‹ Choses passéesChapitre 24 sur 34 · Voir Documents, w · texte numérisé non relu

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corroborer par l'aulorité de Rome les condamnations qu'avait antérieurement prononcées le cardinal Richard apparaissait dans la mention de la Religion d'Israël, brochure inexistante, puisqu'elle n'avait pas été livrée à la publicité, et aussi, dans une sorte de parallélisme voulu entre la lettre du cardinal secrétaire d'État et la censure portée par l'archcvècjue de Paris contre l'Euangile et l'Eglise. Mais, cette lois, on parlait nettement d'erreurs. « Les erreurs très graves dont regorgent ces volumes, disait M. Merry del Val, concernent principalement la révélation primitive, l'authenticité des faits et des enseignements évangéliques, la divinité et la science du Christ, la résurrection (sans doute aussi la résurrection du Christ), l'institution divine de l'Eglise, les sacrements. » C'est à raison de ces erreurs que le Saint-OHice avait condamné les livres.

Bien que les termes de la lettre fussent énergiques et précis, il ne pouvait échapper au canoniste le plus novice que, si elle contenait un renseignement officiel sur le jugement du Saint-Office, elle ne constituait point par ellemême un jugement de ce tribunal. L'Inquisition

n'avait fait qu'ordonner l'insertion de mes écrits dans l'Index des livres prohibés ; elle n'avait pas condamné d'erreurs. La sentence que le cardinal Richard avait si instamment réclamée et (jui se présentait avec une apparence si solennelle était, au fond, quelque chose d'assez faible. On l'avait conçue et aménagée de telle sorte qu'elle impli((Ucàt de la part de l'autorité romaine un minimum de responsabilité, et qu'elle permît néanmoins d'exiger de l'auteur condamné un maximum de soumission.

Pour des raisons que j'ignore, le cardinal Richard ne se pressa pas de publier les documents qu'il avait reçus. La presse parisienne en eut connaissance vers le 25 décembre. Ils furent distribués aux curés de Paris dans les derniers jours du mois, avec un simple billet du vicaire général Péages i)riant les curés de les communiquer à leur clergé sans les lire en chaire. Probablement pensait-on que l'afTaire avait fait assez de bruit et que mieux valait, si c'était possible, la terminer sans éclat. Le cardinal m'adressa lui-même, le 30 décembre, les textes officiels avec une lettre autographe qui était sincèrement bienveillante. « .l'espère, disait-

il, que vous nous donnerez bientôt la consolation de pouvoir dire: nuctor laudabililer se siihjecit. Si vous désirez me voir, je suis entièrement à votre disposition. »

Voir le cardinal, je n'y pensais pas, ayant trop présent le souvenir de nos conversations antérieures. Mais je n'étais pas insensible à la modération de ses procédés. Si l'on veut mesurer la dilTérence qui existe entre un évèque accomplissant par conscience ce qui lui parait être un devoir de sa charge, [)our piéserver l'intégrité de la foi, et un prélat qui prolite de toutes les bonnes occasions pour faire du zèle, étaler sa rhétorique et mériter un archevêché ou le cardinalat, on peut comparer les actes du vieil archevêque de Paris, ou bien même l'instruction pastorale qu'écrivit alors le cardinal Perraud sur Les erreurs île M. l'abbé Loisy condamnées par le Saint-Siège, avec le violent pamphlet^ que mit au jour M. Latty, évêque de

1. Instruction et ordonnance de Mgr Latty, concernant les deux derniers écrits de M. l'abbé Loisy. L'évêque de Cliâlons ne connaissait que l'Évangile et l'Eglise et Autour d'un petit livre. Son instruction est datée du 27 décembre 19();i, mais elle n'a paru dans la Semaine religieuse du diocèse de Cliâlons qu'au courant de janvier. M. Lilty a été fait depuis archevêque d'Avignon.

Chàlons, (juand il pensa (jue ma condamnation (lélinilive lui pcM'mcttail de jouer en toute sécurité au Hossuet vengeur de l'orthodoxie contre un chétif succédané de Richard Simon.

