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2. .le nu'ls en itaiiciiics sts impirliiifiices, pour n'avoir pas à les relever.

qui srraicMit liiii et r;uilrt' |)ur(Mucnl historiques, c'est pour la Ihéoloijic calholique une idée absolument nouvelle et presque révolutionnaire.... C'est pourquoi Léon XIII condamne la nouvelle critique conmie trop libre en théologie et périlleuse en apologétique. Envisagées au point de vue de la théologie scolaslique, les opinions récemment émises par les critiques catholiques touchant l'origine du Pentateuque semblent en effet ruiner tout l'édifice de la démonstration chrétienne, compromettre l'autorité de l'Ancien Testament, celle même du Sauveur et de la tradition ecclésiastique; on ne comprend pas comment des ç/ens sensés ont pu quitter la plate-forme des opinions reçues pour s'embarquer dans une entreprise pleine de hasards et d'incertitudes. Les paroles très sévères du Souverain Pontife nonl donc pas besoin d'explication ; et il serait presque impertinent de les vouloir justifier.

(^'pendant fintention des critiques catholiques n'a pas été simplement d'enlever, par un coup hardi, aux critiques hétérodoxes les armes dont ceux-ci se servaient contre la tradition catholique. Les savants dont il s'agit n'étaient ni des théologiens ni des apologistes de profession. Des juges médiocrement perspicaces les ont crus parfois ignorants de la théologie parce qu'ils ne parlaient pas son langage. S'ils ont essayé de montrer conmient leurs opinions de savants n'étaient pas subversives de la religion et pouvaient même servir à une construction apologétique en rapport avec l'esprit

(lu temps, ce (|irils oui lait d'original, sans peut-cire en avoir enlièrenienl conscience, i a été de traiter la liible comme nous venons de le dire, en commençant à faire de la science biblique une science à part, non plus un chapitre supplémentaire de la théologie.... La science exégétique peut-elle s'établir ainsi i)armi nous sur son pr()j)re terrain, au même titre que la philosophie ou l'histoire ecclésiastique? C'est une question que nous n'avons pas à examiner pour le moment. On peut dire que /<'.s- documents pontificaux la tranchent néyativemenl en fait, sans l'avoir posée ni discutée en principe.

La tentative des critiques n'a pas été insj)irée non plus par le goût de la nouveauté. Ils sont devenus critiques à leur corps détendant; ils ne le sont pas devenus tous au même degré ni par une entente commune. Les circonstances, le milieu, le devoir professionnel, leurs propres recherches les ont entraînés hors des chemins battus. Ils ont pensé constater que la critiqu.^ biblique en dehors de l'Eglise n'était pas, comme on le croit communément, et comme elle paraît l'être cpiand on la regarde de loin par l'extérieur, une simple machine de guerre dirigée contre la tradition chrétienne et catholique....

A l'heure présente, /7,s ne soid pas qualifiés pour défendre les positions que Léon XIII leur reproche d'avoir (d)andonnées, ni pour faire valoir des preuves

1 Després ici ne vise pas Firmin.

qu'ils ont naj/iiî'ir dvclarc /raf/ilcs. Les lliéolof^icns ([ui se IhiUenl do n'avoir Jamais rien cédé à la crili([ue n'onl (|irà snivrc les progrès de celle-ci, connue le souverain Pontile le leur recommande, tout en soutenant les opinions dites Iraditioniielles ; ils ont déjà perdu trop de temps à combattre, en les dénaturant souvent, les conclusions des critiques catholiques. Une besogne ])lus urgente leur est maintenant dévolue : exposer avec une parfaite sincérité l'état actuel de la critique biblique chez les protestants; démontrer j)ar les faits que toutes les conclusions de celte critique sont arbitraires, et que la science de la Bible tient encore tout entière dans son commentaire Ihéologiqne.

L'ironie de M. Després n'était pas sans quelque amertume. Mais il avait tellement raison que les défenseurs patentés de l'orthodoxie, bien que fort irrités contre lui, n'essayèrent pas de le faire condamner. Ils aimèrent mieux diriger les coups de l'autorité ecclésiastique sur Firmin, qui avait publié au commencement de l'année ses articles sur la révélation et qui ne pouvait manquer d'y donner une suite en racontant l'histoire de cette révélation dans les deux Testaments. Firmin, en effet, mit au jour, le 15 octobre 1900, un premier article sur la reli-

y,ion tllsriu'l. Dans lo numéro du 1" novonihre. une lettre du cardinal Richard, insérée en tète, réprouvait l'article paru, comme contraire aux définitions du concile du Vatican et à l'encyclique Prnvidenlissinms Dcus, et interdisait de continuer la publication. Le directeur de la Revue s'inclina devant la censure du cardinal, qui lui défendit de recevoir désormais aucun article de moi, quel (ju'en lût le sujet. Ainsi cessa ma collaboration à la Revue du clergé français.

Il ne semble pas, d'après sa lettre, que le cardinal Richard eût fait examiner mon article par un comité de théologiens. On ne lui en avait probablement fait lire que la première page, où je paraphrasais à ma façon (|uel(jues lignes de Bossuel :

