1886. J'allais droit devant moi, poursuivant mes études presque sans répit. Je m'étais fait un devoir de lire, au courant de chaque année, la Bible tout entière dans les textes originaux ; je donnais encore beaucoup de temps à l'assyriologie ; j'avais transformé le cours d'hébreu de seconde année en cours d'exégèse que je préparais scrupuleusement ; je consultais la Bible de Reuss et les meilleurs ouvrages allemands sur les textes que j'avais à expliquer ; je me défiais toujours des opinions toutes faites et des systèmes abso-
lus; ce n'était pas pour avoir adopté de confiance une doctrine étrangère que je m'éloignais de plus en plus de la croyance catholique ; c'est parce que peu à peu, sans que je l'eusse voulu, mes travaux m'en détachaient. J'étais résolu à tout voir et, ne fermant pas les yeux devant les faits (jui contrariaient les dogmes, je les voyais. Pendant longtemps je me figurai, nonobstant le déchet progressif de mes croyances, rester en commiuiion de foi avec l'Eglise. Mais l'illusion devenait impossible à garder : ce que j'étais amené à penser de la Bible, du Christ, des croyances 'chrétiennes et de leur origine était la négation même du caractère surnaturel de la religion. Je ne pouvais manquer tôt ou tard de m'en apercevoir; et alors je serais obligé de m'avouer que la cause à laquelle j'avais sacrifié ma vie renfermait une grande part d'illusion.
L'évidence m'accabla au commencement de l'année 188;")- 1886, un certain jour où j'avais longuement conversé, dans jnon petit appartement de la rue Littré, avec un de mes amis qui est mort maintenant, sur le caractère légendaire des récits évangéliques. Cet ami est le seul avec letjuel j'aie librement traité ces sortes
de questions, parce qu'il souffrait comme moi de la vérité qu'il découvrait. Ni M. Duchesne, ni personne autre de mes amis ou relations n'a connu le drame qui se passait dans ma conscience. J'ai pu discuter avec tel ou tel les problèmes de critique biblique ou de théologie : nul ne savait ce que j'en pensais au plus intime de moi - même. Tant s'en faut que je fusse un sceptique résigné ou amusé. Je n'ai jamais eu ce caractère, quoique plus tard, à propos de l'Evangile et l'Eglise, certaines personnalités ecclésiastiques, que je ne songeais pas à honorer de mes confidences, aient voulu me le prêter; si elles ont ainsi, par conjecture, jugé de mes sentiments d'après les leurs, je regrette beaucoup pour elles que cette circonstance m'ait fait tort dans leur estime.
J'étais loin d'avoir perdu toute foi morale. Ce que je venais de perdre, c'était l'ardeur d'enthousiasme qui m'avait soutenu à travers bien des difTicultés depuis le jour de mon entrée au séminaire. Cette belle et juvénile confiance tombait avec l'idée qui l'avait d'abord inspirée. J'avais pu pendant quelques années m'aveugler à moitié sur mon propre état d'es-
prit, sur la portée des conclusions essentielles de la crirK(ue biblique, sur les 'moyens de les concilier avec les dogmes traditionnels sans abandonner la substance de ceux-ci. Maintenant je ne pouvais me dissimuler que la position n'était pas ce (jue j'avais imaginé ; que j'étais en dehors du courant de la pensée catholi(|ue ; que, si l'on voulait interpréter les dogmes au gré de la science et de l'esprit moderne, une explication plus ou moins large et nouvelle n'y sufïirait pas, des dogmes tels que celui de la conception virginale du Christ ou de sa résurrection s'évanouissant avec la réalité de leur objet ; qu'une refonte de tout le système catholique était indispensable ; que, pareille tâche étant au-dessus des forces humaines, un petit professeur d'hébreu et d'assyrien serait absolument fou de l'entreprendre. Rien à faire : telle était la triste pensée contre laquelle venait se briser le rêve de ma jeunesse, et il me fallut du temps pour regagner l'espoir d'une activité féconde.
Des personnes très logiques se demanderont pourquoi non seulement l'idée mais l'obligation de quitter l'Eglise ne se présentèrent pas
alors â mon esprit. L'idée ne pouvait pas manquer de s'offrir, mais rol)Iigation que je pensai comprendre fut celle de rester dans l'I'^glise. La vraie raison lut que je lui demeurais attaché par le fond de mon àme. De plus je me disais qu'il n'y a vraiment pas devoir de changer l'orientation de son existence au gré d'opinions spéculatives qui ne concernent pas directement la vie. On ne délaisse pas une maison comme l'Eglise catholique parce qu'elle s'ohstine un peu trop à soutenir l'authenticité de quelques livres qui sont plus ou moins apocryphes. Sans doute il y allait d'autre chose que de problèmes littéraires. Les croyances les plus essentielles étaient en jeu. Mais qu'étaient -ce que ces croyances mêmes sinon des symboles qui valaient par leur efficacité morale? N'était-ce pas seulement cette efficacité qui était véritablement essentielle ? Fallait - il rompre avec l'Eglise parce qu'elle était en retard sur le mouvement scientifique ? Et la science était-elle capable de remplacer l'Eglise dans sa mission morale? Certains savants le disaient, mais la preuve n'était pas faite ; et le serait-elle jamais? Ma science à moi était toute fraîche et n'avait
pas le droit d'être arrogante. Le progrès de mes études ne me ramènerait certainement pas à mon point de départ, mais qui pouvait dire s'il ne m'en rapprocherait pas ? Je restai donc, savant au service de l'Église, fort désabusé sur la grande espérance de rénovation intellectuelle du clergé que j'avais nourrie durant quelques années et qui était après tout, presque ofïiciellement, une des raisons d'être de l'Institut catholique ; résolu à me cantonner sur le terrain des faits, comme prétendait s'y tenir M. Duchesne ; appliqué seulement à mes textes et à la philologie sacrée, sans préoccupation de théologie ni d'apologétique.