Le plus sage i)Our moi en cette conjoncture, comme devant la condamnation de IKuangile et llùjlise, aurait été de garder provisoirement le silence, et de ne parler qu'après une sommation des autorités ecclésiastiques, pour expli(iuei- l'attitude que je prenais devant leurs décisions. Mais, dès le début, j'étais résolu à l'aire acte de soumission respectueuse, avec les réserves expresses que commandait la sincérité. Je n'avais pas assez remarqué combien la letlre de M. Merry del Val au cardinal Richard s'inspirait à mon égard d'autres dispositions (|ue celle qui m'avait été adressée par l'archevêque de Paris, et je voulais croire encore que ma franchise pourrait ne m'être pas imputée à crime par le Saint-Siège. J'écrivis donc, le 5 janvier 1904, au cardinal Richard, pour le remercier de la bienveillance (lu'.il m'avait témoignée, el l'avertir que je me |)roposais (( d'envoyer prochainement à S. E. le cardinal secrétaire d'Etat l'acte de mon adhésion au

jugc'inenl des SS. Congrégations ». Le 11, j'adressai à M. Merry (Ici Val la leltre suivante :

Monseigneur,

Par une lettre de S. K. le eardinal liieliard, arehevèque de Paris, j'ai eu eonnaissance des décrets de la S. Congrégation du Saint -Ollice et de la S. Congrégation de l'Index, concernant cinq de mes ouvrages, ainsi que de la lettre de Votre Éminence qui accompagne et explique ces décrets.

Je reçois avec respect le jugement desSS. Congrégations, et je condamne moi-même dans mes écrits ce qui peut s'y trouver de répréhensible.

Je dois néanmoins ajouter que mon adhésion à la sentence des SS. Congrégations est d'ordre purement disciplinaire. Je réserve le droit de ma conscience et je n'entends pas, en m'inclinant devant le jugement rendu par la S. Congrégation du Saint- Olïice, abandonner ni rétracter les opinions que j'ai émises en qualité d'historien et d'exégète critique. Ce n'est pas que j'attache à ces opinions une certitude que ne comporte pas leur caractère; comme je n'ai pas cessé de les compléter et de les corriger selon mon pouvoir, pendant de longues années de travail, je suis assuré qu'elles seront complétées ou corrigées, par moi-même ou par d'autres, dans l'avenir. Mais, en l'état présent de

mes conmiissanccs, et jusqu'à informalion plus ample et plus solide, elles sont la seule l'orme sous laquelle je puisse me rejjrésenter l'histoire des Livres saints et celle de la religion.

Il est sur que cette « soumission » ne m'engageait à rien qu'au silence respectueux devant la condamnation. Peu d'auteurs auraient la l'atuité de ne vouloii' point condamner dans leurs écrits « ce qui peut s'y trouver de répréhensible ». La formule : « Je réserve le droit de ma conscience », devait sonner très mal aux oreilles romaines. Y a-l-il un droit de la conscience contre le devoir de l'obéissance ? Celui qui écrivait : « Je n'entends pas abandonner ni rétracter mes opinions d'historien », n'était pas à genoux devant le Saint-Ofïice. M. Merry de! Val devait bientôt dire de cette lettre qu'elle n'avait « pas même le ton d'une humble et sincère soumission ». Je ne crois pas cependant (jue le ton fût inconvenant ; je l'avais voulu digne, et j'avais très délibérément évité la terminologie obséquieuse, onctueuse et ampoulée, (jui est d'usage en pareil cas.

Mon erreur était de supposer que j'avais une chance quelconque, si minime fût-elle, d'être

coin[>ris. Au poiiil de vue romain, tliéoloi;i(|ue el s('()lasli((ue, la Nérilé n'est qu'un formulaire (jue l'aulorilé i)onti(icale règle à son gré ; quv tous les membres de l'Eglise n'ont qu'à s'approprier dès (ju'il est fixé par le pouvoir compétent ; que l'on peut s'assimiler sans peine dès qu'on a l'humilité d'esprit et la docilité qui sont le devoir de tout fidèle. Les personnes qui ont cette mentalité ne savent pas ce que c'est que d'acquérir expérimentalement la connaissance des choses et des faits par la critique scientifique ou historique. Les chefs de l'Eglise devaient me considérer comme rempli d'un immense orgueil, et c'est l'idée que s'est faite de moi le pape Pie X. Ma lettre disait bien que je n'attachais pas à mes opinions « une certitude que ne comportait pas leur caractère ». Mais ici l'orgueil semblait se compliquer d'illogisme. Si ces opinions ne sont pas certaines, pourquoi vouloir les garder contre l'tlglise, qui, elle, a une certitude, puisqu'elle parle au nom de Dieu? Et l'on ne prenait pas la peine de lire dans mes livres que cette certitude n'était pas plus consistante pour moi que celle des opinions scientifiques, et que, par rapport à ces

opinions, elle ne coniplail pas. Ma lelliv ne pouvait dissiper le malentendu fondamental qui existe entre l'Eglise, fondée sur le principe irréel de son autorité a])solue, et i'es[)ril moderne qui cherche la vérité. Elle ne devait donner lieu (ju'à des négociations confuses au terme desquelles viendrai! loi ou tard l'excommunication que j'avais prévue en lançant Autour d'un petit livre.