Les progrès de l'histoire ancienne, écrivail plaisaiiniicnt F"irniin, ont fait que l'on ne sait presque plus rien touchant les cinq premières époques du Discours sur riiisloire universelle, « les premiers âges du monde », que Hossuet croyait si bien co:inaître: x\^(hun ou la création, Noè ou le déluge, Abraham ou le connnencement de l'alliance, Moïse ou la loi écrite, la prise de Troie, « arrivée environ

l'ail 308 après la soiiie d'I^j^ypte el IKil après le (lèliigo ». Le grand écrivain marquait la dale de la création, 4001 avant Jésus-(2hrist : pour([aoi n'aurait-il pas daté la prise de Troie?.... Les données chronologic[ues de la Bible rcssendilent maintenant ])our nous à un léger filet jeté en guise de pont sur un abîme dont on n'entrevoit pas les limites. Pour nous représenter scientifiquement l'histoire primitive de l'humanité ainsi que l'histoire ancienne d'Israël, nous devons y reconnaître des régions ténébreuses. Disons tout de suite que l'histoire d'Israël est relativement claire depuis Samuel et Saùl ; auparavant, en remontant jusqu'à Moïse, quelques points se détachent en demi-jour sur un fond obscur; avant Moïse et jusqu'à Abraham, on , discerne vaguement dans l'ombre quelques figures indécises; avant Abraham, c'est la nuit complète. Les premiers chapitres de la Genèse ne nous apprennent pas et ne veulent pas nous apprendre dans quelles circonstances l'homme et la religion tirent leur entrée dans le monde, ni comment ils s'y comportèrent au cours des âges préhistoriques.

Rien n'était plus vrai ; mais il n'était pas moins certain que ni le concile du Vatican ni le pape Léon XIII, dans rencyclique Providentissiiuns Deus, n'avaient eu soupçon de pareilles nouveautés. Est-ce que les récits de la Genèse n'étaient pas clairs et précis? N'y lisait-on pas

que Dieu avait fait de ses mains Adam et Eve, qu'il leur avait parlé, qu'il avait parlé de même à Noé, à Abraham, à Moïse? Comment Firmin pouvait-il trouver là des ténèbres ? Ce qu'il disait, dans le corps de l'article, touchant les origines du monothéisme israélite, le caractère primitif du dieu d'Israël, la circoncision, la distinction des choses pures et impures, les sacrifices, les fêtes, l'arche de lahvé, n'était guère plus orthodoxe au fond, mais échappait à l'appréciation du cardinal Richard et même à celle de ses conseillers théologiques.

Je n'ai pas su comment l'archevêque de Paris avait été amené à condamner mon article. La censure paraît avoir été rédigée hâtivement i, comme si elle avait été faite par ordre. On m'a dit que quelques ecclésiastiques français, qui s'étaient rencontrés au congrès des savants catholiques, à Munich, dans l'été de 1900, avaient résolu entre eux de faire cesser à tout prix les articles de Firmin. Mais j'ai peine à croire que ces hommes pleins de zèle aient pu i mettre en mouvement le cardinal Richard sans 1 aucune intervention de Rome. Quelques per-

Voir Documents, n» 8.

sonnes onl fait à Léon XIII un mérite de ne m'avoir jamais condamné. C'est que Léon XIII alTecta, autant qu'il j)ul, de regarder comme une « aflaire française » les débals auxquels je me trouvais mêlé, et où il tenait sans doute à ne pas se commettre, mais il savait fort })ien suggérer aux évèques les mesures à prendre. On verra bientôt ce qui advint pour l'Evangile et l'Eglise.

Toujours est -il que la lettre du cardinal Ricliard me créait une situation nouvelle visà-vis de l'Eglise et de sa hiérarchie. Jusqu'à ce moment ma personne et mes opinions n'avaient jias été formellement dénoncées comme suspectes, mon expulsion de l'Institut catholique ayant été regardée à bon droit comme une mesure politique. Maintenant on commençait à faire de moi presque un hérétique, et il n'était pas trop difficile de prévoir qu'on irait bientôt jusqu'à l'hérésiarque. Dans ces conditions, il me parut que je devais réserver de toute manière mon indépendance. Lorsque j'étais arrivé à Bellevue, un laïque influent avait obtenu pour moi de l'archevêché de Paris une petite pension sur la caisse diocésaine des prêtres infirmes.

Dès que le directeur de la Revue du clergé français m'eut communiqué la lettre du cardinal, et avant même qu'elle eût été publiée, je crus devoir renoncer à cette subvention, et j'en prévins par lettre, le 20 octobre, M. Poudroux, chancelier de l'Archevêché.

Je n'ai pas, disais-jc, à disculer le jugement de Son Éniinence, qui atteint un pseudonyme, et je ne voudrais pas, quant à présent, augmenter par une justification publique l'émotion que ce jugement pourra produire. L'article de la Revue du clergé français avait été, i)our la majeure partie, inq)rimé il va (pielques années dans la Renne anglo-romaine sans exciter la moindre jirotestation, et les questions qui y sont traitées ne sont pas de celles dont le rapport avec la tiiéologie peut se définir aisément. Je suis persuadé que Son Eminence n'a consulté que les intérêts de la vérité selon que ses lumières et sa conscience les lui ont démontrés. Mais j'estime qu'il ne m'est pas permis de profiter désormais des libéralités de Son Hminence, et je crois même devoir déposer entre vos mains le montant de la pension (pie larchevéché de Paris m'a servie cette année.

Un appui me vint alors, pour la prtMiiière fois, de la société laïciue. Je connaissais depuis plusieurs années M. Paul Desjardins II me ménagea une entrevue chez lui avec son beaupère, M. Gaston Paris, administrateur du Collège de France. M. Gaston Paris voulut bien s'intéresser à ma situation. Il lut convenu entre nous qu'il parlerait à M. Albert Réville pour que je fusse admis à l'Ecole pratique des Hautes Études, section des sciences religieuses, comme conférencier libre ; au ministre de l'Instruction publique, qui était alors M. Georges Leygues, pour que cette conférence fût subventionnée ; à M. Philippe Berger, membre de l'Académie des Inscriptions, pour qu'il m'agréât comme auxiliaire dans la préparation du Corpus inscriptioimm semilicarnm. Ainsi fut fait. M. Paris mena très vite à bonne fin toutes ces négociations. Le 12 décembre, devant un auditoire nombreux et bienveillant, où figuraient beaucoup d'ecclésiastiques, j'ouvrais un cours sur

(f les mythes babyloniens et les premiers chapitres de la Genèse ».