Si je ne réussis pas à m'enfermer dans ce programme honnête et raisonnable, c'est d'abord qu'il était impraticable sur le terrain de l'exégèse et de la critique bibliques, où nécessairement, à chaque pas, on rencontre la théologie et la tradition de l'Eglise ; c'est aussi parce que je me laissai reprendre quelque peu par mon ancien idéal, sous la pression des circonstances. Presque malgré moi j'en revins à tenter l'impossible, et il fallut que l'Église m'apprît, par des coups violents et répétés, qu'un prêtre n'a pas le droit
d'être catholique à demi ; que sa pensée ne lui appartient pas plus que sa volonté ; que le catholicisme romain entend dominer la société moderne et non s'y adapter ; enfin, comme l'écrivait le cardinal Merry del Val à l'évéque de Langres, en janvier 1908, que ma « permanence dans rp]glise » était un « scandale » qui ne se pouvait supporter.
Cependant la santé de M. Martin déclinait de plus en plus. A l'automne de 1889, on lui octroya un congé d'un an, et il s'en alla passer l'hiver dans le midi ; il y mourut en janvier 1890. Je le suppléais pour le cours d'Ecriture sainte (introduction biblique), et je gardai cet enseignement avec celui de l'hébreu et de l'assyrien. Par une combinaison diplomatique assez étrange et dont M. d'Hulst ne me dit jamais le secret, M. Vigouroux devint premier professeur titulaire et je figurai en second sur l'afïîche de la Faculté. M. Vigouroux ne donnait qu'une leçon
par semnine pendant une partie de l'année ; il y traitait des sujets comme celui-ci : De l'influence du milieu sur les auteurs inspirés. M. d'Hulst jugeait ce litre-là tout à fait digne du haut enseignement, et il trouvait je ne sais quelle physionomie « secondaire » aux miens : Histoire du Canon de l'Ancien Testament, Histoire du Canon du Nouveau Testament. Je présume que, s'il me doubla d'un supérieur inutile, c'est parce que mon nom était inconnu, insignifiant, et que celui de M. Vigoureux figurait éminemment la science catholique de la Bible; c'est aussi parce que ce nom, symbole incontesté d'orthodoxie, était un ornement avantageux pour notre Institut. Bien que je ne relevasse en aucune façon de cet illustre collègue, le voisinage avait ses inconvénients. En 1893, (juand M. d'Hulst me retira le cours d'Écriture sainte, M. Vigouroux avait contribué à cette mesure, ei ce fut lui (jui désigna mon successeur.
Mes nouvelles fonctions ne me prenaient pas au dépourvu. J'avais conçu d'avance un plan d'enseignement très simple, mais qui, vu l'état misérable des études bibliques dans l'Église romaine, était le seul prali(jue pour les
relever. Voici comment je l'exposai, au commencement de l'année 1892, dans la petite Revue où je publiais mes cours sous le titre d'Enseignement biblique :
Nous partons de ce principe, qu'il est indispensable, si l'on veut connaître l'Ecriture sainte, d'avoir des notions sufTisamment nettes et compréhensives sur les principales questions de l'introduction scripturaire envisagées au point de vue historique, et en même temps de s'exercer à l'interprétation littérale des Livres saints par la critique des textes. C'est pourquoi, pendant la plus grande partie de l'année scolaire, nous traitons un sujet d'introduction, et, durant les deux ou trois derniers mois, nous étudions un livre ou un morceau important de l'Écriture,
Nous avons rattaché toute l'introduction biblique à la définition de la Bible. Pour nous catholiques, la Bible est le recueil des livres que l'Église regarde comme divinement inspirés. Si l'on veut donner à cette définition un commentaire complet, on doit répondre aux questions suivantes :
1" Qu'est-ce qu'un livre inspiré?
2t' Quels sont les livres inspirés?
3° En quelle langue ces livres ont-ils été écrits et par quelle voie, en quel état nous sont-ils parvenus ?
4o Quand, comment, par qui ont-ils été composés?
5" Quel est leur contenu ?
6" Comment les a-l-on interprétés?
Notre cours n'étant pas précisément un cours de théologie ni un cours d'apologétique, nous ne procédons pas dogmatiquement, formulant des thèses à démontrer et les confirmant ensuite par les faits; mais nous procédons historiquement et critiquement, étudiant les faits en eux-mêmes avant de poser nos conclusions. Il en résulte que l'introduction biblique est pour nous l'histoire générale de la Bible, ou, pour parler comme Richard Simon, une histoire critique des deux Testaments, et que notre réponse aux questions qui viennent d'être posées consiste à esquisser :
1" L'histoire du dogme de l'inspiration;
2" L'histoire du canon des Écritures;
3" L'histoire du texte et des versions de la Bible ;
4o L'histoire de la composition des Livres saints;
5" L'histoire du peuple de Dieu, de la théologie biblique et des institutions religieuses d'Israël ;
6c L'histoire de l'exégèse biblique.
Nous ne nous croyons pas obligés de suivre toujours Tordre naturel des matières... Nous n'avons pas essayé encore de retracer l'histoire du dogme de l'inspiration, à raison des dillicultés particulières que présente à l'heure actuelle un pareil sujet... (Pour le traiter comme il convient, nous devons d'abord) examiner les Livres saints euxmêmes et recueillir les données qu'ils fournissent à
un observateur attentil" cl sincère. Or, l'examen critique de la Bible est justement l'objet de notre introduction dans les cinq parties qui suivent, selon la logique, l'histoire du dogme de l'inspiration. Nous avons donc renoncé provisoirement à traiter cette matière. Nous aurions risqué, en l'abordant prématurément , de provoquer des controverses aussi irritantes qu'infructueuses.