Le 22 janvier, le secrétaire du cardinal Richard m'invitait à venir le lendemain à l'archevêché pour y recevoir « une communication importante de la part du Saint-Ofïice ». Le 23, à dix heures du matin, j'étais rue de Grenelle, et je pus entendre de la bouche du cardinal lecture d'une lettre écrite par M. Merry del Val. Cette lettre était extrêmement violente ; elle exigeait la rétractation immédiate, sans aucune réserve, des cinq volumes condamnés et de leur contenu ; faute de quoi le Saint-OfTice procéderait contre moi ad ulteriora, c'est-à-dire que je serais excommunié. Je réi)ondis simplement au cardinal Richard (ju'une telle rétractation m'était impossible et que je m'en tenais à ma lettre du 11 janvier. Le cardinal m'avoua qu'il n'avait

pas espéré ma rétractation. La lettre du cardinal Merry del Val laissait voir que Rome ne resj)érait pas davantage et (jue même elle ne la souhaitait pas. « II est condamné, qu'il s'en aille », disait en ce temps-là le nonce Lorenzelli. Cependant le cardinal Richard m'expliquait à quelles conditions je pourrais demeurer dans l'Eglise. Indépendamment de la rétractation demandée, il me faudrait renoncer à mon cours des Hautes Etudes et me retirer dans une maison religieuse où je pourrais me refaire une mentalité catholique. Je me gardai bien de discuter ces conditions, mais je dis au cardinal qu'il touchait enfin au but poursuivi par lui depuis dix ans : me réduire au néant ou me pousser hors de l'Église ; il pouvait jouir de son succès. On lui tivait fait des commérages au sujet de ma conduite privée ; il m'insinua que les hardiesses de ma , pensée pourraient être en rapport avec certaines libertés d'un autre ordre. Deux mots suffirent à l'immobiliser dans son fauteuil et à lui ôter l'envie de revenir sur un pareil sujet, où lui-même comprit qu'on l'avait trompé. Il me tint, au cours de cette conversation, certains propos qui, en toute autre occa-

sion, m'auraient fort égayé. « Les documents d'histoire, me disait-il, s'interprètent au gré de celui qui les interroge. Le principe de votre critique : entrer dans la pensée d'un auteur ou d'un texte, — est erroné au premier chel". On n'entre pas dans la pensée d'un auteur, on lui prête celle qu'on a. C'est pourquoi il faut interpréter l'Écriture sainte dans l'esprit de l'Eglise. » Et de son air le plus majestueux, levant la main, il me dit : a Vous êtes subjectiniste! n Sa logique était meilleure quand il m'assurait que, si la résurrection du Christ n'est pas un fait historique, la démonstration chrétienne manque de hase. Des personnes graves lui avaient dit (fue l'argumentation apologétique de VEuaiKjile et l'Eglise était très faihle, et il me le répéta. Je n'y contredis point, car je savais mieux que lui pourquoi l'apologie du catholicisme ofïiciel était si faible dans VEoangile et FEglise.

Rentré chez moi, je pensai qu'il pouvait y avoir utilité à préciser mes sentiments dans une nouvelle lettre au cardinal Merry del Val, Le 24, j'écrivis au secrétaire du cardinal Richard pour ((u'il voulût bien demander pour moi à ce prélat une copie du document dont j'avais

entendu lecture le 23. Le 26, n'ayant aucune réponse de l'archevêché, j'écrivis en ces termes au cardinal secrétaire d'État :

Monseigneur,

S. E. le cardinal Richard, archevêque de Paris, m'a communique, le samedi 23 janvier, la lettre (juc Votre Kminence lui a écrite à mon sujet.

•le regrette vivement que le Saint-Père n'ait point jugé sufïisante l'adhésion que j'ai donnée aux décrets des SS. Congrégations du Saint-Oftice et de l'Index. J'aurais manqué au devoir de la sincérité si je n'avais expressément réservé mes opinions d'historien et d'exégète critique. Il ne m'était pas pas venu en pensée que l'on pourrait me demander la rétractation pure et simple de tout un ensemble d'idées qui, formant la substance de mes ouvrages, touchent à plusieurs ordres de connaissances sur lesquels le magistère ecclésiastique ne s'exerce pas directement.