Ce résultat de ma condamnation n'avait pas été prévu par le cardinal Richard. Son intention ferme était que je ne reprisse jamais d'enseignement public à Paris. La chose fut faite avant qu'il pût songer à y mettre obstacle, et j'aurais passé outre à son opposition si elle s'était produite. Il n'osa pas protester contre le fait accompli ; mais il m'écrivit, le 2() décembre, qu'il serait « très heureux » de me voir. Je me rendis à l'archevêché le 27 décembre dans la matinée, et nous eûmes un de ces mortels entretiens dont j'ai parlé plus haut. Le cardinal, aidé peut-être par un rapport que lui avait, dit-on, fourni le P. Brucker, jésuite, touchant le dernier article de Firmin, avait préparé un petit sermon sur les erreurs que j'avais produites au jour et aussi sur le danger que je courais maintenant, agrégé à un corps enseignant (jui comptait plusieurs protestants notoires et d'idées fort avancées.

Comme la procédure suivie pour l'interdiction de mes articles m'avait indigné, je ne laissai pas l'archevêque développer tranquillement le thème

de son discours. Des l'abord, je lui dis que, dans les pays civilisés, on ne condamnait [)lus les gens sans les entendre. « J'ai fait comme l'Index », me dit-il bonnement ; « est-ce que vous blâmez l'Index? — Monseigneur, je n'admire pas l'Index. » Et nous continuâmes de hacher réciproquement nos propos, le cardinal invoquant les conciles de Trente et du Vatican, l'encyclique Prouidentissinms Deiis, l'inspiration des écrivains sacrés qui les protège contre toute erreur, et me répétant que j'avais subi « l'influence des Allemands » ; moi tâchant de lui faire comprendre que les conciles ne pouvaient rien à la condition historique de la Bible; que l'apologétique de M. Vigouroux avait plus fait pour me détourner des opinions dites traditionnelles que tous les « Allemands » ensemble ; que l'enseignement des Hautes Études était purement scientifique et nullement dirigé contre l'Eglise. Quelques réflexions du bon cardinal étaient réjouissantes par leur naïveté. On lui avait signalé mes articles de la Revue d'histoire et de littérature religieuses sur le quatrième Evangile, et il en avait sans doute parcouru quelques pages. « Je lis, me dit-il, votre commentaire de

saint Jean, et je ne le comprends pas très bien. Le quatrième Evangile serait un produit du travail et des méditations de l'auteur : je ne vois plus où peut être l'action du Saint-Esprit. » Il m'aurait été bien difficile de faire entendre au vénérable prélat que l'action-du Saint-Esprit, en dehors de la pensée de l'auteur, avait toute chance de se i)erdre dans le vide.

Certaines remarques étaient faites pour me détourner d'attacher de l'importance aux encouragements qu'avaient pu me donner telles ou telles personnes. Le cardinal me racontait avec une apparente simplicité une conversation qu'il avait eue jadis avec mon prédécesseur à l'Instut catholique, l'abbé Martin : ces deux saints personnages avaient découvert ensemble une assez grande ressemblance entre l'esprit de M. d'Hulst et celui de Renan. Un archevêque du midi, qui me voulait du bien, et qui avait écrit récemment une lettre sur l'apologétique, se voyait taxé de siibjeclivisme, mot très lourd, que le cardinal n'employait que dans les grandes occasions. Nous nous séparâmes peu satisfaits l'un (le l'autre. Je ne devais revoir .\L Richard qu'en 1904.

Je dciiuniiai n l'KcoIo dcni Ilaiilcs Eludes sans m'y lixer. La niorl d'Augusle Sabaliei", au printemps de 1901, rendit vacante la chaire d'ancienne littérature chrétienne. Je posai ma candidature à cette cliaire, mais hi Section se prononça pour une transformation qui avait l'avantage d'introduire un enseignement nouveau : la religion des anciens peuples de l'Europe. Je crois qu'on m'aurait agréé si j'avais été hors de l'Eglise. Mais, si je comprenais fort bien qu'en principe l'enseignement des origines chrétiennes ne pût être attribué à un théologien qui aurait subordonné la critique à son dogme, j'estimais aussi que je n'étais pas dans ce cas et que tous les gens intelligents pouvaient s'en apercevoir. Jadis M. Duchesne avait été admis sans difficulté h la Section de philologie et d'histoire. La Section des sciences religieuses n'avait pas lieu d'être plus exigeante. Il me déplaisait souverainement qu'on eût l'air d'attendre, pour m'accepter tout à fait, que j'abandonnasse la profession ecclésiastique. Peut-être n'y eut-il là qu'un malentendu, mais ce malentendu eut des conséquences : je regardai comme provisoire le lien [(jui me rattachait à l'Ecole

(les Hautes Eludes ; mon inlenlion (ut d'y rester seulement quel(|ues années, aussi loniflemps que j'y trouverais opportunité. Pour le moment, le prestige de l'enseignement d'Etal me servait, el mon entrée à l'F^cole avait déconcerté mes adversaires aussi bien que le cardinal Richard. Dès l'année 1901-1902, j'abordai à mon cours la critique des Evangiles, el je traitai des paraboles; en 1902-1903, j'analysai les récits du ministère galiléen de Jésus dans les Evangiles synoptiques ; en 1903-1904, les récits du ministère hiérosolymitain. Ainsi se préparait le commentaire des trois premiers Evangiles, que j'ai publié en 1908. Ce n'est pas de mon cours que me vinrent les difficultés avec les autorités catholiques. Mon volume sur /es Mythes babyloniens et les premiers chapitres de la Genèse n'était pas plus orthodoxe que l'article de Firmin sur la religion d'Israël ; il ne fut l'objet d'aucune censure. Le cardinal Richard était informé de ce que j'enseignais, et l'on a trouvé dans les papiers Monlagnini un résumé, assez substantiel el exact, d'une de mes leçons de 1904 ; mais cette sollicitude inquiète était tenue en respect par la qualité oflicielle dont je sem-

biais rcvt'lu : ccMisurer un onseigncnuMil donné en Sorbonne paraissait un coup Irop hardi, et l'on n'y songea pas, au moins sous Léon XIII.