L'histoire du canon des Écritures s'est trouvée ainsi au premier rang. Nous l'avons étudiée pendant ces deux dernières années (1889-1891). C'est la tradition chrétienne qui nous fait connaître avec certitude quels sont les livres inspirés. Si les témoignages de cette tradition avaient été dès l'origine parfaitement explicites et que leur langage n'eût jamais trahi d'hésitation ou de doute à l'égard de tel ou tel écrit biblique, le canon n'aurait pas d'histoire. Mais il n'en est pas ainsi. Tandis que les parties essentielles et principales du recueil sacré ont toujours joui dans toute l'Église d'une égale considération, certains écrits plus ou moins importants de l'un et de l'autre Testament ont été pour divers motifs l'objet de contestations. L'histoire de ces doutes étudiés dans leurs causes, leurs manifestations et les circonstances de leur disparition, jointe à la critique des données concernant la formation même du recueil scripturaire, constitue à proprement parler l'histoire du canon...
L'histoire des textes et des versions de la Bible est le sujet qui nous occupe maintenant. C'est peut-
être la partie la plus aride <le noire programme d'inlroduclion : ce n'est j)as la moins indispensable. Avant de raisonner sur l'origine et l'interprétation des écrits bibliques, il faut savoir où les prendre et jusqu'à quel point les manuscrits anciens et les éditions modernes représentent la forme primitive soit des textes originaux soit des versions de l'Écriture. L'état des textes et leur valeur critique étant une fois établis, on peut discuter sur une base solide les questions d'authenticité (histoire de la composition des Livres saints), puis analyser le contenu historique et doctrinal des livres bibliques (histoire d'Israël et de la fondation du christianisme, histoire des croyances bibliques)...
Nous arrivons enfin à l'histoire de l'exégèse, histoire qui continue d'une certaine façon celle de la théologie biblique et quijious ramène au sujet que nous avons écarté à notre point de départ, l'histoire du dogme de Tinspiration. Nous aurons été guidés dans nos travaux antérieurs par les principes généraux contenus dans les décisions de l'Église touchant l'inspiration divine et l'interprétation des Écritures. Parvenus au terme de nos investigations, nous n'aurons plus guère qu'à relever les données que l'histoire critique de la Bible, sous les différents aspects où nous l'aurons considérée successivement, ne manquera pas de nous fournir, pour traiter avec compétence, si Dieu nous prête vie, la question de l'inspiration, et
déterminer avec précision les principes d'une exégèse à la fois orthodoxe et scientifique.
L'introduction ainsi complétée pourrait servir de préface à un commentaire critique et littéral de la Bible...
Voilà ce que nous faisons, ce que nous voulons faire, ce que nous aurions été heureux de trouver déjà fait par les exégètes catholiques de notre paj's. Le plan que nous venons d'exposer est beaucoup plus vaste que nos espérances. Nous savons fort bien qu'il ne nous sera pas donné de le remplir tout entier. Mais nous croj'ons que, sous une forme ou sous une autre, il se réalisera; que la restauration des études bibliques dans le clergé français se fera en dépit de tous les obstacles, parce qu'elle est indispensable. Nous aurons contribué ou du moins nous aurons travaillé à cette œuvre nécessaire. D'autres viendront après nous, nos disciples peut-être, et feront mieux que nous. Exoriare aliqiiis iiostris ex ossibiis !...
Ce programme avait un petit air bonhomme qui empêcha de voir combien il était hardi. Il n'était pas autre chose que l'application rigoureuse de la méthode critique à l'étude de la Bible, et la doctrine traditionnelle de l'Église n'y figurait pas en réalité comme loi doctrinale mais comme matière d'histoire. Seulement
il y avait une énorme équivoque dans la situa lion, parce que les croyances catholi(|ues, simple objet de mes recherches, ne laissaient pas d'être la règle officielle, par moi reconnue, de mon enseignement. Et cette équivoque, il m'était impossible de l'éviter tout à fait dans mon langage. Quand je disais que les définitions de l'Église en matière biblique « guidaient » mes travaux, je l'entendais dans un sens extrêmement large, en tant que ces définitions marquaient expressément l'orientation des croyances que j'avais à étudier, c'est-à-dire en tant qu'elles étaient un indice pour l'historien, non pas en tant qu'elles étaient une vérité indiscutable pour le croyant et pour le théologien.
Je pus tenir quatre années et j'aurais pu tenir indéfiniment si j'avais voulu avant tout conserver l'équivoque, faisant étalage de critique dans les endroits où la théologie n'était pas intéressée, et escamotant les questions scabreuses. On vient de voir que je savais les remettre. Quand on me congédia, l'histoire des textes bibliques devait encore m'occuper au moins deux années ; déjà je songeais à faire passer l'histoire de l'exégèse avant celle de la composition des Livres saints
et avant l'histoire d'Israël et des origines chrétiennes, pour gagner du temps. J'étais persuadé, en effet, que le temps travaillait pour moi, et que certaines conclusions qui, actuellement, provoqueraient l'étonnement et l'inquiétude, pourraient être acceptées dans dix ou quinze ans, le terrain étant préparé. Mais il était impossible d'écarter toutes les difticultés, et je n'y songeais pas. J'y songeais d'autant moins que j'avais pris un goût extrême à mon enseignement depuis que j'y pouvais traiter des problèmes importants. Mes élèves s'y intéressaient aussi. Ce furent ces jeunes gens qui réveillèrent en moi quelque chose du sentiment qui avait soutenu mes premiers travaux. Ils savaient bien que je ne travaillais que pour eux, que je vivais pour eux. En les voyant exposés, sans qu'ils s'en doutassent, à la crise douloureuse dont j'avais moi-même été meurtri, j'étais saisi d'une immense pitié. Il n'était pas en mon pouvoir de leur épargner l'épreuve, et je savais que ce n'était pas en biaisant sur certaines questions que je pourrais la leur éviter. De là l'effort que je fis, dès ce temps-là, pour trouver des moyens de conciliation provisoire
entre les faits critiquement établis et les dogmes de l'Église.