.l'accepte. Monseigneur, tous les dogmes de l'Flglise, et si, en exposant leur histoire dans les livres qui viennent d'être condamnés, j'ai, sans le vouloir, émis des opinions contraires à la loi, j'ai dit el je répète (jue je condamne moi-même, dans ces livres, ce qui, au point de vue de la foi, peut s'y trouver de répréhensible.

Cette lettre n'était pas que superflue ; elle

accentuait l'équivoque où je me trouvais à l'égard de l'Église ; elle maintenait mes réserves en termes respectueux et mesurés ; mais le mot : « j'accepte » était choisi tout exprès pour ne pas dire : « je crois » ; et la foi que j'aurais contredite sans le vouloir n'était pas la loi de l'Eglise en tant qu'exprimée dans ses symboles officiels. A la vérité, je pouvais me dire que ceux qui me demandaient la rétractation de mes cinq livres ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils me demandaient , ou qu'ils ne le demandaient pas sérieusement ; et aucune de ces deux hypothèses n'était tout à fait fausse. Mais ce qui m'induisait à ces démarches, c'est que, si résigné que je fusse à quitter l'Église, je ne souhaitais pas encore en sortir, et que mon devoir me semblait être de n'accomplir ni de provoquer moi-même la rupture.

Le 29 janvier, M. Clément, secrétaire du cardinal Richard, répondait à ma lettre du 24; au lieu de m'envoyer la copie demandée, le cardinal m'offrait une audience pour le samedi 30. Cette entrevue n'ayant aucun objet, je ne m'y rendis point. Ce que voyant, le cardinal me fit écrire, le 2 février, qu'il désirait me voir le 4 ou le 6.

Je répondis le 5 à M. (^lémeiil que je ne voyais pas de raison à cel entretien, et (pie, si le cardinal avait des communications à me l'aire, il pouvait me les adresser par écrit. Le cardinal Richard ne se doutait })as que sa conversation était pour moi une véritable torture : je ne pouvais pas contenir tous les mouvements d'impatience ou d'indignation qu'elle me Taisait éprouver ; je respectais ce vieillard, qui était digne de respect, mais il ne m'en imposait pas, et je ne sais s'il y a quelqu'un au monde à qui j'aie parlé plus librement, je pourrais presque dire plus durement. Il me répugnait de multiplier ces séances énervantes, qui me montraient l'Eglise au naturel et combien était vaine mon intention d'y rester.

Comme il était à prévoir, ma seconde lettre à M. Merry del Val ne fut pas plus agréée que la première. Le cardinal Richard m'en avertit par un billet du 8 février : Rome demandait toujours la rétractation pure et simple, avec menace d'excommunication en cas de refus. Le cardinal m'offrait une audience pour le H; je lui répondis, le 10, que je m'en tenais aux deux lettres que j'avais écrites au cardinal secrétaire

d'Étal. Le 21, le cardinal Richard m'écrivait de nouveau, assez longuement, pour ni'exhorter à l'obéissance ; c'était, me disait-il, le pape luimême ([ui l'avait chargé de celte mission. La lettre de l'archevêque, paternelle et pleine d'onction, laissait voir combien peu son auteur comprenait mon état d'esprit. « On n'a jamais eu, m'écrivait-il, et on ne pouvait avoir la pensée de vous demander un acte qui ne lût pas sincère de votre part. Mais il me semble difficile qu'après avoir prié Dieu et examiné toute chose au point de vue surnaturel, vous ne reconnaissiez pas vous-même le devoir de vous soumettre j)urement et simplement. » Ma lettre du 23 février lui répéta ce (jue je lui avais écrit le 10.

L'excommunication était donc inévitable et tout porte à croire que la sentence a été en effet rendue le 2 mars par le Saint-OITice, pour être publiée par le cardinal Richard en la forme que celui-ci jugerait la plus opportune. De mon côté, j'avais toute prêle la lettre (jue je devais adresser à l'archevêque de Paris lorsque l'excommunication me serait notifiée ou (ju'elle serait publiée. Les arguments que j'y faisais valoir contre les exigences romaines me sem-

