Kteignoirs
veau pape n'aura rien de plus pressé que de niellre mes livres à l'Index. La personne ponlilicale n'aura i)as la même im[)ortance que Léon XIII, et il faut compter avec la machine. Or les machines sont toujours machines, c'està-dire brutales. Seulement, à présent, il y a une puissante force d'opinion et de vérité contre la machine. — Marcher sans crainte, parler sans colère, agir avec calme. »
La campagne menée contre l' Euaiujilc et l'Eglise, les actes de l'épiscopat et ce que je savais des intentions du cardinal Richard par des communications privées me démontraient à l'évidence que le but de l'autorité ecclésiastique et de ses auxiliaires était de me réduire au silence ou, ce qui aurait été pour moi plus insupportable encore , au régime de Vimprimatiir. J'étais résolu à maintenir coûte que coûte ma liberté scientifique, et il va sans dire que je ne croyais pas pouvoir la maintenir autrement qu'en m'en servant. C'est pourquoi, nonobstant la condamnation de VEvangile et l'Eglise, j'avais mis sous presse, dès les premiers mois de 1903, mon gros volume sur le Quatrième Evangile, où je Cormulais des conclu-
sions inouïes parmi les exégèles catholiques : inauthenlicité du livre, qui ne peut être attribué à l'apôtre Jean; caractère symbolique et fictif des récits, en rapport avec la théologie des discours, qui ne représentent pas un enseignement de Jésus; le quatrième Évangile est un produit de la foi chrétienne, non une histoire du Christ. En même temps, je me décidais à m'expliquer sur VKvangile et TEglise, sur les condamnations qui l'avaient iVappé, sur certaines critiques émanant de hauts personnages dont la compétence n'égalait pas tout à fait les prétentions. Je ressuscitais aussi le livre condamné, en le complétant par un chai)itre sur « les sources évangéliques ». Comme ce livre n'était pas interdit dans le diocèse de Versailles, la seconde édition ne portait pas le nom de mon éditeur parisien, et le siège de la publication était chez moi, à Bellevue. Les attaques n'ayant pas cessé depuis le mois de janvier, je ne me croyais pas obligé d'ajourner indéfiniment cette édition que j'avais « retenue « par égard pour la censure du cardinal Richard. Un commentaire du Discours sur la Montagne formait le quatrième tome de cette bibliothèque
nouvelle, qui préleiuiail Icnir (relle-niènie son droit d'exister.
Ce qu'il y avait de plus hardi parmi ces produits imprimés était l'apologie de l'rLuonçjile et riùjlise, que j'avais intitulée : Autour dun petit livre. Dans l'avant-propos, j'afTn-mais mon droit d'écrire sous ma responsabilité, sans autorisation ecclésiastique, sur les matières d'histoire religieuse. « La première condition du travail scientifique est la liberté. Le premier devoir du savant, catholique ou non, est la sincérité. » Et sous le régime de Vimprimatur je ne voyais ni liberté ni sincérité. Je ne pouvais « regretter de n'avoir pas su mentir pour complaire à une autorité qui semblait ne voir que son droit et ne soupçonner pas la situation faite à l'exégèse, à l'apologétique, à la théologie catholique, par les progrès de la critique scripturaire et le mouvement général de la science moderne ». Après un retour sur les vicissitudes de ma carrière, j'osais écrire : « On ne tue pas les idées à coups de bâton. » Peut-être oubliais -je un peu qu'il y a parfois des choses qui sont trop vraies pour être dites utilement.
Le corps du livre comprenait sept chapitres
en lorme de lettres adressées à des personnages dont je ne disais pas les noms, mais qui étaient, pour la plupart, faeiles à reconnaître. La i)reniière lettre, à un curé-doyen, l'abbé Ludot, mon ancien professeur de philosophie au grand séminaire de Chàlons, expliquait l'origine et l'objet de ÏEvanijile et l'KçjliHc. Beaucouj) de gens devaient être scandalisés d'y trouver que « Dieu n'est pas un personnage de l'histoire », et que <( c'est comme homme, non comme Dieu, que Jésus est entré dans l'histoire des hommes ».
La seconde lettre, sur la question biblique, avait pour destinataire « un cardinal », M. Perraud : je lui exposais cette question, qu'il ignorait vraiment avec trop de superbe, et j'employais des termes assez nets pour qu'il n'eût pas, cette fois, « le mal de mer ». On trouvera peut-être excessive la malice de ma première phrase : « Toutes les gloires de la congrégation restaurée au xix*^ siècle sous le nom d'Oratoire par le P. Pélétot pâlissent devant la haute et sereine ligure de l'cx-oratorien Richard Simon, le père de la critique bil)li(|ue et la victime du grand Bossuet. » M. Perraud était la plus grande
gloire de l'Oratoire restauré ; j'ai peur qu'il n'ait point été flatté du compliment.