Mon auditoire se composait d'une vingtaine d'ecclésiastiques, jeunes prêtres ou séminaristes, dont les uns étaient envoyés directement par leurs évèques au séminaire de l'Institut catholi(iue, et les autres venaient de Saint-Sulpice, soit qu'ils fussent destinés à retourner dans leurs diocèses respectifs, soit qu'ils dussent entrer ensuite dans la Société des Sulpiciens, pour enseigner dans les grands séminaires. C'est Saint-Sulpice qui fournissait le plus fort contingent, et l'Institut catholique était obligé de compter avec son chef, M. Icard, petit homme très sec, qui avait présidé longtemps aux catéchismes de la paroisse (alors administrée par la Société), professé le droit canonique et gouverné le séminaire comme directeur, avant d'être élu supérieur général.
Saint-Simon, qui n'est pas tendre pour les
Sulpiciens, se serait plu à caricaturer celui-là. Héritier des vieilles traditions gallicanes, Saint- Sulpice, au cours du xix'^ siècle, avait doucement évolué vers l'ultramontanisme, sans changer d'esprit. M. Icard avait fait comme Saint-Sulpice. Le fanatisme enthousiaste d'un Louis Veuillot n'était pas dans son tempérament. Il croyait énergiquement à ce qu'enseigne la théologie ; il savait en parler abondamment, correctement et froidement. Il était inflexible sur la doctrine, et il avait assez de crédit auprès du cardinal Richard pour que, dans les conflits entre Saint-Sulpice et l'Institut catholique, il n'eût pas à craindre d'avoir contre lui l'archevêché.
On l'avait bien vu dans les querelles que suscita l'enseignement de M. Duchesne. Celuici avait dit trop clairement que les Pères anténicéens n'avaient pas tenu un langage bien orthodoxe au sujet de la Trinité ; il avait démoli force légendes hagiographiques, surtout celles qui attribuent à un grand nombre d'Églises de France une origine apostolique; enfin il traitait parfois ces sujets sur un ton qui ressemblait trop à celui de Voltaire. Les adversaires de M.
Duchesne ne réussirent pas à le faire chasser de l'Institut catholique, et c'est pounjuoi cet établissement est fier aujourd'hui de le compter parmi ses professeurs honoraires. Mais M. Icard était insensible au prestige de la science et il estimait vaine l'immortalité que promettent les Académies. Il interdit le cours de M. Duchesne aux élèves de Saint-Sulpice, et l'on savait si bien qu'il ne céderait jamais que l'on institua pour les Sulpiciens un cours d'histoire ecclésiasti(jue parfaitement inolfensif, dont le titulaire fut le P. Largent, de l'Oratoire.
Par une sorte d'inexplicable hasard, les élèves de Saint-Sulpice arrivaient à mon cours prévenus contre moi. Ils semblaient persuadés d'avance que ma doctrine n'était pas sûre et que ma science était courte. Il m'était arrivé, un jour, quand je n'étais encore chargé que du cours d'hébreu, de dire, sans penser à mal, que les travaux de M. Vigouroux étaient des ouvrages de vulgarisation. Le mot avait fait scandale, et je crains bien que Saint-Sulpice ne me l'ait jamais pardonné. Toujours est-il que ces jeunes gens, au bout de quelques semaines ou de quelques mois, se relâchaient de leur défiance et
que le cours marchait sans aucune difficulté intérieure. La Société savait même, à l'occasion, utiliser ma bonne volonté. En 1891-1892, M. Icard me laissa, pour une troisième année d'études bibliques, après la licence en théologie, un sujet distingué que l'on voulait perfectionner dans la connaissance des langues sémitiques.
Son intention avait dû être attirée de très bonne heure sur certaines hardiesses de mon enseignement. Mais il n'était pas homme à prendre une décision grave sur de vagues rumeurs. Dans la séance solennelle du 4 juillet 1885, pour la clôture des cours de la Faculté de théologie, j'avais bien vu le chef du vénérable supérieur branler de façon significative à l'endroit du rapport où il était parlé de mon cours d'exégèse sur les premiers chapitres d'Isaïe. Ce geste inquiétant me fut expliqué quelques jours après par M. Monier. Interprétant le fameux passage (haïe, vu, 14) : « Voici la jeune femme enceinte ; elle donne le jour à un fils et elle l'appelle Emmanuel », j'avais osé dire que le sens littéral ne concernait ni la vierge Marie ni le Christ, et que l'application qui est faite de ce texte à Jésus dans l'Evangile de Matthieu
appaiiicnt à la catégorie du sens « spirituel ». C'était contester la réalité de la prophétie. M. Icard daignait m'avertir, par la bouche de M. Monier, d'être plus prudent à l'avenir.
Tant que je n'écrivais pas, aucun procès d'hérésie ne pouvait être entamé contre moi dans la presse catholi(jue. Je ne mettais aucune hâte à produire les résultats de mon exégèse, et ce n'était pas seulement par prudence politique, mais parce que je ne voulais point parler à la légère sur des sujets aussi délicats. M. Duchesne ne cachait pas son impatience : « Quand donc accoucherez- vous? » me disait- il en son libre langage. Il ne devait pas larder à me trouver trop fécond.