blenl encore assez forts : pourquoi le Sainl- Ofïice voulait-il m'obliger à désavouer des erreurs qu'il ne déterminait pas et à porter contre nioi-mcme un jugement où il était visible que cette Congrégation redoutait de se compromettre ? Est-ce que tout le contenu de mes livres était également faux ? Quelle idée la Congrégation se faisait-elle de son pouvoir sur les témoignages et les réalités de l'histoire? Comment se figurait-elle l'acte arbitraire qui me ferait substituer, en un clin d'œil, à l'ensemble des connaissances que j'avais acquises par un travail de vingt années et plus la seule persuasion que mon intelligence était encombrée d'erreurs de toute sorte? Était-il vraiment en mon pouvoir d'admettre, sur la foi de Pie X et du cardinal Richard, que les récits de la Genèse, le paradis terrestre et le déluge étaient historiques, que les récits évangéliques étaient tout à fait solides, que ceux de la résurrection du Christ étaient concordants et démonstratifs, que l'Eglise chrétienne, le dogme de la divinité du Christ, les sacrements remontaient jusqu'à l'Evangile de Jésus? J'aurais pu en dire encore, plus long sur cet article, prouver péremptoire-

ment que la rétractation demandée était une chose absurde, qu'elle ne pouvait être sincère, et aussi, par surcroit, que je n'étais plus catholique. L'excommunication m'aurait mis à ma vraie place, cpii était hors de l'Eglise, et mon tort, à cette date, après toutes les expériences faites, était de ne pas le comprendre encore sufFisammenl. Par l'effet de démarches nouvelles, que je lis à la dernière heure, la sentence d'excommunication ne fut point lancée, et je me procurai à moi-même quatre années d'anxiété, d'incertitude, d'ennuis, pour aboutir, en mars 1908, à la solution que j'avais éludée en mars

Durant les derniers jours de lévrier, où j'attendais le jugement qui me retrancherait de l'Eglise romaine, mes forces physiques, dont je n'ai jamais eu grande provision, tombèrent tout à coup, et cette circonstance influa certainement sur les décisions que je pris alors. Il me sembla, et c'était vrai, que, l'excommunication interve-

nanl, ma sanlé ne me permellrail pas de conlinuer, au milieu du biuil qui ne manquerail pas d'en résulter, mes travaux et mon enseignement. Déjà mon cours à l'École prati([ue des Hautes Etudes était envahi par une véritable foule, d'ailleurs sympathique ou tout au moins respectueuse, mais dont la seule présence me fatiguait singulièrement : ce n'est pas pour ces curieux que je voulais parler. Au lieu de les disperser, l'excommunication les multiplierait. * Inconvénient non moins grave à mes yeux, la Section des Sciences religieuses, qui n'avait pas jugé bon de m'agréger défmitivement à elle en 1901, pouvait être disposée à le faire en 1904, et il ne me plaisait pas de paraître chercher par l'excommunication un honneur qui m'avait d'abord été refusé. Je n'étais pas non plus sans préoccupation des conséquences que pourrait avoir ma sortie de l'Eglise, dans certaines conditions, pour ceux, grands et petits, qui m'avaient suivi, encouragé, soutenu ou protégé. J'étais las du tapage qui se faisait autour de moi ; j'éprouvais un immense besoin de solitude et de repos. Je ne me dissimulais aucunement l'échec de la tentative que j'avais faite pour

émanciper hi pensée calholitpic. Il aurait été facile de compter ceux (pii m'avaient compris. A de raies exceptions près, rien de plus superficiel ([ue les jugements de la presse sur un débat qui, au fond, était tiagique pour l'Eglise autant que pour moi. Je me sentais isolé entre cette Eglise prête à me rejeter comme un novateur dangereux, et le siècle qui, pour quelques jours, trouvait amusant le duel d'un abbé avec la hiérarchie catholique.

C'est dans ces dispositions que, le 27 février, sans avoir consulté aucun de mes amis, et sans que personne m'en eût suggéré l'idée, j'arrêtai la ligne de conduite suivante : laisser venir l'excommunication ; la sentence rendue, écrire au pape pour protester de la droiture de mes intentions, déclarer que je n'avais pu honnêtement m'abstenir de faire les réserves marquées dans mes deux lettres au cardinal secrétaire d'Etal, et témoigner de ma bonne volonté pour la pacification des esprits en abandonnant l'enseignement que je donnais à Paris ; après cela, Sa Sainteté jugerait si elle devait ou non maintenir la censure portée contre moi.