Ce n'est pas qu'on n'eùl essayé de donner une suite plus grave à la condamnation de Firmin. Au printemps de 1901, une dénonciation avait été portée contre moi devant le Saint-Oiïîce. La dénonciation venait de France, et tout porte à croire qu'elle avait pour auteur l'archevêque de Paris. Un ecclésiastique considérable qui en avait été averti écrivit au cardinal Mathieu, et le cardinal Mathieu voulut bien parler en ma faveur au P. Lepidi, maître du Sacré-Palais. Il va sans dire que le P. Lepidi resta muet sur tout ce qui pouvait se passer à mon sujet dans les réunions du Saint-Office. Mais il s'exprimait ainsi dans un billet adressé au cardinal Mathieu : « Il serait bien si M. Loisy voulait m'envoyer ses écrits, où se trouve son système sur la Bible, en me signalant les passages incriminés. »

Un tel langage semble prouver que le P. Lepidi était, à cette date (7 mai 1901), aussi mal informé que possible de tout ce qui me concernait. Je lui écrivis, en lui adressant un exem-

jilairc (le ma l{eli<ji(>n d'Israël. 'Fous les nilicles élanl imprimés lorscjiie le cardinal Richard avait condamné le i)remier, j'avais fait faire le tirage et l'avais piis chez moi. Je lacontais au P. Lepidi ce (jiii s'élail passé à propos de ces articles, disant (jue le cardinal ne m'avait pas plus demandé d'explication de mon œuvre qu'il ne m'en avait donné de sa sentence.

Je serais fort empêché, lui (iisais-je, de vous indiquer les écrits oii j'expose mon système sur la liible, car je crois bien n'avou" i);is de système. Je n'ai pas de système préconçu d'apologétique ; je montre les faits comme je les connais, et, sans les violenter, je tâche de recueillir le ténioijjinage (ju'ils rendent à la foi. Je n'ai pas de système particulier sur l'inspiration et l'interprétation de l'Kcriture. Je crois (juc la liible est inspirée tout entière et inspiré:' pour être vraie; (l'autre part, je prends les textes connue ils sont et je m'elforce de les entendre selon leur sens historique, en les replat-ant dans leur milieu et en entrant dans l'esprit de ceux qui les ont conq)osés. Il ne me souvient pas d'avoir écrit sur l'inspiration depuis 189.'}. S'il y a {juelque opportunité, je poinrai vous envoyer les deux articles assez courts (pie j'ai publiés alors sur ce sujet. Les débats sur cette matière m'ont toujours paru stériles ; la question biblique n'est

pas de ce côte, mais il existe une infinité de questions bibliques, (jui sont des problèmes d'histoire.

L'alTaire n'eut pas d'autres conséquences. Le P. Lepidi ne me répondit pas. En septembre 1901, je remerciai le cardinal Mathieu, et je lui fis hommage de mes Mythes babijloniens. Le sachant homme d'esprit, je lui disais :

Des personnes bien informées m'assurent que mes erreurs ne sont peut-être pas très considérarables, mais que je devrais écrire en latin pour ne pas scandaliser les laïques en révélant des choses troublantes. Certes, il y a longtemps que le public de notre pays, pour autant qu'il s'intéresse à ces questions, a cessé d'être troublé. Si l'on avait pu décider Henan à écrire en latin, j'aurais mauvaise grâce à ne pas suivre son exemple. Maintenant tout le latin du monde serait bien inutile pour remettre en ignorance ceux qui ont lu ses ouvrages ou qui les lisent. Il n'y aurait lieu d'écrire en latin que si l'on se proposait d'instruire les théologiens. Et ne serait-ce pas déjà une impiété de penser qu'ils peuvent avoir quelque chose à apprendre?

M. Mathieu était assez prudent ; il me répondit sur un ton sérieux et bienveillant, m'engageant à venir à Rome pour m'expliquer avec le

P. Lcpidi. Ce dernier avait probablement flairé quelque amertume dans ce que je lui avais dit du cardinal Richard. Car la lettre de M. Mathieu se terminait par cet avis paternel : «N'écoutez jamais la mauvaise humeur, surveillez l'expression de votre mécontentement et ne gâtez pas, par ces imprudences, une destinée qui peut être glorieuse et utile à l'Eglise. » Si je me suis perdu, ce n'est pas faute de bons conseils.

Mes amis étaient beaucoup plus soucieux que moi de me soustraire aux condamnations ecclésiastiques. De 1900 à 1903, le cardinal Richard n'eut pas de repos qu'il ne m'eût fait censurer par Rome, et l'avènement de Pie X lui donna cause gagnée. J'étais instruit de ses démarches, et j'en connaissais le motif. On lui remontrait que le jeune clergé s'en allait perdant le respect de la tradition, dédaignant la scolastique et même les deux grands conciles qu'elle avait inspirés, celui de Trente et celui du Vatican.

De ce mouvemenl le cardinal en élait venu à me regarder comme le principal auleur ou fauteur, el il agissait envers moi selon celle conviction.