Ses ennemis n'ont pas su voir combien cet homme, si net dans les questions d'histoire ecclésiastique, devient circonspect dans toutes les questions d'exégèse où le dogme est en jeu. Dans le premier volume de son Histoire ancienne de l'Eglise, qui vient d'être condamnée, il se dérobe à ces questions plutôt qu'il ne les aborde. Il a même des paroles assez désagréables pour ceux qui osent les traiter par des procédés plus directs. On se tromperait
complèlcmenl en supposant qu'il a fait cause commune avec moi à l'Institut catholique lorsque mon enseignement a soulevé des difficultés sérieuses. C'est le contraire qui est la vérité. Duchesne, qui jugeait vénielles ses propres hardiesses, a toujours trouvé naturelles et légitimes les condamnations qui m'ont atteint.
En 1892, quand je commençai de publier régulièrement mes cours dans V Enseignement biblique, il épouvanta M. d'Hulst en lui remontrant les conséquences possibles Jd'une telle publication, qui aurait contre elle les Dominicains de la Revue biblique, assistés de M. Vigouroux. Cette crainte était d'autant plus exagérée que ma petite Revue ne rivalisait avec personne. Toujours est-il que M. d'Hulst, qui avait d'abord accueilli mon projet avec satisfaction, me dit très froidement quand je lui remis le premier fascicule : « Je souhaite que ce périodique ne devienne pas funeste à son directeur. » Il est vrai que, deux heures après, ayant lu mon article-programme, il se précipitait chez moi pour m'apporter ses plus chaudes félicitations. Celles de M. Duchesne ne sont jamais venues.
Depuis le mois de juin 1889, nous n'avions plus que des relations oflicielles. Le 22 mai, mon ancien maître, Arthur Amiaud, était mort, laissant vacante la chaire d'assyriologie à l'Ecole pratique des Hautes Etudes. Cette chaire devait demeurer plusieurs années sans titulaire, et elle n'a été attribuée que plus tard au P. Scheil. Voyant combien il servait à M. Duchesne d'avoir un pied dans l'enseignement d'Etat, j'avais eu l'idée de poser ma candidature; à cette date, j'étais le seul élève de l'Ecole diplômé pour i'assyriologie i, et je crois bien que, si j'avais fait les démarches d'usage en pareille circonstance, j'aurais été accepté. Je communiquai mon intention à M. Duchesne, qui parut l'approuver. Il ne me dit rien des formalités à remplir pour que ma candidature fût régulièrement présentée et discutée dans l'assemblée des professeurs qui devait avoir lieu le 10 juin 1889.
1. Ma thèse, reconstitution des Annales de Sargon, roi d'Assyrie, avait été agréée ; l'impression a été retardée à raison des frais considérables qu'elle aurait occasionnés. C'est pourquoi mon diplôme ne m'a jamais été remis ; en rigueur de droit, je n'étais pas diplômé, mais cette circonstance n'aurait pu être alléguée alors contre ma candidature.
J'avais cru enleiidre (lu'il poserait ma candidaliire ; j'ai compris plus lard qu'il n'avait rien pu me promettre de semblable, puisqu'il avait négligé de m'apprendre qu'une déclaration préalable du candidat était nécessaire. Le 11 juin, mardi de la Pentecôte, je me rendis chez lui pour savoir comment les choses s'étaient passées dans la réunion de la veille. Il parut un peu étonné de ma curiosité ; puis, presque fâché, il me dit que, membre de l'Institut, il s'en rapportait pour l'assyriologie à son collègue M. Oppert ; que M. Oppert ne me connaissait pas ; que personne ne me connaissait ; qu'il aurait bien pu appuyer ma candidature si quelqu'un l'avait soutenue, mais que personne n'avait rien dit. Un échec m'aurait été beaucoup moins pénible que cette mercuriale qui avait, entre autres défauts, celui d'arriver trop tard. Je ne tenais pas du tout à mon projet ; j'avais pensé que M. Duchesne, en qualité d'ami, s'en soucierait davantage. Le respect qu'on doit toujours avoir pour les membres de l'Institut ne m'empêcha pas de le lui dire en termes fort nets et qui furent les dernières paroles qu'il ait entendues de moi chez lui.
J'ai raconte cette histoire insignifiante en ellemèine, — et (jui est une preuve éclatante de mon mauvais caractère, — parce qu'elle importe beaucoup au procès de modernisme que l'on a récemment intenté à M. Duchesne. Depuis le 11 juin 1889 il ne s'est fait entre Duchesne et moi aucun échange d'idées. Lorsque je fus expulsé de l'Institut catholique, en novembre 1893, il ne vint pas me tendre la main, et je m'empresse de dire qu'il n'y était nullement obligé. Quand il fut nommé directeur de l'Ecole de Rome, je lui adressai un mot de félicitations. Quelque temps après, il me fit visite à Neuilly, mais c'était pour m'amener son collègue de l'Institut, M. d'Arbois de Jubainville, qui avait eu, je ne sais trop pourquoi, le désir de me voir. Il est venu chez moi une seconde fois, en 1900, à Bellevue, sachant que j'avais failli mourir l'année précédente. « Cela, me dit- il, aurait fait de la peine à une douzaine de personnes. » Quand même on devrait le compter parmi ces douze originaux, il est bien évident que M. Duchesne s'est désintéressé de tout ce que j'ai pu écrire depuis vingt-trois ans, c'està-dire de tout ce que j'ai écrit.