Deux de mes amis, un prêtre et un laïc, à qui

je lis pari de ce plan, Irouvèrenl qu'il élail préférable de inanilester au pape mes dispositions avant que l'on m'eût excommunié : la démarche à laquelle je songeais pouvait prévenir et détourner l'excommunication, elle ne la ferait pas retirer. Ils avaient raison de penser ainsi; mais mon premier avis ne laissait pas d'être plus sage que le leur. Le meilleur parti pour moi n'était pas d'éviter l'excommunication, mais de garder nette ma situation morale devant les exigences de l'autorité. En m'engageant dans la voie des concessions, je pouvais être entraîné plus loin que je n'aurais voulu. Enlin je ne pouvais rester dans l'Eglise qu'en perpétuant l'équivoque dont j'avais voulu sortir en publiant Autour d'un petit livre. L'excommunication avait l'avantage d'être une porte, et l'accommodement rêvé par mes amis n'était qu'une impasse. Ils semblaient néanmoins avoir pour eux la logique et le bon sens. Je me rendis à leur opinion. Le prêtre, — c'était un religieux, qui depuis a quitté l'Eglise, — se chargea d'écrire au P. Lepidi, dont il avait été autrefois l'élève à Rome ; et le laïc, — c'était M. François Thureau-Dangin, — reçut de moi, le dimanche 28 lévrier, pour la

mellre à la poste de Paris, une lellre adressée directemenl à Sa Sainteté Pie X. Je disais au pape :

Très Saint l'crc,

Je connais toute la Ijienveillancc de Votre Sainteté et c'est à son cœur que je m'adresse aujourd'hui.

Je veux vivre et mourir dans la eomnuuiion de l'h^glise catholique. Je ne veux pas contribuer à la ruine de la foi dans mon pays.

Il n'est pas en mon pouvoir de détruire en moimême le résultat de mes travaux.

Autant ciu'il est en moi, je me soumets au jugement porté contre mes écrits \mr la Congrégation du Saint-Office.

En témoignage de ma bonne volonté, et pour la pacification des esprits, je suis prêt à abandonner l'enseignement que je professe à Paris, et je suspendrai de même les publications scientifiques que j'ai en préparation.

Celte lettre, — je devais en être bientôt instruit, — n'était pas encore dans le style convenu des humbles soumissions; mais elle exprimait des sentiments sincères. Elle n'avait d'autre tort que d'être destinée à des gens qui ne la pouvaient comprendre et de vouloir concilier ce (jue le pape lui-même jugeait inconciliable, la

profession de catholique et celle de savant comme j'entendais la pratiquer. Un autre ami, laïc peu dévot, qui vint me voir le 2 mars, me dit, en apprenant ce que je venais de l'aire : « Vous avez reculé pour mieux sauter. » C'est celui-là qui avait raison.

Ma lettre serait-elle agréée par Pie X ? J'inclinais à le penser. M. Monier le croyait aussi. L'archevêque d'Albi, que je vis le 4 mars au presbytère de Saint-Médard, n'en doutait pas. Toutefois, le cardinal Richard, informé par M. Monier de ce que j'avais écrit au pape, et sollicité par lui d'intervenir auprès de Pie X pour qu'on me laissât en paix, s'était contenté de répondre qu'il fallait abandonner l'afïaire à la Providence. Et le bruit se répandait dans les journaux que l'excommunication venait d'être décrétée contre moi par le Saint-Ofïîce.

Le samedi 12 mars, j'eus du cardinal Richard le billet suivant :

Mon cher Monsieur Lois}',

Je viens de recevoir une lettre du Saint Père en réponse à celle que vous lui avez écrite le 28 février. Il me cliarge de vous transmettre sa pensée avec

une bonté vraiment paternelle et me demande de vous voir sans retard à ce sujet.

Je ne sais qui a pu mettre ce matin dans les journaux que le Saint-Office avait prononcé une excommunication contre vous. Cette nouvelle est en contradiction avec la lettre du pape que je suis chargé de vous communiquer.

La nouvelle était en contradiction avec la lettre du pape, mais elle avait pu être vraie, et le soin que le cardinal prenait de la démentir, l'omission d'un passage dans la lecture qu'il me fit de la missive pontificale m'ont donné à penser que Pie X, en cette occasion même, ou bien avait retiré l'excommunication, ou bien avait laissé au cardinal la faculté de la retirer. Toujours est-il que, le matin du même jour, je me présentai à l'archevêché pour entendre ce qu'avait décidé « la bonté paternelle » du pape.