De mon côté, je n'ignorais pas le mouvement en (juestion, que la force des choses, et non ma chétive activité littéraire, avait déchaîné ; j'en étais jusqu'à un certain point l'organe, el, ma situation me donnant assez de liberté, je parlais pour tous ceux qui ne i)ouvaienl rien dire. Je savais parfaitement qu'il était encore temps pour moi de faire carrière en suivant le programme que M. Meignan, avec sa magistrale expérience, m'avait jadis tracé. Mais je ne pouvais m'y résoudre à cause de tous ceux que je savais tourmentés sous le joug de la vieille théologie, et qui s'habituaient de plus en plus à compter sur moi pour les aider à respirer plus liJ)remenl. M. Monier me disait que plusieurs de mes prétendus disciples étaient beaucoup moins réservés que moi dans leur langage, et que le cardinal Richard avait raison de s'effrayer, .le voyais moi-même l'anarchie intellectuelle qui commençait à gagner le clergé catholique, et je ne trouvais pas non plus (jue ce

fiil un bien. Seulement je ne croj'ais pas que l'on pût y remédier par les moyens de rigueur dont on avait déjà usé contre moi. Je pensais que l'Eglise ne pourrait pas empêcher l'infiltration des idées modernes, et qu'un régime d'oppression intellectuelle, régime de torture dans le présent, préparait à l'Église pour l'avenir les pires catastrophes. Le mouvement n'était pas à écraser, mais à diriger. C'est pourquoi, en 1902, je me laissai proposer au Saint-Siège par S. A. S. le prince Albert pour l'évéché de Monaco, et en même temps je publiai un petit livre qui a eu ([uelque retentissement dans le monde théologique, F Evangile et l'Eglise.

La moindre sagesse politicjue m'aurait conseillé d'écarter la présentation et d'ajourner la publication. La présentation n'avait aucune chance d'être agréée sitôt après la condamnation et la dénonciation dont j'avais été l'objet de la part du cardinal Richard ; elle aurait pu être acceptée, elle l'aurait été quelques années plus tard, si je m'étais constitué résolument, dans l'intervalle, « avocat de la tradition ». L'EiHingile et l'Eglise n'était rien moins que le

nianifcsle nécessaire pour prendre celte position ; ce livre était môme tout le contraire, à savoir une sorte de programme de catholicisme progressiste, opposé au programme du protestantisme libéral que venait de formuler M. Harnack. C'est que je voulais bien servir l'Eglise dans la crise qu'elle traversait et que je savais très grave, mais (jue je ne tenais pas aux dignités ecclésiastiques pour elles-mêmes et que je ne désirais aucunement y parvenir au détriment de ce qui me paraissait être l'intérêt de la vérité comme celui de l'Eglise dans le temps présent.

J'ai toujours ignoré comment le prince de Monaco avait pu être amené à m'inscrire, sur la liste de trois candidats qu'il devait présenter au choix du pape pour son évêché. Il m'avait fait part de ses intentions le 26 janvier 1902 ; puis plusieurs mois s'étaient écoulés sans que j'entendisse parler de rien. Le 4 octobre, le prince me manda à son audience pour le lendemain. Ce jour-là, il m'apprit que la présentation avait eu lieu et que Léon XIII avait refusé tous ses candidats, dont aucun, disait le pontife, n'avait « les qualités requises pour l'épiscopat ». Le

priiu't' éUiil (k'oidé à insister. Or, peiulanl rélé, un pic'lre parisien de mes amis, par l'intermédiaire d'un membre du ministère (tombes, m'avait lait inscrire sur les listes de M. Dumay, à la direction des cultes, parmi les candidats éventuels à un évèché Irancais. Le 21 octobre, je vis M. Dumay, qui me lit un accueil aimable ; il était instruit de ce qui s'était fait pour Monaco, et il pensait que le pape m'agréerait plus facilement pour ce siège que pour un évèché en France. « Si le pape accepte la proposition du prince Albert, me dit-il, nous négocierons dans quelques années votre translation sur un siège français ; s'il refuse, nous reprendrons à notre compte la présentation. » M. Dumay, on le sait, ne voulait pas croire à la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il m'engagea à écrire au cardinal Mathieu, me disant que ce prélat pourrait obtenir tout ce qu'il voudrait. « Mais la question, ajoutait-il, est de savoir s'il voudra. »

.l'écrivis, le 27 octobre, au cardinal, que j'avais eu occasion de voir, le 17 août précédent, à Bellevue, chez M. PaulThureau-Dangin. Après lui avoir annoncé l'hommage de mes

deux volumes, Kludcs évaugôliqiies el VEuaiu/ile et riùjlise, (jui (levaient paraître quelques jours plus tard, et lui avoir exposé l'état de ma double candidature, je lui disais :

En ce qui me concerne, je ne sais pas bien si je souhaite davantage que l'une de ces combinaisons aboutisse, ou qu'elles échouent toutes les deux. Voici comment je les apprécie. A l'heure présente, j'ai tout ouverte devant moi une carrière scientifique très honorable et garantie contre les atteintes (les personnes (pii, pour des raisons (pie je n'ai pas à discuter, ont déjà brisé ma vie une fois ou deux. D'autre part, je ne me dissimule pas que le développement de cette carrière, étant donné l'objet de mes études, ne saurait être indifférent à l'Eglise. Il y a maintenant dans le jeune clergé un mouvement d'idées qui peut être inquiétant parce que personne ne le dirige, et qu'on ne peut néanmoins songer à arrêter net, parce qu'il résulte des circonstances. Dans la position qui m'a été faite par des mesures qu'il est inutile de rappeler, je ne suis pour ce mouvement qu'un excitant et je ne puis pas être un modérateur. On m'a jeté dans un milieu purement scientifique, on m'a obligé, pour ainsi dire, à m'enfermer dans la pure critique, et il est évident que, en poursuivant ces exercices, je pourrai bien continuer à promouvoir la science bibli(pie, mais je serai dans l'impossibilité de travailler elîicace-