Il ne m'appartient pas de juger son œuvre au point de vue de l'orthodoxie, et je n'ai pas la moindre envie de le juger lui-même ; je sais (ju'il a mérité tous les succès de sa brillante carrière. Mais, devant l'opinion catholique, son cas devrait paraître essentiellement difTérent du mien. Duchesne a toujours eu horreur de ce qu'on appelle modernisme ; il a toujours professé que les dogmes de l'Église sont intangibles et immuables ; il n'a jamais écrit une seule ligne pour les attaquer, ni pour les défendre, ni pour les atténuer, corriger ou modifier par voie d'interprétation. Dans la lettre qu'il a naguère écrite pour prévenir la condamnation de son Histoire ancienne de l'Eglise, il s'est plaint que ses adversaires aient pris pour tactique de le confondre avec moi. Il avait raison de se plaindre. Nos voies ont toujours été dissemblables, et tout porte à croire maintenant qu'elles le resteront jusqu'à la fin.
Avec la publication de mon jireniier livre commencèrent les attaques contre mon enseignement. Il s'agissait de V Histoire du Canon de l'Ancien Testament, qui avait été le thème de mon cours pendant la |)remière partie de l'année scolaire 1889-1(S90. Je n'avais pas songé d'abord à faire imprimer ce cours qui contenait peu d'éléments nouveaux. Mais M. d'Hulst, qui avait fait nommer professeur titulaire M. Vigoureux sans autre brevet que sa gloire, voulait que je fusse docteur en théologie avant d'être titularisé. Il avait imaginé de m'envoyer à Rome pendant les vacances de Pâques 1890, pour en rapporter un (li[)lùme qui ne m'aurait coûté, assurait-il, (jue les frais d'examen et de chancellerie. Je ne fus point tenté par un si beau voyage, et je lui déclarai que je serais docteur de notre Faculté selon les règles qui nous gouvernaient et qui étaient un peu plus sévères que celles des doctorats romains. J'offris de me soumettre à l'examen oral portant sur l'ensemble
de la théologie, et nos professeurs de dogme agréèrent sans diiïicullé les quarante thèses latines dont je présentai une rédaction sommaire qui devait servir de base à l'argumentation scolastique. Comme thèse écrite, je proposai mon Histoire du Canon de l'Ancien Testament. Le livre fut soumis à un examen préalable : un professeur de dogme, le P. Baudier, jésuite, en scruta la doctrine ; M. Vigoureux fut mon censeur pour les conclusions critiques. L'un et l'autre rendirent sur mon travail un verdict favorable. La thèse fut donc imprimée. La soutenance eut lieu, le 7 mars, dans la grande salle de l'Institut catholique, sous la présidence de M. Lagrange, évêque de Chartres.
L'examen théologique s'était passé quelques jours auparavant avec moins de solennité. M. d'Hulst m'avait regardé avec angoisse quand j'avais répondu au P. Auriault, jésuite, que le rédacteur du premier chapitre de la Genèse n'avait pas eu le moindre soupçon des doctrines évolutionnistes et qu'il ne les avait pas plus condamnées qu'approuvées. Le recteur détourna la discussion sur un sujet moins compromettant pour les écrivains sacrés, et mes juges parurent
finalement très satisfaits de m 'avoir trouvé mieux instruit de la théologie ({u'ils ne le supposaient.
La soutenance de la thèse sur le canon biblique ne donna lieu à aucun incident fâcheux. M. Vigouroux eut l'air de dire que j'avais coordonné à une théorie préconçue les témoignages des Pères qui semblaient peu favorables aux livres de l'Ancien et du Nouveau Testament touchant lesquels il y avait eu doute pendant les premiers siècles chrétiens. .le lui répondis assez vivement que je n'étais pas de ceux qui torturent les textes dans l'intérêt d'une cause quelconque, et que j'avais retouché mes conclusions jusqu'au dernier moment, pour m'accorder avec les témoignages étudiés. « Voilà bien ces critiques », dit presque à voix haute un vénérable j)rêtrequi était au premier rang de l'assistance, « ils ne sont jamais sûrs de rien. »
Il y avait réellement au fond de mon livre une idée dont mes examinateurs ne voyaient pas la portée et qui ne laissait pas de les inquiéter quelque peu. La partie neuve de mon travail consistait dans une analyse des délibérations qui avaient précédé la définition du
canon des Ecritures par le concile de Trente. Les Pères avaient été fort embarrassés pour mettre d'accord les témoignages traditionnels, et ils avaient finalement pris le parti de sanctionner le recueil qui avait cours dans l'Église, sans prétendre par là résoudre les questions qui avaient divisé les anciens docteurs, spécialement saint Jérôme, hostile aux livres deutérocanoniques de l'Ancien Testament, et saint Augustin, qui les acceptait. Certes, les Pères de Trente, pas plus que les anciens docteurs, n'avaient eu soupçon de la critique biblique ; cependant les uns et les autres paraissaient admettre vaguement que la canonicité des livres bibliques n'impliquait pas leur égalité de valeur. C'était une vérité de sens commun ; mais l'application du sens commun aux matières de théologie est toujours dangereuse. Mes sages examinateurs pressentaient que ma remarque, inofTensive en apparence, pourrait un jour nuire au prestige des Livres saints : par cette brèche, en effet, je me proposais de faire passer toute la critique biblique, nonobstant ce que l'Eglise enseigne de la divinité, de l'authenticité, de la véracité, de l'intégrité des Écritures.