Cette bonté, qui semblait avoir touché le cardinal Richard, n'apparaissait guère dans les paroles de Pie X. Après avoir reproduit ma lettre du 28 février, pour que l'archevêque en sût bien le contenu, Pie X déclarait que cette lettre, adressée à son cœur, ne partait pas du cœur, puisqu'elle ne renfermait pas l'acte d'obéissance

qui m'avait été prescrit; le pape prenait bonne note de ma déclaration au sujet de mon cours des Hautes-Etudes, mais pour ajouter aussitôt que ce qu'il y avait de satisfaisant dans ma lettre était gâté par la phrase : « II n'est pas en mon pouvoir de détruire en moi-même le résultat de mes travaux » ; il insistait de nouveau pour la rétractation absolue, et il concluait en disant : « Certes, on ne lui deiuande pas de ne plus écrire, mais d'écrire pour défendre la tradition, conformément à la parole de saint Rémi à Clovis : « Adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré. » Les sentiments les plus divers m'agitaient pendant cette stupéfiante lecture. J'aurais bien voulu avoir le texte, pour le méditer à loisir, et je demandai au cardinal de m'en laisser prendre copie. Il fit semblant de ne pas entendre et me relut les passages les plus importants.

Quelque chose en moi s'était brisé dès les premiers mots que j'avais entendus. Le chef de cette Eglise à laquelle j'avais donné ma vie, pour laquelle j'avais tant peiné depuis trente ans, que j'avais aimée, que je ne pouvais m'empècher d'aimer encore, en dehors de laquelle je

n'avais rien souhaité, rien ambitionné, ne trouvait pas, lorsque je répondais à des exigences absurdes par un suprême sacrifice, autre chose à me dire que hi dure parole : « Cette lettre, adressée i\ mon cœur, ne parlait [)as du cœur! » Eh bien! si, elle en venait. C'était la dernière émotion de mon àme catholique devant le troul)le dont soudrait l'Eglise, un peu par mon l'ait, non par ma faute. Et parce ([ue je demandais la permission de mourir en paix dans cette Eglise de mon baptême sans cjue l'on me contraignît à mentir pour y être supporté, on semblait se moquer de moi comme d'un Taux martyr, d'un individu assez lollement orgueilleux pour vouloir poser en victime (c'était bien l'idée de Pie X), alTecler un renoncement dont on n'avait nulle envie, quand on n'exigeait rien de lui, ou si peu de chose : défendre comme vrai ce qu'il avait trouvé faux, et, récipro(|uemenl, combattre comme faux ce qu'il avait trouvé vrai! 11 fallut encore d'autres expériences pour me faire souhaiter de n'être plus catholique; mais celle-là fut décisive entre toutes. Quand, en août 1910, le pa[)e a condamné le Silloi}, j'ai (lit à mes amis: u L'Eglise romaiiie n'a pas

de cœur. » .le m'en doulais bien un peu dès le 12 mars 1904. Le cardinal Richard aurail pu, ce jour-là, brandir sur moi l'excommunication qui dormait dans un de ses tiroirs : il ne m'aurait pas lait de peine, et, certes, il m'aurait rendu un grand service.

Notre conversation, la plus longue peut-être, et la dernière que nous ayons eue, fut aussi la plus mouvementée. Mon indignation ne pouvait se contenir, et le cardinal, n'y comprenant rien, s'irritait. Il me reprochait « l'orgueil de la science ». « Il y a aussi, lui répliquais-je, l'orgueil de l'ignorance. » Et je fus obligé de lui dire que tous ceux qui me connaissaient savaient bien que j'étais l'homme du monde le moins entiché de son savoir et le moins préoccupé de ses opinions personnelles. Il insistait, il prenait un air tragique, — et comique, parce qu'il était voulu, — pour me répéter : « Au fond de votre cas, il y a l'orgueil. — Epargnez-moi cette humiliation, disais -je. Votre Eminence se trompe. » A quoi l'orthodoxe vieillard, se méprenant sur l'objet de cette erreur et croyant que je visais la simplicité de sa foi, ripostait : « Je me trompe avec l'Eglise. »

Il inc parlait des doctes personnages (jui m'avaient réluté, notamment de la lellre pastorale du cardinal Perraud. « C'est, lui dis-je, un tissu de contresens. » En elïet, l'évèque d'Autun avait cru nécessaire de montrer que mes conclusions historiques ne s'accordaient pas avec les définitions des conciles de Trente et du Vatican, et il prenait, comme les autres, ces conclusions d'histoire pour des propositions doctrinales qui méritaient censure puisqu'elles contredisaient la théologie officielle. Et j'expliquais au cardinal que je pourrais condamner les erreurs qu'on trouvait dans mes livres, la fausse théologie qu'on m'attribuait : distinction subtile, qui m'avait servi à propos de l'Evangile et l'Eglise, et dont j'allais me servir encore très malheureusement. Il était vrai que les théologiens ne me comprenaient pas; mais il était vrai aussi qu'ils interprétaient comme données d'histoire les définitions des conciles, en sorte que leur fausse histoire était bien réellement en contradiction avec celle que je présentais comme vraie ; si leur fausse histoire était l'orthodoxie, la mienne était l'hérésie.