M. Le Camus, évèque de La Rochelle, avait les honneurs de la troisième lettre, sur la critique des Evangiles et spécialement sur l'Évangile de saint Jean. Ce prélat se piquait de science, aussi de largeur d'esprit ; il se permettait en exégèse de petites libertés qui avaient l'air de s'admirer naïvement elles-mêmes. « Quand on prend de la critique, lui disais-je, on n'en saurait trop prendre, et peut-être seraitil plus sage de n'en pas prendre du tout que d'en prendre si peu. » Comme la lettre au cardinal Perraud était une introduction générale à la critique biblique, celle-ci était une introduction particulière à la critique des Evangiles ; elle résumait, avec preuves à l'appui, les principales conclusions de mes commentaires. Cette lettre complétait, pour la discussion des sources évangéliques, les chapitres de l'Évangile et l'Eglise concernant le Christ. J'y expliquais comment et pourquoi le contenu dés Évangiles, même des trois premiers, n'est pas à prendre sans discernement comme lettre d'histoire. Tout cela était en partie nouveau pour M. Le Camus,
et (levait paraître outrageusement téméraire aux théologiens orthodoxes.
L'archevêque à qui allait la quatrième lettre était M. Mignol, qui m'avait engagé à donner ({uelques éclaircissements à mes lecteurs sur la divinité de Jésus-Christ. Je n'ai pas pu satisfaire le savant prélat, (jui aurait souhaité une démonstration de la divinité du Christ par le témoignage des Evangiles. J'exposais plutôt en raccourci comment s'était formé et fixé le dogme christologiquc, à partir de la foi à Jésus Messie, par une sorte d'adaptation de cette foi à la mentalité des croyants venus du paganisme. Thème périlleux entre tous. Qui nous garantira que le Christ est Dieu s'il ne s'est pas donné pour tel, si même il n'a pas eu conscience d'être Dieu ? J'avais beau écrire : « Le Christ historique, dans l'humilité de son « service » est assez grand pour justifier la chrislologie, et la christologie n'a pas besoin d'avoir été expressément enseignée par Jésus pour être vraie. » Ces propositions n'était point compatibles avec la conception scolasticjue des dogmes, avec la divinité absolue et personnelle de Jésus ; elles n'étaient soutenahles (jue par rapport à une théorie plus ou
moins s3'ml)olisle de la croj^ance religieuse et de l'immanence de Dieu dans l'humanité.
Un homme aimable à (jui, sans le vouloir, j'ai causé de l'ennui, est M. Félix Klein, l'apologiste catholique à (|ui j'avais dédié, presque en me jouant, la cinquième lettre sur la fondalion et l'autorité de l'Église. Peu auparavant, M. Klein avait voulu prêcher, dans l'église des Carmes, une série de conférences sur le phénomène religieux étudié par la méthode d'observation, et il avait eu maille à partir avec le nonce Lorenzelli, qui trouvait étrange qu'on regardât la religion comme un « phénomène ». Le prédicateur avait dû changer son affiche et parler du fait religieux. Les premières lignes de ma lettre contenaient une allusion plaisante à cet incident : « Vous êtes docteur en Israël ; vous étudiez le fait religieux par la méthode d'observation, qui est bien la meilleure des méthodes pour étudier les faits, même religieux. » Cette petite phrase recelait aussi une ironie à l'égard des théologiens, qui étudient les faits par une autre méthode. Mais ce qui compromit l'abbé Klein, ce fut la mention, sur la même page, de « nos promenades hygiéni({ues
au bois de Meudon ». Il l'aul se rappeler que M. Klein passait pour avoir été le père, au moins nourricier, d'une hérésie fantôme ajipelée américanisme, qui avait été condamnée par Léon XII 1, et dont on n'a jamais pu découvrir, soit dans l'ancien, soit dans le nouveau monde, un seul authentique représentant.
Ce fut un grand émoi dans la presse catholique lorsqu'on apprit que cet abbé, déjà passablement suspect, s'était promené souvent avec moi dans une forêt. Klein dut prouver son orthodoxie par une lettre publique où il établissait, en citant ses propres écrits, qu'il ne respirait que la pure doctrine et l'amour de l'Eglise. Des évèques s'agitèrent, parce (ju'il était professeur à l'Institut catholique. Par bonheur, le recteur de ce temj)s-là, M. Péchenard, était un homme de sens droit et ferme, et il n'arriva pas d'autre mal à mon correspondant. Il est bien sûr que, dans nos promenades, nous ne parlions pas que de la pluie et du beau temps ; mais il n'est pas moins certain, et M. Klein me l'avouait dans nos discussions, qu'il ne pouvait penser sa religion que selon les catégories traditionnelles.