Je fus proclamé docleur, et comme un si haut litre ne se donne pas à la légère, on se rendit à la chapelle des Carmes pour que j'y fisse ma profession de foi. Ce fut M. d'HuIst, assis devant l'autel, qui la reçut. Bien que le symbole usité en pareille circonstance n'eût pas encore été amplifié par les compléments antimodernistes qu'il doit au pape actuel, il était déjà de bonne longueur. M. d'HuIst, qui me voyait épuisé de fatigue, encourageait ma lecture de son regard le plus compatissant. Il laissa voir un peu d'inquiétude quand je m'arrêtai court après le passage où le rituel me faisait dire que je n'expliquerais jamais la Bible que d'après le consentement unanime des Pères. Bien que ce texte me fût connu depuis longtemps, l'idée m'avait paru tout à coup si extraordinaire, et si peu conforme à mes sentiments, que j'éprouvais le besoin de respirer un peu. L'œil du recteur me rappela aux exigences de la liturgie. .Je repris ma formule et je l'achevai sans broncher. Dix-huit ans plus tard, jour pour jour, je devais être solennellement excommunié par le pape Pie X pour refus d'adhésion aux actes par lesquels il avait protégé contre
mes coimnenlaires liop larges le symbole de Pie IV, augmenté par Pie IX.
Pendant tout l'été de 1890, un chanoine de Soissons appelé M. Magnier attaqua mon livre dans une série d'articles qu'imprima VUnîuers. Ces articles étaient fort ennuyeux, et je ne les lus point. Saint-Sulpice ne s'émouvait pas. Le P. Brucker, dans les Études, me donnait un compte rendu qui n'était point malveillant. L'année suivante, mon Histoire du Canon du Nouveau Testament ne souleva pas de plus graves critiques. Le chanoine Magnier criait dans le désert, et d'autant plus inutilement que je ne lui répondais pas. Vers la fin de 1890, j'avais publié dans la Revue des religions, que dirigeait M. l'abbé Peisson, vicaire à Saint- Thomas d'Aquin, une petite étude sur les Proverbes dits de Salomon. Ma conclusion était que ce recueil n'avait rien d'une œuvre personnelle et que la compilation définitive pouvait bien être postérieure à la captivité de Babylone. Je ne fus point attaqué dans les feuilles orthodoxes pour une si chétive hérésie, mais je dus être dénoncé à Rome; car, dans l'été de 1891, M. Vigouroux, au retour d'un voyage ad limina.
vint cliarital)lement me prévenir que mes opinions sur les Proverbes avaient été jugées téméraires et que je n'échapperais pas aux condamnations de l'Index si je persévérais dans cette voie.
Vers le même temps, j'avais commencé dans la Revue de M. Peisson une série d'études sur la religion chaldéo-assyrienne. Les deux derniers articles, parus en novembre 1891 et en mars 1892, concernaient les mythes babyloniens de la création et du déluge, ainsi que leur rapport avec les récits de la Genèse. J'avais traité le sujet à mon cours d'exégèse en 1891, et j'avais conclu à la non historicité des récits bibliques de la création. Je m'étais quelque peu égayé des systèmes concordistes qui veulent retrouver toutes les sciences modernes, astronomie, géologie, paléontologie, dans le premier chapitre de la Genèse.
Malgré l'horreur qu'ils professent généralement pour le mythe, écrivais-je, (les auteurs de ces systèmes) ne laissent pas d'introduire dans le texte biblique un mythe parfait, mais d'une espèce particulière, un mythe scientifique, tel que les anciens, il convient de leur rendre cette justice, n'en au-
raient jamais conçu de pareil... Tous ces systèmes contradictoires, épliémères, indéfinissables et impossibles, ne laissent rien subsister des données bibliques, si ce n'est que Dieu est l'auteur du monde et de tout ce qui est dans le monde. On aboutirait avec moins de peine au même résultat en admettant qu'une vieille légende chaldéenne, mise au service de l'idée monothéiste, a fourni le cadre destiné à faire valoir la notion du Dieu créateur.
Ma critique des récits du déluge se terminait par des réflexions analogues :
N'entrerait-on pas dans la pensée de la Bi!:le ellemême en cherchant plutôt dans ces histoires grandioses de hautes leçons théologiques et morales, que des faits particuliers, précis, rigoureusement exacts dans les moindres détails? Plus d'un critique orthodoxe a dû se poser déjà cette question et y répondre peut-être en se disant que l'interprétation historique des chapitres dont il s'agit présente aux théologiens les mêmes difficultés et le même écueil que l'interprétation scientifique du récit de la création fit surgir devant les juges de Galilée. Le récit de la création est vrai, bien qu'il ne contienne pas d'histoire et qu'il s'encadre dans une cosmologie qui n'est plus admise aujourd'hui. Qui sait s'il n'y a pas, dans les chapitres suivants, des récits qui sont vrais aussi à leur manière, bien
([u'ils ne contiennent pas tous les éléments historiques uialéricllenient exacts (|ue nous nous edor. çons (l'y trouver?
Beaucoup jugèrent que ces remarques étaient assez raisonnables. Mais elles n'étaient pas du tout conformes à l'apologétique de M. Vigouroux. Le scandale fut grand à Saint-Sulpice. On s'étonnera quelque jour, même dans l'Eglise romaine, — je veux du moins l'espérer, — qu'un professeur d'Université catholique ait été jugé tout à fait dangereux pour avoir dit, en l'an de grâce 1892, que les récits des premiers chapitres de la Genèse ne sont pas à prendre comme lettre d'histoire, et que l'accord prétendu de la Hible avec les sciences naturelles est une médiocre plaisanterie. Mais, en ce temps-là, énoncer, même discrètement, les opinions que je viens de dire, était une insigne témérité. Je m'illusionnais au point de croire que des choses tellement évidentes, exposées avec précaution, ne pouvaient soulever contre moi des hommes qui n'étaient points sots. M. Icard n'en pensa pas moins voir clairement que j'étais un maître d'erreur et que je ne respectais pas la tradition ecclésiastique.