En me reconduisant, le cardinal m'objectait

encore le grand nombre et l'autorité des personnes qui m'avaient combattu. «Eminence», lui dis-je, en posant familièrement ma main sur son bras, « ceux qui me réfutent avec le plus d'ardeur sont des gens qui, en eux-mêmes, savent que j'ai raison. » Il se retira brusquement dans sa chambre, et je m'en allai fort indécis sur ce qui me restait à faire. Le résumé de l'entretien se termine dans mon journal par cette réflexion : « Tout cela est profondément triste. Il sera fâcheux pour moi, aussi pour d'autres, que je sois chassé de l'Église, provisoirement ou définitivement. Mais il paraît bien que ma place est dehors, et qu'il n'y a plus pour moi ni sincérité, ni dignité, ni sécurité dedans. »

Cependant, le jour même, j'avais adressé au cardinal Richard les lignes suivantes :

Monseigneur,

Je déclare à Votre Eminence que, par esprit d'obéissance envers le Saint-Siège, je condamne les erreurs que le Saint-Office a condamnées dans mes écrits.

Je voudrais pouvoir faire que ce billet n'eût

jamais existé. Si j'ai pu l'envoyer à l'archevêque de Paris, c'est qu'il était coordonné dans ma pensée, et qu'il devait l'être dans celle du cardinal Richard, à la longue discussion que nous avions eue le malin au sujet de la brochure du cardinal Perraud. Notre conversation servait de commentaire à mon texte. Mais cette discussion, comme je l'ai dit, n'avait pas été sans quelque équivoque ; de plus, ma déclaration devait être envoyée à Rome, et elle y allait sans l'explication orale que j'en avais donnée ; on pouvait l'entendre dans un sens beaucoup plus étendu que celui que j'avais voulu lui attribuer, et partir de là, dans l'avenir, à la première occasion, pour m'accuser de fausseté; et l'on pouvait tout aussi bien la regarder comme insignifiante, puisque le Saint-Ofïice, en réalité, n'avait condamné aucune erreur, mais des livres qu'on voulait me faire désavouer en bloc et que je ne réprouvais point.

Dans les jours qui s'écoulèrent entre ma lettre au pape et la réponse de Pie X, j'avais prévu que, si mes propositions n'étaient pas acceptées, je pourrais faire la déclaration ci-dessus rapportée, en y ajoutant expressément que les erreurs

par moi réprouvées étaient le système qu'on me prêtait, non les opinions que j'avais soutenues comme historien. C'est cette formule que je voulais remettre au cardinal Richard ; j'aurais pu le faire, puisqu'elle répondait à ma pensée du moment ; mais il était assurément préférable de ne rien écrire du tout. Des amis, — les amis, en pareil cas, devraient toujours être fort circonspects, — me firent comprendre que ma réserve explicite rendait superflue la présentation de cet acte et que je devais m'en abstenir ou le faire sans restriction expresse, Rome ne tenant probablement qu'à cette forme plus respectueuse. Ils avaient tort de penser ainsi. J'eus encore plus grand tort de les croire, et j'ai toujours regretté d'avoir ajouté ces quatre misérables lignes à ma lettre du 28 février, la réponse que Pie X faisait à cette lettre ne méritant que mon silence.

Heureusement pour moi, Rome comprit que ma nouvelle formule restait dans la même ligne que les précédentes et ne signifiait que mon désir de rester dans l'Église, comme ma lettre au pape, sans désaveu de mes opinions d'historien, comme mes deux lettres au cardinal Merry

del Val. Le Saint-OfTice me fit la grande faveur de n'enregistrer pas ma soumission, parce que sans doute il n'y avait jamais cru. On n'osa pas m'excommunier ; peut-être le cardinal Richard demanda-t-il qu'on ne m'excommuniât point; et la menace d'excommunication resta suspendue sur ma tête comme une épée de Damoclès. Rien n'était plus propre à me familiariser avec l'idée de la voir tomber.

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