Cela n'empêchait pas la lettre sur l'Eglise
(l'rlrc un morceau inquiélaul pour les Ihéologiens. J'y montrais commeni, dans les Evangiles, la l'ondalion de l'Eglise est allribuée au (Christ ressuscité : donc l'Eglise n'a pas été instituée par Jésus vivant, elle est née de la foi au Christ glorilié. J'insistais sur la nature de l'autorité, qui ne i)eut pas être dans l'Eglise plus qu'ailleurs autre chose qu'un service :
Le temps est venu où l'I^]glisc, ayant fait tout le possitile pour garantir son autorité, devra songer à garantir aussi efTicacement le droit du simple chrétien, à se préoccuper de ce qu'elle lui doit, de ce qu'elle doit à l'humanité. Dix-neuf siècles de christianisme ont abouti à la proclamation solennelle de la primauté romaine et de l'infaillibilité pontificale. Flst-il bien téméraire de juger que telle n'est pas la fin dernière de l'institution chrétienne et que le pape ne peut avoir été revêtu d'un si grand pouvoir que pour permettre à l'Eglise unifiée de réaliser avec plus de promptitude et de facilité toutes les réformes et tous les progrès exigés par le temps? Faut-il plus que le sens comnnui pour s'apercevoir qu'une puissance aussi formidable ne peut sutisister qu'en servant d'organe aux aspirations du monde clirétien, en s'appuyant sur une nmltitude de croyants forts et sincères, en se départageant, pour ainsi dire, et se décentralisant pour
l'aclion, en so faisant récllcnicnt loiilc à Ions, au lieu (le vouloir tout absorber en elle?
Le jeune savant, destinataire de la sixième lettre, sur l'origine et l'autorité des dogmes, était M. François Thureau-Dangin, mon ancien élève aux cours d'assyriologie et dhébreu de l'Institut catholique, devenu déjà un assyriologue éminent. Cette lettre reproduisait le principal des idées jadis émises par Firmin sur le caractère de la révélation, c'est-à-dire de la connaissance religieuse, et elle les complétait par des considérations sur la crise actuelle de l'apologétique, de la théologie, de la foi.
Ce qu'on appelle révélation n'a pu être que la conscience, acquise par rhoninie, de son rapport avec Dieu. La concej)tion théorique du dogme immuable ne peut ellacer l'histoire des dogmes. Il serait facile de prouver que la vérité fondamentale de la religion, la foi en Dieu, a une histoire infiniment complexe, et que l'idée de la divinité n'a pas cessé de se modifier, même dans le christianisme. L'insullisancc et la ])crfcctil)ilité relatives des formules dogmatiques sont attestées par l'histoire. Il y a une sorte d'inconq)alibilité latente, et (pii devient pronqjtemcnt consciente chez un très grand nondjre d'individus, entre la connaissance
.i^éncrale du monde et de riioiiinic (jifon acquiert aujourd'hui <lans rensei^^iienient le i)lus eoiniuuii, et celle qui encadre, on pourrait dire (jui pénètre la doctrine catholique. Un changement suhstantiel de cette doctrine serait irréalisable et n'est pas nécessaire; ce qui s'impose est surtout un changement d'esprit et d'attitude à l'égard du mouvement intellectuel de notre temjjs.
Cette dernière remaniue ne manquait pas de sagesse. Des esprits superficiels peuvent seuls exiger de l'P^glise qu'elle réforme chaque jour selon la science un symbole dont l'objet n'est pas scientifique. Mais ce qu'on est en droit de lui demander, et ce qui serait de son intérêt, ce serait de ne pas poser sa théologie en obstacle au développement normal des connaissances humaines.
Des sept lettres, «la dernière, la moins originale au fond, sur l'institution des sacrements, fut celle qui froissa le plus les théologiens orthodoxes, parce que c'était celle qui était la plus intelligible pour eux. Le supérieur de séminaire à qui s'adressait la lettre était M. Monier. Ce vénérable sulpicien était la bonté même. Très attaché pour son propre
comple à la Iradilion tliéologique, il était bienveillant pour la pensée d'autrui. Lui-même m'a raconté une conversation (ju'il avait eue avec le cardinal Perraud après la publication d'Autour d'un petit livre. Le cardinal était arrivé jusqu'à la septième lettre sans rencontrer d'hérésie qui lui crevât les yeux. La lumière s'était faite dans son intelligence presque à la dernière page, en lisant cette simple phrase sur l'origine du sacrement de l'ordre : « A mesure que la cène prit le caractère d'un acte liturgique, ceux qui y présidaient d'ordinaire acquirent le caractère de prêtres. » — « Ils ne lavaient donc pas dès le commencement I » s'écria-t-il. Et cette monstrueuse assertion, contraire aux définitions de Trente, l'avait aidé rétrospectivement à trouver beaucoup d'autres erreurs dans le volume.