On lui îil lire mes articles et on les lui commenta. On lui (lit que mon texte imi)rimé ne disait pas tout ce que mon enseignement oral suggérait à l'esprit de mes auditeurs. A quelqu'un qui faisait valoir auprès de lui la modération de mon langage , le vieux supérieur répondit qu'un sourire pouvait changer le sens et l'effet d'une phrase. Or, il disait savoir que mon sourire était inquiétant, et que mes auditeurs perdaient auprès de moi le respect de la Sainte Ecriture. Je crois que si mon sourire avait pu être imprimé en même temps que mon discours, on reconnaîtrait aujourd'hui qu'il concernait beaucoup moins la Bible que ses interprètes et qu'il n'était pas irrévérencieux pour le Saint-Esprit, mais pour les apologistes catholiques. Quoi qu'il en soit, M. Icard résolut de soustraire ses élèves à cette influence pernicieuse. Au commencement de l'année scolaire 1892-1893, sans avertir préalablement ni le recteur ni moi-même, il interdit mon cours aux étudiants de Saint-Sulpice.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, même mesure avait jadis été prise contre M. Duchesne, et la position de celui-ci n'avait pas été sérieusement
compromise : c'est qu'il était un très grand personnage, couronné de l'auréole prestigieuse qui rend sacrés les membres de l'Institut de France; on le savait ou on le croyait très appuyé dans le monde laïque, et je ne sais même pas si sa verve caustique, pourtant plus intempérante qu'audacieuse, ne le faisait pas redouter. Dès le jour où M. Icard me déclara suspect, tout le monde comprit que j'étais menacé beaucoup plus gravement que mon éminent collègue. J'étais inconnu en dehors du clergé ; dans le clergé même j'étais très isolé, non seulement à raison de mes opinions, mais surtout à cause de mon genre de vie. Ma mauvaise santé, mon caractère réservé, mon assiduité au travail avaient fait de moi un reclus. Tout bien compté, je n'avais pour moi que la valeur scientifique de mes travaux, mérite nul dès que la question d'orthodoxie était posée, et la bienveillance du recteur, ressource qui vaudrait plus ou moins selon la mesure de son courage et de son habileté.
Dès l'abord, M. d'Hulst fut outré de ce qu'avait fait M. Icard. Mais M. Icard était un homme avec lequel même un recteur d'Institut catho-
lique, gentilhomme, arrière-pelit-neveu de papes et d'archevêques, n'osait pas discuter. M. d'Hulst maugréa contre « le père Icard ». La mort de Renan lui ayant fourni l'occasion d'écrire sur cet ancien élève de Saint-Sulpice un long article dans Le Correspondant du 25 octobre 1892, il osa laisser entendre que les défauts de l'enseignement reçu au séminaire avaient peut-être aidé le disciple de M. Le Hir à perdre la foi. « Que fùt-il arrivé, disait-il, si, sur (le terrain) que l'érudition historique ouvre à l'apologiste chargé de vérifier les origines du christianisme, il eût rencontré ce que nos Facultés libres de théologie offrent aujourd'hui aux élèves amis de la science, une initiation plus sûre, des vues moins timides, des principes moins étroits, et des réponses mieux adaptées aux difficultés nouvelles ? » Cette hypothèse, fort incertaine en elle-même, n'était guère propre à éclairer M. Icard, et elle devait le blesser d'autant plus vivement qu'elle atteignait moins sa personne que la société dont il était le chef. Mais M. d'Hulst croyait le moment venu d'agir sur l'opinion catholique. Ses nombreuses lectures et ses relations lui avaient fait comprendre, au
moins vaguement, que la théologie opposait au développement légitime des connaissances humaines dans l'ordre de l'histoire une barrière de préjugés qui se couvraient d'un titre religieux. Le rêve qui avait hanté mon cerveau commençait à hanter le sien. Il entrevoj'ait ce qu'il allait bientôt appeler la question biblicjue et il commençait à se croire capable de la résoudre pour le plus grand bien de l'Eglise, en même temps que pour la sécurité de son petit professeur d'Écriture sainte.
Ce n'est pas à M. d'Hulst que j'avais pensé pour porter ces graves problèmes devant l'Eglise, qui paraissait les ignorer. J'avais gardé quelques relations avec M. Meignan, devenu archevêque de Tours et qui était sur le point d'être promu au cardinalat. Au commencement d'octobre 1892, je lui avais adressé une lettre où je lui disais que lui seul en France pouvait prendre
la parole avec autorité sur les matières d'exégèse, expliquer la nécessité d'une évolution dans l'enseignement reçu, apprécier sainement les progrès de la critique biblique, indiquer la marche à suivre pour donner satisfaction à la science sans compromettre les principes essentiels de la foi. Lui-même jugerait de la forme qu'il conviendrait de donner à cet avertissement. S'il croyait bon de se borner à une lettre qu'il m'écrirait au sujet de mes publications, je n'en serais pas seulement très honoré mais grandement aidé dans les circonstances où je me trouvais.
Au lieu de me répondre par écrit, le docte archevêque, qui venait à Paris pour l'alïaire de son cardinalat, me donna rendez-vous rue de Grenelle, à l'hôtel du Bon La Fontaine, dans la matinée du 24 octobre. Vu l'importance de cet entretien, je le reproduis tel que je le rédigeai alors, en omettant seulement les propos inutiles et les redites, qui furent assez nombreux dans une conversation de deux heures. Le prélat parlait seul, en fumant des cigarettes, et il s'arrêtait de lem[)s en temps pour me poser une question.
M. — Je travaille au second volume de mes Prophètes, et je serai amené à traiter des prophéties en général. Le livre de Daniel me donne beaucoup d'embarras. Ne trouvez-vous pas, mon cher ami, qu'il y a des dillicultés dans Daniel?