ment ;'i concilier ce projjirès avec l'équilibre de la foi et (le la doctrine catholiciues. Avec la ineilleurc volonté du monde, je ne puis pas faire que mes cours à la Sorbonne soient autre chose qu'une initiation technique à une science que tous mes auditeurs ne sont peut être pas en état de porter. Quoiqu'on ait fait le possible pour empêcher les ecclésiastiques d'y assister, mon auditoire se recrute abondamment dans le clergé. Si donc mon intérêt personnel est de rester à Paris, je ne sais pas si, au point de vue de l'intérêt catholique, il ne serait pas plus avantageux que j'en fusse éloigné. Je travaillerais tranquille, avec le sentiment d'une autre responsabilité que celle du savant, et mes antécédents peuvent, je crois, prouver suflisamment que je saurais comprendre et pratiquer les obligations d'un i)asteur d'àmes. En écartant persévéramment ma candidature, ce n'est pas à moi qu'on a chance de faire tort, mais peut être bien à la paix commune. Quant à l'alternative de Monaco ou d'un évêché en France, je ne vous cacherai pas. Monseigneur, que je préférerais de beaucoup l'évêché français si je ne considérais les dillicultés de la situation religieuse dans notre pays et surtout cet intérêt de la paix dont je viens de parler. Ma santé aussi s'arrangerait mieux de Monaco. Mais je suis décidé à ne pas aller maintenant plaider ma cause à Rome. .le ne veux pas paraître tenir à l'épiscopat plus que je n'y tierrs réellement. Je n'entends pas non plus faire un marché ni avoir

l'air iVcn faire un. Je serai, autant ([u'il est en mon pouvoir, prudent et docile, mais Je ne voudrais pas prendre des enj>ageinents (|ui aboutiraient à eom- |)romettre la réputation que ces ilix dernières années m'ont acquise dans le monde savant, en France et à l'étranger, et qui, après tout, honore l'Eglise. Je confie toutes ces choses à la discrétion de Votre Eminence, qui en fera tel usage qui lui semblera bon. Je ne lui demande pas de parler pour moi en haut lieu. Votre Eminence peut avoir des raisons pour ne pas intervenir. Si vous parlez. Monseigneur, je vous en serai très reconnaissant. Si vous ne parlez pas, je ne vous en garderai pas rancune.

Le cardinal Mathieu n'était peut-être pas préparé à l)ien entendre ma lettre. J'avais eu d'abord l'intention de l'aire ces confidences à un jeune laïque, ancien élève de l'École de Rome, très en faveur auprès du cardinal Rampolla, et qui lui avait remis, en 1893, ma lettre d'adhésion à l'encyclique Provideiitissimiis Deiis. Il se trouva que ce personnage, écrivain aujourd'hui assez réputé, connaissait l'affaire de Monaco par un autre candidat du prince. La façon dont il accueillit mes premières ouvertures, sans réellement savoir de quoi il s'agissait, ne m'encouragea pas à lui donner des explications. Il

parlail coiiune ayanl la pensée du Vatican, et cette pensée ne respirait ni bienveillance ni confiance.

Le 20 novembre, je reçus un mot aimable du cardinal Mathieu, qui avait essayé de soutenir ma candidature. Le cardinal RampoUa lui avait simplement répondu que personne ne m'empêchait de me montrer « rassurant » dans la position (jue j'occupais maintenant. Ce me fut une belle occasion d'exposer au cardinal Mathieu que le Vatican semblait comprendre assez mal les obligations d'un conférencier à l'h^cole des Hautes Etudes et le caractère du mouvement dont parlait ma précédente lettre:

On aurait lort de i)enser que (ce mouvement) peut être réprimé ou endigué par des moyens de l)ure autorité, par des encycliques pontificales, ou par des décisions de la ('.onmiission bil)lique (tout récemment iu'-tituée par Léon XIII). Le mouvement ne peut être conduit par décrets, mais par l'action de i)ersonnes joignant la conq)étcnce scientidciue à l'autorité ecclésiastique. La crise intellectuelle du catholicisme IVaneais est depuis longlem|)s à l'étal aigu. Les hauts personnages à (|iii Dieu a confié le soin de son l\glise s'en apereoivenl-iis ?... I^e tvue de ihonmie f( rassurant » est

|)()iir eux M. Viifoiiroiix. Or, loiil le inoiidc sail (|uc rn|)()Ioi;(''ti(|iie (le M. Vii-oiiroiix est scic'nli(i(|iionuMil nulle. J'niiue à peiiseï- qu'il y croit, puisqu'il la professe. Mais elle ne « rassure » plus que les gens qui ignorent l'état réel des questions. A l'heure présente, les exégètcs catholiques dont le suiïVage ])eut compter sont tous d'avis (jue l'ensenihle d'opinions qu'on ajîpelle, à tort d'ailleurs, traditionnelles, sur la composition et l'historicité des Livres saints, a besoin d'une révision profonde. Seulement, outre les divergences inévitables sur les points particuliers, il y a des différences d'attitudes : les uns pensent que la réforme est aussi impossible qu'indispensable, et qu'il faut avant tout faire sa carrière en ajant au moins l'air de défendre la tradition, — ceux-là sont extrêmement « rassurants » et tout désignés pour les postes de confiance ; — il 5' a ceux qui se taisent par timidité ou par prudence ; il y a ceux qui croient à la conciliation possible de la vraie tradition avec la vraie science et qui disent ce qu'ils jugent être la vérité, au risque de soulever contre eux ceux qui pensent que tout est dit sur la religion et qu'on n'a qu'à répéter le formulaire théologique pour être en règle avec la science de tous les temps. Pour mon propre compte, je ne me suis jamais ])réoccupé d'être « rassurant », mais honnête. Je tâche, à la Sorbonne, d'être un savant loyal ; je lâcherais d'être un loyal défenseur de l'Eglise si elle m'autorisait à parler en son nom. Mais la situa-