Des esprits moins préoccupés de leur pensée propre s'apercevaient du premier coup que la lettre n'avait pas d'autre objet que de montrer le désaccord entre les décrets de Trente et les témoignages historiques touchant l'origine des sacrements. Le concile attribuait l'institution des sept sacrements catholiques à l'initiative personnelle de Jésus : ma septième lettre mon-
trait que nièiiie les cJeux rites jHaliciiiés dans les premières coniiiiunautés chrétiennes, le baptême et la cène eucharistique, n'avaient pas été institués par le Christ. « L'idée générale de l'institution sacramentelle comme elle est énoncée dans les décrets du concile de Trente n'est pas une représentation historique de ce qu'a l'ait Jésus ni de ce qu'a pensé l'Eglise apostolique, mais une interprétation authentique, je veux dire autorisée pour la foi, du fait traditionnel. »
Ainsi donc, sans contester aucun dogme, j'établissais, sur toute la ligne des croyances catholiques, la position des témoignages et des laits historiques en face des formules officielles, pour conclure simplement à la nécessité d'une interprétation nouvelle et plus large de ces formules quand elles étaient en contradiction avec la réalité. Mais toutes les contradictions que j'avais signalées devaient être entendues par les théologiens comme autant d'erreurs doctrinales, par moi professées à l'encontre de la foi catholique : comme si j'avais été responsable des faits que je signalais à l'attention de l'Eglise et de ses théologiens, et comme si j'avais
dû me croire obligé à ne pas les leur présenter tels (jiu' je les voyais. .le regardais comme très probal)le (jue mon manifeste serait ainsi compris de travers, et mon parti était arrêté d'avance : ou bien, hy|)otbèse invraisemblable, mes nouveaux livres échappaient à toute censure, et je pouvais désormais poursuivre avec une entière liberté mes travaux scientifiques ; ou l)ien on condamnerait comme hérétiques mes conclusions d'historien, et je sauverais ma liberté par la porte de rexcommunication.
Autour d'un pelit livre et le Quatrième Kuangile furent mis en vente le 6 octobre 1903 à la librairie Picard. Avant la fm du mois, le cardinal Richard était à Rome, et l'on sut tout de suite qu'il n'en reviendrait pas avant d'être assuré de ma condamnation par les tribunaux de l'Index et du Saint-Ofïice. M. Richard était plus qu'octogénaire, mais son zèle lui donnait
des forces, el il était soiilcnu maintenant |)ar l'espoir du succès. Léon XIII, don! il secondait mal la i)olili(jue, estimait ses vertus plus que ses lumières. Son crédit était plus grand auprès de Pie X, qui lui ressemblait. La presse catholique faisait quelque bruit autour de mes nouvelles publications ; peut-être y avait-il plus de colère qu'après l'Evanijik et F Eglise, mais on n'entamait pas de longues discussions. La clarté avec laquelle j'avais posé certains problèmes rendait peut-être plus délicate la tâche des apologistes ; on jugeait d'ailleurs une polémique inutile, puisque Rome enfin travaillait et qu'elle allait proclamer « la vérité ».
Après quelques hésitations sur la forme qui serait donnée à la promulgation de cette « vérité » si impatiemment attendue par les théologiens intransigeants, Rome la produisit dans des conditions qui la laissaient fort obscure et qui témoignaient encore d'une grande répugnance à engager dans cette a (Taire la responsabilité pontificale. On avait, paraît-il, songé d'abord à publier un Syllabiis de propositions que le Saint- Onice aurait extraites de mes écrits et condamnées sans nommer l'auteur; ce recueil a
(lu t'ire préi)aré en elTct, ol l'on peul croire qu'il est enlré pour une l)onne pari dans le décret Lamentabili, (pie l'Incpiisition romaine a fait paraître en 1907. Mais on trouva sans doute que ce procédé, le moins l'àcheux pour moi, avait l'inconvénient de n'atteindre directement ni mes écrits ni ma personne, et aussi d'être un acte doctrinal dont les conséquences pourraient n'être pas toutes heureuses. La prudence de Léon XIII n'avait encore déserté qu'à demi les conseils du Vatican.
Le 16 décembre, la Congrégation du Saint- Onice avait simplement décidé que cinq de mes ouvrages seraient insérés au catalogue de l'Index : la Religion d'Israël, Etudes èvau(jèli<iues, l'Evangile et l'Eglise, Autour d'un petit Hure, le Quatrième Evangile. Toutefois, pour marquer la signification particulière et les motifs de cette inscription, la Congrégation chargeait le cardinal secrétaire d'Etat d'écrire une lettre explicative au cardinal archevêque de Paris. Pie X approuva ces décisions le 17, M. Merry del Val écrivit sa lettre le 19 décembre ^ L'intention de