tion iictufllc (lu catholicisnic csl trop ^ravc pour (piil soit pt'ruiis à un savant ou à un apoloj^istc qui se respecte de sacrifier la Iranchise à un intérêt d'avenir personnel. Le manque de sincérité qui caractérise rapoloiçéticjue douée de \' imprinuitiir est justement ce qui révolte les esprits cultivés. Je ne me i)lains pas qu'on refuse de me donner une responsabilité pastorale au milieu de celte crise que Je vois efTroyable, bien plus grave que la crise politique. Il y a en moi un vieux paysan qui n'aime pas le changement et qui aurait horreur de déménager; un valétudinaire qui s'arrangera fort bien d'échapper aux labeurs (le l'apostolat ; un homme d'études qui sera enchanté d'être laissé à ses recherches d'ordre liistorique ; il y a bien encore un prêtre que blessent des défiances injustes, et qui serait disposé à servir l'I^glise, de son mieux, selon sa conscience ; mais comme ce prêtre est loin d'être un grand saint, et qu'il n'a pas d'ailleurs la fatuité de se croire nécessaire à hi splendeur du corps épiscopal, il se réunira facilement aux trois autres ]K)ur célébrer l'échec de mes candidatures, et nous boirons tous les quatre de l'eau de Vichy à la santé du pape Léon XIII et de S. É. le cardinal Hampolla.

L'issue de cette négociation me causa un véritable soulagement. Que j'eusse tort ou raison, il était clair que les vues de Rome étaient tout

autres que les miennes. Le prince de Monaco renouvela en décembre ses présentations, qui furent définitivement repoussées. J'ai toujours pensé que la condamnation de l'Evaiigile cl l'Église par le cardinal Richard, en janvier 1903, avait été prescrite par l'autorité romaine, non seulement à raison des « erreurs » que ce livre pouvait contenir, mais pour rendre désormais impossible la présentation que l'on savait être dans les intentions de notre directeur des cultes.

Lorsque mes Etudes éoangéliqiies et l'Evangile et l'Eglise furent mis en vente, chez Alphonse Picard, au commencement de novembre, je ne soupçonnais pas que l'un ou l'autre de ces livres put avoir un grand succès ou faire beaucoup de scandale. La question pour moi n'était pas de savoir s'ils passeraient ou non sans condamnation, mais s'ils auraient sur l'opinion catholique, spécialement sur l'opinion ecclé-

siastique, une action bonne ou mauvaise. J'écrivais dans mon journal, le l.'i octobre 1902 :

J'ai rarement élc aussi iiu|iiiel sur l'eirct moral (le mes ])ul)lications que je le suis pour les deux volumes (jui vont paraître. Tous les deux représentent un ellort pour adapter le catholicisme théoricpie aux laits de l'histoire, et le catholicisme pratique aux réalités de la vie contemporaine. Cet clTort est-il nécessaire et peut- il être utile ? A prendre les ehoses ])ar un certain côté, il peut sembler superllu et i)lutôt nuisible. Le catholicisme réel, olliciel, celui qui existe et qui parle, I)roteste plutôt contre cette adaptation et s'y refuse. Beaucoup se demandent, non sans raison, si, en essayant de le changer, on ne contribue pas à le détruire. Il paraît si étroitement lié à une conception (lu monde, de la vie et de la soeiété, cpii ne convient plus à notre temps, que l'invitera modilîcr sa manière d'être semble écjuivaloir à lui suggérer une sorte de suicide que l'on ne peut se llatter d'obtenir par persuasion. Et d'autre part, on a vu de si grands changements dans le passé, le besoin de changer est si urgent, (ju'il y aurait crime à ne rien dire devant une pareille situation. L'Eglise est à exterminer comme la grande ennemie du progrès humain, si elle n'est pas susceptible d'amendement. Au contraire, elle est à soutenir, à défendre et à éclairer, par tous les moyens, si elle est encore la grande ressource morale de la civilisation, (^leux

([ui choisissent le premier parti n'ont |);is pour eux que (les prétextes. Cependant, je crois ([ue c'est le second (pii est vrai.

On ne fit guère attention aux Eludes vixingélùjiies. Ce volume renfermait une dissertation sur les paraboles contenues dans les trois premiers Évangiles, résumé de mon cours dé 1902, et quelques morceaux de mon commentaire du quatrième Evangile, déjà publiés, sauf un, dans la Revue d'hisloire et de littcralurc reli(/ieiises. L'introduction, assez brève, indiquait le caractère de la littérature évangéli(jue et celui de la tradition clirétienne, « foi vivante qui, ayant son origine dans la parole et l'action du Clirist, va son cbemin le long des siècles, s'expliquant elle-même et s'assimilant, à cet elTet, tout ce qui l'aide à prendre conscience de sa force et à la développer ». Tel qu'il était, ce livre ne pouvait donner lieu à des polémiques bruyantes. Je crois que mes amis l'ont lu ; mais mes e:inemis parurent le négliger tout à fait.

Je parle de mes ennemis, et sans la moindre bésitation, .parce que, dans le tapage (jui s'est fait auteur de iEimiiyile et llujlise, on doit

tenir compte d'un facteur autre que le zèle des théologiens volant au secours de la tradition menacée. Derrière les théologiens il y avait, excitant leur ardeur, des personnes qui prétendaient être seules à connaître la lin que je m'étais proposée dans ce petit livre un peu singulier de forme, qui avait l'air d'être une apologie du catholicisme, et qui n'aurait, selon elles, pas eu d'autre objet (jue de troubler la foi des catholiques. L'auteur, grand moqueur devant l'Éternel, se serait ofïert à lui-même le divertissement peu banal d'une crise religieuse. Ces défiances, habilement insinuées dans quelques écrits publics, mais répandues aussi par d'autres moyens, inlluencèrent beaucoup la polémique : on a toujours eu soin de les entretenir jusqu'à ce que Pie X m'eût mis hors de l'Église. .l'ai apprécié plus haut le caractère des individus (jui les provoquèrent et la valeur de leur témoignage. Ils tiennent en réserve un trésor de pieuses larmes qu'ils répandront sur ma tombe, regrettant le funeste égarement qui m'a empêché de procurer à la sainte mère Kglise les services que j'aurais pu.

Ce qu'étaient mes intentions, on vient de le

voir, c\ mon livre le nionlre. J'nvnis pris occasion des conleiences de M. Harnack sur l'Essence du Chrislictnisme ' ; mais la substance de mon ouvrage était empruntée, comme je l'ai déjà dit, à quatre chapitres du manuscrit que j'avais apporté de Neuilly. Des catholiques louaient à pleine bouche l'œuvre de M. Harnack , ({ui me paraissait être surtout une « essence » du protestantisme libéral. Je trouvai opjiortun d'esquisser l'histoire du développement chrétien à partir de l'Evangile, afin de montrer que l'essence de celui-ci, en tant qu'essence il y avait, s'était véritablement perpétuée dans le christianisme catholique et que ses transformations avaient été tout autre chose qu'une décadence perpétuelle. Tel était le but principal du livre, et je crois que l'exécution y répondait, les deux premiers chapitres, sur le royaume des cieux et le Fils de Dieu, fixant le point de départ historique du développement tracé dans les trois derniers, sur l'Église, le dogme chrétien et le culte catholique. Subsi-

1. Das Wesen des Christentums, Leipzig, 1900. L'ouvraj^ie a eu deux traductiDiis françaises, dont la première parut au commencement de 1902.

(liairement venait une critique du protestantisme libéral, eu égard surtout à sa prétention de représenter TEvangiie de Jésus, et cette critique est la partie de mon travail qui me parait aujourd'hui la plus satisfaisante.

Mais cet écrit renfermait deux éléments particulièrement délicats, à propos desquels l'orthodoxie pouvait s'émouvoir : d'une part, mon argumentation contre M. Harnack impliquait une critique des sources évangéliques plus radicale sur plusieurs points que celle du théologien protestant ; et d'autre part, ma défense de l'Eglise romaine contre certains jugements du savant professeur impliquait de même l'abandon des thèses absolues que professe la théologie scolastique touchant l'institution formelle de l'Église et de ses sacrements par le Christ, l'immutabilité des dogmes et la nature de l'autorité ecclésiastique. Je ne me bornais donc pas à critiquer M. Harnack, j'insinuais discrètement mais réellement une réforme essentielle de l'exégèse biblique, de toute la théologie, et même du catholicisme en général. Je marchais sur les traces de Firmin dans la Revue du clergé français: et ce n'est pas merveille, puisque je pu-

bliais la suite de ses articles. Une partie de mon livre pouvait agréer à tous les catholiques ; l'autre partie, nonobstant les précautions de mon langage, et bien qu'elle se présentât en quelque sorte à l'abri de la première, pouvait soulever de l'opposition.

Il convient de remar(|uer néanmoins que je ne dogmatisais pas et (jue je ne prétendais imposer à personne, à l'Eglise bien moins encore qu'à mes lecteurs, aucune conclusion théorique. J'alléguais des faits, d'où me semblaient découler certaines conséquences. J'attirais l'attention des gens de bonne foi et celle de l'Eglise sur cet état des textes et des choses. Si je me faisais l'avocat dvi catholicisme devant le protestantisme, en présence de l'Eglise elle-même je n'élais qu'un témoin, et je lui abandonnais les décisions à prendre pour ce qui regardait son enseignement et sa conduite. Mon attitude était loyale, et j'aurais pu écrire à la fin de mon « petit livre rouge » comme à la fin de mon article de 1893 sur la question biblique: « Une parole sincère et pacifique a toujours le droit de se faire entendre; tous sont à même d'en faire leur profit si elle est bonne, et il est

facik' de la corriger en ce (ju'elle peut avoir de défectueux ». Mais les publicistes catholiques, les théologiens, l'Kglise romaine ne l'entendent pas ainsi. Etant admis que la tradition est irréformable et sacrée, toute parole qui déroge à la tradition est répréhensible.

Il y eut toutefois comme un temps d'hésitation chez les zélateurs de l'orthodoxie. Le côté apologétique du livre faisait bonne impression; même l'élément philosophique et historique plaisait à certains esprits. Un éditeur pontifical me proposait de publier, à Rome, une traduction italienne. La scène changea dès que les théologiens parlèrent. Une série d'articles très violents fut insérée par l'abbé Gayraud dans VUnivers. Le prêtre député avait dû être poussé dans cette affaire par de plus habiles que lui ; il était fort ignorant en matière critique, mais il avait le verbe très haut, et il ne se démontait pas, même quand on lui prouvait qu'il avait pris des citations de Harnack pour l'expression de mes propres idées et les avait réfutées en celte qualité. Les revues catholiques plus ou moins savantes firent chorus avec la presse cléricale. Je ne lus pas tout ce qui s'écrivit

contre moi ; je ne répondis à personne. ,I'ai dit comment la querelle s'est vite envenimée. Le sentiment que m'inspirait tout ce vacarme ressemblait fort à du dégoût. Il me souvient d'un article très sensé, très modéré, nullement flatteur, mais écrit sur un ton très digne, par un homme avec lequel j'aurais pu discuter : l'article parut dans les Etudes du 20 janvier 1908, et l'auteur était le P. L. de Grandmaison, jésuite.

Le cardinal Richard avait signé, le 17 janvier, une ordonnance 1 qui fut promulguée quelques jours plus tard et qui réprouvait le livre intitulé FEuangile et l'Église, parce qu'il avait été publié sans imprimatur et parce qu'il était de « nature à troubler gravement la foi des fidèles sur les dogmes fondamentaux de l'enseignement catholique ». Le cardinal n'avait pas choisi lui - même cette procédure. Il aurait certainement préféré que la condamnation vînt de Rome, pour qu'elle eut plus d'autorité. Mais Léon XIII ne se souciait toujours pas d'intervenir. L'affaire fut réglée à la nonciature. Il

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